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Les circuits courts : un moyen de lutter contre la fragilisation de l’agriculture du milieu ?

Permettre aux agriculteurs de vivre dignement de leur travail par le paiement de prix justes : c’est l’un des objectifs des États généraux de l’alimentation, qui se déroulent en ce moment-même. Sauront-ils inverser la tendance pour l’ « agriculture du milieu », en difficulté depuis des années ? Cette dernière, souvent « invisible », est à la fois trop petite pour se positionner sur les marchés internationaux et trop grande pour faire de la vente directe. Or, elle représente une grande diversité et un nombre de fermes important. Comment sauver cette agriculture ? Et si les circuits courts étaient la solution ? Yuna Chiffoleau, chercheure en sociologie au département Sciences pour l’Action et le Développement de l’Inra nous en dit plus.

Vente directe en circuit court de légumes sur un marché.. © Inra, MAITRE Christophe
Par Anaïs Bozino
Mis à jour le 23/08/2017
Publié le 17/08/2017

Pour commencer, comment définissez-vous l’agriculture du milieu ? yuna chiffoleau portrait circuits courts. © Inra
© Inra

L’agriculture du milieu est un concept qui a émergé dans les années 1980 aux États-Unis. À l’origine, elle a été énoncée par des chercheurs engagés, inquiets face au déclin d’une grande partie de l’agriculture américaine. C’est une agriculture de taille moyenne, qui ne dispose pas, a priori, de produits typiques qui puissent la distinguer des autres…

Comment se développent les liens entre circuits courts et cette agriculture ?

Le lien n’est pas évident car, en France, nous ne pensons pas aux circuits courts lorsque nous parlons de fermes de taille moyenne. Alors qu’aux États-Unis, avec l’appui de la recherche, des circuits de proximité ont été créés pour maintenir et renouveler cette agriculture, en l’entraînant vers plus de qualité. En France, les clichés sont encore bien présents, on continue à dire que les circuits courts se réduisent aux bobos et aux Amap (Association pour le maintien d'une agriculture paysanne)… En réalité, ils sont beaucoup plus diversifiés, avec aujourd’hui de plus en plus d’intermédiaires qui s’engagent pour qu’il y ait plus de lien et de transparence entre producteurs et consommateurs. Il faut accompagner les fermes du milieu pour qu’elles trouvent les circuits courts ou de proximité qui leur conviennent.

C’est-à-dire ?

Certaines fermes de taille moyenne proposent déjà des stands en bord de champ, souvent par défaut au départ. Elles sont toutefois souvent spécialisées sur quelques productions seulement. D’où l’intérêt, par exemple, des carreaux de producteurs, au sein des marchés d’intérêt nationaux qui leur permettent de compléter leur gamme. Bien accompagnées, ces fermes peuvent aussi fournir les plateformes de vente sur Internet en plein développement, la restauration collective ou encore les industries agroalimentaires de leur région. Elles peuvent même inventer de nouveaux services, à l’image des fermes qui ont mis en place des distributeurs automatiques de légumes au bord des champs ou en plein centre-ville par exemple !

D’ailleurs, quelles sont les différences entre circuits courts et circuits de proximité ?

En France, les circuits courts sont définis officiellement depuis 2009 comme des modes de vente mobilisant au plus un intermédiaire entre producteur et consommateur. Aujourd’hui, toutefois, dans la perspective de la définition européenne, ils sont souvent élargis aux circuits de vente régionaux valorisant la coopération entre producteur et intermédiaire, le lien entre producteur et consommateur, et la transparence vis-à-vis du consommateur ; ils peuvent alors aussi être appelés « circuits » ou « filières de proximité ». Par circuits courts, au sens large, on entend ainsi l’ensemble de ces circuits.

Quelles sont les difficultés auxquelles sont confrontés les agriculteurs du milieu ? Que leur apportent les circuits courts ?

Ils font face à des difficultés économiques bien sûr, mais ils ont aussi souvent peu d’autonomie car soumis aux décisions des organisations de producteurs, des centrales d’achat ou des grossistes. Les circuits courts, même avec des intermédiaires, représentent une véritable bouffée d’air pour ces agriculteurs : cela leur apporte un apport régulier de trésorerie, ainsi qu’une reconnaissance sociale ! Qu’il soit direct ou à travers un intermédiaire qui crée le lien, le circuit court permet en effet de renouer les liens avec les consommateurs, on parle de leur métier, de leurs difficultés… Cela les valorise.

Quels sont les enjeux de l’agriculture du milieu ?

Elle permet de contenir l’urbanisation, de maintenir les paysages, d’empêcher l’enfrichement et les incendies… Il faut absolument réintéresser les jeunes, et les moins jeunes d’ailleurs, au maintien de l’agriculture en diversifiant les sources de reconnaissance et de revenus, et surtout lui donner un nouveau souffle pour motiver la relève. C’est le principal rôle des circuits courts, qui bien sûr, ne remplaceront pas les circuits longs. Avec le SAD, nous jouons le rôle d’une interface entre plusieurs mondes : nous faisons de la mise en réseau, réalisons des diagnostics en associant les gens eux-mêmes pour les rendre acteurs de leurs projets. Nous cherchons à lever un maximum de freins, que ce soit au niveau de la recherche ou de l’opérationnel. Nous faisons un gros travail de retissage des liens.

À quel niveau ?

La distanciation entre producteurs et consommateurs est évidente, mais il y a également une distanciation entre producteurs et intermédiaires… Dans le cadre du projet Interval financé par le Casdar (compte d’affectation spéciale « développement agricole et rural » du ministère de l'agriculture), par exemple, le but était de renouer les liens entre éleveurs et bouchers. Dans l’agriculture du milieu, les animaux partent souvent en Italie pour l’engraissage, et les producteurs perdent de la valeur ajoutée. Notre but est de faire en sorte qu’ils les élèvent le plus longtemps possible en construisant des partenariats avec les bouchers pour que les éleveurs soient sûrs de revendre leur production.

Quelles solutions proposez-vous ?

L'agriculture du milieu crée de l'emploi
 

La production de ces fermes, comme je le disais, n’est pas d’une grande typicité, mais elle peut être valorisée à travers une transformation à proximité, bien identifiée par les consommateurs de sa région, à la différence de beaucoup de marques régionales, dont la matière première n’est pas forcément locale. Ainsi, de nouveaux projets démarrent à l’Inra, associant différents départements scientifiques (SAD, Cepia, BAP, Mica) pour aider la relocalisation de la transformation agricole, afin de proposer des produits sains, nutritifs et bien tracés depuis l’origine de la matière première. Plus largement, à l’heure actuelle, les travaux se développent en France sur ce type d’agriculture. Que ce soit au niveau de la recherche, du développement ou de l’enseignement, où la tendance était de s’intéresser exclusivement aux petites fermes ou aux grosses exploitations, les choses s’organisent, montrant une ouverture. Il ne faut pas oublier que l’agriculture du milieu est très importante en termes d’emplois permanents comme saisonniers… En y ajoutant les emplois que peut induire une relocalisation de la transformation, à taille humaine, la création d’emploi est bien là !

Contact(s)
Contact(s) scientifique(s) :

  • Yuna Chiffoleau, chargée de recherche en sociologie au département Sciences pour l'action et le développement
Département(s) associé(s) :
Sciences pour l’action et le développement
Centre(s) associé(s) :
Occitanie-Montpellier

En savoir plus

Aux origines de l’agriculture du milieu

Le concept d’agriculture du milieu est apparu il y a trois ans en France, avec deux origines principales. D’abord, l’Isara (école d’agriculture à Lyon, aujourd’hui associée au SAD) a développé des liens avec des chercheurs américains qui travaillaient sur cette agriculture, notamment pour comparer les situations. Ensuite, l’Inra a introduit cette agriculture du milieu en 2015 dans le cadre du RMT Alimentation locale pour montrer le changement d’échelle des circuits courts, touchant désormais cette agriculture à travers des circuits qui s’élargissent aujourd’hui aux circuits de proximité. Si aux États-Unis, elle désigne des fermes entre 100 000 et 250 000 dollars de chiffres d'affaires, en France, les exploitations moyennes sont, selon le recensement agricole, les fermes dont le PBS total (Potentiel de production brute standard) oscille entre 25 000 et 100 000 euros. Par exemple, en maraîchage, une ferme de taille moyenne se situe entre 2 et 10 hectares en France.

Zoom sur

Ici.C.Local, pour soutenir l’agriculture du milieu

Ici.C.Local est une marque dédiée aux professionnels, qui leur permet, par un code couleur, de signaler les produits « locaux » et « durables » issus de circuits courts sur les marchés de plein vent et dans les commerces de détail. Une de ses originalités est donc de valoriser aussi les commerçants qui font l’effort de s’approvisionner localement, auprès de l’agriculture du milieu le plus souvent. Cette marque, contrôlée dans chaque territoire par un comité associant professionnels et consommateurs, donne ainsi aux consommateurs la possibilité de soutenir l’agriculture du milieu et d’encourager son évolution vers plus de durabilité.

Les États généraux de l’Alimentation

Les États généraux de l’alimentation sont l’occasion, en plus de parler de la transition agroécologique, de montrer en quoi et à quelles conditions les circuits courts, au sens large et dans leur diversité, non seulement répondent aux nouvelles attentes des consommateurs, mais aussi font évoluer leurs pratiques, en leur permettant d’être mieux informés, ainsi que celles des agriculteurs, en les valorisant davantage, tout en contribuant au développement des territoires. Yuna Chiffoleau interviendra le 8 septembre en tant que « grand témoin » dans l’atelier 1 « Mieux répondre aux attentes des consommateurs en termes de qualités nutritionnelles et environnementales, d’ancrage territorial, de bien-être animal et d’innovations ». « Ce sera l'occasion également de présenter Ici.C.Local, innovation permettant aux consommateurs de se réapproprier leur alimentation, enjeu majeur aujourd'hui. Bien sûr, mon rôle sera aussi de rappeler aux acteurs politiques et économiques le rôle qu'ils ont à jouer s'ils veulent répondre aux attentes des consommateurs (maintenir les équipements de proximité, soutenir l'agriculture du milieu, etc.) » précise Yuna Chiffoleau.