Assises internationales envirobio 13-14/11/2000
Paris
Gestion des risques.
Santé et environnement : le cas des nitrates
Phosphore, azote et prolifération des végétaux aquatiques

par Guy Barroin
INRA - Hydrobiologie et faune sauvage, BP 511, 74203 Thonon-les-Bains
barroin@thonon.inra.fr
Résumé
Introduction
Végétaux aquatiques et nutrition
minérale
Evolution du peuplement algal
Evolution du réseau trophique
Conséquences pour l'homme
Sensibilité locale et pollution globale
Le milieu marin
Moyens de lutte
Utilité du nitrate
A qui la faute ?
Conclusion
Le Courrier n°48 a publié une version raccourcie de ce texte.
C'est à partir des substances minérales dissoutes dans l'eau que les algues synthétisent leurs tissus. Du point de vue de la structure, le carbone est le composant principal, après l'hydrogène et l'oxygène. Mais c'est le phosphore qui, en conditions naturelles, est le tout premier nutriment à faire défaut pour assurer la synthèse de nouveaux tissus, avant l'azote et le carbone. Le phosphore est dit " facteur limitant ", notion empruntée à l'agronomie. C'est également le facteur de maitrise puisque c'est en agissant sur lui qu'il est possible d'augmenter ou de réduire les proliférations algales.
En déversant dans le réseau hydrographique des quantités considérables de phosphore, les activités humaines, qu'elles soient domestiques, industrielles ou agricoles, induisent une carence en azote. Cette situation stimule la prolifération de cyanobactéries capables de fixer l'azote moléculaire dont l'atmosphère constitue une réserve quasi inépuisable. Une fois métabolisé cet azote se retrouve dans le milieu aquatique et participe à son fonctionnement au même titre que les apports anthropiques. D'autres espèces cyanobactériennes peuvent se développer en raison de leur aptitude à proliférer dans les conditions d'éclairement réduit qu'entraîne la prolifération des algues, toutes espèces confondues.
Mise en évidence à l'échelle réduite de temps et d'espace propre à l'expérimentation scientifique la carence en azote fait apparaître ce dernier comme facteur limitant, ce qui occulte le fait qu'à l'échelle globale de l'hydrosystème c'est le phosphore qui est le facteur limitant puisque c'est lui qui déclenche la fixation biologique de l'azote.
Outre leurs remarquables facultés d'adaptation, les cyanobactéries ont une taille, une consistance et une toxicité qui empêchent les prédateurs potentiels (zooplancton herbivore) de les consommer. Elles finissent donc par dominer le peuplement algal modifiant le fonctionnement du réseau trophique au point de nuire aux divers usages attendus de l'eau. Le développement de conditions anoxiques dans la masse d'eau entraîne l'élimination de toutes les formes supérieures de la vie, à commencer par les poissons de qualité (salmonidés). A l'interface eau/sédiment l'anoxie entraîne la réduction des composés du fer et le relargage du phosphore qu'ils piégeaient lequel vient s'ajouter aux apports du bassin versant pour intensifier le processus de dégradation. La présence de cyanobactéries pose des problèmes spécifiques en relation avec les toxines qu'elles sécrètent.
Cette implacable évolution en réponse à la pollution par les phosphates se manifeste d'autant plus intensément que le caractère stagnant des eaux est prononcé. Il ne faudrait cependant pas utiliser cette influence primordiale de la stagnation du milieu pour réserver un traitement préférentiel à des zones dites " sensibles ", abandonnant le reste du territoire à une pratique de la déphosphatation à l'économie. En effet, l'extrème solidarité du réseau hydrographique fait que de telles mesures discriminatoires ne peuvent qu'engendrer la généralisation de la dégradation des eaux stagnantes ou ralenties selon un gradient amont/aval, l'aval ultime étant la mer.
Lutter contre le nitrate pour résoudre le
problème de l'eutrophisation est une solution à la fois
pratiquement impossible car il faudrait rendre l'azote plus limitant que
le phosphore au voisinage des concentrations naturelles, celles d'une eau
de qualité, écologiquement dangereuse car elle stimule les
proliférations cyanobactériennes, techniquement inefficace
du fait de la réinjection automatique par les cyanobactéries
de l'azote que l'on s'efforce d'éliminer et rationnellement douteuse
: ne propose-t'on pas de traquer le nitrate pour lutter contre la pollution
par les phosphates ?
Non seulement le nitrate n'est pas la bonne cible mais sa présence
contribue à traiter deux conséquences néfastes de la
pollution par les phosphates : son azote augmente le rapport N/P et empêche
l'apparition des fixatrices d'azote, son oxygène entretient l'oxydation
des composés du fer à l'interface eau/sédiment et
empêche le relargage du phosphore associé.
Pour mener à bien la gestion de l'environnement, les autorités
mandatées doivent se conformer aux textes officiels, ceux publiés
par la CEE constituant la référence. Dans sa Directive du
21/05/1991 relative au traitement des eaux urbaines résiduaires la
Commission définissait l'" eutrophisation " comme "
l'enrichissement de l'eau en éléments nutritifs, notamment
des composés de l'azote et/ou du phosphore, provoquant un
développement accéléré des algues et des
végétaux d'espèces supérieures qui perturbe
l'équilibre des organismes présents dans l'eau et entraîne
une dégradation de la qualité de l'eau en question " cette
définition relevant d'" Actes dont la publication n'est pas une condition
de leur applicabilité ". Quelques mois plus tard, dans sa Directive
du 12/12/1991 concernant la protection des eaux contre la pollution par les
nitrates à partir de sources agricoles, la Commission définissait
l'" eutrophisation " comme " l'enrichissement de l'eau en composés
azotés, provoquant
" cette définition relevant
alors d'" Actes dont la publication est une condition de leur applicabilité
".
En comparant ces deux définitions le lecteur s'étonnera sans
doute de voir disparaître le phosphore comme facteur causal. Il mettra
cette disparition sur le compte des progrès décisifs
réalisés par la science dans le semestre séparant la
publication des deux définitions à moins qu'il n'y voie le
fruit d'une divergence d'opinion entre experts de domaines distincts, "
Traitement des eaux urbaines résiduaires ", d'une part ,et " Protection
des eaux contre la pollution par les nitrates à partir de sources
agricoles " ,d'autre part. Quoiqu'il en soit, la question reste de savoir
lequel de " l'azote et/ou du phosphore " il convient de traquer pour
maîtriser le " développement accéléré
des algues et des végétaux d'espèces
supérieures
".
Les lignes qui suivent ont pour but d'apporter une réponse à
cette question en commençant par décrire ce que sont ces
végétaux aquatiques et la façon dont ils utilisent les
substances minérales pour se développer au point de " [perturber]
l'équilibre des organismes présents dans l'eau et
[d'entraîner] une dégradation de la qualité de
l'eau en question. "
[R] Végétaux aquatiques et nutrition minérale
Dans la pratique on distingue deux grandes catégories d'organismes végétaux : les algues et les plantes aquatiques.
Les algues. Qu'elles soient fixées ou qu'elles flottent librement
dans l'eau (phytoplancton), les algues se distinguent des végétaux
supérieurs par l'absence de tissus différenciés,
c'est-à-dire qu'elles ne possèdent ni racines, ni tiges, ni
feuilles. Invisibles à l'il nu à l'état unicellulaire,
d'où leur nom de microphytes, elles peuvent se présenter
groupées en colonies ou assemblées en filaments. Le phytoplancton
donne à l'eau une couleur qui peut aller du vert au rouge en passant
par le brun plus ou moins foncé. Dans certaines conditions la population
algale croît de façon brutale, quasi explosive : c'est la fleur
d'eau, le " bloom " des anglo-saxons. Résultant d'une intense
multiplication végétative des cellules, la fleur d'eau peut
se manifester en surface sous forme d'une couche crémeuse, voire
gélatineuse, rougeâtre ou vert-bleuâtre dans le cas
d'espèces particulières (cyanobactéries, fig. 1).
Une autre manifestation macroscopique de ces organismes végétaux
sont les algues filamenteuses. Démarrant leur multiplication à
partir d'un quelconque point d'ancrage, elles envahissent la colonne d'eau
et finissent en surface, portées par les bulles d'oxygène qu'elles
produisent et qui restent coincées dans leurs réseaux de filaments
pour former ce que le public appelle improprement des " mousses ". La production
nette des algues est fonction de la lumière disponible, des nutriments
biodisponibles dans l'eau, du temps de séjour, de l'activité
consommatrice des organismes et, dans une moindre mesure, de la
température, laquelle influence surtout l'activité animale.
A)- Planktothrix (anciennement Oscillatoria)
B)- Microcystis aeruginosa
C)- Anabaena flos-aquae avec une akinète (ak) et un
hétérocyste (h)
D)- Coelosphaerium
E)- Spirulina
F)- Aphanizomenon flos-aquae
Fig. 1 : Quelques cyanobactéries représentatives des lacs et des marais (d'après Haynes, 1988)
Les plantes aquatiques. Egalement appelées macrophytes du fait
qu'elles sont visibles à l'il nu, elles comprennent pour l'essentiel
des végétaux supérieurs qui, munis de racines de tiges
et de feuilles, portent des fleurs, produisent des graines (angiospermes)
et se développent en herbiers. Dans certains habitats on peut trouver
également en abondance des fougères aquatiques, des mousses
et même des algues de grande taille du groupe des charophycées.
Pratiquement, on distingue les plantes qui flottent librement en pleine eau
de celles qui sont fixées au fond, ces dernières se subdivisant
à leur tour en plantes émergées (jusqu'à 1,5
m d'eau), plantes à feuilles flottantes (jusqu'à 3 m d'eau)
et plantes immergées (dans toute la couche euphotique, les angiospermes
s'arrêtant à 10 m de profondeur). Les macrophytes flottants
dépendent pour leur nutrition des éléments biodisponibles
dans l'eau, comme le phytoplancton, alors que les macrophytes fixés
puisent l'essentiel de leurs nutriments dans les sédiments. Par ailleurs,
et comme pour tout organisme végétal, leur production dépend
de la lumière disponible, les macrophytes fixés étant
limités dans leur croissance par la pénétration de celle-ci
et par la longueur des tiges pour ceux qui en possèdent. Elle dépend
également de la consommation par les herbivores et, dans une moindre
mesure, de la température.
La nutrition minérale. En supposant favorables la lumière,
la température, l'hydrodynamique et toutes les autres conditions
environnementales, c'est la biodisponibilité des nutriments présents
dans l'eau, gaz et minéraux en solution, qui commande la
prolifération des végétaux strictement aquatiques
(microalgues, macroalgues et macrophytes flottants). La demande exercée
par ceux-ci est fonction de la composition de leurs tissus vivants. La
composition moyenne du végétal aquatique, algues et plantes
aquatiques enracinées confondues, fait apparaître le carbone
comme constituant majeur, mis à part bien entendu l'oxygène
et l'hydrogène (Tab. 1). Vient ensuite le silicium, peu abondant chez
les végétaux terrestres mais omniprésent dans le monde
aquatique au travers des diatomées, riche classe d'algues dont le
protoplasme est contenu dans un exo-squelette siliceux. L'azote est
l'élément suivant, précédent le calcium, le potassium
et le phosphore qui, avec ses 0,08 %, n'a guère plus d'importance
que le magnésium, le soufre ou le chlore.
Eléments |
SYMBOLE |
Demande (végétal) % |
offre (eau) % |
dem/offre (approx) |
| Oxygène Hydrogène Carbone Silicium Azote Calcium Potassium Phosphore Magnésium Soufre Chlore Sodium Fer Bore Manganèse Zinc Cuivre Molybdène Cobalt |
O H C Si N Ca K P Mg S Cl Na Fe B Mn Zn Cu Mo Co |
80,5 9,7 6,5 1,3 0,7 0,4 0,3 0,08 0,07 0,06 0,06 0,04 0,02 0,001 0,0007 0,0003 0,0001 0,00005 0,000002 |
89 11 0,0012 0,00065 0,000023 0,0015 0,00023 0,000001 0,0004 0,0004 0,0008 0,0006 0,00007 0,00001 0,0000015 0,000001 0,000001 0,0000003 0,000000005 |
1 1 5.000 2.000 30.000 <1.000 1.300 80.000 <1.000 <1.000 <1.000 <1.000 <1.000 <1.000 <1.000 <1.000 <1.000 <1.000 <1.000 |
Tableau 1 - Concentration des éléments dans
le végétal (demande), dans une eau naturelle (offre) et rapport
demande/offre. Avec 80.000, le phosphore a le rapport le plus
élevé, c'est à dire la demande la moins bien satisfaite,
viennent ensuite l'azote (D/O = 30.000), puis le carbone (D/O = 5.000)
(Vallentyne, 1974).
Que du point de vue de la composition tissulaire le carbone soit
l'élément principal ne signifie pas que la prolifération
algale dépende de sa biodisponibilité. En effet la demande
algale étant satisfaite en puisant dans une eau où les
éléments sont présents à des concentrations
différentes de celles de cette composition tissulaire, c'est
l'élément pour lequel la demande est la plus forte par rapport
à l'offre qui va limiter la synthèse de nouveaux tissus. En
considérant la composition moyenne d'une eau naturelle, et en
établissant pour chaque élément le rapport [Demande/Offre],
on constate qu'avec un rapport de 80 000 le phosphore vient en tête,
devançant l'azote (30 000) et le carbone (5 000) (Tab. 1). Le phosphore
est dit " facteur limitant ", concept emprunté à l'agronomie,
l'ordre d'importance des éléments en termes de facteur limitant,
P-N-C, étant très exactement l'inverse de ce qu'il est en termes
de composition tissulaire, C-N-P. Qu'en conditions naturelles le phosphore
soit facteur limitant signifie qu'il faut en augmenter la quantité
biodisponible pour augmenter la quantité d'algues produites, ce qui
correspond à l'application agronomique du concept. Mais cela signifie
également qu'il faut en réduire la quantité biodisponible
pour réduire la quantité d'algues produites, type d'intervention
étrangère à la pensée agronomique. En
résumé, en conditions naturelles le phosphore est le facteur
limitant de l'augmentation de la prolifération algale, il est
également le facteur de maîtrise de son augmentation autant
que de sa réduction.
Si l'on s'en tient au tableau 1, le rapport N/P dans le végétal
aquatique est de 0,7/0,08 = 8,75. Ceci signifie qu'un milieu nutritif
possédant un rapport N/P égal à cette valeur est
parfaitement équilibré par rapport aux besoins du
végétal moyen. Si son rapport est inférieur à
8,75 il présente un déficit d'azote par rapport au phosphore
: l'azote y est le facteur limitant. Si son rapport est supérieur
à 8,75, il présente un déficit de phosphore par rapport
à l'azote : le phosphore y est le facteur limitant. En fait, la
composition du végétal aquatique varie selon les espèces
et selon les conditions de milieu, notamment les conditions nutritives :
si l'élément est en excès il y a " consommation de luxe
", ce qui permet de constituer des réserves, si l'élément
vient à manquer la concentration cellulaire tombe au " quota minimal
de subsistance " en dessous duquel la croissance est impossible. La
frontière entre les deux domaines de carence n'est donc pas précise
et correspond plus à un " no man's land " compris entre 7 et 10 qu'à
une ligne de démarcation située à 8,75 : l'azote ou
le phosphore est facteur limitant dans un milieu nutritif selon que N/P y
est <7 ou >10.
[R] Evolution du peuplement algal
Le phosphore doit son statut d'élément clef du métabolisme
cellulaire à certaines caractéristiques de rareté qui
le distinguent fondamentalement de l'azote et du carbone. Quasi inexistant
à l'état gazeux, il est naturellement fort peu abondant en
milieu aquatique pour deux raisons. D'une part sa source, strictement
géologique, est elle-même peu abondante, 0,1 % dans les sols
en moyenne pour atteindre 15 % dans les mines, et d'autre part, au cours
de son cheminement au travers de l'écosystème terrestre, il
est fortement fixé par les constituants majeurs des sols que sont
les composés du fer, de l'aluminium et du calcium et avidement
prélevé par les plantes terrestres. Par contre, l'azote et
le carbone disposent dans l'atmosphère d'une source
quasi-inépuisable (N2, CO2) dans laquelle ils
sont prélevés dès qu'ils font défaut par rapport
au potentiel permis par le phosphore. Les processus biologiques de
prélèvement sont, respectivement, la fixation de l'azote et
la photosynthèse, alors que le retour à l'atmosphère
est assuré par la dénitrification et la respiration.
Le déversement de quantités croissantes de phosphore finit
par lui faire perdre son statut de facteur limitant au profit de l'azote,
ce qui a lieu, on l'a vu, pour un rapport N/P <7. La carence relative
en azote provoque immédiatement la prolifération d'organismes
capables de fixer l'azote moléculaire (N2) dissous dans
l'eau. La première étape de cette fixation consiste en une
réduction à l'état d'ammoniac (NH3) qui est
un mécanisme strictement anaérobie. En pleine eau, il est
réalisé par des algues possédant des
hétérocystes qui sont des cellules dépourvues du
photosystème II générateur d'oxygène. Ces algues
sont des cyanobactéries hétérocystées,
essentiellement des genres Anabaena et Aphanizomenon. Une fois
réduit en ammoniac l'azote suit la voie normale de l'assimilation
qui le transforme en azote organique cellulaire pour subir ultérieurement,
à l'échelle de l'écosystème, les processus normaux
de minéralisation pour en faire de l'azote ammoniacal éventuellement
oxydé en azote nitrique.
La fixation de l'azote moléculaire n'est pas réservée
aux algues de pleine eau, elle peut également avoir lieu dans les
milieux où la vitesse du courant empêche toute prolifération
phytoplanctonique. Nostoc est une algue fixatrice d'azote qui pousse
sur les substrats rocheux et dont la présence est commune dans les
cours d'eau du monde entier, même rapides, et ce jusqu'à 2000
mètres d'altitude. En conditions anoxiques, d'autres organismes
procaryotiques sont mis à contribution pour fixer l'azote
moléculaire (bactéries photosynthétiques, bactéries
hétérotrophes). Il faut enfin signaler les rapports de
proximité qu'entretiennent certains de ces procaryotes avec les plantes
aquatiques supérieures auxquelles ils apportent l'azote manquant.
Il peut s'agir des algues et des bactéries symbiotiques qui pullulent
dans la rhizosphère de Lemna, mais aussi d'Anabaena
azollae qui, associée à Azolla, lui confère
une richesse azotée mise à profit pendant des siècles
pour fertiliser les rizières et nourrir le bétail. Finalement,
cet azote moléculaire d'origine atmosphérique participe au
fonctionnement de l'écosystème au même titre que les
autres apports du bassin versant, qu'ils soient organiques ou minéraux,
d'origine naturelle ou anthropique, et participe au même titre qu'eux
à tous les processus biogéochimiques impliquant l'azote, son
inertie chimique originelle ayant été " activée " par
les apports de phosphore via les organismes fixateurs d'azote.
Si le déversement de quantités croissantes de phosphore dans
le milieu aquatique a pour effet de modifier le peuplement algal en faveur
des cyanobactéries fixatrices d'azote pour cause de carence relative
en azote, il a également pour effet de stimuler la prolifération
algale, toutes espèces confondues, et de diminuer la transparence
de l'eau. L'intensification de cet auto-ombrage (self shading en anglais)
s'accompagne d'une évolution des espèces algales, les plus
exigeantes en matière d'éclairement cédant la place
aux moins exigeantes qui appartiennent, là aussi, à la classe
des cyanobactéries (fig. 2).
Fig. 2 : Successions algales induites par un enrichissement en phosphore. (d'après Zevenboom et Mur, 1980)
En effet, pour pratiquer la photosynthèse ces dernières
possèdent des pigments accessoires, les phycobiliprotéines
(= phycobilines), en plus de la chlorophylle a et des
caroténoïdes qui, eux, sont des pigments communs à toutes
les algues. Capables d'utiliser les régions du spectre lumineux comprises
entre les pics d'absorption de la chlorophylle a et des
caroténoïdes, ces phycobilines ont deux composantes principales,
la phycocyanine et la phycoérythrine, dont la synthèse est
réalisée selon un rapport déterminé par la
qualité de la lumière. Cette remarquable adaptation chromatique
jointe à de très faibles besoins énergétiques
pour maintenir la structure et assurer le fonctionnement des cellules permet
aux cyanobactéries d'utiliser au mieux leur environnement lumineux
ce qui représente une redoutable supériorité par rapport
aux autres algues, même lorsque la dégradation des conditions
lumineuses a d'autres causes que l'auto-ombrage : coloration naturelle, remise
en suspension des sédiments, affluents chargés de matières
en suspension
Finalement la masse d'eau se trouve envahie par des
cyanobactéries, qu'elles soient fixatrices d'azote ou non dépendant
de ce qui manque le plus de l'azote ou de la lumière
La physiologie des cyanobactéries possède bien d'autres
particularités. Leur vitesse de croissance est beaucoup plus faible
que celle des autres espèces algales et elle est maximale pour des
températures supérieures à 25°C. Elles ne produisent
donc des fleurs d'eau que dans des milieux fortement stagnants et durant
l'été (zone tempérée ou boréale), conditions
propices aux pH élevés qu'elles affectionnent
particulièrement. Réputées proliférer dans les
lacs eutrophes et hypereutrophes, les affinités qu'elles ont pour
le phosphore et l'azote, bien supérieures à celles des autres
algues, jointes à d'exceptionnelles capacités de stockage vis
à vis du phosphore leur permet de dominer le peuplement algal quand
des mesures sont prises pour rétablir des conditions
oligotrophes
dans l'espoir de les voir disparaître.
Une autre particularité, et non des moindres, est la présence
de vacuoles gazeuses qui permet à la plupart des cyanobactéries
de se positionner à la profondeur où elles rencontrent les
conditions de vie qui leur sont les plus favorables. L'efficacité
de ce moyen actif de régulation de la flottaison est augmentée
par la grande taille des cellules et leur agglutination dans une sorte de
gel protecteur. Le positionnement dans la colonne d'eau peut être
piloté par des besoins d'éclairement ou de nutrition. Enfin,
en présence de conditions environnementales particulièrement
défavorables, certaines cyanobactéries filamenteuses
développent des cellules de résistance spécifiques,
les akinètes, que même les bactéries ne possèdent
pas. Complètement enfermées dans une épaisse enveloppe
de protection et munies d'importantes réserves d'hydrates de carbone,
les akinètes tombent sur le fond, peuvent résister aux pires
conditions de gel ou de sécheresse et, comme des graines, redonnent
de nouveaux filaments quand les conditions sont à nouveau favorables.
Les akinètes offrent également un excellent conditionnement
pour le transport aérien d'un plan d'eau à un autre par la
faune aviaire.
Si les cyanobactéries ont un comportement tout à fait exceptionnel
par rapport aux conditions environnementales auxquelles elles doivent faire
face, tout aussi exceptionnelle apparaît leur capacité à
échapper à la prédation. En effet, alors que les algues
planctoniques sont broutées par les protozoaires et le zooplancton
crustacé, cladocères et copépodes, les cyanobactéries
échappent à ce broutage. En effet, seuls quelques ciliés
et quelques rhizopodes sont capables de les consommer, sans grande
efficacité d'ailleurs. Ce déficit de prédation tient
à trois de leurs caractéristiques essentielles : la grande
taille des cellules ou leur agglutination sous forme coloniale quand elles
sont de petite taille, leur protection par une enveloppe gélatineuse
et leur aptitude à sécréter des toxines. En fait, leur
élimination est surtout due à leur destruction par les virus,
les bactéries et les champignons. N'ayant que peu d'ennemis
réellement efficaces et douées d'exceptionnelles facultés
de flottaison qui les soustraient à la sédimentation, leur
vitesse d'élimination est très faible ce qui compense largement
leur faible vitesse de croissance pour assurer leur permanence dans le milieu
une fois qu'elles y ont été installées par un excès
de phosphore.
[R] Evolution du réseau trophique
La prolifération luxuriante du phytoplancton et la domination du
peuplement algal par les cyanobactéries résultant des apports
immodérés de phosphore ne sont pas sans influencer les autres
composants de l'écosystème aquatique. En plus de la
quasi-élimination des autres espèces algales elles conduisent
également à la disparition des plantes aquatiques, la
turbidité de l'eau finissant par empêcher les jeunes plantules
de disposer de la lumière nécessaire à leur croissance.
La consommation d'oxygène que provoque la respiration d'une importante
biomasse algale ainsi que la minéralisation de la matière organique
qu'elle représente, à laquelle s'ajoute la pollution organique
issue du bassin versant, finit par créer des conditions anoxiques
dont les salmonidés (omble chevalier, truite
) sont les
premières victimes. Réputés exigeants en oxygène
ces poissons sont d'abord touchés au niveau de la reproduction du
fait de l'envasement de leurs frayères et de la nutrition en raison
de la raréfaction de la faune benthique dont ils se nourrissent. Mais
même les cyprinidés (gardon, tanche
), particulièrement
résistants, finissent par disparaître car ils ne peuvent pas
supporter les intenses épisodes de désoxygénation nocturne
dus à ce qu'en l'absence de photosynthèse, l'oxygène
consommé par la respiration algale n'est pas renouvelé.
Si la désoxygénation a pour effet sur la biologie d'éliminer
les formes supérieures de la vie, elle a pour effet sur la chimie
de faire décrire une succession de réductions dont les
conséquences ne sont guère plus heureuses et dont l'ordre,
immuable, est dicté par les caractéristiques chimiques des
substances mises en jeu (fig.3).
Fig. 3 : Réduction séquentielle des agents oxydants. Les nombres figurant à la base de la figure représentent le potentiel redox approximatif (mV) à partir duquel le constituant précédent devient indétectable en solution. Les nombres entre parenthèses représentent le potentiel redox approximatif (mV) à partir duquel la forme réduite du constituant devient détectable en solution (d'après Gunnison et al., 1985).
Le nitrate est le premier à céder son oxygène
(dénitrification) libérant essentiellement de l'azote qui finit
par être restitué à l'atmosphère. Dans des conditions
voisines de désoxygénation se produit la réduction des
composés oxydés du manganèse (manganiques) à
l'état manganeux beaucoup plus soluble. La poursuite de la
désoxygénation entraîne la réduction des
composés oxydés du fer (ferriques) à l'état ferreux
lui aussi beaucoup plus soluble, d'où le relargage du phosphore fortement
fixé par les composés ferriques. Intervient ensuite la
réduction des sulfates en sulfures qui se lient au fer pour donner
du sulfure de fer, composé particulièrement stable. Le fer
ainsi immobilisé ne peut plus participer à la fixation du
phosphore. Ces sulfures peuvent également être présents
sous forme de sulfure d'hydrogène, gaz toxique à odeur d'uf
pourri caractéristique. Cette cascade de réductions s'achève
par les processus de fermentation qui attaquent les substances carbonées
pour donner du méthane.
Les phénomènes d'oxydoréduction ont une importance toute
particulière à l'interface eau/sédiment, frontière
entre deux milieux où les concentrations sont fort différentes.
La réduction de cette interface a pour effet de provoquer le relargage
de bon nombre de substances gênantes, voire toxiques, et d'en enrichir
l'eau surnageante. Ce relargage tient son efficacité de la plus grande
solubilité des formes réduites mais aussi de la formation de
bulles lorsque les gaz produits dépassent la saturation. A l'inverse,
l'oxydation de l'interface y maintient précipitées ces substances,
le seul mode de transfert réellement efficace étant alors la
bioturbation. Cette oxydation est, bien entendu, le résultat de la
présence d'oxygène mais également, comme il vient
d'être exposé, de nitrate qui bloque la cascade de réductions,
empêchant notamment la réduction des composés ferriques
et le relargage du phosphore associé.
Fig. 4 : Effets d'un apport de phosphore dans une eau stagnante. (A) : apport faible, voisin du naturel, conduisant à une chaîne alimentaire complète. (B) : apport anthropisé conduisant à un cycle simplifié d'assimilation/décomposition.
Les effets ultimes d'un excès de phosphore conduisent à remplacer une chaîne alimentaire complète par un cycle simplifié d'assimilation/décomposition. Si la première, par sa diversification, aboutit au poisson tout en contribuant à éclaircir l'eau et à maintenir de l'oxygène au fond, le second, dominé par le monde bactérien, provoque, entre autres, la disparition du poisson et le relargage du phosphore piégé dans les sédiments (fig.4). La biodiversité se trouve considérablement réduite au profit d'espèces qui s'opposent à l'élimination du phosphore de la colonne d'eau. Cette modification biocénotique vient renforcer l'effet de la charge interne pour assurer un fonctionnement autonome à l'écosystème lacustre stricto sensu et lui permettre de résister à tout effort de réduction de la charge externe.
Proliférations algales, y compris cyanobactériennes, et
désoxygénation peuvent très bien se produire en conditions
naturelles, mais les cas sont rares et liés à des circonstances
particulières : bassin versant naturellement fertile, plan d'eau
abrité, importantes déjections animales
Même des
lacs réputés pour leur pureté comme le lac d'Annecy
sont le siège chaque été d'une désoxygénation
des eaux de fond sans conséquence pour leur état trophique,
et des cyanobactéries fixatrices d'azote peuvent apparaître
en automne en raison d'apports de phosphore dus à des remontées
d'eaux hypolimniques ou à l'excrétion animale.
D'anecdotique en conditions naturelles ou peu anthropisées, la
dégradation des milieux ralentis ou stagnants s'est
généralisée et son intensité a crû en raison
de l'augmentation considérable des flux de phosphore déversés
dans le réseau hydrographique superficiel au cours de ces 50
dernières années. En effet, depuis la fin de la seconde guerre
mondiale, les quantités de phosphore mis en uvre ont
considérablement augmenté, conséquence d'un accroissement
de la population et de ses activités tant en intensité qu'en
diversité, tous secteurs confondus. Bien sûr l'industrie et
l'agriculture sont concernées mais c'est le secteur domestique qui
contribue le plus à la pollution par les phosphates, la moitié
du phosphore déversé dans le réseau hydrographique provenant
du quotidien le plus banal : toilettes, lave linge, lave vaisselle, douche
Cette peu honorable performance domestique résulte en partie de la
généralisation de l'emploi de substances lessivielles à
forte concentration en tripolyphosphates qui a plus que doublé les
émissions d'origine physiologique (fèces, urine, sueur). Par
ailleurs, le développement de l'assainissement par le " tout à
l'eau ", perfectionné en " tout à l'égout ", soustrait
la majeure partie du phosphore émis aux processus de fixation par
les sols et d'utilisation par les végétaux terrestres. Enfin,
le but des stations d'épuration classiques étant de
minéraliser la matière organique support de l'activité
bactérienne, leurs rejets contiennent du phosphore minéral,
forme plus biodisponible pour les végétaux que la forme organique
présente dans l'effluent brut.
Les modifications biologiques et chimiques résultant de la pollution
par les phosphates finissent par poser des problèmes d'utilisation
du milieu aquatique. Le plus grave et, heureusement, le moins fréquent
concerne la santé animale et humaine.
Santé animale et humaine. Bien que les bassins de lagunage doivent une bonne part de leur efficacité sanitaire à des substances antagonistes des bactéries entériques sécrétées par des algues et des plantes aquatiques, certaines algues, et tout particulièrement les cyanobactéries, sont toxiques pour le règne animal. Les dommages sont variables en fonction de la toxicité des espèces algales et même des souches, mais aussi en fonction de la sensibilité des cibles, des possibilités d'amplification par bioaccumulation et des conditions de milieu. Si le zooplancton est le premier touché, quoique faiblement, le sont également les poissons, les amphibiens, les reptiles, les oiseaux et les mammifères, dont les animaux d'élevage, les animaux de compagnie et l'homme. Des proliférations cyanobactériennes ont tué et tuent encore un peu partout du bétail ou des chiens qui en avaient consommé. Les parties atteintes sont principalement le foie et le système nerveux. L'homme n'étant pas habitué à boire de l'eau chargée d'algues sans la traiter au préalable, les cas d'empoisonnement humain sont rares. Généralement dus à des défauts de potabilisation leurs cibles sont des populations à risques comme cette épidémie de gastro-entérite qui, en 1988, fit 88 morts au Brésil, la plupart des enfants (Teixera et al., 1993) ou cette eau insuffisamment traitée qui, en 1996, fit mourir d'hépatite une cinquantaine de patients dans un centre d'hémodialyse, toujours au Brésil (Jochimsen et al., 1998). En Chine des études épidémiologiques sur la fréquence des cancers du foie ont conduit à soupçonner le rôle de toxines cyanobactériennes dans l'eau de boisson en plus de ceux du virus de l'hépatite B et de l'aflatoxine B1 provenant de maïs moisi (Yu, 1989, 1995). Mais n'est-ce pas également sur la base d'une étude épidémiologique chinoise (Xu Guang-Wei, 1981) que l'OMS faisait état de l'effet cancérigène du nitrate dans l'édition 1986 de ses Directives de Qualité pour l'Eau de Boisson ? Référence qui disparut dans les éditions ultérieures pour manque de preuve (WHO, 1996). Par contre, nombreux sont les troubles que peut provoquer l'ingestion orale, l'inhalation ou le simple contact : érythèmes divers, démangeaisons oculaires, maux de gorge, céphalées, diarrhées, nausées, vomissements...(Ressom et al., 1994).
Alimentation en eau potable. De multiples problèmes résultent de la présence d'une abondante biomasse algale, à fortiori s'il s'agit de cyanobactéries : diminution des performances des différentes étapes du traitement (filtration, floculation, désinfection) en relation avec les matières en suspension et en solution que représentent ces algues aussi bien que les modifications physico-chimiques qu'elles induisent (variabilité extrême du pH, présence de fer, de manganèse, de sulfures), colonisation du réseau par une faune parasite, développement d'odeurs et de goûts qui finissent par empoisonner et " parfumer " les dispositifs au charbon actif chargés de les éliminer, synthèse de trihalométhanes cancérigènes par action des produits de désinfection sur les molécules organiques, pour ne citer que l'essentiel.
Pêche amateur et professionnelle. Avant d'avoir à subir les méfaits de proliférations cyanobactériennes, les populations de poissons évoluent en quantité et en qualité en fonction du développement végétal engendré par les apports de phosphates. Une faible fertilité n'est capable d'entretenir qu'un faible peuplement pisciaire, les poissons pouvant être des salmonidés (truite, omble chevalier) qui affectionnent les eaux froides et bien oxygénées et dont l'intérêt gastronomique et économique est certain. Des concentrations croissantes de phosphore entraînent une augmentation de la quantité de poissons, mais le développement parallèle de la désoxygénation fait que les salmonidés finissent par céder la place aux cyprinidés (tanche, gardon) moins exigeants en oxygène et en température, jusqu'à ce que des épisodes paroxysmiques d'anoxie nocturne les éliminent également. Entre temps, le développement des plantes aquatiques et des algues filamenteuses a multiplié les difficultés rencontrées par le pêcheur autant au niveau de la mobilité de ses embarcations que de la performance de capture de ses engins de pêche.
Activités récréatives. Indépendamment
de sa qualité bactériologique, une eau dont la transparence
mesurée au disque de Secchi est inférieure à 1 mètre
est interdite à la baignade surveillée. Par ailleurs, l'entrave
physique que constitue la présence de plantes aquatiques en abondance
gêne la pratique de nombreuses activités aquatiques et la
présence en surface de couches gélatineuses d'algues diversement
colorées n'incite guère aux activités de contact sans
compter les problèmes de santé précédemment
évoqués. Même si l'eau n'est appréciée
que pour son agrément visuel, l'odorat peut ne pas se satisfaire des
exhalaisons des masses végétales en voie de
décomposition.
D'autres nuisances sont à mettre sur le compte de la pollution par
les phosphates. En accélérant le comblement de la cuvette par
des matériaux d'origine autochtone, elle participe non seulement à
la réduction du volume d'eau disponible pour la production
électrique ou la régularisation des débits, mais aussi
à la disparition des eaux profondes, froides, où vivent les
salmonidés et où pompe le distributeur d'eau. Des organismes
peu désirables peuvent profiter de la richesse du biotope pour
proliférer à l'excès, comme les moustiques ou les escargots
d'eau. Ces derniers sont les hôtes intermédiaires de
trématodes responsables de la bilharziose sous les tropiques et de
la dermatite du baigneur sous nos latitudes, indûment attribuée
à la " puce du canard ". Le bacille du botulisme, qui affectionne
les sédiments organiques et peu profonds, relargue, quand il fait
chaud, des toxines capables de tuer des espèces sensibles,
particulièrement les oiseaux.
[R] Sensibilité locale et pollution globale
L'utilisation de l'eau pour véhiculer la pollution offre le double
avantage aux populations amont d'une évacuation et d'un traitement
gratuits. Gratuité du traitement à mettre sur le compte de
cette fameuse " autoépuration " à laquelle il est fait appel
quand il n'est pas question d'éviter une pollution ni d'investir dans
son traitement. Encore faut-il savoir de quel type de pollution il est question
et quels sont les mécanismes d'autoépuration mis en jeu.
L'attention ayant été focalisée dès l'origine
sur des problèmes d'hygiène et de santé publique, la
pollution bactériologique et son support organique ont été
les premiers concernés par une autoépuration à deux
composantes : la minéralisation de cette matière organique
grâce à l'oxygène dissous dans l'eau, et la dilution
par les apports non pollués.
A l'extrême amont du réseau hydrographique, où le courant
est rapide voire torrentiel, l'oxygénation de l'eau et, par
conséquent, la minéralisation de la matière organique
sont maximales. De plus, la pollution y est minime et rapidement diluée
par des eaux encore pures. A mesure que l'on progresse vers l'aval le courant
ralentit, la minéralisation se fait de moins en moins bien, la pollution
s'intensifie, le facteur de dilution diminue et l'autoépuration est
de moins en moins performante. Par contre le ralentissement de l'eau favorise
le dépôt de sédiments, supports potentiels de plantes
aquatiques, ainsi que la prolifération du phytoplancton. En effet,
non seulement la diminution du taux de renouvellement favorise la multiplication
cellulaire mais la sédimentation des particules entraîne une
meilleure pénétration de la lumière donc une meilleure
photosynthèse. Qui plus est, les concentrations de phosphore vont
en augmentant vers l'aval, augmentation qui concerne l'eau du fait de la
multiplication des apports mais aussi les sédiments qui accumulent
ce qui ne reste pas dans l'eau pour le restituer quand les conditions s'y
prêtent : brassage par les vagues, bioturbation, variations de pH,
désoxygénation avec disparition totale du nitrate, transfert
par les plantes aquatiques
Cette différence amont/aval qui apparaît au sein des eaux courantes
en raison du ralentissement est encore plus marquée entre eaux courantes
et eaux stagnantes. En mettant en uvre l'équivalent de ce qu'offrent
les stations d'épuration comme traitements physiques, chimiques et
biologiques du fait du temps de séjour qui les caractérise,
les eaux stagnantes jouent naturellement un rôle épuratoire.
Une partie du phosphore est ainsi éliminée par sédimentation,
le reste se trouvant à la base d'une pyramide trophique dont le sommet
est occupé par le poisson. Tant que l'homme a été discret
elles ont été d'inestimables sources d'eau potable et de
nourriture. Maintenant que l'eau a été élevée
au statut de véhicule privilégié de la pollution ces
points bas du réseau hydrographique en sont devenus les " dépotoirs
". Après que les différents usages auxquels ils étaient
destinés se soient détériorés, ils deviennent
de véritables sources de nuisances quand ils rendent l'ultime " service
gratuit ", celui du lagunage sans entretien. Point bas définitif du
réseau hydrographique continental, la mer n'échappe pas à
ce destin.
Le principe de " l'azote facteur limitant en milieu marin " est dû à Brandt qui l'énonça il y a plus de 100 ans, après l'avoir établi pour les eaux douces (Smith, 1998). Par la suite, alors que l'azote était toujours considéré comme facteur limitant des eaux marines, le phosphore finissait par le remplacer dans le cas des eaux douces. Il faut déjà bien reconnaître qu'en balayant tous les niveaux de complexité systémique, du plus petit, la culture d'algues, au plus grand, le lac en vraie grandeur, les recherches menées en eau douce offraient des bases particulièrement solides à la reconnaissance du rôle limitant du phosphore. Beaucoup plus solides en tout cas que celles qui permettaient à l'azote d'accéder à son statut de facteur limitant en milieu marin, ce dernier interdisant l'expérimentation en vraie grandeur, l'ultime degré de complexité, le seul véritablement démonstratif, celui qui avait été décisif en eau douce (Hecky et Kilham, 1988). Il convient également de prendre en compte la diversité du milieu marin en commençant par distinguer le milieu pélagique du milieu côtier.
Milieu pélagique. Relativement isolé, le milieu
pélagique vit de façon autonome. Les nutriments présents
dans l'eau présentent un rapport N/P proche de celui de la composition
planctonique du fait qu'ils proviennent pour l'essentiel de la
régénération par le plancton et qu'en retour ils sont
consommés proportionnellement à ce même rapport. A l'occasion
d'upwellings qui font remonter des eaux relativement plus riches en phosphore
les cyanobactéries marines fixent l'azote nécessaire au
rétablissement du rapport N/P qui correspond à la composition
planctonique. Une telle constance du rapport N/P de l'eau de mer et sa
coïncidence avec celui du plancton témoigne du contrôle
de la composition du milieu par les organismes (Redfield, 1958). Bien que
cette situation d'équilibre fasse apparaître l'azote comme autant
limitant que le phosphore, donc plus souvent qu'en eau douce, les épisodes
d'activité des fixatrices d'azote démontrent qu'en fait, le
milieu est limité par le phosphore.
Cet équilibre ne peut être observé que dans les océans,
leurs dimensions garantissant au milieu pélagique l'autonomie
nécessaire. La situation est différente pour les mers et à
plus forte raison pour les golfes qui subissent l'influence des apports du
continent, des sédiments, voire des océans. C'est ainsi que
les mers qui entourent la Suède présentent un gradient de
salinité décroissant du sud au nord depuis le Skagerrak qui
touche la mer du Nord jusqu'à l'extrême nord du golfe de Botnie,
en passant par le Kattegat et la Baltique proprement dite. Il est admis
qu'à ce gradient de salinité correspond un " gradient de limitation
" : alors que le Skagerrak, le Kattegat et la Baltique seraient limités
par l'azote, le sud du golfe de Botnie le serait par l'azote et le phosphore
à la fois, et le nord par le phosphore seul. En fait, les
cyanobactéries interviennent pour rééquilibrer le rapport
N/P en fonction des apports d'origine terrestre et éventuellement
sédimentaire, ce qui signifie que ces mers sont limitées par
le phosphore à l'échelle du système (Hellström,
1998).
Quant à la Méditerranée, elle est connue pour constituer
à l'échelle mondiale la plus grande masse d'eau en permanente
oligotrophisation. Ce phénomène s'explique par l'existence
d'un courant d'eaux superficielles atlantiques relativement pauvres en nutriments
qui, au travers du détroit de Gibraltar, vient combler un déficit
hydrique provoqué par une évaporation supérieure aux
apports d'eau douce, d'où la formation d'un contre-courant de fond
qui chasse vers l'océan Atlantique les eaux profondes
méditerranéennes, riches en nutriments. Il résulte de
ce mécanisme remarquable une oligotrophie croissant dans le sens du
courant superficiel atlantique, c'est à dire d'Ouest en Est (Stumm
et Morgan, 1970). Ce gradient d'oligotrophie s'accompagne d'une limitation
par le phosphore qualifiée de " paradoxe nutritionnel " (Berland et
al., 1980) tellement est enraciné le principe de la limitation
par l'azote en milieu marin. Gradient d'oligotrophie et limitation par le
phosphore ont tous deux été confirmés encore récemment
(Moutin et Rimbaud, sous presse). Mais que la Méditerranée
soit limitée par le phosphore n'empêche pas certains de
considérer les apports d'azote comme susceptibles d'y développer
l'eutrophisation (Seitzinger et Kroeze, communication à ce colloque).
Milieu côtier. Malgré sa très forte diversité
apparente, le milieu côtier peut se partager sur la base de critères
hydrodynamiques entre zones exposées et zones abritées, ce
qui équivaut à la distinction entre " courant " et " stagnant
" pratiquée en eau douce. Dans les premières, l'intensité
des processus d'advection et de mélange ne laissent pas le temps aux
processus biologiques d'intervenir sur le rapport N/P si bien qu'au niveau
de l'écosystème la production est limitée par un facteur
autre que l'azote ou le phosphore (autre nutriment, lumière,
température
), même si la croissance spécifique
d'un organisme individuel peut être limitée à un moment
donné par la concentration locale d'azote ou de phosphore (Smith,
1984).
La situation est totalement différente quand la zone est abritée,
la faiblesse de l'hydrodynamique laissant la possibilité de s'exprimer
à toutes sortes de processus en fonction des divers apports, à
commencer par ceux du continent. Bien que du fait de leur salinité
les eaux marines littorales soient considérées comme appartenant
au milieu marin, d'un point de vue fonctionnel et avec le recul de la vision
satellitaire elles apparaissent surtout comme l'ultime point bas du réseau
hydrographique continental. En conditions naturelles, ou de faible anthropisation
du continent, ces zones sont limitées par le phosphore (Smith, 1984).
Parmi celles-ci les plus fragiles sont les écosystèmes estuariens
dans lesquels se déversent les apports continentaux car ils sont
caractérisés par une exceptionnelle productivité naturelle
en relation d'une part avec leur situation aval ultime qui leur assure une
fertilité potentielle maximale et d'autre part avec des conditions
spécifiques qui leur permettent d'exprimer au mieux cette fertilité
potentielle.
La première de ces conditions résulte de ce qu'en se rencontrant,
des eaux de force ionique différente engendrent un phénomène
de floculation à l'origine du fameux " bouchon vaseux ". L'accumulation
de matières organiques entraîne l'établissement de conditions
réductrices qui provoquent une perte d'azote par dénitrification
et un relargage de phosphore par réduction des composés ferriques.
Cette charge interne de phosphore est d'autant plus forte que la réduction
des sulfates amenés par l'eau de mer immobilise le fer sous forme
de sulfure et réduit d'autant la capacité de fixation du
sédiment vis à vis du phosphore. Par ailleurs, à marée
basse, au niveau de la mince couche d'eau qui recouvre un sédiment
assombri par le sulfure de fer et chauffé par le soleil, la
minéralisation de la matière organique est particulièrement
active et libère un phosphore immédiatement biodisponible.
Enfin, vagues et marées ont pour effet de mettre tout ce phosphore
à disposition du végétal comme dans les grands plans
d'eau peu profonds, plutôt que de le perdre dans les sédiments,
comme dans les lacs profonds stratifiés.
Tant que le phosphore est injecté de façon parcimonieuse, il
reste facteur limitant tout au cours de l'année comme dans l'estuaire
de la Göta älv, rivière alimentée par les eaux pauvres
en phosphore du lac Vänern (Suède), le plus grand lac de Scandinavie
(Conley, 2000) ou dans celui de la baie d'Apalachicola en Floride ou encore
dans certains estuaires de la côte hollandaise qui reçoivent
des eaux où le phosphore est sévèrement
contrôlé, (Howarth et al., 2000). Compte tenu de
l'augmentation colossale des apports anthropiques depuis les temps
préhistoriques, plus marquée pour le phosphore que pour l'azote,
de tels écosystèmes sont devenus particulièrement rares
(Conley, 2000). La plupart ont subi de profondes modifications En un premier
temps, on constate que l'azote limite la croissance végétale
en été, alors que le phosphore continue à limiter la
poussée printanière. Ce changement saisonnier de facteur limitant
n'a rien d'exceptionnel (Conley, 2000). Il est du à l'augmentation
estivale du flux de phosphore relargué par le sédiment auquel
s'ajoute un éventuel supplément de charge externe du à
l'accroissement saisonnier de l'activité humaine, en relation notamment
avec le tourisme. En progressant, la pollution par les phosphates fait que
la limitation printanière par le phosphore s'estompe et que celle
par l'azote finit par sévir toute l'année, jusqu'à ce
qu'un nouveau facteur limitant intervienne, généralement la
lumière.
Si cette évolution au cours des saisons et au fil de la pollution
est tout à fait semblable à celle qui sévit en eau douce,
la progression spatiale du phénomène de dégradation
présente également les plus grandes similitudes. De même
que dans un lac les premières manifestations se produisent sur les
berges sous forme d'algues filamenteuse et périphytiques, en mer ce
sont les plages qui sont envahies par les macroalgues. Par la suite, c'est
la masse d'eau qui est touchée par d'intenses proliférations
phytoplanctoniques, aux " fleurs d'eau " des limnologues correspondant les
" efflorescences " des océanographes, lesquelles finissent, les unes
comme les autres par éliminer quasiment tout autre forme de vie animale
et végétale. Les pertes d'usage liées à cette
dégradation du milieu sont également semblables, il n'y a
guère que la potabilité de l'eau qui ne soit pas concernée
en milieu marin, et pour cause ! En fait, la véritable différence
porte sur les dimensions, aussi bien celles des dégâts, superficies
touchées et masses végétales produites, que celles des
moyens à mettre en uvre pour lutter contre le fléau,
ce qui implique également une différence au niveau des chances
de succès.
Comme il vient d'être décrit dans les lignes précédentes, en conditions fortement anthropisées, le phosphore cède sa place de facteur limitant à l'azote. Le déficit relatif d'azote étant automatiquement comblé par les cyanobactéries fixatrices d'azote ce dernier ne peut pas limiter la prolifération du végétal aquatique au niveau de l'écosystème, si bien que la poursuite du processus d'anthropisation fait qu'à son tour il cède sa place au carbone, l'élément nutritif limitant qui lui succède sur la liste du tableau 1. En fait, à cause de l'auto-ombrage, c'est un facteur limitant énergétique qui intervient, la lumière, ce qui a pour effet de stimuler à nouveau des cyanobactéries, mais pas les mêmes.
Intervention sur les apports. Si, dans des conditions d'azote limitant,
le gestionnaire veut augmenter la prolifération algale, par exemple
pour accroître la production piscicole, il peut rajouter de l'azote,
comme le ferait un agriculteur pour augmenter sa production
céréalière. Mais il peut également rajouter du
phosphore puisque les cyanobactéries fixatrices interviennent
automatiquement pour rajouter l'azote manquant. D'ailleurs dans son fameux
traité de pisciculture Arrignon n'écrivait-il pas que " le
phosphore comme élément nutritif augmente le rendement en
phytoplancton et en zooplancton et qu'il favorise en outre la fixation de
l'azote par les bactéries. Un apport de nitrate de soude ou d'engrais
ammoniacaux n'a pas d'intérêt évident. " (Arrignon,
1976).
Par contre, si, plutôt que de les augmenter, le gestionnaire veut
stabiliser les proliférations algales, il peut envisager d'intervenir
sur l'azote, sachant que cette intervention ne peut que stimuler l'activité
compensatrice des fixatrices d'azote, ce qui est écologiquement
risqué. S'il compte améliorer substantiellement la qualité
de l'eau en respectant la norme des 50 mg/l de nitrate (11 mg/l d'N),
édictée pour des raisons de santé publique et non
d'environnement, il lui faudra se contenter d'un milieu où les algues
prolifèrent à un équivalent de 11/7,2 = 1,5 mg/l de
phosphore c'est à dire à peu près aussi attrayant qu'un
bassin de lagunage. Et si son intention est de ramener les proliférations
algales au voisinage de ce qu'elles pourraient être dans un plan d'eau
à vocation touristique (# 0,020 mg/l de P), ou même à
forte productivité piscicole (# 0,200 mg/l de P), intervenir sur l'azote
nécessiterait de ramener sa concentration à une valeur voisine
de 0,144 mg/l de N (0,660 mg/l de nitrate) dans le premier cas, c'est à
dire inférieure au bruit de fond naturel, ce qui est techniquement
impossible, et à 1,44 mg/l d'azote (6,60 mg/l de nitrate) dans le
second cas, ce qui reste encore du domaine de l'exploit, les deux situations
étant bien évidemment de nature à stimuler les fixatrices
d'azote à l'extrême. Enfin, proposer de lutter contre la pollution
par les phosphates en traquant le nitrate ne relève-t-il pas d'une
logique pour le moins confuse ? Par contre, il est vrai que de réduire
les concentrations de phosphore pour le rendre limitant a pour effet de
réduire l'activité des fixatrices d'azote et par conséquent
de réduire les concentrations de nitrate.
Que la pollution par les phosphates rende l'azote limitant dans un espace/temps
restreint ne fait aucun doute. En inférer que l'azote est limitant
à l'échelle de l'écosystème, c'est ignorer le
rôle des fixatrices d'azote. Et vouloir, dans ces conditions, utiliser
l'azote comme facteur de maîtrise est à la fois techniquement
impossible et écologiquement risqué. C'est toujours le phosphore
qu'il convient de réduire globalement, c'est toujours lui le facteur
de maîtrise. Mettre quelque condescendance à reconnaître
que " la prévention de la croissance des algues s'appuie souvent
sur une limitation des niveaux de phosphates, simplement parce qu'il s'agit
du paramètre le plus facilement influençable " comme le
fait le Comité Scientifique pour les Phosphates en Europe (SCOPE,
1992), c'est ignorer que si le phosphore est plus facile à raréfier
que l'azote, ce n'est pas pour de " simples " raisons de facilité
technique mais bien parce que, fondamentalement, la nature l'a fait plus
rare que l'azote.
Cette stratégie d'intervention peut sembler novatrice pour certains,
déplacée pour d'autres, tant l'idée de la
responsabilité du nitrate est ancrée dans les esprits. Ancrage
facilité déjà par une certaine (mauvaise) volonté
à voir de l'" eutrophisation " là où sévit la
" pollution par les phosphates ". Mais ancrage facilité surtout par
l'application d'une version " adaptée " du concept originel de facteur
limitant : puisque pour augmenter une production céréalière
il suffit d'augmenter le facteur limitant, pour réduire les
proliférations algales il suffit de réduire ce même facteur
limitant, et s'il est " scientifiquement prouvé " que l'azote est
le facteur limitant, c'est l'azote qu'il convient de réduire. Raisonnement
qui témoigne d'une totale méconnaissance de l'abîme qui
sépare l'augmentation d'une production céréalière
de la diminution de proliférations algales, ne serait-ce que du point
de vue de l'activité des fixatrices d'azote. Procédant sans
doute d'un fort louable souci d'économie de pensée ce raisonnement
présente cependant l'avantage considérable d'être simple,
d'où son succès. Cela fait pourtant une quarantaine d'années
que le limnologue suisse E.A. Thomas a établi les bases de la
maîtrise des proliférations algales sur le phosphore et non
sur l'azote, les deux principaux arguments étant que, en conditions
naturelles, la pluie et les tributaires contiennent beaucoup moins de phosphore
que d'azote et que des bactéries et des cyanobactéries sont
capables de fixer l'azote gazeux en cas de déficit relatif (Thomas,
1962).
Si le mal est pris à temps, une simple diète phosphorée
permet de revenir rapidement à un état proche de l'originel.
Encore faut-il que la diète soit suffisante pour ramener la charge
externe au voisinage de ce qu'elle était à l'origine : il ne
faut pas espérer éliminer 100% de l'effet en ne réduisant
la cause que de 50 %, a fortiori quand la relation de cause à effet
est plus sigmoïdale que linéaire, et qu'on se trouve " en bout
de plateau ", ce qui est bien souvent le cas. Compte tenu de l'aptitude des
sols à fixer le phosphore et des végétaux terrestres
à le consommer, cette mise à la diète n'aurait dû
rencontrer que les problèmes techniques, et financiers, de
l'élimination au " fil de l'eau ". En fait, elle a surtout
rencontré, et rencontre encore, les oppositions économiques
à la " suppression à la source ", mesure pourtant primordiale
et la seule à être globalement efficace.
Intervention sur le milieu récepteur. Il est certain que de
discuter pendant plus d'un demi-siècle de la responsabilité
de l'azote ou du phosphore, voire même du carbone, du phosphore des
villes ou de celui des champs, de celui du métabolisme ou de celui
des détergents etc
tout en laissant s'intensifier et se multiplier
les apports de phosphore dans le milieu récepteur ne pouvait qu'y
intensifier et multiplier les problèmes au point que l'" eutrophisation
", longtemps minimisée comme exception se révèle être
la règle et que les moyens à mettre en uvre pour en venir
à bout ne relèvent plus de la simple diète.
En effet, si l'on attend que les cyanobactéries envahissent toute
la masse d'eau toute l'année et qu'une bonne partie du phosphore
déversé s'accumule dans les sédiments pour constituer
une véritable bombe à retardement prête à exploser
sous forme de charge interne, une simple diète, même drastique,
a de fortes chances d'être inefficace. Il est nécessaire
d'intervenir directement sur le milieu en commençant par neutraliser
cette charge interne. La façon la plus radicale d'y parvenir est de
draguer les sédiments susceptibles de relarguer du phosphore. Si l'on
renonce à extraire ces sédiments, des techniques sont disponibles
qui permettent d'empêcher leur phosphore d'atteindre la zone
trophogène. Et même si l'on renonce à la fois à
réduire la charge externe et à neutraliser la charge interne
de façon efficace, il existe encore des techniques qui permettent
de gérer au moins mal les conséquences de ce double renoncement.
En fait, la limnologie opérationnelle offre toute une panoplie de
moyens tant préventifs que curatifs pour lutter contre la pollution
par les phosphates (Barroin, 1999). Si leur mise en uvre rencontre
quelques difficultés, c'est moins par manque de connaissances que
par manque de motivation.
Mesures législatives. Ces difficultés à réduire
le flux global de phosphore parvenant en zone trophogène ne doivent
pas servir de prétexte à retirer au phosphore son rôle
de facteur de maîtrise pour l'attribuer à l'azote. Pas plus
que l'aide apportée par la dénitrification au fonctionnement
d'une station d'épuration ne doit servir d'argument à la
réalisation de cette dénitrification pour lutter contre l'"
eutrophisation ". Elles ne devraient pas non plus conduire à pratiquer
une épuration à deux vitesses réservant aux " zones
sensibles " un traitement complémentaire pour éliminer soit
le phosphore, soit l'azote, soit le phosphore et/ou l'azote, selon la formule
consacrée (Journal officiel des Communautés Européennes,
1991). Il est bien évident que l'existence de zones continentales
et littorales particulièrement fragiles incite à y déverser
directement le minimum de phosphore mais, compte tenu de l'extrême
solidarité du réseau hydrographique, ce n'est pas une raison
pour autoriser le laisser-aller à l'amont, au contraire. Ces zones
fragiles ne devraient pas être considérées comme des
cas à part, des empêcheuses de polluer en rond malencontreusement
disposées sur le réseau hydrographique, mais devraient plutôt
servir d'" observatoires " témoignant de la dégradation trophique
de l'ensemble des eaux de surface, témoignage que ne peut apporter
une eau qui circule. Et c'est bien en se référant aux eaux
courantes que l'Agence de l'Eau Loire-Bretagne considérait en 1994
comme " très bonne " une eau titrant jusqu'à 100 µg/l
de phosphore total et " bonne " jusqu'à 300 µg/l. Quand on sait
que dans son fameux rapport réalisé en 1968 pour le compte
de l'OCDE Vollenweider concluait : "
il est probable qu'une eau
est trophiquement en danger quand ses concentrations printanières
dépassent 10 mg P/m3 [= 10 µg/l] pour les
combinaisons exploitables de phosphore
" (Vollenweider, 1968),
et que même une perception plus laxiste du problème n'autorise
guère plus de 50 µg/l de P.total moyen annuel (Barroin, 1989),
il ne faut pas s'étonner que la pollution par les phosphates se soit
développée en toute légalité. Il est vrai que,
depuis, dans le cadre du Système d'Evaluation de la Qualité
de l'Eau des Cours d'Eau (S.E.Q. Eau) daté de janvier 2000, les Agences
de l'Eau ont revu les limites à la baisse, respectivement 50 et 200
µg/l. Quoi qu'il en soit, le texte de la CEE prescrit le traitement
complémentaire " à moins qu'il ne puisse être
démontré que cette élimination sera sans effet sur le
niveau d'eutrophisation " ce qui condamne définitivement les zones
qui, polluées de longue date, ont accumulé dans leurs
sédiments suffisamment de phosphore pour constituer une charge interne
efficace.
De nature à pratiquer la déphosphatation à l'économie,
ces dispositions législatives ont surtout pour résultat de
renforcer le rôle limitant de l'azote au fil de l'eau et au cours du
temps, renforçant du même coup l'idée, fausse, qu'il
convient de dénitrifier plutôt que de déphosphater. Il
est étonnant qu'une telle vision cloisonnée du monde aquatique
ait pu imprégner la loi quand on sait à quel point le moindre
soupçon de connexion d'une eau avec le réseau domanial interdit
d'y faire quoique ce soit sans autorisation. Seule une vision globale est
en mesure de préserver la qualité de l'eau pour plus tard,
les futurs plans d'eau, et pour plus loin, la mer à commencer par
ces zones où prospèrent ulves, entéromorphes et autres
macroalgues.
Le milieu marin. C'est l'azote qui continue à constituer la
cible des réductions d'apports nutritifs en vertu du principe de l'azote
facteur limitant, renforcé par le constat que les zones à
problèmes finissent par être limitées par l'azote.
Il est cependant de plus en plus proposé de traquer le phosphore autant
que l'azote. Mis à part le principe des responsabilités
partagées dont la logique appartient plus au monde des assurances
qu'à celui de la science, la raison véritablement scientifique
d'intervenir aussi sur le phosphore est de réduire les poussées
printanières qui sont à l'origine des problèmes
ultérieurs de désoxygénation benthique et de croissance
rapide des macroalgues, le contrôle de l'azote ne servant plus alors
qu'à limiter les poussées estivales (Conley, 2000).
Les pays riverains des mers scandinaves reconnaissent la nécessité
de réduire les apports de phosphore pour améliorer la qualité
des eaux. La seule question qui reste en suspens est de savoir s'il ne faudrait
pas également réduire les apports d'azote, réduction
justifiée d'une part par son efficacité résultant d'une
possible absence des fixatrices d'azote (Howarth et Marino, 1998) et d'autre
part par les risques de voir apparaître des dinoflagellés toxiques
pour un rapport N/P élevé ce qui peut être
interprété comme une réaction du plancton à un
excès d'azote (Zevenboom et al., 1998), aussi bien qu'à
un déficit de phosphore (Skjoldal et Dundas, 1989). Quelle que soit
l'interprétation proposée, un événement toxique
remarquable ne peut se produire que si le bloom algal est lui même
remarquable ce qui nécessite des concentrations de phosphore qui ne
peuvent que très rarement exister à l'état naturel.
C'est donc bien la pollution par les phosphates qui provoque les blooms
phytoplanctoniques, et c'est l'intervention d'autres facteurs, notamment
l'abondance relative d'autres nutriments tels que l'azote ou la silice, qui
détermine le type de nuisance engendré par ces blooms :
marées mucilagineuses à diatomées, marées toxiques
à dinoflagellés
Quant à ne traiter que le phosphore, comme en milieu d'eau douce,
certains y voient le danger de réduire la rétention de l'azote
dans le système estuarien, l'exportation du superflu en milieu
pélagique ayant alors pour effet d'y stimuler les algues (Conley,
2000), en vertu, bien sûr, du principe de l'azote facteur limitant
en milieu marin.
Non seulement le nitrate n'est pas la bonne cible pour lutter contre la pollution par les phosphates, mais, bien au contraire, il contribue à en traiter les conséquences les plus néfastes : les cyanophycées fixatrices d'azote et la charge interne en phosphore.
Les cyanophycées fixatrices d'azote. En augmentant le rapport N/P la présence de nitrate dans la zone trophogène empêche le développement des cyanobactéries fixatrices d'azote. C'est ainsi que des épandages de nitrate sont utilisés pour maîtriser les proliférations cyanobactériennes provoquées par 50 ans de fertilisation phosphorée dans des eaux consacrées à la pisciculture (Robin, 1999). Il ne faut cependant pas compter sur des apports de nitrate pour éliminer des espèces cyanobactériennes présentes pour des raisons de manque de lumière comme expliqué précédemment.
La charge interne de phosphore. Tant que le nitrate est présent à l'interface eau/sédiment, l'oxygène qu'il contient (O3 de NO3-) entretient l'oxydation des composés du fer et empêche le relargage du phosphore qu'ils fixent. De plus, la forme liquide du nitrate en solution permet de transférer de l'oxygène à des concentrations bien supérieures à celles que permet l'utilisation du gaz O2 qui s'échappe sous forme de bulles dès qu'il est en sursaturation. L'injection de nitrate de calcium (Ca (NO3)2) dans les sédiments constitue une méthode de traitement appelée " Méthode Riplox " du nom de son inventeur Willy Ripl (Ripl, 1976). L'azote moléculaire N2 produit par la dénitrification se dissout dans l'eau et s'échappe vers l'atmosphère en cas de sursaturation. L'éventuel excès de nitrate contribue à empêcher le développement de fixatrices d'azote. La méthode prévoit d'ajouter du fer (Fe Cl3) pour assurer la fixation du phosphore, ainsi que de la chaux (Ca OH2) pour obtenir un pH propice à la dénitrification (fig. 5).
Fig. 5 : Dispositif utilisé pour traiter les sédiments selon la méthode Riplox (d'après Ripl, 1981)
Il est également possible de traiter un lac en déversant au contact du sédiment des effluents domestiques déphosphatés et nitrifiés, le nitrate produit en station d'épuration jouant le même rôle que celui du commerce utilisé dans la méthode Riplox (Leonardson et Ripl, 1980).
En fait, proposer d'éliminer le nitrate pour lutter contre la pollution
par les phosphates résulte de l'application incorrecte du concept
de facteur limitant et de l'utilisation abusive du terme d'" eutrophisation
". Ce qu'illustre parfaitement le chemin parcouru par la CEE pour en arriver
à définir l'" eutrophisation " comme elle l'a fait dans sa
Directive du 12/12/1991 citée en introduction :
1- dans son texte de projet de directive " Nitrates " du 22/12/1988 la Commission
reconnaît que : " la croissance normale des algues requiert environ
dix fois plus d'azote que de phosphore. Dans la plupart des eaux douces,
la quantité d'azote disponible par rapport à celle du phosphore
dépasse cette proportion si bien que le phosphore est souvent
l'élément nutritif qui limite la croissance des algues ",
ce qui est parfaitement exact,
2- elle propose alors de définir l'" eutrophisation " comme "
l'enrichissement de l'eau en éléments nutritifs lorsque
l'azote est le facteur limitant, provoquant
", proposition qui
sous-entend que l'excès de phosphore est bien à l'origine du
" développement accéléré des algues et des
végétaux d'espèces supérieures
"
3- pour en arriver à la définition de la Directive du 12/12/1991
: " l'enrichissement de l'eau en composés azotés,
provoquant
", définition qui a le mérite de ne
pas s'encombrer de sous-entendu et de faire de l'azote l'unique objet de
l'attention du gestionnaire.
Ce glissement sémantique doit beaucoup au travail de communication
réalisé depuis plus de trente ans par les industriels du phosphore
lessiviel pour sauver l'image de marque de leur produit (Shapiro, 1988 ;
Edmonson, 1991 ; Barroin, 1995). Du coup, le phosphore, toutes origines
confondues, se trouvait innocenté, laissant sur le banc des accusés
l'hydrodynamique, la température, la lumière, les
oligo-éléments, les écotoxiques, le potassium, le
carbone
et, bien sûr, l'azote. Le nitrate faisait un coupable
d'autant plus acceptable que la recherche médicale les accusait par
ailleurs de tuer les nourrissons et de provoquer le cancer, que les
océanographes voyaient dans l'azote le seul et unique facteur limitant
du milieu marin, et que l'agronomie faisait de la lutte contre le nitrate
son plus fougueux cheval de bataille environnementale.
Il ne faut pas non plus négliger la part de responsabilité
qui incombe à la méthode scientifique dans la constitution
du dossier d'accusation du nitrate. En effet, de nature essentiellement
réductioniste et expérimentale, elle attribue le rôle
de facteur limitant sur la base de travaux nécessairement conduits
à une échelle réduite de temps et d'espace. Qu'il s'agisse
d'analyse physicochimique du milieu, de détermination de la composition
tissulaire, ou de tests de fertilité, l'échelle de l'étude
est celle qui convient aux " bonnes pratiques scientifiques " avant d'être
celle à laquelle se pose le problème c'est à dire celle
de l'écosystème limnique, si ce n'est celle de l'hydrosystème
continental, voire planétaire. La réelle difficulté
n'est pas de conduire correctement les travaux de recherche à
l'échelle locale du laboratoire mais d'inférer correctement
la réalité à l'échelle globale de
l'écosystème à partir des résultats de ces travaux.
La modélisation mathématique est l'instrument
privilégié pour réaliser cette inférence en raison
de ses capacités opérationnelles, encore faut-il qu'elle repose
sur des bases conceptuelles saines. Si tel n'est pas le cas, elle n'a pas
pour vocation de corriger les défaillances, elle a surtout pour effet
de les valider.
Peut être faut-il évoquer à ce propos l'inaptitude
conceptuelle fondamentale qu'éprouve l'homo sapiens à
concevoir l'extrême réactivité et l'extrême
solidarité du monde aquatique. Depuis des millénaires, il est
habitué à la lenteur des réactions propres au milieu
terrestre et à leur puissant ancrage dans le sol, support dont la
stabilité est passablement fiable. En jouant de ses pratiques agricoles
sur des portions d'espace/temps sélectionnées il domestique
ces réactions pour les adapter à ses besoins en quantité,
en qualité et en vitesse. Peu de temps après avoir mis en
évidence la carence en phosphore dont souffraient les sols européens
au milieu du 19 ème siécle, il a découvert de
considérables gisements de phosphates qui lui ont permis de remédier
à cette carence. Devant la lenteur des légumineuses et autres
fixateurs naturels d'azote à satisfaire spontanément les besoins
azotés des cultures soumises à une intense fumure phosphorée,
l'homo industrialis est devenu lui même un puissant fixateur
d'azote. Dans ces conditions, il lui est difficile d'imaginer avec quelle
rapidité le milieu aquatique voit les fixatrices d'azote remédier
à une carence azoté en n'importe quel endroit dès que
les conditions leur sont favorables et à quel point il est illusoire
de vouloir intervenir localement sur l'azote sous prétexte qu'il est
tout aussi localement limitant. Le fait que l'" eutrophisation " ait constamment
été considérée comme un phénomène
local traduit bien cette inaptitude conceptuelle. Quant à la
différence de délimitation géographique des " zones
sensibles " entre novembre 1987 et décembre 1994, notamment en ce
qui concerne le bassin de la Loire et la région parisienne,
témoigne-t'elle d'une réelle évolution de la situation
ou plutôt de la difficulté qu'a l'administration à
dépecer la solidarité aquatique ? Au point qu'en superposant
les deux cartes c'est presque l'ensemble du territoire français qui
apparaît touché par ce fléau réputé " local
" (fig. 6).
Fig. 6 : Cartes des " zones sensibles à l'eutrophisation " de 1987 (Ministère de l'Environnement-Agences de l'Eau 11/1987) et 1994 (Arrêté du 23/11/1994)
Au fil des décennies, les divers spécialistes de la gestion
environnementale des eaux de surface s'accordant à reconnaître
au phosphore sa qualité de facteur de maîtrise des
proliférations végétales aquatiques, on pouvait imaginer
le nitrate innocenté. C'était sans compter sur l'insistance
d'experts totalement étrangers à ce domaine de compétence
à voir dans l'azote le responsable de l'eutrophisation. " C'est
dans les lacs et les rivières que l'on a observé les
premières manifestations de la pollution par les nitrates.[
]
Ce phénomène que l'on appelle eutrophisation
"
(Fritsch et De Saint Blanquat, 1985). Cette introduction à un article
sur la toxicité du nitrate rédigé par des spécialistes
de la santé permettait d'ajouter d'entrée le poids d'un délit
contre l'environnement à la lourde charge qui allait être ensuite
développée pour ses délits contre la santé.
Même s'il est reconnu que le nitrate non seulement n'est pas à
l'origine de nitrosamines cancérigènes mais que " moreover,
there is now evidence that the conversion of nitrate into oxydes of nitrogen
prevents the formation of carcinogenic nitrosamines " il est de bon ton
de conclure que "
there are still good reasons for limiting nitrate
levels in[
]river systems. " car " high nitrate level
in river systems will result in considerable environmental problems such
as algal blooms. " (Duncan et al.,1997). Et quand son parent,
l'ammoniac, dont les retombées sont supposées avoir un rôle
néfaste sur la santé humaine se trouve lavé de tout
soupçon, il est rappelé que ces retombées " peuvent
avoir un effet déterminant sur le fonctionnement [des]
écosystèmes : [
] eutrophisation des eaux et des
milieux naturels
" (Morvan et al., 1999). Pourquoi
évoquer, à tort, l'eutrophisation alors que l'azote ammoniacal
est parfaitement connu autant pour la forte toxicité potentielle que
pour la forte demande d'oxygène qu'il exerce sur le milieu récepteur
?
Que des écrits concernant la santé en appellent ainsi à
l'environnement ou que, réciproquement, la
méthémoglobinémie du nourrisson soit évoquée
pour expliquer la toxicité du nitrate à l'égard de certains
amphibiens californiens (Rouse et al. 1999) n'est pas sans rappeler
la position du Ministère de l'Aménagement du Territoire et
de l'Environnement à propos de la toxicité du nitrate vis à
vis de l'homme. En effet, dans un texte destiné à confirmer
la réalité de cette toxicité, la démonstration
commence étonnamment par : " Si l'on se place au plan de la
santé humaine et animale, il ne faut certes pas exagérer
les dangers directement liés aux nitrates " et tout le reste de
l'argumentation s'appuie sur des considérations environnementales
introduites par " La directive européenne sur les nitrates (1980)
qui organise la maîtrise de la pollution des eaux par les nitrates
d'origine agricole, [et qui] vise également la protection
des milieux naturels et des écosystèmes perturbés par
un excès d'azote ".( Ministère de l'Aménagement
du Territoire et de l'Environnement, 1996. ) Cette pratique qui consiste
à déplacer le champ du débat pour y faire briller des
propos hors sujet, faute de pouvoir argumenter dans le strict domaine
concerné, relève du discours politique. Elle n'a pas sa place
au sein des activités scientifiques dont le but n'est pas d'avoir
raison mais de connaître la vérité.
En conditions naturelles, du fait qu'il est relativement plus abondant que
le phosphore pour satisfaire les besoins nutritionnels des végétaux
aquatiques, l'azote ne peut pas limiter leur croissance. Le facteur limitant,
c'est le phosphore.
La pollution par les phosphates fait perdre au phosphore son statut de facteur
limitant au profit de l'azote, ceci à la lumière de travaux
de laboratoire forcément conduits à une échelle
réduite d'espace et de temps. En fait, à l'échelle de
l'hydrosystème elle a pour effet de stimuler la fixation de l'azote
par des organismes spécialisés (cyanobactéries), le
déficit relatif d'azote d'origine anthropique étant ainsi
comblé par de l'azote d'origine atmosphérique disponible en
quantité illimitée. La croissance végétale
dépend donc encore des seuls apports de phosphore : le facteur limitant,
c'est encore le phosphore.
La croissance incontrôlée des végétaux aquatiques
en réponse à la pollution par les phosphates a pour
conséquence de modifier profondément la structure et le
fonctionnement des hydrosystèmes en relation notamment avec la
prolifération des cyanobactéries, algues particulièrement
nuisantes. Ces modifications s'accompagnent d'une dégradation de la
qualité de l'eau qui équivaut à celle provoquée
par la pollution organique et qui se traduit par des pertes d'usage touchant
de nombreux intérêts économiques voire vitaux.
Pour remédier à cette situation il est inutile, voire nuisible
d'intervenir sur l'azote. Le facteur de maîtrise, c'est le phosphore.
En effet :
- 1) toute réduction de l'azote est globalement vouée à
l'échec du fait de l'activité compensatrice des fixatrices
d'azote et seule une réduction des phosphates peut venir à
bout des cyanobactéries, qu'elles soient ou non fixatrices d'azote.
- 2) seule une réduction du phosphore permet de ramener la
prolifération végétale à une valeur proche de
ce qu'elle est en conditions naturelles ; toute réduction de l'azote
ne peut qu'éventuellement arrêter le processus de dégradation
au niveau atteint quand la situation est suffisamment catastrophique pour
qu'on s'y intéresse, ce qui est parfaitement insuffisant et ce qui
suppose l'absence de l'activité compensatrice des fixatrices d'azote
à tout instant et en tout point de l'hydrosystème, supposition
intenable.
Non seulement réduire les apports de nitrate n'est pas le bon moyen
de lutter contre la pollution par les phosphates mais la présence
de nitrate contribue à lutter contre deux conséquences
particulièrement fâcheuses de cette pollution : la charge interne
de phosphore et les cyanobactéries fixatrices d'azote. Il est cependant
hors de question qu'un ajout de nitrate puisse venir à bout des
cyanobactéries non fixatrices d'azote. Leur présence
résultant d'un manque de lumière provoqué par l'auto-ombrage
du phytoplancton stimulé par les apports de phosphore, leur
élimination ne peut résulter que d'une intervention sur ces
derniers.
Alors que la pollution par les phosphates concerne l'ensemble du réseau
hydrographique en suivant un gradient amont-aval, les excès de
végétation, témoins de cette pollution, ne touchent
que les zones suffisamment calmes pour permettre aux algues et aux herbiers
de proliférer et de se multiplier. Quand l'ensemble fonctionnel
[écosystème récepteur + bassin versant] est de taille
limitée et que la pollution par les phosphates dont il est l'objet
est de faible intensité, ou qu'elle n'est pas trop ancienne, il est
relativement aisé d'améliorer la qualité de
l'écosystème. Par contre, les milieux de grande taille ayant
reçu depuis longtemps d'importantes quantités de phosphore
mises en mémoire dans les sédiments sont très difficilement
récupérables.
Ce constat concerne également le milieu marin, pas fondamentalement
différent du milieu d'eau douce, à commencer par les zones
estuariennes. Exceptionnelles par leur fertilité naturelle elles le
sont aussi par leur fragilité, en raison notamment de leur positionnement
à l'aval ultime du réseau hydrographique continental. Et ce
ne sont pas des mesures locales visant " l'azote et/ou le phosphore ", quand
ce n'est pas l'azote seul, qui risquent d'améliorer leur état.
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