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Cet ouvrage aborde les variétés et les dynamiques de l’ignorance, le retour sur la scène publique de situations controversées et l’emprise des logiques qualifiées de conspirationnistes. L’auteur développe son analyse à partir de nombreux exemples qui ont fait débat, tels les perturbateurs endocriniens, la toxicité du chlore, le tabagisme…

Science et territoires de l’ignorance

Cet ouvrage aborde les variétés et les dynamiques de l’ignorance, le retour sur la scène publique de situations controversées et l’emprise des logiques qualifiées de conspirationnistes. L’auteur développe son analyse à partir de nombreux exemples qui ont fait débat, tels les perturbateurs endocriniens, la toxicité du chlore, le tabagisme…

Publié le 15/12/2017

L'ignorance peut être autre chose que la pure absence de savoir

 

L’ignorance peut être autre chose que la pure absence de savoir ou que le simple fait d’être privé de connaissances possédées par d’autres : elle peut être surmontée, elle peut aussi être produite. Quels sont les variétés et les modes de l’ignorance, et pourquoi est-il essentiel d’en tenir compte dans les débats environnementaux et sanitaires ? Lorsqu’elle est « produite », comme l’estiment certains, comment l’est-elle ?

 L’ouvrage répond à ces questions et, au-delà de l’opposition tranchée entre l’ignorance conçue comme front de la science et l’ignorance stratégique, il explore une véritable « zone grise » qui constitue une partie de ce paysage : conflits d’intérêt, débats sur les sources de financement de la recherche, crise de la réplication des expérimentations. Quand et comment peut-on sortir de cette « zone grise » où tout devient indiscernable pour qualifier plus nettement les phénomènes en jeu ? Si nos enquêtes comme nos actions peuvent réussir ou échouer, échouer de manière épisodique ou persistante, sous l’action d’un tiers ou non, dans quels cas est-il raisonnable de relier ces échecs à des intentions ?

 

Sommaire : quatre grandes parties : Les variétés de l’ignorance / Dynamiques de l’ignorance / Le retour inattendu des indiscernables / Une logique conspirationniste 

Mathias Girel est philosophe, maître de conférences à l’École normale supérieure de Paris-Sciences et Lettres, membre de l’unité de service et de recherche République des savoirs et directeur du Centre d’archives en philosophie, histoire et en édition des sciences.  

Science et territoires de l’ignorance

Editions Quae – coll. Sciences en questions – 160 pages, décembre 2017 – 18 euros

Extraits

« Marchands de doute » : l’exemple du tabac

(…) il faut, à un moment donné, produire de la science « contraire », lutter contre la science sur le terrain de la science. La lutte ne se produit pas uniquement au niveau des faits, mais aussi des cadres explicatifs et parfois des normes mobilisées pour construire des explications. 

(…) C’est bien en effet une véritable campagne qui se développe alors (1953) pour démentir les conclusions scientifiques déjà bien établies sur la dangerosité du tabac, et une guerre rhétorique qui se déroule, dont l’effet principal va être de faire gagner environ 40 ans aux cigarettiers. Un document, parmi d’autres, permet de fixer le genre de problèmes qui intéressent Proctor et ses collègues : c’est le « Discours franc aux fumeurs » (Frank statement)*, communiqué de presse élaboré par l’entreprise de communication Hill et Knowlton en 1954 à la demande des cigarettiers, diffusé dans 448 journaux et 258 villes, et qui annonce la création du Comité de recherche de l’industrie du tabac. Dès 1954, il n’y a déjà plus de doute sérieux, pour les industriels du secteur, sur le fait que la fumée du tabac soit cancérigène, aussi bien dans la recherche officielle que dans la recherche secrète des cigarettiers. On avait en effet observé tout à fait nettement depuis le début du siècle un essor des cancers du poumon - quasiment inexistants avant 1900 -, ce que l’industrie du tabac avait écarté au motif qu’une « corrélation ne vaut pas causalité ». (…) Une réponse fréquente de cette industrie consistait en effet à dire - ce qui est un argument épistémologique tout à fait fondé dans certains contextes - que ce n’est pas parce qu’il y a des grenouilles après la pluie qu’il pleut des grenouilles. Autrement dit, quand on lui a présenté des arguments épidémiologiques, cette industrie a répondu par des arguments épistémologiques, liés à la structure de la preuve. Or, en plus des données épidémiologiques, statistiques, l’expérience qui a sans doute le plus marqué les imaginations est réalisée en 1953 au Sloan Kettering Institute à New York sur du goudron de cigarettes, qui est apposé sur le dos de souris, et dont on observe qu’il provoque des tumeurs. Cette expérience - sur des animaux, certes, et sur d’autres tissus que sur les bronches - semble apporter une preuve causale et non plus seulement statistique du caractère cancérigène du goudron de tabac. C’est à ce moment précis que l’industrie du tabac, qui connaît bien sûr ces résultats (et financera par la suite le même institut), prend une décision, celle précisément qui lui vaudra d’être condamnée par un juge fédéral pour « complot » et « tromperie délibérée » du public : s’assurer les services de spécialistes de la communication et instiller le doute sur les conclusions scientifiques des médecins. 

Le but est donc bien de bâtir une controverse de toutes pièces, de brouiller une connaissance constituée et de rassurer le consommateur. Cette stratégie n’est pas seulement celle qui apparaît rétrospectivement, dans l’interprétation que donnerait l’historien aujourd’hui, elle est bien, tout à fait délibérément, celle des acteurs eux-mêmes. On peut évoquer ici un autre document interne, de 1969 (présent dans le fonds Brown et Williamson**), qui a été abondamment commenté au cours des dernières années, et dans lequel un conseiller en communication, notant que le public commence à s’inquiéter sérieusement des effets du tabac, propose de considérer le problème comme analogue à celui du lancement d’une marque.

(…) Ce document** remarquable et explicite est la matrice du programme argumentatif de l’industrie du tabac : il montre bien que l’on s’adresse à une forme d’épistémologie latente dans l’esprit du public, que l’on cherche à agir sur la perception que ce dernier a de la recherche scientifique, tout en lui transmettant une information erronée sur l’état du savoir.  Le doute permet de retarder l’action (l’action des pouvoirs publics, l’action individuelle qui consiste à s’arrêter de fumer) (…) Toute la supercherie consiste à faire croire qu’il y aurait deux camps scientifiques quand il y a en réalité un ensemble de conclusions scientifiques, d’un côté, et de l’autre leur contestation par les acteurs mêmes qui commercialisent le produit et par leurs relais dans la presse. 

(…) Le Comité de recherche de l’industrie du tabac finançait des Projets spéciaux (SP), qui avaient en général pour but de faire apparaître de la « science contraire », en testant d’autres corrélations pour le cancer du poumon qu’avec le tabac, pour tenter d’infirmer l’épidémiologie existante. 

(…) La production d’ignorance au sujet du tabac ne concerne donc pas un fait isolé, la simple négation du lien tabac/maladie, mais est plutôt une collection de stratégies liées au fil du temps : sur la critique de l’épidémiologie sous-jacente, sur le financement de recherche médicale, sur la prétendue efficacité des filtres, sur la chimie de l’ammoniaque pour augmenter la quantité de nicotine libre, sur le tabagisme passif, sur le cadre réglementaire, et notamment sur les bonnes pratiques épidémiologiques, sur l’histoire de l’hygiénisme, enfin sur l’instrumentalisation de certaines sciences humaines et sociales.  On pourrait rétorquer qu’il ne s’agit pas ici de ménager une absence de connaissance ; mais il s’agit bien toujours d’ignorance car le processus consiste, dans la plupart des cas à noyer l’information pertinente sous un déluge de bruit. Et ce bruit ne peut pas être évacué facilement car il est souvent produit par des scientifiques, maison ou « capturés », et s’appuie, au moins en surface, sur un apparat méthodologique scientifique.  Il est tout à fait possible et même probable qu’une grande partie des scientifiques mobilisés, parfois payés par des sociétés-écran, n’aient ni menti ni été outrancièrement négligents car, et c’est un autre aspect intéressant de l’étude de Proctor, les cigarettiers ont créé ce que l’on pourrait appeler un « macro-biais », en « déversant de l’argent dans des projets qui ne feraient peser aucune menace sur la marche des affaires » (Proctor, 2014), à un tel point qu’entre 1950 et 1980, le TIRC/CRC est le premier financeur mondial de recherches sur le tabac et la santé (300 millions de dollars sur 40 ans, 36 millions annuels en 1998) (Proctor, 2014). Ce comité a produit pendant plus de 40 ans de la « recherche-leurre », en étudiant les mécanismes plus que les causes du cancer, on l’a dit, en explorant systématiquement six fronts de recherche différents de la cause principale (hérédité, infection, nutrition, hormones, tension nerveuse, facteurs environnementaux). Le choix stratégique s’exerce dans cette inflexion donnée à la recherche et n’a nul besoin d’interférer au quotidien avec les chercheurs individuels. Ses effets n’en sont pas moins réels, un peu comme le fait de n’arroser que certaines espèces de plantes, dans un jardin, aura une influence finale sur la composition de ce jardin. 

* A Frank Statement to Cigarette Smokers, janvier 1954, cote Bates 86017454, accessible sur le site d’archives des procès du tabac.

** Smoking and Health Proposal, 1969, cote Bates 690010951/0959. 58