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Pastoralisme, Michel Meuret ou le scientifique parmi les bergers
© M. Meuret / Inra
Entretien réalisé par Village Magazine
Depuis la fin des années 1980, vous travaillez avec d'autres chercheurs de l'Inra et du CNRS et parfois seul sur la conduite des troupeaux par les bergers et leur alimentation. Quelles réflexions tirez-vous de cette approche du monde des bergers ? Michel Meuret : Les bergers sont des praticiens expérimentateurs. Dans l'ancien temps, les bergers de village connaissaient sur le bout des doigts les montagnes où le troupeau était autorisé à pâturer. Aujourd’hui, les bergers sont des salariés, des ouvriers parfois mal considérés par leurs employeurs qui doivent emmener le troupeau qu’on leur a confié pour la saison sur de nouvelles montagnes. Observateurs scrupuleux, ils connaissent les goûts du troupeau et savent par expérience quel type de circuit de pâturage il appréciera. Ils testent en permanence le troupeau, leur vitesse de déplacement, leur appétit ou leur manque d'appétit, dans une prairie, sous une forêt. C'est une observation constante. Les chevriers ne quittent jamais des yeux leur troupeau. Ils accumulent des connaissances techniques, des savoirs sur la qualité des lieux de pâturage. Ils font des erreurs en permanence et en dégagent des règles de conduite. Ils possèdent un savoir excellent mais localisé au troupeau, à une montagne et à une saison de l’année. La notion la plus importante pour les bergers est le temps : le temps des repas, de leur répartition dans la journée, du long apprentissage nécessaire pour faire manger en abondance. Cette pratique s'est complètement perdue avec l'élevage moderne. La recherche en laboratoire trouve dans ce cas-là ses propres limites ? Michel Meuret : En focalisant tout sur la valeur intrinsèque des aliments, on oublie le plus important: l'organisation dans le temps du processus d'alimentation. Les plantes seules ne disent pas grand-chose, même quand on les étudie en laboratoire. Ce sont les animaux qui renseignent sur la qualité des plantes. Le berger doit bien concevoir ses circuits afin d'offrir une alimentation variée et de stimuler l'appétit des brebis. Ainsi, passant de longues journées à leurs côtés, je me suis rendu compte que les animaux ne consommaient pas les plantes dans l'ordre, de la meilleure à la moins bonne valeur nutritive. Ce qui les enthousiasmait et les faisait consommer d'énormes quantités, c'était la possibilité de se constituer des mélanges, de diversifier chaque jour leur alimentation. Du coup, l'idée de produire des tables alimentaires, comme cela s'était fait pour la rationalisation de l’alimentation à l'auge, perdait tout son intérêt. Au terme de plusieurs années d'observation, j'ai construit avec les bergers un modèle d’organisation de circuits de pâturage, « le modèle menu », permettant de comprendre combien un savoir-faire empirique pouvait être efficace pour stimuler l'appétit du troupeau et maîtriser également le développement des broussailles. Pourquoi un scientifique de l'Inra aborde-t-il les savoirs sous cet angle ? Michel Meuret : Ce choix résultait du constat que les troupeaux gardés par les bergers ne s’alimentaient pas selon les normes établies scientifiquement. Des chèvres qui auraient dû mourir de faim étaient en pleine santé et produisaient même du lait en abondance. Mais la recherche menée en plein air est plus complexe, bien plus coûteuse en temps de travail et en tissage de réseau scientifique que celle du travail en laboratoire. Prenez un scientifique qui travaille sur le comportement d'un troupeau dans un parc en montagne. Le chien du voisin aboie de temps en temps et en dehors des jours de présence du chercheur. Le troupeau, par peur du chien, ne veut pas se rendre sur cette partie-là du parc. Le chercheur peut en déduire que l'herbe sur cette portion du parc est mauvaise… Si vous n'êtes pas resté suffisamment de temps pour comprendre que c'est le chien du voisin qui effraye les vaches, vous allez incriminer l'herbe, sa mauvaise qualité nutritionnelle. Dans cet exemple, c’est le troupeau qui renseigne sur la valeur alimentaire. Je fais la navette entre les praticiens et les biologistes en laboratoire. C'est cet aller-retour qui me permet de mieux appréhender le monde pastoral. Comment se déroulaient vos recherches aux côtés des bergers ? Michel Meuret : J'ai passé une dizaine d'années aux côtés des bergers. Je restais avec eux de trois semaines à deux mois. Il faut entrer dans une relation d’intimité et d'humilité avec eux. En tant que scientifique, il faut s'attendre à l'imprévu et être prêt à se voir étonné. Notre circuit de pratique scientifique, c’est terrain-labo-terrain. J'adopte, pendant toute la durée de mon étude, une posture de naturaliste. Cette démarche de biologiste de terrain me rapproche des sciences humaines. Les ingénieurs agronomes sont-ils suffisamment formés notamment en sciences humaines ? Michel Meuret : Les écoles d'agronomie préparent plutôt bien à une certaine ouverture d’esprit. Il n'empêche, elles ne vous forment pas assez à vous confronter à l’imprévu, au sens de l'observation et au questionnement. On essaye encore de former des « encyclopédies à roulettes », des étudiants spécialistes qui possèdent une bonne connaissance livresque mais qui peuvent être facilement déroutés lorsqu'ils se trouvent dans le monde réel. Est-ce un handicap ? Michel Meuret : Oui. Depuis une trentaine d'années, l’agriculture s’est hyper spécialisée en filières de production. C’est pareil en agronomie, il y a deux filières : les productions animales et les productions végétales. Du coup, le pâturage est encore mal traité, car c'est la rencontre du végétal et de l’animal. Le scientifique sera-t-il plus souvent confronté aux problèmes de société ? Michel Meuret : Oui. Il y a 2O ans, les scientifiques étaient moins sollicités sur les questions de société, sur leurs métiers. Les événements survenus ces dix dernières années (vache folle, dioxine, OGM), mal anticipés par les scientifiques conduisent à une sensibilisation grandissante du grand public vis-à-vis de la production agricole. Le spécialiste n’est pas préparé à répondre aux questions de société. Un exemple : l’arrogance actuelle des généticiens en réponse aux arrachages d’OGM en plein champ. Si l'agriculture veut vivre, elle ne doit pas rester enfermée dans son monde. Elle doit répondre aux préoccupations de la société actuelle en matière de santé et d’environnement. Michel Meuret Michel Meuret est né à Bruxelles. Il est l’auteur d’un mémoire sur Le Pasteurisme des chèvres en sous bois dans lequel il analyse la motivation alimentaire des troupeaux et les façons de l’améliorer par des pratiques d’élevage adaptées. Il est régulièrement sollicité comme chercheur à l’Inra par les collectivités territoriales et locales du sud-est de la France, notamment dans la mise en œuvre des politiques agri-environnementales européennes. Il est l’inventeur du « modèle menu », un modèle d’organisation de circuits de pâturage pour inciter les troupeaux à mieux manger dans des zones en friche. Michel Meuret vérifie depuis une dizaine d’années, aux côtés des bergers, que ses travaux et ses idées sur l’introduction des troupeaux comme moyen de prévention des incendies de forêts collent à la réalité du terrain. Il veut « légitimer » le métier de berger. Pour lui, « leur utilité pour l’agriculture est plus grande qu’on le dit. On devrait plus souvent les consulter et faire appel à leur pertinence pour résoudre les problèmes de gestion du territoire comme par exemple l’introduction du lama. Des collectivités ont voulu, dans les années 1985, implanter le lama dans le sud-est de la France pour débroussailler des régions gagnées par le maquis. Le lama était devenu une nouvelle recette magique, car on pensait qu’avec ses quatre estomacs, il offrirait une solution efficace. Mais, selon Michel Meuret, il coûte dix fois plus cher qu’une brebis et ne mange guère plus. » Voir aussi![]() L'ouvrage Un savoir-faire de bergers / Michel Meuret (Coord.) Co-édition Quae & Educagri, 2010, 334p. >>>
Rédaction :
Upic
Date de création : 20 Juillet 2011 Mise à jour : 20 Juillet 2011 |
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