Grâce aux techniques de la biologie moléculaire, les généticiens ont relevé les empreintes génétiques de 219 populations de maïs, dont 131 populations européennes réparties en 8 groupes géographiques et 88 populations américaines issues de cinq régions. Les populations américaines ont été choisies en tenant compte des connaissances historiques dont on disposait jusqu'ici sur les différentes voies d'introduction de maïs en Europe : en 1493 par Christophe Colomb qui a rapporté les premiers maïs des Caraïbes vers le sud de l'Espagne, au 16ème siècle en provenance des hauts plateaux du Mexique et des Andes vers le bassin méditerranéen (Italie), et au 17ème siècle, de l'Amérique du Nord vers l'Europe du Nord et de l'Est.
L'analyse génétique a montré la proximité des populations du sud de l'Espagne avec celles des Caraïbes, des populations italiennes avec certaines populations argentines et péruviennes, et des populations du nord de l'Europe avec celles d'Amérique du Nord (Northern Flint). Ces résultats semblent en accord avec les données historiques dont on disposait jusque-là. Or les herbiers de deux botanistes allemands, Jerome Bock et Leonhard Fuchs, datant respectivement de 1539 et 1542, attestent la présence de maïs en Allemagne bien avant le 17ème siècle. Deux interprétations sont possibles : soit les populations de Northern Flint n'ont été introduites qu'au 17ème siècle et se sont substituées à d'autres populations déjà présentes, soit elles ont été introduites bien plus tôt. Les descriptions de Bock et de Fuchs, qui évoquent un maïs de type Northern Flint, vont dans le sens de cette dernière hypothèse.
Les témoignages de Giovanni Verrazano et de Jacques Cartier, qui ont tous deux effectué des voyages en Amérique du Nord pour le compte de François Ier, ont été réexaminés à la lumière des données de la génétique. Verrazano explorant la cote Est en 1524, a très probablement observé, goûté et rapporté du maïs. Il observe à propos des Indiens rencontre : " Leur nourriture consiste généralement en légumes… ". Ce passage a été mal interprété jusqu'ici. Par ce terme, en effet, Verrazano désigne vraisemblablement les haricots mais aussi le maïs, comme le montre l'analyse d'autres textes de l'époque. Jacques Cartier mentionne plusieurs fois le maïs dans les récits de ses deux premiers voyages (1534 et 1535), notamment lors d'une fête organisée en 1535 par des Indiens de la région de Québec pour le retour de deux hommes capturés par Cartier lors de son premier voyage. A cette occasion, les français reçurent du " gros mil ", c'est-à-dire du maïs, probablement sous forme d'épis. Ainsi, les chercheurs disposent de plusieurs indices permettant de penser que ces deux navigateurs ont rapporté du maïs nord-américain en Europe dès le début du 16e siècle.
Ce travail parachève ainsi la remise en cause du " schéma diffusionniste " selon lequel beaucoup de sélectionneurs et de chercheurs en sciences sociales envisageaient jusqu'alors l'histoire du maïs en Europe : introduction en Espagne puis migration à travers le continent, accompagnée d'une adaptation progressive.
Les chercheurs poursuivent actuellement leurs travaux pour comprendre la diversification des populations de maïs à travers l'Europe à partir de ces diverses introductions. Il existe en effet des populations de maïs du nord-ouest de l'Espagne, des Pyrénées et du sud-ouest de la France qui ne ressemblent à aucune population américaine, bien que possédant des gènes de populations caribéennes et nord américaines. Ces populations européennes sont très probablement issues d'une hybridation entre les introductions espagnoles et celles du nord de l'Europe. Généticiens et historiens tentent de confirmer cette hypothèse par l'étude historique de différents herbiers européens, et par des analyses génétiques sur les plantes qu'ils contiennent.
Ce type d'étude n'a pas qu'une vocation historique. Il permet également d'orienter les choix en matière de conservation des ressources génétiques. Ainsi, parmi les 1236 populations de maïs collectées et conservées en France, on peut identifier des groupes présentant une certaine homogénéité, et établir ainsi des priorités, en ne conservant que les populations réellement originales. Il permet aussi de définir les populations les plus intéressantes pour effectuer des croisements avec une lignée donnée, de façon à réintroduire au sein de cette lignée de la diversité génétique en provenance des populations.
(1) - Unité mixte de recherche Génétique végétale INRA - CNRS - INA-PG - Université Paris-Sud XI, Gif sur Yvette
- Unité mixte de recherches Diversité et génome des plantes cultivées INRA-CIRAD-ENSAM-IRD, Montpellier,
- Unité de recherche Productions végétales INRA, Petit Bourg, Centre de recherche Antilles-Guyane.
(2) - UMR 8054, Centre de recherches historiques et juridiques, CNRS Université Paris I.
|