FAGUS SYLVATICA © Fabrice Bonne

Faire face au changement climatique

Les impacts du réchauffement arrivent plus vite que nous ne le pensions

Interview de Jean-François Soussana, directeur scientifique Environnement de l’Inra et auteur principal du chapitre « Europe »  du rapport du Groupe II du GIEC (Groupe Intergouvernemental d’Études sur le Climat), rendu public le 31 mars 2014.

Mis à jour le 04/04/2014
Publié le 04/04/2014

Quel est l’impact du changement climatique sur les cultures, l’élevage et les forêts ? Comment s’adapter ?

Interview J-F Soussana.  GIEC  Rapport 2014 groupe II © Nicolas Bertrand
© Nicolas Bertrand
Jean-François Soussana :
Au niveau mondial, par rapport à la production attendue si le climat n’avait pas changé, nous aurions perdu, de 1980 à 2010, 5,5 % de la production de blé et 3,8 % de la production de maïs. Nous enregistrons donc déjà un effet du changement climatique sur les rendements de certaines cultures. Qu’en est-il en France ? Le progrès génétique du blé se poursuit au même rythme, mais la stagnation de son rendement est attribuée pour partie au changement climatique. Cette part n’est pas connue avec précision, mais on a estimé qu’elle était comprise entre 30 et 70 %.

Le Centre commun de recherche européen (Joint research centre – JRC) a réalisé des travaux détaillés de modélisation qui anticipent en 2030 des pertes de production qui, en l’absence d’adaptation, pourraient atteindre 20 % dans certaines régions. L’adaptation permettra sans doute de remonter la pente, voire d’obtenir des augmentations de production, mais il convient d’en souligner certaines limites. Par exemple, du fait de l’impossibilité de semer en hiver sur des sols trop engorgés, de la faible productivité des variétés résistantes à la sécheresse et de la réduction de la quantité d’eau disponible pour l’irrigation.

De plus, nous nous attendons à un développement accru des bioagresseurs, en particulier de ceux dont les vecteurs sont des arthropodes, c’est-à-dire les maladies à virus, par exemple, et des infections fongiques hivernales. Il sera donc nécessaire de renforcer l’épidémiosurveillance et les stratégies intégrées de protection des plantes.
Pour ce qui est de la viticulture, l’évolution climatique aura des effets sur la qualité du vin car les baies de raisin contiendront plus de sucre et moins d’acides organiques. En outre, du fait de l’extension du domaine de la vigne, de nouvelles zones viticoles risquent d’entrer en compétition avec nos vignobles. L’adaptation de la vigne requerra de nouvelles pratiques de taille, des recherches en œnologie, le recours à l’irrigation et des changements de cépage – mais l’exploitation de ces deux dernières ressources se heurtera aux dispositions régissant les appellations d’origine contrôlée.

S’agissant de l’élevage, nous observons que les animaux très productifs sont plus sensibles à la chaleur que les autres. Des mesures réalisées aux Pays-Bas montrent les effets négatifs d’une température supérieure à 18 ° sur la production laitière et des travaux français font de même pour les porcs à l’engraissement en finition soumis à une température dépassant 21 °. Nous avons des recherches sur la thermo-tolérance des animaux de rente.

En ce qui concerne les prairies, nous assisterons à une augmentation de la production en hiver et au début du printemps, mais à des risques accrus de pertes en été. Des changements de flore sont vraisemblables. Nous pouvons également craindre l’émergence de maladies comme le montre l’exemple récent de la fièvre catarrhale ovine, véhiculée par un insecte, le culicoïde, et dont la propagation s’étend en Europe, ainsi que de la maladie de Lyme et des encéphalites véhiculées par les tiques.

Dans un scénario à + 4° C, on s’attend à une perte importante de valeur économique des forêts européennes, simplement parce que les essences actuelles ont une valeur supérieure à celles qui pourront les remplacer d’ici à la fin du siècle. On pourrait ainsi voir une perte de la valeur foncière des forêts européennes variant de 14 à 50 % selon les scénarios climatiques. Nous observons déjà des dépérissements de certains massifs forestiers et les risques d’incendies vont se généraliser d’ici à la fin du siècle. En agriculture il y a beaucoup plus de possibilité de gestion donc on peut minimiser les impacts en conservant de la valeur économique. Dans le cas de la forêt c’est plus difficile. Le cas intermédiaire est bien illustré par la viticulture et par  les arbres fruitiers pérennes.

Jusqu’en 2030-2050, les trajectoires climatiques sont largement fixées, car elles sont fonction d’émissions qui ont déjà eu lieu. Ce n’est donc qu’au-delà qu’il existe encore de fortes incertitudes. Tout dépendra des émissions mondiales de gaz à effet de serre au cours des prochaines décennies. Or, à l’échelle internationale, si le réchauffement moyen atteignait 4 degrés, tout le système alimentaire serait menacé.

A propos de

Le domaine de compétences du groupe II du GIEC

Le groupe II évalue les impacts du changement climatique en cours, ainsi que les possibilités d’adaptation pour limiter la vulnérabilité des sociétés humaines. Ce groupe accorde une grande importance aux incidences régionales du changement climatique, car il est évident que les impacts ne sont pas les mêmes en Europe qu’en Afrique. À l’intérieur même de ces ensembles, il existe de fortes disparités. Le rapport du groupe II se présente en deux grandes parties : la première est dédiée aux aspects globaux et sectoriels du changement climatique, la seconde aux aspects régionaux. En tout, ce sont 30 chapitres rédigés sur la base de plusieurs dizaines de milliers de publications scientifiques, grâce à l’engagement de quelque 250 auteurs scientifiques de 73 pays.

Portrait

Jean-François Soussana

Avec près de 120 articles dans des revues scientifiques à comité de lecture et plusieurs prix et distinctions, Jean-François Soussana est un spécialiste reconnu de l’écologie des prairies et des cycles du carbone et de l'azote. Il préside plusieurs comités scientifiques, dont celui de la programmation conjointe de la recherche sur l’agriculture, la sécurité alimentaire et le changement climatique (FACCE JPI) qui rassemble 20 pays européens, et il participe au pilotage de projets internationaux de recherche. Il est membre du groupe 2 du GIEC depuis 1998. > Lire la suite