• Réduire le texte

    Réduire le texte
  • Rétablir taille du texte

    Rétablir taille du texte
  • Augmenter le texte

    Augmenter le texte
  • Imprimer

    Imprimer
Cet ouvrage est un parcours visant à illustrer quelques idées importantes développées par les économistes et à mettre en lumière les questions qui aujourd’hui les préoccupent dans le domaine de l’alimentation.

A la table de l'Homo economicus

Cet ouvrage est un parcours visant à illustrer quelques idées importantes développées par les économistes et à mettre en lumière les questions qui aujourd’hui les préoccupent dans le domaine de l’alimentation.

Mis à jour le 02/09/2019
Publié le 30/08/2019

Extraire des aliments de la nature, apprendre à les produire au moindre coût, nourrir des individus de plus en plus nombreux, leur permettre de développer tout leur potentiel biologique et de vivre plus longtemps, à chacune de ces étapes de l’histoire alimentaire les mécanismes de l’économie sont à l’œuvre. Des chasseurs-cueilleurs aux clients des supermarchés, Pierre Combris nous montre comment le raisonnement économique met en lumière les effets de la tension permanente entre des besoins en expansion et des ressources limitées. Comment analyser les conséquences de l’abondance alimentaire ? Le surpoids et l’obésité, par exemple, font l’objet d’interprétations économiques parfois surprenantes. Pourtant, les outils des économistes servent à comprendre pourquoi des comportements souvent jugés « irrationnels » sont en réalité très cohérents. Ces recherches ouvrent de nouvelles voies pour faciliter des arbitrages plus favorables à la santé et à l’environnement.  

L'auteur, Pierre Combris, économiste, est directeur de recherche honoraire à l’Inra et membre correspondant de l’Académie d’Agriculture de France. Ses recherches ont porté sur l’évolution de la consommation alimentaire en France et dans le monde, et sur l’analyse expérimentale des comportements des consommateurs. 

 

A la table de l’Homo economicus

De la subsistance à l’abondance 

Editions Tallandier / Fondation Nestlé France - 192 pages, juin 2019 – 16 euros

EXTRAITS

Les premières conséquences de l’accès à une alimentation plus abondante et plus variée sont évidemment positives. La disparition des famines, la diminution de l’incidence des maladies infectieuses et la baisse de la mortalité en sont les résultats les plus immédiats. L’augmentation du poids, de la vigueur physique et intellectuelle se manifeste progressivement. À moyen terme, la stature des enfants se modifie, et la taille des individus augmente de génération en génération. Dans les pays occidentaux développés, ces effets positifs se sont fait sentir de plus en plus nettement au cours du XIXe siècle et pendant l’essentiel du XXe siècle. Mais l’augmentation du poids moyen des individus, longtemps considérée comme un indicateur de l’amélioration de l’état nutritionnel, résulte maintenant d’un accrois-sement de la proportion d’individus obèses ou en surpoids dans les populations. À cela vient s’ajouter une prévalence de plus en plus élevée des maladies non transmissibles d’origine alimentaire. Tous ces effets, beaucoup moins positifs, se développent, au point que le stade correspondant de la transition nutritionnelle est qualifié, par Popkin, de «transition vers l’obésité et les maladies dégénératives». 

Pour s’en tenir à l’évolution de l’obésité, qui peut être vue comme un indicateur commode des conséquences indésirables des évolutions en cours, les changements de long terme sont de fait très impressionnants. Pour bien les comprendre, rien de tel que de rappeler l’histoire des habitants de l’Amérique du Nord. Grâce à leur alimentation, ils étaient devenus, à la fin du XVIIIe siècle, plus grands que leurs homologues européens demeurés dans leurs pays d’origine. Deux siècles plus tard, les États-Unis sont devenus le pays qui rassemble la plus forte proportion et le nombre le plus élevé d’obèses dans le monde. 

Après avoir été les plus grands, les Américains sont devenus les plus gros. Que s’est-il passé1 ? Pour le comprendre, il faut revenir au déterminant principal : les conditions économiques de la production de la nourriture. Comparée à celle de l’Europe dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, la situation de l’Amérique coloniale est très favorable. L’agriculture ne bénéficie certes pas d’un niveau de technicité ni d’un capital technique comparables à ceux de l’Europe de l’Ouest, mais la terre y est surabondante et la productivité du travail élevée. De ce fait, la population est bien nourrie (près de 3 000 kilocalories quotidiennes par personne au tournant du siècle). Elle est aussi moins exposée à la diffusion des maladies infectieuses grâce à la faible densité du peuplement. Au milieu du XIXe siècle, les adultes masculins nés en Amérique du Nord étaient plus grands de 3 à 9 cm que leurs homologues d’Europe de l’Ouest et du Nord ; ils sont aujourd’hui plus petits de 2 à 6 cm2. La situation nutritionnelle des États-Unis n’a certes pas évolué de façon linéaire. Les grandes vagues d’immigration, entre 1850 et 1930, ont provoqué des tensions sur les approvisionnements alimentaires et donc sur le statut nutritionnel. Ces périodes de tension sont récurrentes, elles correspondent aux ajustements entre les ressources et la population à nourrir. Elles disparaissent progressivement, et un nouveau type d’adaptation biologique se met en place : la taille des individus se stabilise en quelques générations, en revanche leur poids continue à augmenter. Cet accroissement tendanciel du poids moyen est dans un premier temps une indication de l’amélioration de l’état de santé d’une population. Robert Fogel a, en effet, bien montré que pendant la majeure partie du XXe siècle, le poids moyen des Américains est inférieur au poids qui correspond à une longévité maximum. Cependant, la poursuite de la prise de poids et son accélération à partir des années 1970 vont devenir des indicateurs d’une dégradation de l’état de santé. Ce changement s’est fortement accéléré dès les années 1970. À cette époque, moins de 15 % des adultes américains sont obèses. Ils sont 38 % à être aujourd’hui considérés comme obèses, c’est-à-dire à avoir un indice de masse corporelle3 supérieur à 30. 

L’augmentation du poids moyen d’une population est une tendance de long terme. Elle se produit dès que l’alimentation est suffisante. L’étude des cohortes, qui consiste à suivre des générations au cours du temps, montre que l’indice de masse corporelle des adultes américains s’est accru de façon continue depuis les dernières décennies du XIXe siècle. On aurait tort de considérer l’évolution, presque caricaturale, de la situation aux États-Unis comme un cas un peu à part. Certes, le niveau de prévalence de l’obésité y est plus élevé que dans les autres pays développés, mais la progression observée dans tous les pays témoigne d’un phénomène très général, évidemment modulé par les caractéristiques historiques et culturelles, ainsi que par la distribution des susceptibilités génétiques spécifiques dans les populations.  

(...) Pourquoi l’abondance alimentaire produit-elle cette prise de poids massive ? Pour le comprendre, il faut quitter le domaine de la macroéconomie, qui s’intéresse aux grands équilibres, et se tourner du côté de la microéconomie, qui, elle, se focalise sur les comportements individuels. 

1.    John Komlos, Marieluise Baur, « From the tallest to (one of) the fattest: the enigmatic fate of the American in the 20th century », Economics and Human Biology, n° 2, 2004, p. 57-74. 

2.    Id. La comparaison exclut, bien sûr, les immigrants de première génération. 

3.    Rapport du poids (en kg) sur le carré de la taille (en m2), l’indice de masse corporelle (IMC) est un indicateur commode de la corpulence d’une personne.