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Réforme de la Politique agricole commune :
faut-il compenser intégralement ou partiellement les baisses de prix ?
Claude
Roger, avril 1999
La
proposition française de rendre dégressives dans le temps les aides directes
compensatrices des baisses de prix, na pas été retenue par les chefs
de gouvernements européens réunis au Sommet de Berlin les 24 et 25 mars
dernier pour adopter
lAgenda 2000.
Le débat nest pas clos pour autant puisque la question sétait
déjà posée lors de la réforme de la PAC de 1992 pour aboutir à linstauration
de compensations intégrales aux baisses de prix, par des aides directes
non dégressives aux producteurs. Lexpérience a montré que du fait
de lévolution favorables des prix de marché et des gains de productivité,
de nombreux producteurs, en particulier dans les productions de grandes
cultures, avaient ainsi pu bénéficier dune " surcompensation "
de leurs pertes de revenus dans la mesure où les aides avaient été calculées
en supposant que la baisse des prix de marché serait égale à celle des
prix institutionnels. Le débat sur le niveau de compensation des baisses
de prix par des aides directes dégressives lève deux questions fondamentales
en économie, celles de la formation et de la distribution du revenu :
comment se créent les richesses et qui en profite. De plus il rappelle
opportunément une évidence : la productivité est à long terme le
déterminant des prix réels et donc celui du bien être national, ainsi
qu'un déterminant essentiel de la compétitivité internationale et donc
lun de ceux qui jouent sur le niveau de l'emploi.
1.
Productivité et répartition des gains de productivité
2.
Gains de productivité et revenus en agriculture
3.
Des gains de productivité variables selon les produits
3.1
Lexemple des céréales
3.2
Le secteur des herbivores
3.3
Le cas de la production porcine
4.
Compensation totale, partielle ou degressive ?
Sources
1. Productivité et répartition des gains
de productivité
La notion de productivité mesure un rapport entre un volume de production
et un volume de facteurs. La variation de ce rapport (les gains ou pertes
de productivité) a deux composantes principales :
-
le
progrès technique en tant que tel (lié au progrès génétique ou technologique,
par exemple).
-
la
recherche dune plus grande efficacité dans lutilisation
des facteurs de production (baisse des coûts et économies sur les
intrants ou charges par exemple).
Dans
le cadre dune technique de production donnée, la même notion renvoie
donc à l'efficacité de la production : productivité et coût de productions
sont des notions étroitement liées. Les coûts de production correspondent
à la valeur des charges ramenée à lunité produite (quintal, kg ou
litre). La productivité est le rapport inverse mais les charges (cest
à dire les facteurs de production, consommations intermédiaires, capital,
terre et travail) sont également exprimées en volume. Le calcul dun
taux de productivité globale nécessite donc dagréger des volumes
de biens différents et pour ce faire, dutiliser des indices :
l'analyse de lévolution de ce taux peut être alors menée conjointement
avec une analyse sur les prix pour déboucher sur celle de la répartition
des gains de productivité. En effet, dans la formation du revenu, l'évolution
du prix des charges peut jouer un rôle aussi important que celle des gains
de productivité : à l'intérieur de l'agriculture par exemple, les
gains de productivité réalisés dans le secteur céréalier, se transmettent
dans le secteur des productions animales, via la baisse du prix des aliments.
Ces
transferts entre acteurs sont retracés dans des " comptes de
surplus " : ceux-ci permettent de voir comment seffectue
le partage des gains de productivité entre les différents partenaires
du secteur et entre lagriculture et ses autres partenaires. Le surplus
de productivité qui est donc défini comme la différence entre le volume
de la production et le volume de facteurs utilisés peut être distribué
soit sous forme de baisse de prix (au profit des clients), soit sous forme
de baisse des subventions ou daugmentation des taxes (au profit
de lEtat), soit sous forme daugmentation de la rémunération
des différents facteurs (prix des consommations intermédiaires, capital,
terre, revenu familial). De même, les prix de certains facteurs peuvent
baisser, et cette baisse contribue au surplus de productivité pour augmenter
les transferts dont bénéficie les autres agents.
Dans
les secteurs de l'économie faiblement réglementés qui sont soumis entièrement
aux lois du marché, ce sont celles-ci qui régulent le partage des gains
de productivité. Certains secteurs parviennent à retenir leurs gains de
productivité (au profit des entreprises, des détenteurs de capital ou
de leurs salariés) parce que les entreprises disposent de ce qu'on appelle
un pouvoir de marché. Mais, force est de constater que le prix des ordinateurs
baisse relativement à celui de la coupe de cheveux parce que les gains
de productivité sont importants dans le premier secteur alors quil
est dominé par quelques très grandes firmes disposant dun certain
pouvoir de marché, et quasiment nuls dans le second qui relève de lartisanat,
sans pouvoir de marché. Le secteur agricole présente loriginalité
de réaliser des progrès de productivité importants, à partir de nombreuses
entreprises individuelles sans pouvoir de marché, mais dans le cadre de
règlements intervenant sur sa capacité à " retenir "
ou à " distribuer " entre activités et/ou au reste
de léconomie, ses gains de productivité.
2. Gains de productivité et revenus
en agriculture
Pour
l'ensemble de l'agriculture française, la productivité globale des facteurs
a augmenté entre 1973 et 1997 de 3% par an, soit plus rapidement que la
production (2%). La productivité partielle de tous les facteurs s'est
élevée, mais, c'est surtout la productivité du travail qui a le plus augmenté,
avec un rythme annuel de 5%. Toutefois, si la France apparaît comme le
pays qui, dans l'Union Européenne, a le taux d'évolution de la productivité
le plus fort, ceci ne signifie pas nécessairement qu'elle soit devenue
plus "compétitive" mais dune part que la croissance de
la production a tenu pour une large part aux grandes cultures, secteurs
dont les gains de la productivité sont les plus élevés, et dautre
part, qu'il y avait "trop" de main d'uvre immobilisée
dans les années 70 : l'agriculture française s'est adaptée aux conditions
économiques globale en perdant beaucoup d'emplois, avec un retard par
rapport à des pays comme les Pays-Bas ou le Royaume-Uni qui avaient déjà
opéré leur restructuration.
Les
chiffres des comptes macro-économiques de lagriculture sur la productivité,
les prix et les revenus montrent clairement que le secteur agricole a
distribué tous ses gains de productivité entre 1973 et 1993. Dans un premier
temps jusqu'en 1988, les revenus agricoles ont baissé pour reprendre ensuite
une certaine croissance grâce à une baisse du prix des charges liée à
la diminution des impacts des chocs pétroliers. Mais la situation sest
inversée depuis 1993 et lapplication de la réforme de la PAC :
la part croissante des paiements directes compensatoires aux baisses des
prix institutionnels dans les revenus se traduit par une revalorisation
des revenus. Ainsi la politique de soutien par les prix menée avant 1993,
na pas permis un maintien des revenus agricoles, alors que cétait
lun de ses objectifs et ce, malgré les gains de productivité très
forts. La déconnexion des prix agricoles européens par rapport aux prix
mondiaux na pas empêché leur baisse et les agriculteurs nont
pas retenu leurs gains de productivité mais les ont " distribués "
presque intégralement à ses clients, sous forme de baisse de prix. Depuis
la réforme de 1992, les aides directes ont compensé presque en totalité
les baisses de prix, notamment dans le secteur des céréales et de la viande
bovine et, à linverse de la période précédente, les agriculteurs
ont pu " retenir " la quasi-totalité des gains de
productivité.
3. Des gains de productivité variables
selon les produits
Les
gains de productivité sont variables selon les produits. De 1979 à 1997,
ils ont notamment été élevés pour les céréales, le colza et le porc, de
lordre de 3% par an en moyenne. Lorigine de ces gains est
dabord la forte amélioration de la productivité partielle du travail,
liée à la diminution de lemploi agricole, mais les consommations
intermédiaires, le capital et la terre (via le rendement) voient également
leur productivité partielle augmenter. Dans les productions herbivores
(viande bovine et lait), les gains de productivité sont plus modérés mais
les coûts de production baissent aussi compte tenu de la diminution du
prix des aliments, induite par les gains de productivité réalisés dans
le secteur des grandes cultures et la baisse du prix des céréales décidée
par la réforme de la PAC de 1992.
3.1 Lexemple des céréales
Sur
l'ensemble de la période 1979-1997, la réduction du coût de production
des céréales blé et maïs a été considérable sans qu'on note de rupture
avec la réforme de la PAC. Exprimés en francs 1996, ces coûts sont ainsi
passés, de 1979 à 1997, de 205 francs le quintal à 102 francs pour le
blé et de 218 francs à 113 francs pour le maïs. Cette baisse des coûts
tient essentiellement aux gains de productivité qui ont été de 3,6% par
an pour le blé et de 3,3% pour le maïs. La productivité du travail croît
notamment à un rythme très élevé. Sur les autres composantes de la formation
des gains de productivité, la réforme de la PAC se traduit par des infléchissements
sensibles. Dans la période davant réforme, l'augmentation des rendements
(c'est à dire de la productivité de la terre) joue un rôle important.
Avec la réforme de la PAC, les baisses de prix induisent un tassement
des rendements et une économie sur les charges qui se reflètent notamment
par une très forte amélioration de la productivité partielle du capital.
Pour les consommations intermédiaires, cette amélioration est constante
et correspond à un taux de 2% par an.
La
répartition des gains de productivité s'effectue donc de manière très
différente avant et après la réforme de la PAC. Pour le blé par exemple,
les données étant quasi identiques pour le maïs, le surplus de productivité
dans la première période représente un gain annuel de 5,4 francs 1996
par quintal mais la baisse de prix est de 7,3 francs auquel s'ajoutent
0,8 francs d'augmentation de taxes. L'effet de la baisse des prix des
consommations intermédiaires n'est pas négligeable (1,4 francs 96) mais
ne suffit pas à combler ce déficit. La baisse des prix est donc "financée"
en partie par une diminution du revenu des agriculteurs qui se dégrade
fortement. Dans les années d'application de la réforme de la PAC, le surplus
de productivité représente un gain annuel, de 4,3 francs 96 par quintal.
La baisse de prix correspond à 7,8 francs (96) par an mais elle est presque
compensée par les subventions qui se montent à 6,3 francs (96) par quintal.
Les trois quarts du surplus de productivité (soit 3,3 francs) permettent
ainsi une très forte hausse du revenu.
On
voit donc que dans le secteur des céréales, les producteurs étaient "perdants"
avant la réforme de la PAC, la baisse des prix étant d'un montant supérieur
à ce que rapportait la productivité. Après la réforme, ils ont au contraire,
conservé presque l'intégralité de leurs gains de productivité, la baisse
de prix étant compensée par les aides directes.
3.2 Le secteur des herbivores
Le secteur des herbivores (viande bovine et lait), enregistre des gains de
productivité modérés, autour de 1% par an sur l'ensemble de la période 79-97.
Ces gains proviennent presque exclusivement de l'amélioration de la productivité
du travail et sont sans doute, liés à l'augmentation de la taille des exploitations.
Dans les deux activités, c'est plus la réduction du prix des consommations
intermédiaires que la productivité en elle-même qui est à l'origine de la
baisse des coûts qui reste modérée.
Dans le secteur de la viande bovine, les conditions
de formation des revenus dans les années 80 préfiguraient celles instaurées
par la réforme de la PAC avec des primes à la tête danimal. Ces aides
directes (20 francs 96 par 100 kg et par an) était toutefois loin de compenser
les baisses de prix (75 francs annuels par kg). Le surplus de productivité
et la baisse du prix des consommations intermédiaires apportaient respectivement
19 et 25 francs, ce qui était insuffisant pour maintenir les revenus. Après
la réforme de la PAC, laugmentation des aides directes (83 francs 96
par 100 kg et par an) est dun montant presque équivalent à celui de
la baisse des prix (98 francs) : le revenu des producteurs augmente,
ceux-ci conservant presque intégralement ce qui est apporté par le surplus
de productivité et la baisse du prix des consommations intermédiaires.
Le secteur laitier présente
la caractéristique dêtre placé sous un régime de quotas de production.
Ses gains de productivité, modérés mais réguliers, portent essentiellement sur
le travail et le capital. Les comptes de surplus montrent que la réduction des
coûts de production tient surtout à la baisse du prix des consommations intermédiaires.
Même avant la réforme de la PAC, la baisse du prix du lait n'annule pas tout
cet apport et les producteurs restent gagnants dans la répartition globale avec
une augmentation du revenu de 1% par an. Celle-ci est plus forte après 1992,
grâce à une augmentation du surplus de productivité et malgré une baisse de
prix de 3,6 centimes le litre par an.
3.3 Le cas de la production porcine
La
production porcine nest pas fortement soutenue et on na pas
à sinterroger, comme pour les précédents produits, sur le problème
de la compensation des baisses de prix par des aides directes. Par contre
elle présente un autre cas de figure : le porc constitue la production
animale qui connaît les plus forts taux d'élévation de la productivité
et qui apparaît comme le produit dont le coût de production est en plus
forte diminution (- 4% par an en monnaie constante). Exprimé par kg, ce
coût qui profite très fortement de la baisse du prix des aliments, est
ainsi passé de 18 à 9,50 francs 1996 entre 1979 et 1997. Malgré cela,
le revenu du secteur, actuellement en pleine crise, est très fluctuant
compte tenu de crises de surproduction périodiques. Sur lensemble
de la période 79-97, les producteurs de porc nont conservé que 3
centimes (en franc 1996) par kg et par an de tout le surplus dégagé, pour
améliorer leur revenu. Ces évolutions profitent donc essentiellement aux
consommateurs, sous forme de baisse de prix.
4. Compensation totale, partielle
ou dégressive ?
Si on considère que lun des objectifs de la PAC originelle était lamélioration
des revenus, celle-ci apparaît comme un échec dans la mesure où le soutien
des prix na pas empêché que lagriculture distribue lessentiel
de ses gains de productivité sous forme de baisse de prix. Depuis la réforme
de la PAC de 1992, on est tombé dans la situation inverse : les baisses
de prix ont été presque intégralement compensées par les aides directes et
les agriculteurs ont retenu une part importante de ces gains. Il ne semble
donc pas légitime de compenser en totalité les baisses de prix par des aides
directes. Si tel était le cas, on arriverait à la situation où tous les gains
de productivité seraient " retenus " par lagriculture
et il y aurait alors surcompensation. Par contre, il est légitime que les
agriculteurs profitent, au moins en partie, des gains de productivité quils
génèrent, ce qui impliquerait une dégressivité dans le temps des aides directes.
Faut-il compenser totalement ou partiellement les prochaines baisses de prix
par des aides directes et, dans la mesure où la compensation est partielle,
de combien faut-il compenser pour éviter une surcompensation ? La Commission
européenne a tranché la première partie de la question en faisant adopter
le principe dune compensation partielle (de lordre de 50% pour
les céréales et de 80% pour la viande bovine) dans le cadre de la nouvelle
réforme de la PAC prévue par lAgenda
2000. Ce premier pas risque dêtre insuffisant pour éviter lapparition
dune nouvelle surcompensation si le taux global des progrès de productivité
est plus rapide que la baisse des coûts de production. La France a soutenu
au cours des négociations une proposition de dégressivité des aides compensatoires
plus adaptée au second volet de la question, de -3% par an pour les cultures
arables et de -1% pour les autres produits - avec une franchise pour les petits
producteurs.
Outre sa " légitimité économique", dautres arguments
plaident en la faveur dune dégressivité dans le temps des aides directes
en fonction de laugmentation de la productivité. Dans un contexte de
limitation de la croissance des dépenses budgétaires agricoles, la proposition
apparaît cohérente. De plus, une partie des économies aurait pu être affectée
au financement dactions de développement rural : la France voyait
là une des sources de financement des "Contrats
territoriaux dexploitation" (CTE), institués par la Loi
dorientation agricole et ainsi validés par la PAC. De plus, la dégressivité
dans le temps est facile à appliquer dans la situation actuelle où existent
différentes organisations communes de marchés (OCM) selon les produits :
on peut alors prévoir des dégressivités différentes, par grands groupes de
produits, en prenant en compte les différentiels dévolution des gains
de productivité entre secteurs (grandes cultures / production herbivore,
notamment). En effet, la politique agricole soriente vers un plus grand
découplage des aides
et une harmonisation des modes de soutiens dans les différents OCM :
une dégressivité uniforme aurait alors des effets importants, via les taux
différents de productivité, sur la réorganisation des productions à lintérieur
delles et entre elles.
Lanalyse rétrospective en terme dévolution des prix, des coûts
et des gains de productivité ne suffit pas à trancher la question du niveau
des compensations : les décisions doivent également s'appuyer sur une analyse
prospective, notamment en matière de gains de productivité. De plus et posée
en ces termes, cette façon d'aborder le problème demeure réductrice :
elle ne prend pas en compte la question de la rémunération
(pénalisation) des externalités positives (négatives) de l'agriculture,
ni celle des inégalités de revenu internes à l'agriculture et donc celle d'une
possibilité d'une politique plus redistributive, - pas plus que la question
de l'emploi agricole qui dépend, pour une part, à terme, du niveau global
du revenu agricole et aussi de sa répartition. Un certain nombre de choix
demeurent donc éminemment politiques !
Sources :
J.P. Butault - Coûts
de production, productivité et dégressivité temporelle des aides -
INRA Sciences sociales, N° 6/98 - janvier 1999
J.P. Butault - Note
pour le Directeur du Cabinet du ministre de lAgriculture et de la Pêche ;
réunion du 23 octobre 1998
Pour en savoir plus :
J.P. Butault, N. Delame,
J.M. Rousselle - Formation et répartition des gains de productivité dans
lagriculture française : analyse par produits -
Cahiers
dEconomie et de Sociologie Rurales, N° 33, 1994
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