Mieux comprendre l'actualité > Prix à la production, à la consommation et marge de distribution
Claude Roger
, novembre 2001
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1) Du prix à la production au prix au détail
Le prix à la production. Le prix retenu pour l'analyse peut être soit le prix à la production au sens propre, soit le prix de gros ou le prix d'expédition selon les disponibilités statistiques mais aussi selon la nature du " prix directeur " observé ex post, c'est à dire le prix sur lequel s'ajustent les prix de détail en réponse à une variation d'un des prix des stades précédents. Mais dans tous les cas, la transmission des prix est le mécanisme primaire par lequel sont liés les différents stades d'une filière. La négociation d'un prix se fait sur la base de la confrontation offre/demande (dans un espace de plus en plus souvent international) et non sur la base des coûts de production nationaux. Lorsque les produits sont vite périssables - donc peu stockables - et les secteurs de production atomisés - comme celui des fruits et légumes en particulier -, les producteurs ont peu de cartes en main pour peser sur le prix. En règle générale, un producteur accepte de vendre sa marchandise à condition que ses coûts variables de récolte et de conditionnement soient couverts, et donc quelquefois à un prix qui se situe entre le coût variable de récolte et de conditionnement et le coût total de production (incluant les coûts fixes, les coûts de plantation et de culture). Mais un producteur ne devrait en aucun cas être obligé de vendre sa production à un prix qui ne couvre pas ses frais de production, et devrait tout aussi normalement vivre de la vente de ses produits. C'est le principe d'un commerce équitable. Le problème est que, fréquemment, certaines production européennes connaissent une surproduction conjoncturelle, cyclique pour le porc, quasiment annuelle dans les fruits et légumes. Les prix payés au producteur chutent alors brutalement - sans que pour autant ces même producteurs acceptent de produire moins, en fonction des possibilités réelles du marché, ou mieux, en fonction des demandes des consommateurs.
La transmission d'une variation à la hausse ou
à la baisse d'un prix le long d'une filière. L'ajustement d'un
prix à une hausse ou à une baisse a trait aux relations de court terme
entre producteurs et distributeurs. La question n'épuise en rien celle
du partage de la valeur entre les deux catégories d'agents ! Toutefois,
une information sur l'ampleur et la vitesse de l'ajustement à un choc
sur un prix le long de la filière peut fournir une indication quant à
la nature plus ou moins concurrentielle des relations entre les intervenants
aux différents stades de cette filière. Le résultat de cette transmission
peut ne pas être de même signe que celui de la variation de prix selon
les cas. Par exemple avec des produits très périssables, les détaillants
ne peuvent pas prendre le risque d'accentuer les hausses de prix à la
production par crainte de voir leurs ventes diminuer et de perdre la totalité
du produit. Les éleveurs par contre peuvent conserver quelque temps leurs
animaux sur pied dans l'attente d'une remontée du prix à la production.
La croyance la plus répandue est que les intermédiaires, en particulier
la distribution qui tend à être de plus en plus concentrée, ont plus de
facilité à accroître les prix des biens alimentaires qu'à les diminuer.
Constance ou proportionnalité des marges de distribution
? Cette question soulève celle d'éventuelles relations d'équilibre
de long terme entre les différents prix. Une marge (dite " brute ") sur
un produit est la différence entre la recette tirée de la vente de ce
produit et son prix d'achat au stade précédent. La marge de distribution
rémunère ainsi toute une série d'employés de la grande distribution, depuis
l'agréeur de la plate-forme logistique de l'enseigne jusqu'à la caissière.
Elle rémunère aussi la compétence du distributeur à choisir correctement
les produits, à s'organiser pour lisser les variations de court terme
des quantités et des prix, particulièrement importantes dans un secteur
de produits frais périssables comme les fruits et légumes. Pour autant,
cette marge n'est-elle pas parfois " abusive " ? D'un côté les distributeurs
n'ont pas tort de dire que, entre le prix payé au producteur et celui
que paye le consommateur, il y a des frais de transports, les frais généraux
de l'enseigne, la commission du ou des grossistes pour les petits détaillants,
etc. D'ailleurs, le producteur, lorsqu'il vend directement au détail,
fait supporter ses frais de transport, le temps passé au marché, l'emballage
des produits aux consommateurs qui ne paient finalement pas systématiquement
moins cher qu'en grande surface. D'un autre côté toutefois, ces mêmes
distributeurs parlent plus des marges incompressibles (et jugées trop
lourdes !), de rémunération des coûts de distribution mais guère des ristournes
et autres conditions qu'ils imposent aux producteurs qui souhaitent continuer
d'être présents à l'étal d'une grande enseigne.
Ces aspects ne doivent pas faire oublier qu'un " juste prix " pour le consommateur
intègre également une donnée plus subjective : celui-ci est devenu très sensible
aux déterminants de la qualité
des produits entrant dans son alimentation. Mais en l'absence d'une signalisation
crédible de marques (de producteur ou/et de distributeur) ou de signes officiels
de qualité, il est le plus souvent incapable de dire qui du producteur ou
du distributeur est responsable d'une qualité qu'il juge médiocre - ou responsable
du surprix lié à la qualité annoncée. En fait, si le producteur veut que le
consommateur prenne fait et cause pour lui, il faut qu'il le convainque qu'il
s'efforce de lui offrir un produit de qualité, de protéger l'environnement
ou de favoriser l'emploi local. Il faut également qu'il le convainque que
le commerce ne veut pas payer ses efforts au juste prix ou vient les dévaloriser
par un comportement opportuniste dans la chaîne de qualité...
2) Quelques exemples dans les fruits et les viandes
2.1 Les filières fruits et légumes (tomate et endive)
L'ajustement du prix à court terme. Pour
l'endive et dans plus de la moitié des cas étudiés, les Grandes ou Moyennes
Surfaces (GMS) ajustent leurs prix d'une façon symétrique. Autrement dit,
elles transmettent au consommateur les variations de prix à la production
à la même vitesse, qu'il s'agisse de baisses ou de hausses. Dans les autres
cas, l'ajustement est plus rapide à la hausse qu'à la baisse, donc au
bénéfice des distributeurs. Le cas de la tomate est différent puisque
lorsqu'il y a asymétrie (un cas sur deux), elle joue au profit du consommateur
!
Les marges. La formation des marges semble
obéir principalement au principe des marges constantes. Pour la tomate,
l'écart entre le prix de détail et le prix à l'expédition est constant,
(environ de 5 francs par kilogramme) et donc la marge du distributeur,
fixe. Pour l'endive, on retrouve cet élément de marge fixe auquel s'ajoute
un élément de marge proportionnelle: les distributeurs augmentent leur
marge quand la demande est forte et la réduise quand elle est faible.
Mais cet élément de marge proportionnelle est de loin beaucoup plus faible
que l'élément fixe.
2.2 Les filières viandes
Une transmission différenciée des baisses des
coûts de production. Les monogastriques profitent plus particulièrement
de la baisse de l'ordre de 15% du prix de marché des céréales décidée
par les réformes de la Politique
Agricole Commune de 1992 et 2000 (PAC) et qui induit une baisse du
prix de revient en sortie d'élevage comprise dans une fourchette de 3
à 5%. Pour la viande bovine, c'est le prix minimum à la production (le
prix " d'intervention ") qui est appelé à baisser de 20% par étape depuis
l'accord de Berlin. Dans l'hypothèse d'une répercussion intégrale des
baisses des coûts de production aux consommateurs et y compris l'impact
de cette baisse du prix d'intervention, la baisse du prix de détail pour
la viande bovine serait autour de 8% et de 1 à 2% pour les viandes de
porc et de volailles sur la période 2000-2006. Donc les baisses programmées
par l'Agenda 2000 devraient
induire des effets limités en terme de substitution entre viandes puisque
la viande bovine gagnerait peu en évolution relative vis-à-vis des viandes
de monogastriques. Mais dans l'hypothèse d'une répercussion incomplète,
ce qui a été observé dans un passé récent devrait se poursuivre, à savoir
: des baisses de coûts de production des viandes répercutées au détail
très inégalement selon les espèces et n'allant pas forcément assez
loin dans le sens du rééquilibrage des prix entre les viandes
bovines et de monogastriques.
En matière de marges, des stratégies différentes
selon les viandes. Pour les viandes de volailles, la baisse
des prix à la production et une partie des gains
de productivité réalisés à l'aval (transformation et distribution)
sont répercutées dans les prix de détail, après réduction de la marge
unitaire de l'aval. Cette réduction est à relier avec la situation du
marché (offre ex ante généralement excédentaire) et la stratégie de forte
pression par les coûts de certains opérateurs dominants et la concurrence
entre abatteurs. Toutefois, un " effet ESB " semble permettre à certains
distributeurs de profiter du transfert de consommation au dépens de la
viande bovine, pour augmenter les prix des viandes blanches et ainsi ne
pas diminuer leur marge globale sur les produits carnés.
Pour la viande de porc,
les marges brutes sur la longe de porc tant de l'industrie que de
la distribution connaissent des variations de très court terme très
fortes. A moyen terme, la marge de l'industrie apparaît très stable
alors que celle de la distribution évolue en fonction de la conjoncture
du cycle du porc et de celle des autres viandes. En effet, les marges
unitaires de l'aval peuvent progresser sous l'effet d'une stratégie
de hausse différée avec pincement temporaire des marges lorsque les
prix à la production augmentent suivies d'un rattrapage et accroissement
de marge lorsque la conjoncture se détend.
En viande de bœuf,
tout se passe comme si la seule stratégie de l'aval était la conservation
de sa marge globale en francs constants : pour compenser la régression
du volume vendu, la distribution tend à accroître sa marge unitaire
lorsque cela est rendu possible par la baisse des prix à la production,
sans répercuter cette baisse sur le prix de détail. Une des grandes
inconnues pour l'avenir de la filière bovine réside donc dans le comportement
des distributeurs : vont-ils continuer leur politique malthusienne de
maintien et même de hausse du prix de détail ou au contraire saisir
l'opportunité des baisses de prix du bœuf programmées par l'accord
Berlin et provoquées par l'effondrement des cours à la production
depuis la remontée des craintes liées à la " crise de la vache folle
", pour tenter d'en relancer la consommation ?
3) Le double affichage de prix, un gage de transparence ?
La question de la formation des prix au sein des filières agro-alimentaires présente un intérêt pour tous leurs acteurs ainsi que pour les pouvoirs publics et les consommateurs. En témoignent les manifestations récurrentes de producteurs visant à souligner la responsabilité des intermédiaires et notamment de la grande distribution, dans cette formation. De ce point de vue, la crise dans le secteur des fruits et légumes de l'été 1999 a innové : contrairement aux traditionnelles crises de la fraise d'Aquitaine ou du chou-fleur et des pommes de terre primeurs de Bretagne, elle n'avait rien à voir directement avec les exportations d'autres pays européens, la surproduction relative ou la sous consommation. Il s'agissait d'une crise originale " franco-française " de la filière et des relations commerciales entre producteurs et acheteurs - distributeurs sur un marché libre. Pour répondre aux inquiétudes des producteurs, les pouvoirs publics prirent au cours d'août 1999 des arrêtés temporaires (valides de 1 à 3 mois) instituant l'étiquetage d'un double prix pour 9 fruits et légumes (pommes, poires, pêches, abricots, nectarines, raisin de table, melons, tomates et concombres) : à côté du prix payé par le consommateur, devait figurer le prix net moyen versé au producteur par catégorie, qualité et calibre - déduction faite des coûts de conditionnement. JM. Codron et ses collègues se sont interrogés sur les impacts possibles à court et moyen terme de cette mesure, qu'il n'a pas été nécessaire de renouveler ces deux dernières saisons.
Quel peut être l'effet du double affichage de
prix sur le jeu des agents d'une filière ? Les producteurs ont
voulu le double affichage pour mettre en évidence des marges jugées excessives
et honteuses des distributeurs. Quant aux distributeurs, ils l'ont accepté
pour démontrer que leurs marges étaient raisonnables et justifiées. Enfin,
les consommateurs à qui l'on demande d'arbitrer, sont pris à témoin et
trouvent le prix de détail trop élevé. L'établissement officiel d'un double
affichage crée un précédent et fait prendre conscience au consommateur
qu'il y a un problème d'équité dans la relation entre commerce et production.
Cependant, le double affichage ne met pas en avant la marge d'un opérateur,
mais bien plutôt celle d'un circuit de distribution et l'ensemble des
coûts afférents. Le cliché du commerçant qui serait l'unique opérateur
"parasite profiteur" volant un excessif différentiel de prix à l'agriculteur
vivant péniblement du fruit de son travail, est devenu bien loin de la
réalité. A court terme, cette mesure contraindrait un peu la distribution
à réduire ses marges dans des situations où celles-ci pourraient être
considérées comme abusives. Bien que réclamée pour plus de transparence,
elle risque fort de s'avérer insuffisante pour calmer les inquiétudes
des producteurs. Cet impact limité devrait s'atténuer dans le temps, mais
la répétition d'opérations de double affichage pourrait finir par avoir
un effet durable sur le comportement du consommateur et faire du différentiel
de prix un critère d'achat.
Sur le long terme, le double étiquetage va-t-il amener le consommateur à modifier ses comportements d'achat ? En y adjoignant un critère supplémentaire, le double affichage rend l'acte d'achat plus complexe et exige du consommateur une progression dans son expertise. Mais dans la filière fruit, à qualité égale, c'est souvent le fruit le moins cher que choisira avec raison le consommateur, et qu'importe qu'il vienne d'un verger français, italien ou espagnol. En revanche, si des repères permettent de reconnaître facilement de bons fruits, ce même consommateur saura s'en souvenir. Il suffit de prendre l'exemple de la fraise Gariguette, dont le succès a été rapide du fait de l'absence de goût des autres fraises françaises ou espagnoles, et ce, malgré un prix de vente plus élevé... De même dans les filières viandes, le consommateur est , dans un premier temps, attentif au différentiel de prix au kilogramme. Mais depuis l'apparition de l'Encéphalite Spongiforme Bovine (ESB) et au delà de l'exigence d'innocuité des aliments, la " crise de la vache folle " a engendré une mise en cause du bien fondé des techniques de production (farines animales pour nourrir des herbivores, élevage hors sol pour monogastriques), et de nouvelles exigences en matière entre autres, de qualités organoleptiques, environnementales comme de bien-être animal. Le consommateur accepte de payer plus cher une image de terroir, un label de qualité et des techniques porteuses de symboliques de retour à la naturalité même si le label " Viande Française " s'avère insuffisant pour répondre à cette demande.
* * *
Les producteurs ont vraisemblablement une arme dans la négociation avec les distributeurs : la qualité du produit et du service fourni (régularité, homogénéité, volume, goût). Les distributeurs, de leur côté, pourraient rémunérer davantage les produits de "qualité". Il existe actuellement pour de très nombreux produits, un déficit de signes de qualité concernant les caractéristiques organoleptiques et sanitaires, leurs conditions de production et leurs effets sur l'environnement. Or aujourd'hui, c'est sur ces aspects que le consommateur est le plus demandeur. L'instauration temporaire par les pouvoirs publics, d'un double étiquetage des prix après les manifestations des producteurs de fruits et légumes au cours de l'été 1999, a montré qu'elle ne modifiait que très peu aussi bien le différentiel de prix à court terme que le comportement des acteurs sur le long terme. Ce double affichage ne remplacera pas un travail en faveur d'une meilleure adéquation entre variété cultivée et environnement d'abord, entre production et consommation ensuite. Et à dénoncer la distribution pour ses marges excessives, à accentuer le clivage entre les deux métiers, les producteurs ne facilitent pas la compréhension qu'une démarche de qualité se construit tout au long de la filière, par un partenariat étroit entre producteurs et distributeurs.
JM. Codron et alii : "Le consommateur peut-il et veut-il arbitrer l'" équitétage " ? " - Echo des MIN- N°150, 1999/10, pp58-60"
Pour en savoir plus :
Daniel Hassan et Michel Simioni : "Du producteur
au consommateur : une analyse de la transmission par les prix dans la filière
fruits et légumes." 17ième Journée de microéconomie appliquée. Université
Laval, Québec, Canada Juin 2000
François Porin et Pascal Mainsant : "Un modèle
d'estimation des marges brutes en porc, de la sortie d'élevage à la consommation.
Le cas de la longe". Inra LORIA/Ivry ; janv. 2000, 11p.