Discussions sur l' Essai système  de l'Inra de  Mirecourt . Xavier Coquil et Jean-Louis Fiorelli , animateurs de l' Essai système , Matthieu Godfroy, responsable de l'installation expérimentale.  © C Poulain

A la recherche d'une autonomie totale

Mis à jour le 18/11/2014
Publié le 16/11/2014

Située dans la plaine des Vosges, l’installation expérimentale de Mirecourt conduit depuis dix ans, en parallèle et avec une démarche pas à pas, deux systèmes d’élevages bio qui minimisent le recours aux intrants (0 engrais, 0 pesticide, 0 paille extérieure, minimum de fioul) : l’un 100 % herbager et l’autre en polyculture-élevage.

Entourés de leurs éternelles mouches, deux troupeaux mixtes d’Holstein et de Montbéliarde paissent. Ils reviendront ce soir à la salle de traite, avant de repartir à nouveau dans les prairies permanentes ou temporaires. Une quarantaine de vaches laitières sont au régime 100 % herbe. Pour les soixante autres, le menu est plus varié. Ces deux troupeaux de l’unité de recherche Agrosystèmes, territoires, ressources (Aster) de Mirecourt consomment uniquement des aliments produits sur l’exploitation qui se déploie sur les 240 hectares de prairies permanentes, temporaires, de cultures de céréales et de mélanges céréales-protéagineux de l’exploitation. Chacun des troupeaux est autonome en fourrage et l’ensemble l’est en pailles et en céréales.

Ici, les chercheurs malmènent les standards pour produire en adéquation avec le milieu.«  Un vêlage par vache et par an », une parcelle « sale »… Ces normes standardisent les pratiques agricoles, limitant les capacités d’évolution. Nous concevons des combinaisons de pratiques agricoles innovantes sur nos deux systèmes que nous mettons directement à l’épreuve du réel en les testant sur plusieurs campagnes »explique Xavier Coquil co-animateur de l’essai système. Pour aller encore plus loin dans sa démarche, l’équipe de 15 ingénieurs et techniciens a converti en 2004 l’ensemble de l’installation expérimentale à l’agriculture biologique, avec un mot d’ordre : consommer le moins d’intrants possible. Pour ces chercheurs, l’élevage, dont la rentabilité est très dépendante des aides de la PAC, doit tendre vers plus d’économie, en maximisant l’utilisation des ressources naturelles et en réduisant ses intrants « extérieurs ». Le milieu naturel doit devenir le principe organisateur de l’activité agricole : sa préservation est la condition et le moyen de gérer ses ressources. Jean-Louis Fiorelli, co-animateur de l’expérimentation système témoigne :« notre choix de conversion biologique a suscité au départ beaucoup d’interrogations dans le milieu agricole, car l’unité de Mirecourt avait toujours eu un rôle de vitrine, de modèle régional en matière de production agricole. Les agriculteurs se questionnaient sur le message transmis par l’Inra : l’avenir devrait-il être bio ? Mais avec la crise agricole de 2008-2009 qui a vu les prix des céréales chuter et ceux des intrants augmenter, avec les chantiers du Grenelle de l’environnement et d’Ecophyto, le contexte a changé. Les agriculteurs sont revenus vers nous, intéressés par nos systèmes un peu extrêmes d’économie en intrants et en pesticides». Ils sont chaque année 800 à 1 000 visiteurs : agriculteurs, conseillers agricoles, techniciens ou étudiants, à venir échanger sur les pratiques alternatives agronomiques et zootechniques et le fonctionnement économe et autonome de ces deux systèmes.

L’objectif des recherches à Mirecourt est double. Vérifier que ces modes de production agricole dit « durables » le sont réellement du point de vue agro-environnemental essentiellement, mais aussi économique. Enseigner les savoir-faire et les connaissances acquises par les expérimentateurs et des agriculteurs pendant leur passage de l’agriculture conventionnelle à une agriculture bio et économe en intrants.

Essai système

L’expérimentation système est un nouveau concept qui se généralise à l’Inra pour concevoir des systèmes agricoles innovants répondant à de nombreux critères : environnementaux (diminution des intrants, préservation de l’eau, du sol, réduction des gaz à effet de serre, maintien de la biodiversité, etc.), mais aussi économiques et sociaux (impact sur l’organisation du travail). L’expérimentation système s’appuie largement sur la modélisation.

Les spécificités de l'expérimentation système

Expérimenter pour innover : non plus seulement par l’introduction d’une nouvelle technique, produit ou variété, mais par la conception de systèmes agricoles cohérents.

Concevoir : une nouvelle manière de cultiver les parcelles et d’élever les animaux pour valoriser les ressources naturelles tout en restant compétitif.

Changer d’échelle d’espace et de temps : travailler non plus à l’échelle de la parcelle ou de l’animal mais à l’échelle de l’exploitation, voire du paysage. Sur un pas de temps minimum d’une rotation ou d’un cycle de vie.

Evaluer : les impacts de l’agriculture sur l’écosystème : les flux d’azote, de carbone, la biodiversité, etc., mais aussi l’énergie consommée, le rendement, les marges brutes, le travail… Une évaluation multicritère, économique, environnementale, sociale... - Comprendre : les processus de transitions et de changements de pratiques des agriculteurs.

Dix ans de recherches pour une agriculture écolo

Une agriculture en autonomie totale, c’est possible ! Depuis dix ans, l’équipe Inra Aster-Mirecourt gère les 240 hectares de son domaine expérimental en agriculture biologique. Ils élèvent vaches laitières, cultures et prairies en limitant le plus possible l’usage des intrants (fioul, engrais, pesticides, aliments du bétail…). Ces recherches  sont devenues une vitrine des pratiques innovantes pour une agriculture en autonomie extrême.

Deux fermes en une

Deux élevages laitiers pionniers ont été conçus : un système herbager (SH), et un système de polyculture élevage (SPCE). Le SH vise à valoriser les prairies permanentes les plus productives du dispositif expérimental ; 40 vaches laitières y sont au régime 100% herbe, sans aucun aliment concentré. Le menu est plus varié pour les 60 vaches du SPCE qui vise à articuler la diversité des cultures et l’élevage pour boucler au mieux les cycles des matières. Les deux troupeaux, constitués à la fois d’animaux de races Holstein et Montbéliarde, consomment uniquement des aliments produits sur l’exploitation. Chaque troupeau est autonome en fourrages et l’ensemble l’est en paille et en céréales.
Plutôt vendre les vaches qu’acheter du fourrage, répondre aux besoins en paille et pouvoir produire du fumier, sont les maîtres mots pour gagner en autonomie.

Une exploitation et une recherche évolutive

La conception de l’expérimentation système est évolutive. Les performances techniques et la faisabilité pratique et économiques de ces fermes sont évaluées pour les améliorer et économiser le plus d’intrants possible. Les suivis portent sur i) les performances, l'alimentation, les événements de santé et de reproduction des troupeaux, ii) les rendements des prairies et des cultures, les facteurs limitants des rendements des céréales, iii) les effets des systèmes sur la qualité de l’eau, les émissions atmosphériques et le cycle des éléments, et enfin iv) la diversité végétale et animale dans l'ensemble du parcellaire du domaine.
Les pratiques mises en œuvre sont analysées afin de comprendre les sources de dysfonctionnement et, dans un deuxième temps, d’y remédier. Des pratiques innovantes utilisées par des agriculteurs pionniers sont aussi étudiées. C'est ainsi que des itinéraires techniques limitant le recours au labour ont été testés pour économiser de l’énergie ; cette approche est peu répandue en AB car le labour reste un moyen de limiter les populations d’adventices dans les rotations culturales. Ces essais ont néanmoins permis de progresser sur l’alternance labour/non labour dans les rotations, ainsi que sur les techniques de semis direct.

Tenter l’impensable pour lever certaines difficultés

Adaptation rime aussi avec innovation ! Ainsi de sérieuses difficultés de reproduction des vaches laitières du SH ont amené à modifier leur conduite. Une meilleure réussite à la reproduction ayant été observée pour les vaches qui démarrent leur lactation avant la mise à l’herbe, la mise à la reproduction a été avancée d’un mois à compter du printemps 2007. Et, pour conserver les effectifs de vaches tout en maintenant les vêlages groupés sur 3 mois, les expérimentateurs n’ont pas hésité à doubler la durée de lactation de 12 vaches non gestantes pour une mise à la reproduction à un moment plus favorable au cours de la campagne suivante. Ces vaches ont finalement donné plus de 90% de ce qu’elles auraient produit en deux lactations, et cette technique a été retenue depuis pour mieux maîtriser la démographie des deux troupeaux !

Partager des savoirs sur la transition

La conception pas à pas d'une activité agricole autonome en fonction des propriétés du milieu questionne les référentiels agricoles et les solutions techniques stabilisées. Elle met en relief les ressources mobilisées par les techniciens expérimentateurs et leur capacité d'invention pour faire fonctionner les systèmes en réponse aux fluctuations locales de l'environnement.
Plus que des chiffres et des références, ce sont les savoirs et savoir-faire construits par les expérimentateurs dans le processus de changement qui sont au cœur des échanges avec les agriculteurs intéressés par une transition vers des systèmes économes en intrants. "Produire à partir de ce que l’on a", tel est le fil conducteur de ces échanges focalisés sur les informations, observations, matériels, outils, essais, … mobilisés par l'équipe de Mirecourt dans ses recherches sur la conduite de systèmes économes et autonomes.