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Le potentiel de l’agriculture biologique

La bio attire un nombre croissant de consommateurs. Les producteurs aussi sont de plus en plus à se convertir à l’agriculture biologique. À l’Inra Provence-Alpes-Côte-d’Azur, des scientifiques de l’unité Écodéveloppement ont entrepris d’en évaluer les performances, en s’intéressant en particulier à l’arboriculture fruitière. L’objectif est de déterminer si l’agriculture biologique a les capacités de concilier les valeurs dont elle est porteuse avec une durabilité économique et environnementale.

Isomate : diffuseur de phéromone  dans un verger en production fruitière intégrée ou biologique.,. © Inra, BOUVIER Jean-Charles
Par Patricia Léveillé
Mis à jour le 03/06/2013
Publié le 27/07/2011

La bio progresse. Ce mode de production a attiré un nombre croissant de consommateurs depuis les années 1990. Récemment, ce sont les producteurs qui franchissent le pas : après des années d’une croissance régulière mais relativement modérée, les conversions ont fait un bond de plus de 23 % en 2009 (Agence bio).
Mais ces progrès et les atouts mis en avant pour valoriser l’agriculture biologique, comme le respect de l’environnement, sont contrebalancés par des rendements souvent plus faibles et des produits plus chers. Sans oublier que la bio ne "pèse" encore que 2 % du marché et 2,5 % des surfaces agricoles. À croire que qualité et rendements, rentabilité et environnement sont difficilement compatibles.

Pour savoir ce qu’il en est vraiment, une équipe de l’unité Écodéveloppement a entrepris d’évaluer les performances environnementales, agronomiques et socio-économiques de l’arboriculture fruitière biologique. Ses résultats valident le potentiel de l’arboriculture biologique pour réduire l’impact sur l’environnement et améliorer la qualité des produits. Ils confirment également des rendements inférieurs à ceux de l’arboriculture conventionnelle. Toutefois, ces écarts se réduisent avec des variétés mieux adaptées au mode de production biologique. D’où l’importance, soulignent les chercheurs, d’adopter une approche globale du système pour rendre compte du potentiel de l’agriculture biologique.

Un meilleur profil environnemental

L’arboriculture fruitière française utilise, en valeur, 22 % du marché national des insecticides et 3 % des fongicides sur une surface agricole utile de 1 % seulement.1 L’arboriculture biologique se présente comme une alternative à l’utilisation de produits phytosanitaires de synthèse. C’est en région PACA que la dynamique de conversion à l’arboriculture biologique est la plus forte, avec une progression de 80 %, entre 2005 et 2009 (Agence bio). Les systèmes arboricoles y sont très diversifiés. Les chercheurs de l’Inra ont identifié quatre stratégies de protection : 1) protection chimique intensive et systématique, 2) protection chimique raisonnée et curative, 3) utilisation préventive de produits peu toxiques et 4) protection intégrée. L’impact sur l’environnement de chacune d’entre elles a été évalué en comparant leur efficacité sur les infestations de pucerons et leur impact sur les auxiliaires.

Résultats : 87,5 % des arboriculteurs bio mettent en œuvre des stratégies de type 3 ou 4*. Ces stratégies se révèlent les plus favorables à la diversité et à l’abondance des auxiliaires. Elles combinent des méthodes biologiques et culturales et optimisent les interventions aux périodes de sensibilité des ravageurs. Elles ont cependant leurs limites sur les pucerons. "Dans les parcelles en agriculture biologique, on observe une plus grande diversité de pucerons. À l’inverse de la lutte chimique qui cible un ravageur spécifique, comme le puceron vert prépondérant en vergers de pêcher par exemple, la lutte biologique correspond plutôt à une approche ‘multi-agresseurs’. On cherche à passer du contrôle d’un ravageur à la gestion des communautés, à la fois des ravageurs et des auxiliaires. Coccinelles, syrphes, araignées, abeilles... La question de l’efficacité des auxiliaires en termes de régulation des populations de ravageurs est un véritable défi de recherche", explique Servane Penvern de l’unité Écodéveloppement qui a participé à l’étude. Néanmoins, des techniques favorisant l’installation d’auxiliaires (bandes enherbées fleuries, haies diversifiées…) avant l’arrivée des pucerons ont des effets positifs sur l’abondance et la diversité des prédateurs. Ces techniques bénéficient non seulement à la biodiversité mais aussi à la qualité de l’air et de l’eau. Ces effets ont été mesurés avec l’indicateur I-phy arbo chez des producteurs de pommes.

Moins de rendements, mais des fruits meilleurs

En revanche, les calibres et les rendements des fruits sont plus faibles. La diminution de la production est en moyenne de 23 % en vergers de pêcher bio expérimentaux et de 30 % dans les vergers commerciaux. Cette baisse est due, entre autres facteurs, à une moindre vigueur des arbres, à davantage de dégâts liés aux ravageurs et aux maladies de conservation. Dégâts qui se traduisent par des déchets plus importants : 29 % en production bio contre 8 % en arboriculture conventionnelle.
Mais, les écarts peuvent être plus faibles pour des variétés mieux adaptées au mode de production biologique. Ainsi, des résultats, obtenus dans le dispositif Bioreco du domaine Inra de Gotheron dans la Drôme comparant des variétés de pommes plus ou moins sensibles à la tavelure, montrent que la variété la plus résistante se comporte mieux en agriculture biologique, elle atteint 82 % des rendements obtenus en agriculture conventionnelle2.

Parmi les critères de qualité des produits, les chercheurs ont observé dans leurs essais que les pêches ont une jutosité, des teneurs en sucres et en polyphénols plus élevées en bio. Ils ont montré que, quel que soit le mode de production, les fruits les moins fertilisés avaient des teneurs supérieures en polyphénols. Or, les enquêtes auprès des producteurs ont révélé que les arboriculteurs en bio fertilisent moins que leurs homologues en conventionnel. L’équipe souligne toutefois qu’il conviendrait d’approfondir ces résultats, car de nombreux facteurs influent sur la composition des fruits : variété, lumière, conditions pédoclimatiques, stades physiologiques, et d’autres éléments de l’itinéraire technique en plus de la fertilisation azotée (irrigation, éclaircissage, taille en vert…).

Plus de satisfaction pour les agriculteurs

Entre 2008 et 2009, année très difficile pour la filière fruitière dans son ensemble, le résultat économique des exploitations bio étudiées est resté relativement stable alors que celui des arboriculteurs conventionnels s’est effondré. Les prix de vente ont été chaque année plus élevés en bio, et en outre un peu plus stables : - 27 % entre 2008 et 2009 en bio, - 39 % en conventionnel. De plus, en 2009, la part d’activité autre qu’arboricole a contribué à stabiliser les résultats. Selon l’enquête, si 70 % des agriculteurs en AB se déclarent satisfaits de leur revenu, 60 % cherchent à augmenter leur part de vente directe ou en circuits courts pour mieux répartir leur production et sécuriser leurs revenus.
La vente directe appelle à une diversification des productions, qui se traduit par une moindre pression des ravageurs sur les cultures en facilitant la gestion technique. Les agriculteurs en AB se retrouvent ainsi plus autonomes à la fois dans l'approvisionnement en intrants et dans la mise en marché de leurs produits.

L’étude montre aussi que la charge de travail supplémentaire générée par la phase de conversion n’altère pas la perception positive qu’ont les arboriculteurs en AB de leur métier et de leur qualité de vie. Ils évoquent la satisfaction personnelle là où les producteurs en agriculture conventionnelle font référence à l'incertitude des prix ou à des prix trop bas.

Pérenniser l’agriculture biologique

Ces résultats conduisent à réviser les critères habituels d’évaluation de la production. "Dans le cadre du projet sur l’Évolution des performances et les formes d’organisation innovantes dans les transitions vers l’AB (Epab), une équipe travaille à la définition de critères d’évaluation des performances d’un mode de production alternatif. Les producteurs de fruits sont aujourd’hui essentiellement rémunérés sur des critères tels que le calibre et l’absence de défaut visuel. La qualité plus globale des produits et les processus de production pourraient être des indicateurs des performances attendues de l’arboriculture biologique", explique Natacha Sautereau, de l’unité Écodéveloppement qui a coordonné l’étude sur l’évaluation de l’arboriculture biologique. "Cela implique également de se poser la question des composantes à prendre en compte dès la conception d’un verger pour assurer sa durabilité et c’est dans cette optique que s’est créé en 2009 le groupe de réflexion prospective ‘Vergers durables’ avec le soutien de l’Inra" poursuit-elle. Arboriculteurs, techniciens et chercheurs travaillent ensemble à la conception de vergers qui utilisent les ressources avec efficacité et dont les performances répondent à leurs attentes en matière d’autonomie, de sécurité face aux aléas, d’adaptabilité…

L’engouement pour l’agriculture biologique est fort en région PACA, même si les rendements sont moindres en bio. L’évaluation a montré que, de fait, les arboriculteurs bio enregistrent un résultat économique identique sinon plus élevé. "Toutefois, nous n’avons pas encore assez de recul pour savoir si ces niveaux de prix vont se maintenir avec le développement rapide des nouvelles surfaces converties", fait remarquer Natacha Sautereau. Développer l’agriculture biologique soulève aussi d’autres questions : comment étendre les surfaces en bio et intensifier la production ? Avec quelles conséquences ? C’est précisément l’objectif d’un nouveau projet de recherche que coordonne l’Inra, DynRurAbio : comment pérenniser une agriculture biologique productive et écologique. L’AB tiendra-t-elle ses promesses en se développant ?

* 12,5 % des arboriculteurs bio mettent en œuvre des stratégies de type 2 (protection chimique raisonnée et curative).

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Département(s) associé(s) :
Sciences pour l’action et le développement

Sources

1 Marché des produits phytosanitaires : données UIPP, campagne 2008-2009.
 SAU : Agreste, enquête Vergers, 2007.

- "Écophyto R&D : Quelles voies pour réduire l'usage des pesticides". Cette étude Inra montre qu’en moyenne, l’indice de fréquence de traitement (IFT) pour les pommes de table s’élève à 36,5.
- "Pesticides, agriculture et environnement : réduire l’utilisation des pesticides et en limiter les impacts environnementaux". Expertise collective Inra/Cemagref.

2 Simon S., Brun L., Guinaudeau J., Sauphanor B., 2011. Pesticide use in current and innovative apple orchard. Agronomy for Sustainable Development, 31:541-555

Pour aller plus loin

> Télécharger le numéro 33 de FaçSADe "Concilier des performances pour une agriculture durable. L'agriculture biologique comme prototype"

> Élevage bio. Numéro spécial de la revue Inra Productions animales

> Transitions vers l'agriculture biologique. Pratiques et accompagnements pour des systèmes innovants. Claire Lamine, Stéphane Bellon. Collection Sciences en partage. Éditeur Quae, co-éditeur Educagri, décembre 2009.

> Sautereau N., Geniaux, G., Bellon S., Petitgenet M., Lepoutre J., 2010. Quantity versus quality and profit versus values. Do these inherent tensions inevitably play in Organic Farming ? ISDA Conference, Innovation and sustainable development in agriculture and food, Montpellier, France.

> Penvern S., Bellon S., Fauriel J., Sauphanor B., 2010. Peach orchard protection strategies and aphid communities: Towards an integrated agroecosystem approach. Crop Protection, 29, pp. 1148-1156.