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Visuel dossier décryptage

Bien-être des animaux d’élevage, la recherche pour éclairer le débat

Homme et animal, des destins étroitement liés

Deux approches de sociologie développées à l’Inra donnent une vision originale de la place des animaux d’élevage dans les sociétés humaines. Elles permettent de prendre du recul et d’élargir le débat.

Par Pascale Mollier
Publié le 06/07/2017

Un petit troupeau de brebis Mourerous est convié chaque année à pâturer des vignobles enherbés conduits en Agriculture Biologique dans le comtat venaissin (Vaucluse). © Inra, MEURET Michel
© Inra, MEURET Michel

Antoine Doré aborde la relation homme-animal dans l’élevage sous l’angle de la sociologie des organisations.

Jocelyne Porcher s’intéresse quant à elle à la sociologie du travail, un domaine très étudié chez l’homme, mais peu chez l’animal, surtout l’animal d’élevage.

Dans ces deux approches, les  conditions de l’homme et de l’animal sont étroitement liées, ils font partie d’un même système et mènent ensemble une carrière « humanimale ».

Ni homme ni bête, sortir des positions manichéennes

Sentant ses mamelles gonflées, Eglantine décide d’aller au robot de traite de sa propre initiative. Après détection de sa puce d’oreille, elle est autorisée à entrer. La traite commence, tandis qu’une ration personnalisée descend dans son auge, que des capteurs mesurent son état corporel et que les premières gouttes de son lait sont analysées. Derrière cette scène ordinaire, se cache toute une organisation qui englobe en premier lieu le trio animal-robot-éleveur et qui illustre comment  un objet technique, ici le robot, peut modifier la relation homme-animal. En effet, le robot redistribue les compétences et les responsabilités : la vache acquiert un pouvoir de décision  quand elle choisit elle-même d’aller se faire traire, tandis que celui de l’éleveur peut être réduit lorsqu’il devient le simple exécutant de programmes d’action dictés par les données du robot. « L’homme et l’animal peuvent donc être tour à tour plus ou moins « chosifiés » ou « humanisés », du fait de la présence de l’objet technique. Cette vision, où les rôles ne sont pas figés, ouvre un espace de discussion entre des positions extrêmes qui paraissent irréconciliables, où l’animal est considéré soit comme un objet, soit comme l’égal d’un humain » ajoute Antoine Doré.

Hommes et animaux : des destins étroitement liés

Plus globalement, comprendre comment une innovation technique modifie l’organisation de tout un système permet d’anticiper les conséquences sociales de cette innovation et les effets de verrouillage qui peuvent se mettre en place (1). Antoine Doré a ainsi montré que l’innovation génomique, déployée à grande échelle dans le cadre des schémas de sélection en bovin-lait, modifie en profondeur le positionnement et le quotidien de tous les acteurs. Ainsi, développe-t-il, « la carrière des taureaux devient plus courte, car de nouveaux taureaux plus performants sont sans cesse sélectionnés. Les éleveurs ne connaissent plus les taureaux utilisés pour l’insémination de leurs vaches et ont le sentiment de devenir eux-mêmes anonymes au sein des coopératives. Le secteur R&D des grandes entreprises de sélection devient un facteur de compétitivité, etc. Les partenariats mutualisés au sein de l’interprofession laissent progressivement la place à des accords bilatéraux entre les acteurs de la génétique animale. Le trésor que constituent les données génétiques devient l’objet d’intenses négociations qui affectent également l’organisation de la recherche. Ainsi la génétique animale est progressivement mise en marché ».

Ce qui lie l’homme et l’animal : le travail

L’UMR Production de lait dispose d’une installation expérimentale à Méjusseaume, comportant un troupeau de 170 vaches laitières dont 96 sont en contrôle individuel automatisé d’alimentation.. © Inra, MAITRE Christophe
© Inra, MAITRE Christophe

En présence d’un robot de traite, la vache doit collaborer : apprendre à aller au robot sans l’éleveur, respecter le nombre quotidien de traites, rester calme dans le robot, etc. Il s’agit d’un véritable « travail » pour lequel l’animal mobilise son intelligence et son affectivité, prend des décisions et des initiatives (2). Selon la sociologue Jocelyne Porcher, ce travail animal n’est pas assez reconnu et étudié.

Outre le comportement des vaches laitières, l’équipe de Jocelyne Porcher a analysé d’autres situations de travail avec des animaux d’élevage (3). Par exemple, une étude consacrée à des chevaux auxquels on apprend à reconnaitre des images sur un écran montre que les animaux ne s’en tiennent pas à leur conditionnement initial, mais comprennent la situation lorsque l’ordinateur dysfonctionne et y réagissent différemment selon leur « personnalité ». Enfin, il existe parmi les chevaux ou les porcs, voire les vaches, des animaux doués pour le cinéma. Ils acquièrent des compétences professionnelles particulières, comme se positionner devant la caméra et faire semblant d’éprouver des émotions, actions qui ont été longtemps pensées comme étant le propre des humains.

Dans tous ces travaux de terrains, les chercheurs ont observé que l’animal possède une subjectivité qui lui permet d’accomplir des tâches complexes, et que le travail qu’il fournit repose sur la confiance et la reconnaissance du dresseur ou de l’éleveur.

 

(1) Sur la notion de verrouillage sociotechnique, lire l’article.

(2) Lire l’article.

(3) Programme ANR Cow (2012-2016). Ce programme a réuni des chercheurs en sciences humaines et des professionnels du travail avec les animaux autour de la question : « les animaux travaillent-ils ? »

En savoir plus

Des références :

Doré, A. & Michalon, J. 2016. What makes human–animal relations ‘organizational’? The description of anthrozootechnical agencements. Organization, Vol. 23(3), 1-20. DOI: 10.1177/1350508416670249

Porcher, J. et al. Ouvrage collectif. Travail animal, l’autre champ du social. Ecologie & Politique. Editions Le bord de l’eau - numéro 54 - 187 p., 2017. Lire l’article.

Et un film :

De la Bouëre J., Porcher J., 2017. Travail animal, un autre regard sur nos relations aux animaux. Editions Educagri, 26mn. Un film destiné à l’enseignement qui vise à interroger la place des animaux dans le travail.

La place de l’animal enfin reconnue en science des organisations

Pour la première fois, une revue internationale reconnue en sociologie des organisations s’intéresse à la place de l’animal dans l’organisation des sociétés humaines. Coordonnée par Julie Labatut et deux collaborateurs britanniques, cette revue aborde plusieurs thèmes en lien avec l’élevage, dont l’organisation des abattoirs ou encore la diversité des ressentis des inspecteurs de qualité sanitaire dans un élevage de poulets britannique. Cette revue contribue à faire reconnaître l’agriculture, l’élevage et l’alimentation comme un domaine de recherche en sciences de gestion et des organisations. La nourriture est en effet « un phénomène social total » qui connecte directement ou indirectement tout type de phénomène ou institutions.

Référence : Julie Labatut, Iain Munro and John Desmond (eds), 2016. Animals and Organization. Organization, 23(3), Special Issue.

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Le compromis du supportable

L’article d’Antoine Doré dans la revue Organization pointe l’importance des objets techniques, comme le robot de traite, dans la relation homme-animal. Il met à jour le système qui sous-tend ces relations à trois : homme, animal, et technique.

Ses analyses permettent d’ouvrir un espace de débat entre des positions pro- et anti- élevage qui apparaissent irréconciliables. Cette situation de blocage se retrouve dans d’autres conflits sociaux, comme par exemple celui qui oppose le loup et l’élevage, un cas que le chercheur a étudié précédemment. Antoine Doré conclut que dans ce type de conflit, une totale réconciliation entre les deux camps est illusoire. Et que, sauf à prôner la disparition de l’un des deux camps, la seule solution réside dans l’instauration collective d’un « compromis du supportable », c’est-à-dire, dans le cas du loup, la négociation d’un seuil de prédation supportable pour l’éleveur et d’un seuil de prélèvement supportable pour la population de loups (1).

(1) Antoine Doré. 2013. Loups et élevages : une coexistence compromettante. Courrier de l’environnement 63, 123-124