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(1) Quels étaient les objectifs de l’essai ?
L’expérimentation qui fut détruite pour la deuxième fois en cet été 2010 portait sur un essai en plein champ de porte-greffes de vigne exprimant un transgène d’origine virale visant à induire une protection contre le Grapevine fanleaf virus (GFLV). Le virus, agent principal de la maladie du court-noué et transmis au vignoble de cep en cep par des nématodes, des vers du sol qui s’alimentent au niveau des racines. Elle visait quatre objectifs, soit (Comité scientifique du Haut conseil des biotechnologies dénommé ci-après HCB ; [1]) :
- Confirmer le niveau de résistance des porte-greffes transgéniques vis-à-vis du virus et déterminer si l’efficacité observée jusqu’à présent est liée à un retard à la contamination ou à une résistance réelle ;
- Poursuivre l’étude de l’impact potentiel des porte-greffes transgéniques sur la dynamique des populations virales qui pourrait résulter de recombinaisons entre le transgène et les populations virales infectantes ;
- Étudier les possibilités de transfert du gène de résistance à la kanamycine vers les bactéries du sol (en plus de l’expression d’un gène codant la protéine de capside du GFLV, le porte-greffe transgénique exprime également le gène d’Escherichia coli nptII) ;
- Rechercher le transfert éventuel de produits du transgène du porte-greffe vers le greffon.
(2) Le porte-greffe OGM est-il une solution pour lutter contre le court-noué ? En cas de succès, l’Inra envisageait-il une commercialisation ?
L’essai visait à produire des connaissances scientifiques nouvelles sur la maladie du court-noué tout en testant si le principe d’une résistance du porte-greffe par la voie OGM spécifique ici testée pouvait, ou non, être intéressant pour la lutte contre le virus du court-noué (cf. question / réponse n°1).
Les porte-greffes OGM testés à Colmar n’étaient pas destinés à une implantation ultérieure dans des vignobles. De nombreux acteurs consultés avant l’essai nous avaient en effet fait part de leurs fortes réticences, voire de leur opposition, à de telles implantations. Lors de la mise en place de l’essai, l’Inra s’était donc engagé à ne pas développer un programme d’innovation à partir de l’essai.
Dit autrement, le porte-greffe OGM n’avait pas et n’a toujours pas vocation à sortir du domaine de l’expérimentation pour une mise en marché. Les motivations de l’essai étaient et sont toujours uniquement scientifiques.
(3) Est-ce que la manipulation génétique modifie la plante au-delà du porte-greffe ?
Il y a quelques années, les chercheurs estimaient qu’il était impossible que le transgène (i.e., le gène concerné par la modification génétique) puisse passer du porte-greffe au greffon. Néanmoins, le doute et la vérification de faits considérés comme vérifiés à un moment donné font partie intégrante de la démarche scientifique. Dans le cadre des questions scientifiques explorées à l’occasion de l’essai, les chercheurs ont donc souhaité inclure celle du passage éventuel du transgène du porte-greffe au greffon ; ils ont également souhaité étudier le passage de produits du transgène du porte-greffe au greffon.
Pour ce qui est du passage de produits du transgène d’un porte-greffe à un greffon, notons que les scientifiques de l’Inra de Versailles avaient déjà mis en évidence, il y a maintenant plus d’une décennie, la possibilité d’un tel passage dans le cas du tabac (Palauqui et al., 1997, Embo Journal ; [2]), soit le passage des produits de la transcription des constructions génétiques intégrées dans le tabac qui peuvent, comme des centaines d’autres produits de transcription des cellules végétales, être dégradés par la machinerie enzymatique cellulaire en petites molécules d’ARN double brin ensuite transportées par les vaisseaux d’un organe de la plante à l’autre. Ce passage possible des produits du transgène d'un porte-greffe vers un greffon a été confirmé par des travaux scientifiques plus récents (Dunoyer et al., 2010, Science ; Molnar et al., 2010, Science ; Buhtz et al., 2010, BMC Plant Biology ; [3]). Mais le passage de produits du transgène ne signifie pas qu’il y a eu démonstration du passage possible du transgène lui-même du porte-greffe au greffon.
À nouveau dans le cas du tabac, une publication récente (Stegemann et Bock, 2009, Science ; [4]) montre également la possibilité d’un transfert d’ADN de chloroplastes entre des cellules localisées au point de greffage, probablement au travers des plasmodesmes de la paroi. En revanche, aucune transmission d’ADN nucléaire n’est observée au point de greffage et aucun transfert d’ADN n’est observé au-delà de la zone de contact entre le porte-greffe et le greffon. Cette publication ne démontre donc pas le passage du transgène du porte-greffe au greffon ; et c’est d’ailleurs ainsi que Stegemann et Bock terminent leur article en disant que "bien que nos données démontrent l’échange de matériel génétique entre plantes greffées, elles ne soutiennent pas la théorie du Lysenkoisme selon laquelle l’hybridation par greffe serait analogue à l’hybridation par voie sexuée." En résumé, en l’état actuel des connaissances, le génome du greffon n’apparaît pas modifié par le transgène du porte-greffe.
(4) Quelles mesures avaient été prises pour éviter la dissémination ?
Conscient de la possibilité d’un passage des produits du transgène du porte-greffe au greffon en l’état des connaissances scientifiques, l’Inra a pris toutes les précautions nécessaires pour éviter toute dissémination des produits du transgène, comme le reconnait explicitement le Comité scientifique du HCB dans son avis du 15 mars 2010 ([1]).
Ces mesures de précaution incluaient (i) la destruction des inflorescences avant floraison ; (ii) l’incinération des produits de la taille et du rognage, la coupe et l’incinération des rejets des porte-greffes ; (iii) l’isolement de la parcelle expérimentale par une bâche microporeuse dans le sol et une clôture empêchant la pénétration de petits animaux ; (iv) en fin d’essai, la dévitalisation, l’arrachage et l’incinération des plants, ainsi que la désinfection du sol vis-à-vis des nématodes avec une molécule homologuée ; (v) après la fin de l’essai, le suivi chaque année pendant dix ans de la persistance des nématodes et de la non repousse des porte-greffe ; et (vi) l’engagement à n’implanter aucune vigne pendant les 10 ans qui suivront l’essai sauf en cas de poursuite d’une expérimentation, dûment autorisée, dans la continuité de la précédente.
(5) Est-ce que la manipulation génétique du porte-greffe engendre ou peut engendrer des risques non maitrisés en provoquant des réarrangements non intentionnels du génome ?
Les réarrangements induits par la technique de la transgénèse sont similaires aux modifications multiples et permanentes du génome sous l’effet d’erreurs de réplication, de mutations ponctuelles, de recombinaisons notamment lors de la reproduction sexuée naturelle, de l’activité d’éléments transposables, etc. En outre, les régulations épigénétiques des génomes, c’est-à-dire qui ne correspondent pas à des modifications de leur séquence nucléotidique, sont intrinsèques des génomes des plantes. Il ne faut donc pas voir le génome comme figé, mais comme un complexe en évolution permanente.
Dans cette perspective, est-ce que le principe même d’un réarrangement lors de la transgénèse peut provoquer des risques particuliers ? Difficile, voire impossible, de répondre à cette question très générale sans identification préalable des questions précises. Néanmoins, pour ce qui est du porte-greffe OGM de vigne, il importe de noter que les données disponibles avant d’envisager un essai en plein champ sur le centre Inra de Colmar montraient que la plante conservait un fonctionnement tout à fait normal.
(6) Est-ce que la manipulation génétique du porte-greffe engendre ou peut engendrer des recombinaisons virales importantes ?
Certains propos critiques à l’égard de l’essai évoquent la possibilité d’échanges entre l’ADN du virus infectant et l’ADN du transgène. En pratique, de tels échanges sont impossibles pour la simple raison que le génome du virus du court-noué n’est pas constitué d’ADN, mais d’ARN ; à aucun stade de son cycle, ce virus ne passe par une étape ADN. Par suite, il ne peut techniquement pas se produire une recombinaison entre l’ADN du transgène et l’ADN du virus puisque celui-ci n’a pas d’ADN. En d’autres termes, le virus du court-noué (virus à ARN) n’a la capacité, ni à insérer du matériel dans l’ADN de la plante infectée, ni à prélever de l’ADN de cette dernière.
Au-delà de ces précisions certes techniques mais essentielles et puisque le doute fait partie intégrante de la démarche scientifique, les chercheurs ont néanmoins souhaité examiner la possibilité d’une recombinaison entre l’ARN du virus et l’ARN messager dérivé du transgène. Des chercheurs de Colmar ont montré l’existence de recombinaison dans un contexte d’infection par deux virus (Vigne et al., 2008, Virus Research ; Vigne et al., 2009, Archives of Virology ; [5]). Dans le cadre d’une expérience antérieure, les chercheurs de Colmar n’avaient pas observé une telle possibilité de recombinaison dans le cas de la vigne OGM (Vigne et al., 2004, Transgenic Research ; [6]) contrairement à ce qui avait pu être montré dix années auparavant sur un autre virus, dans un système extrême sur le plan biologique et très différent de celui de Colmar (Greene et al., 1994, Science ; [7]). Poursuivre les recherches sur ces possibilités de recombinaison était l’un des quatre objectifs de l’essai (cf. question / réponse n°1).
Notons de plus que même si des virus recombinants apparaissaient au cours de l’essai, les connaissances scientifiques montrent que, dans le cas présent du GFLV, la recombinaison naturelle n’apporterait apparemment pas d’avantage sélectif à la descendance (Vigne et al., 2005, Archives of Virology ; [8]). Enfin, les mesures de précaution adoptées dans le cadre de l’essai (sol de l’essai isolé du sol voisin, incinération de tous les déchets végétaux pendant la phase d’expérimentation et à la fin de l’essai, etc. ; cf. question / réponse n°4) visaient précisément à maitriser la propagation du GFLV à partir de l’essai, qu’il soit recombinant ou pas.
(7) Des insectes piqueurs-suceurs pourraient-ils transmettre des éléments viraux ou génétiques du porte-greffe OGM dans la chaîne alimentaire ?
Seuls les porte-greffes sont OGM et les données scientifiques actuelles montrent qu’il n’y a pas de transfert du transgène du porte-greffe vers le greffon (cf. question / réponse n°3). Parce qu’ils sont aériens, les insectes piqueurs-suceurs n’ont pas accès à la partie OGM de la plante ; la transmission d’éléments viraux ou génétiques du porte-greffe OGM dans la chaîne alimentaire par des insectes piqueurs-suceurs apparaît ainsi très invraisemblable.
Par ailleurs, le virus du court-noué n’est transmis que par une seule espèce de ver nématode (Xiphinema index), et cette espèce de nématode ne transmet que cette maladie. Aucun vecteur aérien connu ne transmet le virus du court-noué.
(8) L’expérimentation menée à Colmar était-elle susceptible de générer des risques non maitrisés de dissémination dans l’environnement ?
Nous avons déjà mentionné les précautions prises par les chercheurs pour limiter au maximum les risques potentiels pour l’environnement, et les maitriser en cas de survenue accidentelle (cf. question / réponse n°4). Cette limitation et cette maîtrise ont été reconnues explicitement par le Comité scientifique du HCB qui, dans son avis du 15 mars 2010, note que "l’ensemble des mesures a pour objectif d’empêcher l’exposition de l’environnement à tout impact éventuel résultant de l’essai. Ces contraintes ont été débattues par le Comité de suivi local qui a ‘co-construit’ cette expérimentation. Le respect de ces mesures est garanti par les procédures d’assurance qualité recherche mises en place par le pétitionnaire [i.e., l’Inra] et par le contrôle des Services Régionaux de la Protection des Végétaux." Le même Comité scientifique du HCB ajoute qu’il "a pris connaissance et approuve les mesures préconisées par le pétitionnaire dans le cadre des plans d’urgence à déclencher en cas d’une éventuelle altération du site de l’expérimentation."
À titre d’illustration des mesures de précaution mises en œuvre et de l’attention extrême portée à ces mesures par tous les acteurs concernés au sein de l’Inra, signalons que les chercheurs et expérimentateurs interviennent systématiquement dans la parcelle en utilisant des sur-chaussures pour éviter tout transport de terre (et ce, bien que la plus forte densité de nématodes se trouve entre 40 et 110 cm de profondeur, et non en surface ; cf. Villate et al., 2008, Phytopathology ; [9]).
(9) Aurait-il été possible de remplacer l’essai en champ par un essai sous serre ?
Dans de très nombreuses recherches, les conditions confinées sont préférables d’un point de vue strictement technique parce qu’il est alors possible de mieux contrôler les conditions d’expérimentation, par exemple la physiologie des plantes en termes de température, d’humidité ou encore de lumière. Dans ce cas, les chercheurs travaillent en serre, et même uniquement à l’aide de tubes à essai. Mais pour d’autres recherches, les hypothèses à tester nécessitent de travailler dans des conditions réelles que l’on ne sait pas reproduire dans toute leur complexité. L’essai de Colmar, de par les objectifs scientifiques poursuivis, appartient à cette deuxième classe de recherches.
Plus précisément, les chercheurs ont souhaité aller au-delà de l’expérience sous serre et d’une première expérimentation en champ menée dans les années 1990 dans une situation fortement infestée du vignoble champenois en développant un nouvel essai en conditions naturelles, essai sécurisé au maximum (cf. question / réponse n°4), de sorte à, notamment, (i) vérifier si l’efficacité observée en particulier lors de l’essai champenois se retrouvait ou non dans des conditions naturelles et des conditions naturelles autres, notamment en termes d’infestations virales et de conditions météorologiques, et (ii) approfondir l’analyse du passage éventuel des produits du transgène du porte-greffe vers le greffon et le sol de la parcelle expérimentale (sol de la parcelle qui est, rappelons-le, séparé du reste du terrain par une bâche).
Pour ce qui est de la question de l’efficacité, les premiers résultats obtenus dans la parcelle expérimentale de Colmar, avant une première destruction de l’essai en 2009, suggéraient des conclusions différentes de celles obtenues à partir de l’essai en champ mené quelques années auparavant dans le vignoble champenois. L’essai champenois suggérait en effet une efficacité de la solution du porte-greffe OGM, i.e., une protection du plant de vigne vis-à-vis de la maladie du court-noué pendant la période d’analyse (1996-1999). Cette efficacité ne semblait pas se retrouver au niveau de l’essai de Colmar, la population naturelle de virus du court-noué étant différente de celle présente sur l’essai champenois avec des incidences négatives possibles sur le niveau de protection apporté par la solution du porte-greffe OGM.
En d’autres termes, dans les conditions extérieures naturelles de l’essai de Colmar, la plante n’aurait finalement qu’une résistance partielle au virus du court-noué, le porte-greffe OGM ne faisant en quelque sorte que retarder l’infection. Les mécanismes et les causes de cette faiblesse de résistance en milieu ouvert restent à élucider. Les systèmes de défense naturels de la vigne que nous espérions mettre en évidence grâce à l’essai sont probablement sensibles aux conditions climatiques, sensibilité qui a été démontrée chez la plante modèle arabidopsis thaliana (Szittya et al., 2003, The EMBO Journal 22(3): 633-640 ; Liu et al., 2009, Funct. Integr. Genomics 9: 277-286). Il ne s’agit là que d’une hypothèse explicative. Malheureusement, la deuxième destruction de l’essai de l’été 2010 rendra plus que difficile, si ce n’est impossible, sa vérification. Aucun résultat n’a jamais été obtenu pour des plantes d’intérêt agronomique sur cette question qui est pourtant d’un intérêt majeur pour le développement de recherches et de solutions en gestion de la santé des plantes.
D’autre part, l’essai avait tout autant, si ce n’est plus, pour objectif de produire des connaissances nouvelles en termes d’interactions entre une plante génétiquement modifiée (le porte-greffe transgénique) et son environnement (le greffon et le sol), connaissances aujourd’hui très lacunaires et/ou non établies par des organismes indépendants. L’essai commençait à apporter des premières réponses sur ces interactions ; sa destruction fait qu’elles restent très partielles en l’état actuel des choses.
Un essai en parcelle réelle et sécurisée était donc pertinent et utile d’un point de vue scientifique. Il ne pouvait pas être remplacé par un essai en milieu confiné qui ne saurait reproduire la diversité, la complexité et la variabilité des conditions réelles, notamment en termes de climat et d’écologie.
(10) Les travaux menés dans le cadre de l’essai de Colmar pourraient-ils bénéficier à des entreprises commerciales via l’exploitation de brevets protégeant la technologie utilisée ?
La question du versement d’un droit associé à l’emploi d’une technologie couverte par un brevet se pose en cas d’utilisation marchande de ladite technologie, c’est-à-dire si celle-ci est commercialisée. Or, l’essai dont il est ici question n’avait pas de visée commerciale et aucune commercialisation des résultats n’était envisagée ; les motivations de l’Inra et de ses chercheurs étaient uniquement scientifiques. L’existence aux Etats-Unis, dans certains cas avec extension à l’Europe, de brevets portant sur des stratégies de transformation génétique de la vigne en vue d’obtenir une résistance à des virus est sans lien et sans incidence sur l’essai de porte-greffe OGM de Colmar.
Loin de travailler au bénéfice exclusif de détenteurs de brevets, le statut de l’Inra, institut public de recherche finalisée, lui permet de travailler avec la plus grande impartialité. Dans le cas de l’essai, les chercheurs ont mis en évidence que la technologie OGM utilisée ne confèrerait au mieux qu’une résistance partielle au virus du court-noué (cf. question / réponse n°9), un résultat sans nul doute contraire aux intérêts marchands de tel ou tel qui aurait pu souhaiter commercialiser la technologie, ou une technologie apparentée. La recherche publique est en effet soucieuse de produire des connaissances pertinentes et impartiales afin d’éclairer au mieux les citoyens, les professionnels et les pouvoirs publics.
(11) Justement, à quelles informations avaient accès les citoyens, les professionnels et les pouvoirs publics ?
Dans le cadre de l’essai, l’Inra a souhaité, dès le début, mettre en œuvre une démarche innovante de dialogue et d’information. Cette démarche innovante a pu s’appuyer sur une expérience pilote de concertation engagée dès 2001, poursuivie par la mise en place d’un Comité local de suivi (CLS) de l’essai à compter de 2003. Ce CLS avait une mission de "surveillance" du protocole de recherche dans le triple objectif, (i) de s’assurer du respect du cahier des charges dans la plus grande transparence, (ii) d’être à l’écoute de tous les publics, et (iii) de suivre les résultats au fur et à mesure de l’avancement des recherches.
Dès les premières étapes, les questionnements des membres du CLS ont été pris en compte. Ceci a conduit à définir un protocole d’essai réellement co-construit, sensiblement différent de celui initialement imaginé par les chercheurs. En près de huit années d’activités, le CLS a ensuite évolué. Il s’est progressivement impliqué dans les questionnements scientifiques, en particulier sur les questions relatives aux impacts environnementaux. Il a suscité et co-construit deux nouveaux projets de recherche qui ont été mis en œuvre par les chercheurs de l’Inra, un projet sur l’impact du porte-greffe OGM sur la microflore du sol et un projet de viticulture biologique ayant recours à des plantes nématicides dans l’objectif de nettoyer des sols infestés de nématodes.
Sur la base du travail mené au sein du CLS, l’Inra a participé à plus de 200 réunions publiques, débats et conférences, où fut présenté et débattu l’essai, en termes aussi bien d’objectifs scientifiques que du rôle et de l’implication du CLS. En lien avec le CLS, l’INRA a également organisé deux colloques scientifiques, l’un sur le génome de la vigne, l’autre sur les jachères nématicides (en lien avec le deuxième projet de recherche suscité par le CLS mentionné ci-dessus). Enfin, les résultats obtenus ont été régulièrement diffusés au fur et à mesure de l'avancement des recherches, au travers du CLS, des réunions publiques ou encore du site internet de l’Inra.
(12) Etait-il possible de privilégier la solution de la culture franc de pied ?
La culture franc de pied a été abandonnée en France suite à l’épidémie de phylloxera il y a maintenant plusieurs décennies. Presque toutes les vignes françaises sont aujourd’hui plantées avec des cépages greffés sur des porte-greffes résistants au phylloxera ; sans ces derniers, les cépages français n’existeraient plus.
De plus, la culture franc de pied ne protégerait pas la vigne contre les infections par le virus du court-noué. Ce dernier, est en effet transmis par une seule espèce de ver nématode. Il entre dans la plante par les racines pour ensuite se propager aux autres parties de celle-ci. Cette voie d’entrée conduit à la contamination possible des vignes cultivées franc de pied aussi bien que celles sur porte-greffes.
(13) Est-ce qu’il existe des résistances naturelles de la vigne au virus du court-noué ?
- L’exploration de la diversité naturelle vise à identifier des résistances au virus
Les scientifiques de l’Inra de Colmar recherchent des résistances récessives au virus dans les cépages alsaciens sur la base de notations annuelles de la maladie chez des plants autofécondés. D’autre part, plusieurs projets de recherche développés dans le cadre d’un programme coordonné par des chercheurs de l’Inra d’Avignon portent sur ces résistances récessives et leur déterminisme. Dans ce cadre, des scientifiques de l’Inra d’Avignon et de Colmar travaillent notamment à identifier des résistances naturelles dans des collections de Vitacées (la famille botanique de la vigne) : des lignées autofécondées présentant une variabilité dans les gènes candidats sont en cours d’évaluation.
Le génome de la vigne a été décrypté et a fait l’objet d’une première publication scientifique en septembre 2007 par un consortium de chercheurs franco-italiens, dont des chercheurs de l’Inra de Colmar (Jaillon et al., 2007, Nature ; [10]). Forts de cette connaissance, les scientifiques recherchent une famille particulière de gènes dans le génome de plantes qui pourrait conférer aux plantes correspondantes une résistance.
- La sélection variétale classique a permis d’obtenir un porte-greffe répulsif vis-à-vis des nématodes vecteurs du court-noué
À partir d’un croisement naturel entre un porte-greffe traditionnellement utilisé en viticulture et une vigne sauvage, la muscadine, les chercheurs des centres Inra de Montpellier et de Sophia ont sélectionné un porte-greffe de vigne répulsif vis-à-vis des nématodes. Par cette action répulsive, ce porte-greffe retarde l’apparition de la maladie de façon substantielle, même dans des conditions de forte infestation. Ce porte-greffe, dénommé Nemadex Alain Bouquet, est aujourd’hui intégré dans plusieurs projets de recherche, fait l’objet d’essais multirégionaux conduits par l’Inra et divers partenaires, et est en cours d’inscription au catalogue.
Cette action répulsive est insuffisante pour protéger complètement la vigne du virus du court-noué ; elle constitue néanmoins une première réponse pour faire face à la maladie. Comprendre le déterminisme et la durabilité de ce caractère répulsif est un objectif important de recherche, tout comme poursuivre la création variétale de façon à pouvoir proposer à la profession des porte-greffes nettement plus répulsifs.
(14) Le court-noué est-il une "maladie du bois" ? Est-ce que l’Inra travaille sur les diverses "maladies du bois" ?
Non, le court-noué n’est pas une "maladie du bois". Le virus du court-noué infecte les tissus vivants de la vigne que sont les feuilles, les fruits ou encore les zones de croissance (où se développent alors des défauts de croissance et de ramification finalement visibles sur les bois, défauts qui peuvent être à l’origine de la confusion).
Pour autant, l’Inra travaille depuis de très nombreuses années sur différentes "maladies du bois" telles que la flavescence dorée (à Dijon et plus récemment à Bordeaux) et l’esca (à Bordeaux). Dans le cadre de ses missions, il est en effet important qu’un organisme public de recherche tel que l’Inra s’intéresse aux principales maladies d’une culture aussi importante que la vigne.
(15) L’Inra s’intéresse-t-il aux méthodes de lutte contre le court-noué proposées par des viticulteurs, méthodes faisant appel, par exemple, aux rotations des cultures ou aux effets nématicides de certaines plantes ?
Oui, et c’est là une contribution importante déjà mentionnée (cf. question / réponse n° 11) du Comité local de suivi (CLS) de l’essai porte-greffe OGM à Colmar que d’avoir suscité et stimulé des échanges entre chercheurs et viticulteurs sur ces aspects. C’est notamment à l’initiative du CLS que l’Inra a organisé en novembre 2007 un colloque largement ouvert (chercheurs, techniciens viticoles, vignerons, étudiants de Suisse, Allemagne et France) autour de ces aspects.
En outre, un projet innovant de recherche-développement a été construit avec le CLS sur la question des jachères nématicides. Ce projet a débuté à l’automne 2009. Il implique des chercheurs des centres Inra de Bordeaux, de Sophia et de Colmar, plusieurs chambres d’agriculture et l’Enita de Bordeaux. Des vignerons alsaciens ont spontanément proposé leurs parcelles pour expérimentation. Les résultats (préliminaires à ce stade de la recherche) montrent que certaines plantes réputées nématicides, très souvent utilisées en jachère, contribuent au contraire à multiplier les nématodes et les virus ! À l’inverse, d’autres plantes font preuve d’une activité nématicide réelle ; elles ont été semées au printemps 2010 dans les premières parcelles de l’essai. Ce travail s’inscrit dans le long terme ; il utilise des moyens analytiques qui pourraient permettre à terme de valider un protocole de jachère faisant appel à des pratiques relevant de l’agriculture biologique.
(16) Dans l’ensemble des recherches que l’Inra mène sur la vigne et le vin, quelle est à la part consacrée aux OGM ?
Environ 1 % des recherches menées à l’Inra sur la vigne et le vin ont recours à la voie OGM. Ceci signifie donc que 99 % des moyens consacrés par l’Inra à la vigne et au vin n’ont pas recours à cette voie. Ces autres travaux sont très divers ; ils incluent des travaux de génétique et de création de nouveaux matériels génétiques, des travaux sur les diverses maladies et les différents pathogènes de la vigne et du vin, l’analyse de la réponse de la vigne aux contraintes biotiques et abiotiques ou encore l’étude des pratiques culturales en viticulture. Ces connaissances sont en outre utilisées et agrégées dans des démarches de production viticole intégrée dans des dispositifs expérimentaux de l’Inra ou dans des dispositifs expérimentaux d’acteurs partenaires. Citons, à titre d’illustration, les travaux conduits sur le domaine Inra de Couhins dans le bordelais, travaux qui font l’objet de nombreux échanges avec les professionnels. Tous ces travaux de recherche font de l’Inra le premier opérateur de recherche européen sur la vigne et le vin.
Ainsi, l’Inra étudie d’autres méthodes que celle du porte-greffe OGM de l’essai de Colmar pour combattre la maladie du court-noué, dont la méthode dite de la jachère nématicide décrite ci-dessus (cf. question / réponse n° 15). L’Inra s’intéresse aussi aux autres maladies comme l’oïdium, le mildiou, la flavescence dorée ou l’esca, à la sélection par croisements naturels de vignes résistantes à l’oïdium ou au mildiou, aux aspects socio-économiques, aux revenus des viticulteurs et à l’analyse des évolutions des marchés, etc.
Par ailleurs, les résistances génétiques des plantes aux bioagresseurs sont en permanence menacées de contournement suite à l’évolution et l’adaptation des agents pathogènes. Il serait dangereux, voire irresponsable, de considérer a priori qu’un problème sanitaire de la vigne tel que le court-noué puisse être durablement géré par le déploiement d’un seul gène de résistance comme celui porté par le porte-greffe Nemadex Alain Bouquet. Travailler à l’élaboration de stratégies multiples et complémentaires pour lutter contre le virus du court-noué est une nécessité.
(17) Quelles sont les incidences économiques du court-noué ?
Le court-noué est sans doute la virose la plus dommageable. La maladie est connue depuis fort longtemps et a été décrite il y a maintenant plus de 160 ans : les vignes atteintes présentent un feuillage jauni et un raccourcissement des entre-nœuds ; les baisses de production sont très importantes, jusqu’à 80 % de grains en moins. C’est une maladie répandue sur tout le globe et elle affecterait environ 60 % du vignoble français.
Grâce à des travaux passés, menés à l’Inra de Colmar, notamment en termes de détection du virus du court-noué, la maladie peut être partiellement contrôlée via des actions au niveau des pépiniéristes. Son impact en vignobles reste néanmoins très important. On ne sait en effet pas lutter contre le virus, mais seulement contre son vecteur que sont les nématodes. Deux voies peuvent être théoriquement utilisées à cette fin, aucune n’est satisfaisante : d’une part, le traitement chimique (arsenites…) des sols infestés avec des conséquences négatives pour l’environnement et de toutes façons, aujourd’hui totalement interdit, et, d’autre part, l’arrachage des vignes malades et le repos des sols infestés sur une très longue durée (10 ans), avec cette fois des conséquences économiques insupportables pour le viticulteur.
Citons à nouveau l’avis du Comité scientifique du HCB du 15 mars 2010 : "Cette maladie [du court-noué] entraîne des dégâts considérables dans le vignoble français. Il n’existe ni variétés commercialisables qui soient naturellement résistantes au virus, ni méthodes curatives contre la maladie. Le vecteur du virus est un nématode qui survit exclusivement dans les sols et contamine les plants par lésion des racines. Les méthodes de prévention actuelles (prophylaxie, dévitalisation, arrachage, jachère) ont des résultats limités. De plus, aucun produit phytosanitaire n’est plus autorisé actuellement sur vigne" (sous entendu, un produit phytosanitaire permettant la désinfection des sols contaminés pour éliminer les nématodes vecteurs du court-noué).
(18) Concrètement, comment un viticulteur peut-il aujourd’hui faire face à la maladie du court-noué ?
Dans l’état actuel des connaissances, en cas d’infection, la seule manière efficace d’agir oblige à dévitaliser les souches avant arrachage, à extirper les racines après arrachage et à respecter un repos du sol de plusieurs années, entre 7 et 10 ans, avant de replanter de la vigne sur un sol antérieurement contaminé. Dans sa recommandation du 3 février 2010, le Comité économique, éthique et social du HCB souligne que : "La mise au repos du sol suppose une durée de jachère de la parcelle estimée à 10 ans et, de ce fait, s’avère particulièrement lourde d’un point de vue économique dans les zones d’appellation protégée."
C’est parce qu’une mise au repos des sols sur une période aussi longue est difficilement supportable pour les viticulteurs que l’Inra travaille simultanément à plusieurs voies possibles et complémentaires de lutte contre la maladie du court-noué, y compris par des méthodes visant précisément à réduire le temps de repos nécessaire à la décontamination d'une parcelle. Une méthode de lutte biologique expérimentée par l’Inra sur proposition du CLS de l’essai, méthode dite de "la jachère nématicide", vise ainsi à sélectionner des plantes qui pourraient avoir une action répulsive sur les nématodes vecteurs du court-noué (cf. question / réponse n°15).
(19) Est-ce que l’essai porte-greffe OGM de Colmar ne va pas avoir pour effet d’importer le virus du court-noué en Alsace ? Et de diminuer la biodiversité naturelle des vignes sauvages ?
Le virus du court-noué est déjà présent en Alsace, et la terre de l’essai est issue d’une parcelle de vignoble alsacien déjà atteinte par la maladie. Une étude réalisée par l’Inra de Colmar basée sur des prélèvements de sols sur de nombreuses parcelles, la quantification des nématodes et des analyses moléculaires a montré que le court-noué est répandu en Alsace. D’ailleurs, plus d’une dizaine de vignerons alsaciens ont proposé leurs parcelles, atteintes par le court-noué, pour mise en œuvre de l’essai de jachère longue durée co-construit avec le CLS de l’essai (cf. question / réponse n° 15).
Pour ce qui est de la biodiversité naturelle des vignes sauvages, l’Inra de Colmar, en association avec l’Entav et l’ITV (réunis aujourd’hui dans l’IFVV, Institut français de la vigne et du vin) a réalisé des prospections en plaine d’Alsace. Des espèces sauvages de vigne ont été trouvées et répertoriées, certaines sont sauvegardées dans des collections que l’Inra entretient dans le cadre de ses missions d’établissement public. C’est de fait le Phylloxera qui a fortement diminué la biodiversité de la vigne.
(20) Est-ce que l’essai peut nuire à l’image du vin alsacien ?
La concertation menée en amont de l’essai avait fait ressortir cette crainte qu’avaient pu exprimer certains professionnels. Et c’est pour répondre à cette inquiétude que l’Inra avait choisi de conduire l’expérimentation en utilisant un cépage non alsacien.
En outre, dans le cadre du CLS et du dialogue qui s’y est développé, plusieurs modalités ont été identifiées et mises en œuvre de sorte à éviter toute confusion entre l’essai et la production viticole alsacienne : ainsi l’essai a été placé hors zone AOC, sur le site de l’Inra. Rappelons, si besoin était, qu’aucune grappe et aucun vin n’ont été produits à partir de l’essai.
La destruction des inflorescences avait pour objectif d’éviter toute contamination et d'assurer une étanchéité maximale entre l’essai développé sur un site de recherche et le vignoble alsacien.
(21) La suppression des inflorescences interdit-elle toute étude portant sur le passage éventuel de produits du transgène dans le fruit et le vin ? Cette suppression empêche-t-elle d’étudier le métabolisme de la plante dans les conditions réelles avec induction florale et fructification ?
Rappelons que c’est à la demande du CLS que l’Inra a décidé qu’il n’y aurait ni fleurs ni fruits sur l’essai. En pratique, les bourgeons floraux ont été prélevés à un stade très précoce, avant la sortie de la fleur, puis congelés. Ainsi, il devrait être possible d’étudier la possibilité d’un transfert de molécules du porte-greffe OGM au travers du cépage standard, jusqu’au bourgeon floral. Comme pour d’autres projets de recherche (cf. question / réponse n° 11), ce protocole de recherche a été co-construit avec le CLS.
(22) Pour terminer, une dernière question relative, à nouveau, au comité local de suivi : par ce biais, l’Inra ne cherche-t-il pas à influencer, voire modifier, l’opinion de ceux qui ont accepté d’en faire partie ?
La base du dialogue engagé au sein du CLS est le respect des missions et des points de vue de chaque participant. Si le comité a pu fonctionner de façon régulière pendant plus de sept années, c’est précisément parce qu’aucun participant n’a cherché à rallier les autres à son point de vue, que ce soit sur l’opportunité de l’essai lui-même ou plus généralement sur des questions génériques ayant trait aux OGM.
Le fonctionnement du CLS reposait sur trois piliers étroitement imbriqués, soit (i) l’écoute des préoccupations, interrogations et suggestions de chacun ; (ii) la transformation de cette écoute mutuelle en recommandations quant aux modalités de l’essai, en demande d’informations complémentaires bibliographiques ou en questions scientifiques nouvelles appelant des projets de recherche nouveaux sur l’essai lui-même ou d’autres protocoles de recherche (cf. question / réponse n° 11) ; et (iii) le partage de connaissances (état des connaissances scientifiques publiées, résultats scientifiques issus de l’essai, connaissances issues de la pratique).
Tel ou tel participant a pu être amené à modifier son point de vue au cours de ce processus. Ce fut notamment le cas des scientifiques de l’Inra qui ont fait évoluer leurs recherches et leurs projets. Mais le CLS n’a jamais eu pour objectif de "changer" les points de vue des participants. Précisons en outre que chacun y intervenait à titre individuel sans engager son institution d’appartenance.
De façon plus générale, ce CLS était un pari sur le fait qu’un dialogue rapproché entre des scientifiques et des parties prenantes est utile à la fois pour la science et la société. Utile pour aider la recherche finalisée à intégrer dans ses choix les préoccupations et attentes de la société. Utile pour aider la société à mobiliser le savoir scientifique, à valoriser le savoir issu de la pratique, à susciter le développement de nouveaux savoirs. Pari ambitieux sans nul doute. Mais au-delà du devenir de l’essai, l’Inra reste plus que jamais attaché à cette ambition du dialogue science-société.
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Co-construction d'un programme de recherche : une expérience pilote sur les vignes transgéniques
- Rapport final du groupe de travail
- Réponse de la direction de l'Inra.
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