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Dans ce dernier numéro, de nombreux sujets sont abordés, notamment l’obésité infantile, la conscience des animaux, climat et agriculture, transparence...

Revue Sesame n° 6

Dans ce dernier numéro, de nombreux sujets sont abordés, notamment l’obésité infantile, la conscience des animaux, climat et agriculture, transparence...

Publié le 07/11/2019
Mots-clés : société - économie

Revue Sesame n°6 – 64 pages, novembre 2019 

Revue de la mission Agrobiosciences-Inra  

 

Extraits 

1. Suicides d’agriculteurs : sortir du réductionnisme économique

La question du suicide des agriculteurs s’est imposée dans l’espace public à la faveur de la grève du lait de 2009, durant laquelle cette figure médiatique a servi une stratégie syndicale de scandalisation afin de protester contre le retournement conjoncturel du prix des produits agricoles. Cet événement a réduit le suicide des agriculteurs à sa plus simple expression économique, laissant croire que ce choix de fin de vie est un phénomène récent causé, presque mécaniquement, par la crise des marchés agricoles. Pourtant, la propension plus élevée des agriculteurs à se donner volontairement la mort est un fait social relativement ancien. En effet, les agriculteurs et agricultrices se situent depuis les années 1970 (au moins, à défaut de données plus anciennes) en haut de la hiérarchie des taux de suicide par catégorie socioprofessionnelle (figures 1 et 2). Le « sursuicide » agricole est donc bien un phénomène structurel, ce que confirment par ailleurs plusieurs études épidémiologiques qui attestent le même problème social dans nombre de pays développés à l’agriculture industrialisée : Australie, Canada, Grande-Bretagne, États-Unis, Nouvelle-Zélande...

(...) Afin de comprendre les causes des suicides d’agriculteurs, nous avons tâché d’éviter un double écueil : soit le réductionnisme économique précédemment évoqué, soit une grille de lecture multifactorielle qui décline à l’infini les facteurs de risque du passage à l’acte : célibat, absence de loisirs, paperasserie, isolement, stress... Les causes du suicide s’énoncent, à travers ce sens commun, comme une sorte de litanie à la Prévert peu apte à rendre ce phénomène intelligible. Notre enquête identifie ainsi quatre configurations sociales suicidogènes afférentes à la profession des agriculteurs exploitants : le suicide lié à l’imbrication travail-famille, celui de transmission et ceux de disqualification et de perte de sens de l’engagement dans le travail.

(...) L’héritage refusé... La deuxième configuration questionne, quant à elle, le suicide des agriculteurs approchant l’âge de la retraite. En effet, comparé à la population générale, le risque de suicide des agriculteurs augmente avec l’avancée en âge. Il faut dire que cette étape de la vie ne signifie pas la même chose pour les agriculteurs, tant la transmission de l’exploitation reste l’horizon normatif venant valider pleinement leur vie de labeur et les sacrifices consentis pour perpétuer la lignée. Notre enquête nous a permis d’identifier le suicide d’agriculteurs confrontés à l’impossible transmission de leur exploitation et qui éprouvent alors le sentiment d’une vie perdue face à l’héritage refusé. Cette configuration observée aujourd’hui revêt aussi une pertinence historique car le pic de suicides survenu entre les années 1980 et le milieu des années 1990 parmi les agriculteurs (voir figure 1) s’explique exclusivement par celui des 55-64 ans. Au cours de cette période, le taux de suicide des agriculteurs de plus de 55 ans est ainsi trois fois supérieur à celui de leurs homologues non agriculteurs. Or, ces années correspondent à l’âge d’or de l’héritage refusé : la baisse du nombre d’exploitations s’accélère aux deux extrémités de la pyramide des âges entre les recensements agricoles de 1988 et 2000 ; de même, l’élévation du niveau de diplôme des jeunes générations les dote d’un capital scolaire monétisable à l’échelle nationale qui rend la transmission du métier de plus en plus difficilement tenable. Ces processus qui surgissent au milieu des années 1980 bouleversent les mécanismes classiques de reproduction sociale de la paysannerie. Il ne faut cependant pas croire que cette configuration sociale appartiendrait seulement au passé, car la concurrence croissante qu’exerce l’école sur la transmission des savoirs donne lieu à des conflits générationnels intenses et peut conduire à la disqualification des savoirs des agriculteurs âgés. En somme, l’héritage refusé dépasse le champ des agriculteurs ne parvenant pas à transmettre. 

 

2. Transitions énergétiques, transformations socioécologiques 

Juillet 2015, la Cop21 est sur le point de s’ouvrir. Elle est précédée d’une conférence internationale à la maison de l’Unesco (à Paris), au cours de laquelle des scientifiques du monde entier reconnaissent le changement climatique d’origine anthropique et le seuil de 2 °C à ne pas dépasser comme des faits scientifiques (stabilisés). Ce constat s’accompagne d’un appel à entrer dans le « temps des solutions », pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre, via les transitions énergétiques par exemple. En moins d’une décennie, notre approche de ces transitions s’est transformée. La conception de l’avenir énergétique reposant sur des scénarios multiples s’est vue remplacée par des discussions sur le calendrier, le réglage et le financement des investissements, afin de développer à temps des solutions. Les technologies de grande échelle (scalable technologies) sont désormais présentées comme la voie naturelle vers le succès. Investir et tout miser sur ces dernières pour atteindre rapidement les objectifs de décarbonisation est un pari pourtant risqué d’un point de vue d’efficacité et de démocratie.

(...) Potentiels de transition. Contrairement à une idée reçue, les technologies n’ont donc pas de potentiel « technologique » propre, c’est-à-dire une capacité intrinsèque à servir des objectifs de transition énergétique. Leur potentiel est un potentiel de transition : il dépend des processus, collectifs ou non, par lesquels elles sont déployées. Cela oblige à penser la transition énergétique à partir des territoires afin de ne pas rêver des potentiels technologiques hors sol. Pour comprendre l’importance de ce potentiel, il convient de ne pas réduire les ressources énergétiques à leur seule dimension physique – le flux cinétique du vent, la radiation du soleil.

S’emparer de ces énergies demande d’accéder aux sites où elles se déploient. De même que la technologie n’est pas donnée, le site est à construire. Il s’agit de penser les relations, voire les échanges, entre de nouvelles infrastructures (éoliennes, panneaux solaires) et les entités multiples qu’elles sollicitent : toits, terrains, paysage, faune, flore, sols, engagements individuels ou collectifs (riverains, propriétaires, organisations et gestions collectives au niveau local...). Il est essentiel de considérer ces entités comme des ressources, au même titre que le vent ou le soleil. Cela peut se faire de façon non instrumentale, en raisonnant collectivement les conséquences des projets sur leur devenir. Certaines analyses de projets éoliens (dans le PNR de la Narbonnaise, en Languedoc-Roussillon) ou solaires photovoltaïques (fermes solaires en Rhône Alpes) ont très bien montré comment des projets ou des territoires, ayant connu des tensions autour du développement des EnR, pouvaient retrouver des possibilités de développement de ces énergies à l’occasion de démarches de projet plus ouvertes aux paysages, aux héritages architecturaux ou encore aux migrations animales. C’est à cette condition que peuvent être construits d’autres types de potentiels de transition, porteurs de gains collectifs environnementaux. Les sciences sociales ont un rôle d’enquête à jouer au service de ces processus et au côté des acteurs qui y sont engagés.