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Les animaux peuvent-ils éprouver des émotions ? Ont-ils une histoire de vie ? L’Inra s’est saisi de ces questions en réalisant une expertise scientifique collective sur la conscience animale. Cette expertise multidisciplinaire analysant un vaste corpus d’études comportementales, cognitives et neurobiologiques, tend à montrer l’existence de contenus élaborés de conscience chez les animaux.

La conscience des animaux

Les animaux peuvent-ils éprouver des émotions ? Ont-ils une histoire de vie ? L’Inra s’est saisi de ces questions en réalisant une expertise scientifique collective sur la conscience animale. Cette expertise multidisciplinaire analysant un vaste corpus d’études comportementales, cognitives et neurobiologiques, tend à montrer l’existence de contenus élaborés de conscience chez les animaux

Mis à jour le 05/10/2018
Publié le 18/10/2018

La conscience est définie chez l’homme comme l’expérience subjective de son environnement, de son propre corps et/ou de ses propres connaissances. Postulée dans le passé, tant par des philosophes que par des scientifiques, l’existence d’une forme de conscience chez les animaux a été confortée par les récents apports des neurosciences, des sciences cognitives et de l’éthologie.

Cet ouvrage synthétise les résultats d’une expertise scientifique collective (ESCo) réalisée par l’Inra à la demande de l’Autorité européenne de sécurité alimentaire. Les auteurs, chercheurs des diverses disciplines mobilisées, ont analysé les données scientifiques et philosophiques publiées portant sur les capacités émotionnelles, cognitives et métacognitives des animaux, ainsi que sur les structures cérébrales et les réseaux neuronaux associés. Ils les ont mises en regard de ce qui est connu sur la conscience chez les humains.

Il en ressort que les animaux, êtres sensibles, ont une capacité à éprouver des émotions, à gérer des situations complexes et à évaluer leurs savoirs propres. Ils peuvent aussi planifier des actions par rapport à leur expérience et gérer des relations sociales complexes entre eux et avec les humains. La mise en convergence de l’ensemble de ces connaissances permet d’argumenter en faveur de l’existence de formes de conscience chez certains animaux. En outre, les résultats suggèrent une complexité très variable en fonction de l’histoire de vie de chaque espèce. 

Voir également : Conscience animale : des connaissances nouvelles et les documents de l'expertise

 

Les auteurs :

Pierre Le Neindre est directeur de recherche honoraire à l’Inra et ancien président du centre Inra Val de Loire.

Muriel Dunier est directrice de recherche à l’Inra, coordinatrice de l’expertise scientifique collective sur la conscience animale pour la Délégation à l’expertise scientifique collective, à la prospective et aux études de l’Inra à Paris.

Raphaël Larrère est sociologie, directeur de recherche à l’Inra, spécialisé dans l’éthique environnementale.

Patrick Prunet est directeur de recherche à la station Ichtyophysiologie de l’Inra de Rennes.   

 

La conscience des animaux

Editions Quae – coll. Matière à débattre et décider, 120 pages, octobre 2018 – 24 euros

EXTRAITS

1) Le test d’évaluation de l’incertitude (jugement métacognitif prospectif), ou comment l’animal est capable de signifier qu’il sait qu’il risque de ne pas donner la bonne réponse 

Dans le test de l’évaluation de l’incertitude, le but est de déterminer si l’animal est capable de refuser d’exécuter le test s’il sait qu’il ne sait pas. Pour cela, on donne au sujet la possibilité d’accepter ou bien de refuser d’exécuter l’une des tâches présentées ci-dessus. On offre en quelque sorte un « joker » que l’animal peut utiliser quand il juge qu’il ne connaît pas la bonne réponse. Pour ce faire, deux nouvelles options sont introduites : X et Y. Si l’animal juge qu’il connaît la bonne réponse, il peut choisir l’option X (généralement en appuyant sur un levier spécifique), puis choisir la réponse. S’il a la bonne réponse, il obtient une grosse récompense, s’il ne l’a pas, il n’obtient rien. En revanche, si l’animal juge qu’il ne connaît pas la bonne réponse, alors il peut appuyer sur le levier Y, le « joker ». Dans ce cas, il obtient, quoi qu’il arrive, une petite récompense — mais une récompense tout de même. 

La prédiction est qu’un animal capable d’un jugement métacognitif prospectif appuiera davantage sur le levier X quand il est certain de la réponse, mais choisira le levier Y (le joker) en cas d’incertitude. Le dauphin, le singe rhésus, l’orang-outang, le chimpanzé et le rat ont effectivement davantage choisi le levier Y dans les tâches les plus difficiles, ce qui suggère qu’ils sont capables d’un jugement prospectif métacognitif. Une expérience sur des abeilles a abouti à une conclusion similaire, bien que les auteurs aient proposé des mécanismes associatifs alternatifs pour expliquer ces résultats. Chez les corneilles à gros bec et les singes capucins, les résultats n’ont en revanche pas permis de valider l’hypothèse. 

- Le test d’évaluation de la confiance (jugement métacognitif rétrospectif), ou comment l’animal est capable de signifier qu’il sait qu’il s’est trompé 

Ce test a été conçu pour évaluer une forme de jugement métacognitif rétrospectif : les jugements de confiance (« Suis-je sûr que j’avais raison ? »). Ils sont basés sur les mêmes tests que ceux décrits ci-dessus, à la différence près que le sujet n’a pas la possibilité de refuser la tâche en utilisant le joker : il doit impérativement faire un choix. Mais une fois le choix fait, il peut évaluer à quel point il a bien répondu. Pour cela, après que l’animal a fait son choix, et avant qu’une récompense ne soit donnée, le sujet doit sélectionner l’une des deux options suivantes : l’une est une option à faible risque, l’autre est à haut risque. Si le sujet sélectionne l’option à faible risque, il obtient dans tous les cas une petite récompense, que la réponse soit correcte ou non. Si le sujet sélectionne l’option à haut risque, il obtient une récompense importante dans le cas d’une réponse correcte, mais il n’obtient aucune récompense lorsque la réponse est incorrecte. L’hypothèse est qu’un animal capable de jugement métacognitif rétrospectif va sélectionner l’option à haut risque pour les essais dans lesquels il est sûr d’avoir répondu correctement et l’option à faible risque pour ceux dans lesquels il sait qu’il peut avoir mal répondu. Ce test a été réalisé avec succès chez les macaques rhésus, les corneilles à gros bec, les pigeons et les poules naines. Ces espèces ont utilisé de manière appropriée l’icône de risque, suggérant qu’elles seraient capables de faire des jugements rétrospectifs. 

- Évaluation du contrôle métacognitif : le paradigme de la recherche d’indices, ou comment l’animal est capable de signifier qu’il a besoin d’informations complémentaires 

Dans le test de recherche d’indices, on cherche à savoir si l’animal est capable de demander davantage d’informations avant de répondre, lorsqu’il considère qu’il lui manque des éléments. Le processus de contrôle cognitif va plus loin que celui de jugement métacognitif, car non seulement il implique que l’animal sait qu’il ne sait pas, mais il exige également qu’il agisse en conséquence afin de chercher des informations supplémentaires. Ces expériences sont également basées sur l’un des trois tests utilisés précédemment, mais cette fois, c’est une option de « collecte d’informations » qui est proposée à l’animal avant qu’il n’ait à faire son choix. Si l’animal est capable d’évaluer l’état de ses connaissances, la prédiction est qu’il devrait d’autant plus utiliser cette option qu’il n’est pas certain de son choix, autrement dit qu’il considère la tâche comme difficile. Par exemple, pour la tâche d’appariement, l’expérimentateur omet de présenter l’échantillon A avant de présenter les stimulus A et B et de demander à l’animal de faire son choix. L’objectif est de déterminer si le sujet va choisir de faire directement un choix, ou au contraire va chercher à obtenir plus d’informations avant de faire son choix, grâce à l’option « collecte d’informations » qui permet à l’échantillon A de s’afficher. Ce test de recherche d’indices a été réalisé avec succès chez le geai buissonnier, le macaque rhésus, le macaque à queue de lion, le chimpanzé, l’orang-outang, le pigeon, les singes capucin et rhésus, le rat, le babouin et le macaque. Les résultats ont été interprétés comme montrant l’existence probable d’un contrôle cognitif chez ces espèces.

 

2) L'émergence de la conscience dans la phylogénie

Conclusion

Nous devrions donc être prudents en acceptant des interprétations téléologiques des fonctions adaptatives des différentes formes de conscience et des capacités cognitives qu’elles impliquent. Cela signifie-t-il que nous devrions renoncer à l’hypothèse commune selon laquelle nous supposons que l’émergence et la sophistication croissante des formes de conscience sont le résultat de la sélection naturelle ? Pas entièrement. Même si nous nous limitons à l’idée d’avantages compétitifs en termes de condition physique, nous soutenons que l’une des fonctions actuelles de la capacité cognitive à objectiver l’environnement et à corriger les notions erronées est de permettre une flexibilité comportementale. Cette flexibilité pourrait bien avoir favorisé la reproduction d’individus vivant dans des contextes environnementaux très différents des nôtres. Les animaux dotés de telles capacités ont pu se créer avec succès des niches écologiques au sein des communautés biotiques et des environnements plus vastes dans lesquels ils ont vécu au cours du temps. 

Plusieurs auteurs souscrivent à un concept néodarwinien de sélection naturelle, typique de la sociobiologie. Nous pouvons noter que l’accent mis sur l’avantage compétitif des gènes et des phénotypes, c’est-à-dire des porteurs individuels d’un génome, est compatible avec la vision économique néolibérale de la société. Dans cette optique, il est supposé que les interactions au sein d’une espèce sont réduites à la compétition pour se reproduire et à assurer la prospérité de la progéniture, en négligeant les interactions coopératives et les exemples de division du travail trouvés chez certaines espèces sociales. C’est comme si les interactions interspécifiques se limitaient à la prédation, à l’exploitation et à la compétition pour des ressources limitées. Ce point de vue néglige les formes de mutualisme et le fait que certaines espèces, en raison de leur comportement ou de leur structure, fonctionnent comme des « ingénieurs de l’écosystème », créant des habitats pour toute une gamme d’autres espèces. La condition physique des individus et la reproduction des populations sont également déterminées par ces relations intra et interspécifiques que sont le mutualisme et la coopération. Les capacités cognitives permettent aux organismes de reconnaître les qualités des autres êtres et de les organiser en catégories. Ces formes de conscience ont permis à certains animaux de s’organiser en groupes sociaux, éventuellement interspécifiques, et, en association avec des avantages compétitifs, ont joué un rôle dans les interactions qui forment le fond de la sélection naturelle sur le long terme. 

L’origine phylogénétique de la conscience est liée à sa fonction. La théorie de l’espace global de travail est compatible avec le fait que la conscience est une caractéristique fondamentale des organismes vivants tout au long de leur phylogénie. Les études fonctionnelles des composantes de l’espace global de travail, telles que les souvenirs épisodiques, les émotions et l’apprentissage associatif illimité, attirent l’attention sur les difficultés conceptuelles et méthodologiques liées à la traçabilité de ces processus à travers les espèces. Les études neuro-anatomiques sont limitées aux organismes dont le cerveau présente une analogie de structure avec celui des humains. Par conséquent, il est encore possible que la conscience ait surgi indépendamment plusieurs fois au cours de l’évolution chez d’autres vertébrés et invertébrés tels que les céphalopodes et arthropodes, éventuellement avec des structures fonctionnelles (ou des bases neuro-anatomiques) différentes.