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L’INRA et les recherches sur le Chikungunya

Inra Mensuel, n°127 - été 2006

Les premiers cas de la maladie du virus du Chikungunya, qui signifie “marcher courbé” en swahili, ont été repérés dans la région sud-ouest de l’Océan Indien dont l’île de la Réunion en mars 2005. Cette épidémie qui a débuté en Afrique de l’Est dès 2004, concerne toute la grande région : Madagascar, Mayotte, l’île de la Réunion, l’île Maurice, de nombreux États de l’Inde...

Elle est causée par un arbovirus de la famille des Togaviridae transmis à l’homme par des moustiques du genre Aedes (Aedes albopictus, Aedes aegypti). C’est la première épidémie d’une telle ampleur et d’une telle intensité dans l’Océan Indien. Des formes graves sont observées alors que la maladie était considérée comme relativement bénigne.

La situation à l’île de la Réunion

Comme cela a été le cas en Afrique et en Asie depuis le milieu du XXe siècle, l’épidémie a pris une ampleur très grave en février 2006 à l’île de la Réunion :environ 266 000 cas fin juin 2006 pour 750 000 habitant sont été recensés et 45 000 cas pour 160 000 habitants à Mayotte ;le nombre de morts imputables au Chikungunya est estimé à 238, c’est donc une surmortalité probable très notable. L’épidémie est entrée dans une phase de stabilisation à quelques centaines de cas hebdomadaires. Le moustique responsable de la transmission homme/homme dans les îles de l’Océan Indien est Aedes albopictus. Une démoustication d’urgence a été lancée fin 2005 dans l’île pour éliminer l’insecte vecteur, suivie par des actions de lutte antivectorielle sur le long terme :lutte communautaire,traitements ciblés..., mobilisant, outre les acteurs de la santé, 1 300 personnes.

 


L’ampleur, les conséquences en santé publique et les questions que pose cette épidémie ont conduit les ministères chargés de la Recherche et de la Santé, à la mise en place d’une cellule de coordination des recherches sur la maladie du Chikungunya1. Cette cellule a pour mission de rassembler des informations sur l’épidémie actuelle, de favoriser, d’impulser, de mobiliser,de coordonner les recherches sur cette maladie et de proposer les contours d’un futur observatoire de recherche sur les maladies émergentes dans l’Océan Indien. Elle travaille en concertation avec la coordination mise en place sur l’île de la Réunion avec les acteurs réunionnais impliqués ainsi qu’à Mayotte, et en lien avec des partenaires de Madagascar,de l’île Maurice et des Comores. Compte tenu de l’évolution actuelle de l’épidémie,il est probable que cette cellule sera mise de nouveau à contribution dans es mois qui viennent.

Les recherches entreprises par l’INRA en partenariat

Les questions de recherche autour de cette épidémie sont nombreuses et touchent à la fois la médecine(compréhension des formes cliniques), l’épidémiologie humaine (cause de l’explosion épidémique),l’entomologie (biologie du vecteur et faculté de transmission du virus), la virologie (écologie virale), l’environnement(impact de la démoustication) et l’épidémiologie animale. D’après les études réalisées en Afrique et en Asie,les principaux réservoirs vertébrés du Chikungunya sont les populations humaines et les primates. Ces derniers ne sont pas présents à La Réunion mais existent à l’île Maurice. Les lémuriens sont aussi très représentés à Mayotte, les Comores et Madagascar. Potentiellement d’autres animaux pourraient être impliqués sans que leur rôle épidémiologique ait encore été étudié. Les compétences vectorielles des différentes populations de moustiques restent une question essentielle pour la compréhension de la dynamique de la maladie.

 

À la demande et avec le soutien de la Direction générale de l’INRA, les départements Santé animale et Écologie des Forêts, Prairies et Milieux aquatique sont en charge les dossiers suivants :

  • les réservoirs animaux
  • le rôle des différentes faunes (urbaine, familière,domestique, sauvage) dans le maintien et l’évolution virale
  • les impacts environnementaux de la lutte antivectorielle.

Afin de pouvoir mieux connaître l’épidémie dans la phase de crise, trois chercheurs de l’INRA2 se sont rendus à La Réunion en mars 2006, avec nos partenaires de l’IRD, de l’INSERM et d’autres organismes. L’ensemble des échanges qui ont eu lieu localement et qui se sont poursuivis depuis ont permis aux chercheurs de l’INRA de dégager deux axes de recherche sur des domaines de compétence de l’INRA :

  • l’épidémiologie de cette maladie virale et l’implication de la faune sauvage, familière et de rente ;
  • la connaissance du devenir des insecticides dans les écosystèmes et les impacts environnementaux des différentes méthodes de lutte antivectorielle.

Il est indispensable que ces recherches soient menées pour documenter l’épidémie actuelle mais aussi pour aider aux décisions de santé publique,comprendre et anticiper l’installation probable du virus dans la région.

Les réservoirs animaux

Les réservoirs animaux du virus du Chikungunya sont les primates3 mais il est reconnu, pour d’autres épidémies,que de nombreux autres vertébrés peuvent être porteurs. Par ailleurs,des cas cliniques d’animaux familiers ont été observés sur l’île de la Réunion. Dans le but de maximiser les chances de trouver des animaux porteurs de virus, un ensemble de prélèvements sur la faune vertébrée sauvage et domestique de l’île ont été effectués avant le début de l’hiver austral 2006.L’urgence était d’identifier les vertébrés porteurs du virus4. Cette action a commencé en mai 2006. Ainsi, actuellement, ont été échantillonnés, environ 400 mammifères et reptiles sauvages (rongeurs, chauves-souris...),150 oiseaux sauvages,50 chiens et chats, 300 animaux de rente (porcs,bovins,petits ruminants, volailles).

 

L’intervention de l’INRA a été rendue possible en raison d’une expertise reconnue en alpha virus (UR 892 Virologie et immunologie moléculaires VIM et UMR 1157 Virologie moléculaire et structurale VMS) et le développement de recherches en épidémiologie des maladies émergentes et des programmes sur la faune sauvage insulaire (Michel Pascal, UR1037 Ichtyophysiologie, biodiversité et environnement ; Laurent Lagadic, UMR 985 Écobiologie et qualité des hydrosystèmes continentaux).

Ces recherches sont coordonnées par Gwenaël Vourc’h (UR 346 Épidémiologie animale, département Santé animale) et une collègue vétérinaire recrutée à l’île de la Réunion. Une collaboration est en cours avec d’autres organismes, National Institute for Health (NIH, USA), INSERM, Centers for Disease Control and Prevention (CDC,USA), pour débuter les investigations sur des Lémuriens à Madagascar et Mayotte et sur des Macaques de l’île Maurice. Les questions soulevées par le rôle de ces animaux dans l’épidémiologie du virus du Chikungunya feront l’objet de recherches pluridisciplinaires plus approfondies dans les années qui viennent : réservoirs animaux, évolution et plasticité virale, zootropisme des vecteurs. Actuellement,un projet ANR Environnement et santé a été déposé par Michel Brémont (UR 892 VIM, département Santé animale). Un observatoire des primates est en cours de constitution en collaboration avec des acteurs de l’île Maurice.

Devenir des insecticides dans l’environnement

L’emploi à forte dose d’insecticides a conduit à des interrogations légitimes sur leurs actions toxiques chez l’homme, leur devenir dans l’environnement et la chaîne alimentaire et leur impact sur la biodiversité de l’île de la Réunion. Un appui scientifique est apporté à la DIREN (Direction régionale de l’environnement) qui a mis en place des actions d’urgence de vérification. Des suivis des résidus des produits épandus et des suivis de populations sont déjà en cours localement. Les risques de bioaccumulation dans la chaîne alimentaire sont faibles. En revanche,une action est à mener à plus long terme sur la base de ces données, pour faire une évaluation du risque environnemental, notamment pour la biodiversité, adaptée au contexte spécifique de la Réunion. Le projet prévoit d’aborder les impacts sur la diversité des milieux terrestres, mais aussi aquatiques, selon une démarche intégrée. Les questions d’acceptabilité sociale des mesures antivectorielles seront également abordées. Un projet ANR coordonné par Laurent Lagadic a été déposé.

Perspectives

L’adaptation et la plasticité des virus animaux, l’épidémiologie de l’émergence des maladies infectieuses, les réservoirs animaux,sont des éléments qui s’inscrivent clairement dans le Schéma directeur du département Santé animale. L’évaluation des méthodes de lutte contre les nuisibles et de leurs impacts environnementaux et toxiques relèvent des Schémas stratégiques des départements Environnement et Santé animale. Il était donc parfaitement légitime que l’INRA réponde aux sollicitations des ministères de la Santé et de la Recherche5 dans cette grave crise sanitaire qui touchera probablement tous les pays de l’Océan Indien.

 

Finalement, ces événements sanitaires et leurs conséquences en terme de recherches soulignent la nécessité de développer une approche écologique des recherches sur les maladies émergentes humaines et animales (70% des maladies infectieuses émergentes chez l’homme sont des zoonoses), ce qui implique des projets pluridisciplinaires et inter-organismes. Facteurs environnementaux d’émergence, plasticité et adaptation des agents pathogènes et des vecteurs et des réservoirs, lutte antivectorielle et son impact, épidémiologie animale,méthodes de contrôle dans les populations animales, économie de la santé, perception des risques et leurs impacts sur les systèmes de production et la consommation,sont autant de thématiques sur lesquelles l’INRA peut mobiliser des compétences sur ces questions majeures pour la société du 21ème siècle et sur lesquelles il est naturellement interpellé.

 



2 Gwenaël Vourc’h, UR 346 Épidémiologieanimale ; Michel Pascal,UR1037 Ichtyophysiologie, biodiversité et environnement ; Laurent Lagadic, UMR 985 Écobiologie et qualité des hydrosystèmes continentaux.
3 Les primates : babouins divers (Papio sp.,Papio drogueri), Colobes à épaules blanches, abyssin Colobus abyssinicus. Macaques d’Asie (Macaca). Presbytis, entelles d’Asie, très communs et nombreuses proximités homme-animal.
4 Oiseaux, rongeurs (Hystomys albidantatus), rattus sp., ruminants, félidés, chiens, porcs,chauves-souris, reptiles (Cambodge).
5 Le ministère de la Recherche a annoncé un plan de financement de 9 M€, dont 6 sont du redéploiement (essentiellement via les programmes ANR
et PHRC), et 1 M€ devant venir des organismes.


Rédaction : Gilles Aumont, Chef du département Santé animale - Membre de la cellule de coordination des recherches sur le Chikungunya et la Dengue
Date de création : 10 Avril 2007
Mise à jour : 10 Avril 2007

Département de Santé Animale - Centre de recherche de Tours - 37380 Nouzilly

Tél : 02 47 42 77 76 - Fax : 02 47 42 77 72

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