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Importance et vulnérabilité des forêts

Environnement - 22 juin 2011


Pins sylvestres dans l'Arboretum d'Amance
© F. Bonne
L'année 2011 a été proclamée Année internationale des forêts par les Nations unies pour sensibiliser les politiques, les gestionnaires forestiers et le grand public à leur préservation et leur développement. Les recherches de l'Inra ont pour objectif de contribuer à une gestion durable des forêts, la valorisation des services écologiques et des biens qu’elles génèrent. Jean-Luc Dupouey, de l'unité Écologie et écophysiologie forestières à l'Inra Nancy, revient sur l'état des forêts dans le monde et les enjeux de la recherche forestière.

 


2011, Année internationale des forêts


Interview avec Jean-Luc Dupouey, directeur de recherche à l'unité Ecologie et écophysiologie forestières (INRA - Université Henri Poincaré) par Universcience.tv. © Universcience


Trois questions à… Jean-Luc Dupouey


  • L'Année internationale des forêts veut sensibiliser sur la déforestation massive au niveau mondial. On dit que les forêts sont le poumon de la planète. Est-ce vrai ?

Oui et non. Les poumons fournissent aux milliards de cellules de notre corps l'oxygène nécessaire à leur activité. Par analogie, on dit que les forêts sont le poumon de la terre car elles produisent, par photosynthèse, une partie de l’oxygène nécessaire à de nombreuses formes de vie. La photosynthèse consomme du dioxyde de carbone (CO2) et rejette de l’oxygène (O2) dans l’atmosphère. Ce processus permet aux organismes dits aérobies - les humains et tous les autres animaux, les plantes dont les arbres, de nombreuses espèces de champignons et de bactéries - de vivre, en leur apportant entre autres l’oxygène qui leur est nécessaire. Ce sont les organismes photosynthétiques qui ont progressivement fabriqué le stock d’oxygène de l’atmosphère, depuis probablement plusieurs milliards d’années, et ce sont eux qui le maintiennent à sa concentration actuelle de 21%.

Sans la photosynthèse, la vie telle que nous la connaissons aujourd’hui sur terre serait donc impossible. Or, les arbres contribuent pour une part importante à cette fixation photosynthétique, sans doute un peu moins de la moitié, le reste étant dû aux plantes herbacées et, surtout, aux bactéries et algues marines. En ce sens, les arbres constituent, avec le plancton, le poumon de la planète.

Mais une forêt n’est pas constituée que d’arbres et de plantes. Elle recèle, dans le sol en particulier, une vie animale et microbienne abondante qui décompose la matière organique produite par les arbres (feuilles, racines et troncs morts), en consommant de l’oxygène et rejetant du dioxyde de carbone par respiration, un processus inverse de celui de la photosynthèse. Intégré sur de grandes surfaces, des régions entières, ou de longues périodes de temps, quelques dizaines ou centaines d’années, le bilan des échanges de carbone ou d’oxygène des forêts avec l’atmosphère est finalement presque nul. Les forêts ne sont donc pas le poumon de la planète.

  • En quoi consistent plus particulièrement vos recherches au sein de l'unité EEF ? 

J’étudie les impacts des changements globaux - changement climatique, pollution par l’azote… sur la diversité biologique et le fonctionnement des forêts. Je m’intéresse plus particulièrement aux impacts à long terme des changements d’usage des sols dans les forêts. Par le passé, d’immenses surfaces forestières ont été mises en culture, puis sont retournées à la forêt. En 1830, la surface des forêts françaises était deux fois moindre qu’actuellement ! Et ce phénomène n’est pas récent. Grâce à la télédétection par lidar1, nous avons découvert que beaucoup de forêts actuelles, que l’on croyait anciennes, étaient déboisées et cultivées à l’époque gallo-romaine.

Or, nos recherches montrent que les forêts gardent la trace, sur plusieurs centaines ou milliers d’années, de ces usages anciens. La biodiversité de la végétation, la composition chimique des sols sont perturbés de façon irréversible. De nombreuses espèces forestières, ayant des capacités de migration très faibles, ne peuvent recoloniser les terrains abandonnés par l’agriculture. Afin de rendre ces résultats accessibles à un plus large public, nous sommes en cours de réalisation d’une carte au 1/40 000 des forêts anciennes de France.

Si le changement climatique fait déjà l’objet de beaucoup de recherches à l’Inra, et dans mon équipe en particulier, il ne faut pas oublier qu’il n’est pas encore, aujourd’hui, le facteur majeur d’évolution des forêts. La destruction directe des habitats par les activités humaines, les changements d’usage des sols, et en particulier l’urbanisation croissante, les variations, à la hausse ou à la baisse, de la demande en services écosystémiques (coupe de bois, chasse…), la pollution azotée restent les principales causes de changements.

  • En France, les ¾ de la forêt appartiennent à 3,5 millions de propriétaires privés. Ce morcellement n'est-il pas un handicap pour une politique publique de gestion durable des forêts ? Quel est l'impact de la recherche forestière sur les gestionnaires, publics et privés ?

La France présente une proportion de forêts privées (75%) nettement plus importante que la moyenne mondiale (18%) ou même européenne (59%). Ce statut particulier est bien sûr un obstacle à la mise en œuvre de politiques forestières publiques. De plus, ces forêts sont extrêmement morcelées : 2,4 millions de propriétaires possèdent moins de 1 hectare, une surface trop petite pour qu’une gestion efficace de ces forêts puisse être mise en place. Le bois n’est pas toujours exploité et, parfois, on ne connaît même plus le propriétaire de la parcelle ! Ce n’est pas forcément un obstacle à la durabilité, loin de là. De larges parts de nos forêts sont devenues de facto des zones à forte naturalité, en évolution libre, car hors sylviculture. Et le morcellement foncier induit une forte variabilité spatiale des types de forêt, des essences dominantes, des âges, de la densité des peuplements et donc un morcellement "écologique" de notre territoire, favorable à une certaine biodiversité.
Mais les forêts privées ont un handicap écologique particulier : par le passé, elles ont été plus souvent mises en culture que les forêts publiques, perdant pour des siècles ou des millénaires la valeur patrimoniale particulière des forêts anciennes, jamais labourées ni fertilisées.

Grâce entre autres aux organismes chargés du développement forestier dans les forêts privées (Centres régionaux de la propriété forestière et Institut pour le développement forestier, principalement) et au GIP Ecofor, les résultats de la recherche forestière sont assez efficacement transférés aux gestionnaires. Le réseau mixte technologique AFORCE par exemple permet aux chercheurs et aux gestionnaires de travailler ensemble sur la question de l’adaptation des forêts au changement climatique. La demande, en forêt privée comme en forêt publique, est forte et variée : production de bois, stockage de carbone, qualité de l’eau, biodiversité, équilibre forêt-gibier, incendies, champignons pathogènes et insectes ravageurs, tempêtes… Nous essayons d’y répondre au mieux !

Jean-Luc Dupouey, écologue, est directeur de recherche à l'Inra de Nancy et dirige l'équipe Phytoécologie forestière au sein de l'unité Écologie et Ecophysiologie Forestières. L'unité EEF étudie le rôle des facteurs de l’environnement sur le fonctionnement physiologique et la croissance des arbres, leur répartition géographique et son évolution au cours du temps. Une thématique forte est l’étude des effets des contraintes du milieu, actuelles ou futures (sécheresse, excès d’eau, canicule, pollution atmosphérique…), sur les cycles du carbone et de l’eau dans les forêts. L'unité Ecologie et Ecophysiologie Forestières est une unité mixte de recherche, regroupant des équipes de l’Inra et de l’Université de Lorraine. Elle est rattachée au département scientifique Inra Écologie des forêts, prairies et milieux aquatiques.

1 Le lidar est un appareil de télémétrie qui permet de balayer la forêt à haute fréquence avec un rayon laser (une dizaine d’impulsions laser par m2) et de mesurer la position du point d’impact. On obtient une image du sol caché sous les arbres.

 

Date de création : 16 Juin 2011
Date de dernière mise à jour : 28 Juillet 2011

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