De la recherche aux impacts : 30 études de cas

Une méthodologie originale a été mise au point à l’Inra à partir d’études de cas pour retracer les chemins d’impact et en dégager à l’échelle de l’institut des enseignements afin de favoriser l’innovation. Interview de Pierre-Benoit Joly et Laurence Colinet, coordinateurs de l’étude.

Lit fluidisé de méthanisation. Collaboration INRA.. © © INRA, MOLETTA Renatto
Par Pascale Mollier
Mis à jour le 25/06/2015
Publié le 19/09/2014

Comment s’établissent les liens entre, d’une part des connaissances fondamentales, comme par exemple celles sur les génomes ou sur les dynamiques de minéralisation de l’azote, et, d’autre part, leurs impacts sur la société, par exemple la mise sur le marché de nouveaux produits, ou des changement de pratiques pour des milliers d’agriculteurs ? Les chemins de l’innovation sont longs, rarement linéaire, parfois tortueux…C’est ce que montrent les résultats du projet ASIRPA (1).  Ce projet a été mis en place par la Direction Générale de l’Inra en janvier 2011, suite à l’évaluation quinquennale de l’Institut au cours de laquelle la question des impacts des activités scientifiques avait été posée.

Pourquoi avoir choisi une approche par étude de cas ?

Pierre-Benoit Joly: Il existe deux grandes familles de méthodes pour évaluer les impacts non académiques de la recherche. La première regroupe les approches centrées sur les impacts économiques dans un domaine donné, par l’estimation du retour sur investissement des fonds alloués à la recherche. Ces approches sont utiles et montrent que les taux de retour sont généralement très élevés. Un tel calcul est néanmoins réducteur, car focalisé sur les seuls aspects économiques. De plus, ces méthodes ne permettent pas d’analyser les mécanismes qui génèrent les impacts. Les approches par études de cas constituent la seconde famille de méthodes couramment utilisées dans l’évaluation d’impact. Elles permettent une compréhension fine des trajectoires d’impact, mais souffrent de constituer autant d’histoires singulières, qui ne se prêtent pas facilement à une lecture transversale à l’échelle d’une organisation. Nous avons mis au point à l’Inra une approche fondée sur des études de cas standardisées qui permet de comparer ces études de cas et d’en tirer des enseignements génériques (2). Chaque cas apporte des informations particulières et génère des impacts de natures différentes. Certains cas ont surtout une portée économique, comme la sélection génomique (3), dont la valeur économique actuelle pour les seuls bovins laits est de 1 à 2 milliards d’euros pour la France… ou encore la maîtrise de la fertilisation azotée qui a permis d’économiser 4 milliards d’euros en azote en 25 ans, avec en plus des impacts environnementaux certains. La plupart des cas cumulent différents types d’impacts, par exemple politiques et sanitaires, comme dans le cas de la lutte génétique contre la tremblante dans les élevages de moutons, qui a permis d’éviter un abattage massif des troupeaux lors de la crise de l’ESB.

Quels types d’enseignements peut-on tirer ?

 Laurence Colinet : Notre travail confirme de façon rigoureuse un certain nombre d’éléments plus ou moins connus ou intuitifs. D’abord, les chemins d’impact de la recherche agronomique sont longs : dix-neuf ans en moyenne séparent le début des recherches et la matérialisation de l’impact. D’où la nécessité d’une grande prudence : l’exigence de retours rapides serait à coup sûr contre-productive. Cette importance des délais de retour a d’ailleurs très tôt été considérée par les économistes comme l’une des raisons du financement public de la recherche. Nos analyses mettent aussi en évidence l’importance des infrastructures de recherche : dispositifs expérimentaux ; collections génétiques ; troupeaux ; bases de données, etc. mais aussi dispositifs de partenariat. L’interdisciplinarité se retrouve dans la plupart des cas étudiés : la mise au point de la stabilisation tartrique (4) par exemple, pour éviter les dépôts dans le vin, met en jeu des membranes empruntées au secteur laitier, des modèles mathématiques et des connaissances en œnologie. Une conclusion moins intuitive est que les actions des chercheurs et des acteurs non académiques ne sont pas successives, mais imbriquées, les uns et les autres pouvant intervenir à différentes étapes. De plus, plusieurs études de cas illustrent l’évolution des partenaires au fil du chemin d’impacts, ce qui constitue un point de vigilance lors de la négociation des contrats de propriété intellectuelle. Enfin, le rôle des politiques publiques et de la réglementation peut favoriser ou freiner l’innovation. Par exemple, le contexte réglementaire a été favorable au développement de Naskéo (5), l’entreprise de méthanisation des déchets solides, alors qu’il freine la diffusion de la carpovirusine (6), en attente d’une procédure d’homologation des produits de bio-contrôle pour la protection des plantes. Inversement, les recherches peuvent influencer la réglementation, comme par exemple la mise en évidence de l’effet des faibles doses de pesticides sur les abeilles sur les procédures d’homologation des pesticides.

 Finalement, quels sont les apports de la méthode pour l’Inra ? Et quelle est sa portée générique ?

 L. C. : En interne, les départements thématiques de l’Inra ont testé la  méthode dans le cadre de leur évaluation, sur la base du volontariat, et les échos ont été positifs. Les résultats produits au terme des trois années de recherche seront aussi utiles dans le cadre de la prochaine évaluation de l’Institut. Cette méthode mobilise, dans un cadre conceptuel nouveau, celui de l’évaluation d’un organisme public de recherche agronomique, des outils déjà éprouvés pour la réalisation d’études d’impacts de projets. Avec quelques ajustements, elle doit être transposable à  un autre organisme de recherche.

 

  1. ASIRPA : Analyse des impacts de la recherche publique agronomique. Projet mené depuis 2011 par des chercheurs de deux unités de l’Inra - Science en Société (Sens) et le Laboratoire d’économie appliquée de Grenoble (Gael) - et par l’Institut francilien recherche innovation société (Ifris).
  2. Voir encadré.
  3. Sélection génomique : voir l’article
  4. La stabilisation tartrique par électrodialyse sur membrane permet d’éliminer les dépôts dans le vin en évitant l’addition de composés stabilisants : voir l'article
  5. Naskeo : start-up créée en 2004 sur une technologie Inra de méthanisation de déchets solides mélangés.
  6. Carpovirusine : produit de lutte biologique contre le carpocapse de la pomme notamment.
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Contact(s) scientifique(s) :

Quelques éléments de méthode

 

Radar d'impact des études sur le bisphénol A. Projet ASIRPA, 2011-2014. Les recherches sur les dangers des faibles doses de bisphénol A ont fait évoluer la réglementation sur l'usage du bisphénol A dans les emballages alimentaires. © Inra
Radar d'impact des études sur le bisphénol A. Projet ASIRPA, 2011-2014. Les recherches sur les dangers des faibles doses de bisphénol A ont fait évoluer la réglementation sur l'usage du bisphénol A dans les emballages alimentaires © Inra

Après avoir statué sur le choix des cas, chacun d’entre eux est analysé successivement avec trois outils :

  • Une chronologie, qui détermine les évènements marquants qui ont jalonné le chemin d’impact : rencontres, projets européens, dépôt de brevet, création d’entreprise etc.
  • L’établissement du chemin d’impact, avec identification des partenaires d’inputs, d’outputs et les intermédiaires.
  • Le radar d’impact, qui évalue les différents types d’impacts

La combinaison de ces trois outils donne un cadre d’analyse standardisé, permettant des comparaisons et générant des données pour une analyse à l’échelle de l’Inra.

Pour en savoir plus

Voir la présentation du rapport ASIRPA par François Houllier, PDG de l’Inra et président d’Allenvi, lors d’un colloque devant l’Office parlementaire de l’évaluation des choix scientifiques et techniques (OPECST), le jeudi 3 juillet 2014.

Télécharger le rapport complet :  Rapport final Asirpa