Biocompatible
Les plantes transgéniques
Les biopesticides
Le plan de gestion de la
résistance
Autres points
Les ravageurs, dans l'ordre d'entrée en scène (NDLR) (encadré)
La lutte intégrée consiste à employer plusieurs techniques,
y compris la lutte biologique, pour parvenir à la maîtrise des
ennemis des cultures avec le moins d'effets secondaires indésirables
possible. Ces techniques, qui sont compatibles avec l'emploi d'agents de
lutte biologique ou n'ont que peu d'effets sur eux, ont été
qualifiées de " biocompatibles ".
Les biotechnologies annoncent-elles une autre révolution en lutte
biologique contre les ennemis des plantes ? Ou bien s'aventure-t-on dans
un monde de technologies insupportables, à l'instar de la galère
qu'on a vécue avec les pesticides dans les décennies 1970 et
1980 ? Les débats autour de Bacillus thuringiensis (" Bt ")
rassemblent la plupart des arguments.
Les multinationales phytopharmaceutiques semblent s'accorder sur l'opinion
que la transgenèse est le meilleur moyen pour administrer les toxines
de Bt aux insectes ravageurs. Les firmes ont investi massivement dans cette
nouvelle technologie, en concentrant leurs efforts dans un premier temps
sur les plantes largement cultivées et de haut rendement, à
cause des coûts élevés de développement. Mais
bien que les " avantages verts " du Bt aient été proclamés,
les tenants du bio et de la lutte intégrée restent sceptiques.
Ils craignent en effet que le Bt, à moins d'être correctement
mis en uvre, ne sape plus qu'il ne conforte les efforts en faveur de
la lutte intégrée et de l'agriculture durable. En premier lieu,
ils dénoncent le mépris d'une règle fondamentale de
la lutte contre les ravageurs, selon laquelle il est mauvais de faire trop
confiance à une seule arme. Plus un insecte est exposé au Bt,
plus forte est la pression de sélection qui s'exerce sur lui en faveur
du développement d'une résistance au Bt. Hélas, l'industrie
semble bien accepter l'idée que des ravageurs pourraient devenir
résistants aux plantes Bt. Autre mauvaise nouvelle pour ceux qui ont
fait confiance au Bt depuis des décennies : l'industrie considère
Bt comme une technologie jetable, une ressource sacrifiable(1).
Une récente étude menée conjointement par la Banque
mondiale et le Groupe consultatif sur la recherche agronomique internationale
(CGIAR) a montré que les biotechnologies appliquées à
l'agriculture voyaient leur importance s'accroître en tant que moyen
de l'agriculture durable et pourraient s'avérer essentielles dans
le combat pour la sécurité alimentaire de la planète,
et ce dans un monde où 850 millions de personnes (1 sur 7) ne disposent
pas d'assez de nourriture2.
Dans cette étude, il est dit que les plantes transgéniques
ne sont pas, en principe, plus dommageables pour l'environnement que les
plantes améliorées par les moyens classiques. Les nombreux
promoteurs des cultures transgéniques mettent en avant les
bénéfices économiques et environnementaux d'un moindre
usage de pesticides. Par exemple, 700 000 ha (13% de la surface agricole
des États-Unis) ont été semés en coton Bt en
1996, conduisant à une économie de plus d'1 million de litres
d'insecticide. Un rapport de l'Institut international de recherche sur le
riz (IRRI) établit que la moitié des insecticides appliqués
en riziculture en Asie l'est contre des chenilles et suggère que le
choix d'un riz Bt pourrait contribuer à réduire les pertes
dues aux chenilles foreuses, estimées à 25 millions de tonnes
chaque année. Mais, pour les sceptiques, on ne fera que quitter une
galère pour une autre.
Les plantes transgéniques sécrétant des toxines de Bt
ont été largement employées et acceptées aux
États-Unis. En 1996, on y a semé plus d'1 million d'hectares
de plantes Bt et, entre 1996 et 1997, c'est 5 fois plus de superficies qui
ont été concernées, toutes cultures transgéniques
confondues2. Ailleurs, en revanche, comme en Europe, l'État comme
le public font preuve de méfiance. Et il faut compter avec un puissant
groupe de pression multinational. L'an dernier, Greenpeace international,
associé à d'autres groupes comme la Fédération
internationale des mouvements pour l'agriculture biologique (IFOAM), a
demandé au gouvernement des États-Unis d'arrêter
l'homologation et l'usage des plantes génétiquement modifiées
sécrétant des toxines de Bt. Certaines firmes de l'agrochimie
reconnaissent qu'elles ont mal apprécié l'état de l'opinion
publique, en Europe tout au moins.
Pendant que les gouvernements, les groupes de pression et les chercheurs
débattent, l'industrie agrochimique se repositionne. Des firmes comme
Monsanto, Dupont et Dow Agrosciences ont acheté des semenciers ou
passé des accords avec eux, mouvement qui est à interpréter
comme une consolidation de leurs positions sur le marché des plantes
transgéniques passant par l'intégration des secteurs phytopharmacie
et semences. Les acquisitions de savoir-faire et de technologie en biotechnologie
se sont également multipliées. Ceci, non seulement aux
États-Unis, mais aussi en Europe et, préfigurant l'avenir,
dans d'autres pays, depuis l'Asie jusqu'à l'Amérique du Sud,
où le cotonnier Bt peut servir de tête de pont à
l'installation d'autres plantes transgéniques. Selon la RAFI (Rural
Advancement Foundation International) qui pilote des alliances et des fusions
dans l'industrie des semences, l'amélioration des plantes et la
commercialisation des semences sur le plan mondial sont désormais
entre les mains de grosses firmes de l'agrochimie. Pour le secteur, l'avenir
est, semble-t-il, tout tracé.
L'introduction et le développement des cultures Bt aux États-Unis
durant ces trois dernières années livrent un aperçu
intéressant de leur impact sur le marché des pesticides
traditionnels. Le cas du cotonnier Bt est particulièrement affligeant.
Durant ces derniers années, la protection du cotonnier a consommé
plus du quart des insecticides employés sur la planète, dont
la moitié pour combattre des lépidoptères qu'on pourrait
maîtriser en principe par des variétés Bt. Aux
États-Unis, en 1997, alors que les surfaces consacrées au cotonnier
atteignaient un million d'hectares, soit 18% de la SAU, certaines firmes
phytopharmaceutiques ont vu leurs bénéfices chuter tandis que
le marché agrochimique en général était
déprimé. Ce qu'on a attribué à une diminution
considérable des ventes des pesticides destinés au cotonnier,
elle-même conséquence de l'expansion du cotonnier Bt Bollgard.
En Australie, 12% des dépenses en pesticides sont effectuées
dans le secteur du coton et elles sont consacrées à 80% à
des insecticides pour lutter contre la chenille Helicoverpa. Les
traitements faits sur le cotonnier Bt Ingard ont représenté
la moitié de ceux appliqués aux variétés
classiques(1). Les effets sur le marché des pesticides ne se limitent
pas aux toxiques de synthèse : ainsi, par exemple, les ventes de
biopesticides d'Ecogen en 1997 ont stagné tandis que celles de
phéromones ont décru légèrement, ce qui a
été attribué également à l'avènement
des cotonniers Bt.
Cependant, le comportement des firmes de l'agrochimie doit être
rapporté aussi à d'autres changements. Il y a une pression
générale dans le monde pour réduire l'usage des pesticides.
A l'extrême, les députés danois ont demandé que
leur pays devienne entièrement " bio " en 2010 et le gouvernement
a lancé l'évaluation des impacts d'une interdiction totale
des pesticides. Ailleurs, si on est moins intransigeant, on est très
attentif à provoquer des réductions : l'Australie, par exemple,
veut restreindre l'emploi de l'endosulfan et la Chine éliminer
progressivement les monocrotophos sur cotonnier. Aux États-Unis, pour
l'Agence de l'environnement (EPA), la révision des seuils prévue
par le décret sur la qualité des aliments de 1996 pourrait
entraîner l'interdiction de nombreux insecticides organo-phosphorés
et carbamates et la prise en compte des effets cumulatifs rendrait même
inacceptable l'usage de tous les organo-phosphorés. La production
des pesticides chimiques et biologiques a du coup été
recentrée et, dans certains cas, réduite. Par exemple, chez
Novartis, on a raccourci le catalogue des insecticides et vendu le secteur
Bt à Thermo Trilogy, tandis que Mycogen a fermé, il y a peu,
une usine de Bt au Wyoming (États-Unis). Par ailleurs, 95% des fonds
privés alimentant la recherche sur les biopesticides vont aux plantes
transgéniques(1).
Le Bt a été incorporé dans 40 plantes, comprenant notamment
les grandes cultures alimentaires et de vente. Seul un petit nombre d'entre
elles est disponible sur le marché. Aux États-Unis, de plus
en plus de variétés transgéniques sont cultivées
sur des surfaces de plus en plus grandes. Sont disponibles des maïs
Bt, des cotonniers Bt et des pommes de terre Bt, tandis que les tomates Bt
en sont au stade des essais. Et l'on a produit de quoi emblaver cette année
plus de 20 millions d'hectares avec des plantes Bt.
Ailleurs, les surfaces de cultures Bt sont en augmentation et l'expansion
mondiale prend de la vitesse. Le cotonnier Bt va être semé sur
plus de 70 000 ha en Australie et au Mexique en 1998. La graine de cotonnier
Bt sera vraisemblablement dans le commerce en Chine (le plus grand marché
au monde) pour la première fois ce printemps, en quantité
suffisante pour ensemencer 200 000 ha. Si les autorisations sont données
à temps, il sera aussi semé - plus tard dans l'année
- en Argentine et en Afrique du Sud. Au Brésil, il devrait être
disponible dans les deux ans. Des essais sont en cours en Inde. En
Thaïlande, en revanche, on a interrompu les expérimentations
au bout de trois ans, pour des raisons de santé humaine et d'environnement
; le coton, en effet, n'y est pas employé que pour ses usages textiles
et 16 espèces de malvacées entrent dans la composition de
remèdes traditionnels et on a craint l'apparition d'effets
indésirables. Des essais en Thaïlande devront tenir compte de
la biodiversité et du contexte social4.
Si les États-Unis cultivent de loin la plus grande surface de maïs
Bt, le Canada atteint les 300 000 ha en 1998 - soit 80 fois les superficies
de l'année précédente - tandis que la Commission
européenne et le gouvernement français ont ouvert la voie
finalement au semis de maïs Bt en Europe : on table sur 20 000 ha en
France cette année [il n'y en a eu, en fait, qu'un peu moins de
1 500 ha, NDLR] et l'Italie comme l'Espagne devraient suivre.
On progresse aussi dans le développement du riz Bt en Asie. L'IRRI
a créé des variétés très résistantes
aux chenilles foreuses (Scirpophaga incertulas, tropical, et Chilo
suppressalis, tempéré). Les chercheurs de cet institut
prédisent au riz Bt un impact important, même si les foreurs
ne sont pas très nuisibles dans toutes les zones de culture. On estime
à 5% la perte de rendement qu'ils provoquent, soit 25 millions de
tonnes de grain, assez pour nourrir 120 000 millions de personnes3.
Cela fait des décennies qu'on emploie Bacillus thuringiensis dans
des préparations insecticides à appliquer sur le feuillage,
partout dans le monde. C'est un des éléments-clés de
beaucoup de programmes de lutte intégrée, servant d'arme d'urgence.
Si la toxicité pour les larves de lépidoptères (chenilles)
a été découverte dans les années 1900, ce n'est
qu'en 1961 qu'il a été homologué par l'EPA. Aux
États-Unis, il s'en vend chaque année pour environ 60 millions
de dollars. Depuis quelque temps, on est de plus en plus sûr que des
populations de ravageurs, surexposés au Bt, développent des
résistances. Cela a été mis en évidence pour
Plutella xylostella en Chine, en Malaisie, au Japon et aux
États-Unis. Cette résistance serait la conséquence du
recours de plus en plus fréquent des agriculteurs au Bt suite à
l'acquisition par le ravageur d'une résistance aux insecticides de
synthèse(5). Une telle résistance au Bt a été
enregistrée également chez le Ver du tabac, Heliothis
virescens, aux États-Unis : l'examen d'individus prélevés
dans 4 États cotonniers, en 1993 avant l'usage de plantes
transgéniques, a révélé qu'une chenille sur 350
portait un allèle de résistance à Bt, soit beaucoup
plus que ce qu'on avait imaginé et ce qui constitue un indice
d'évolution rapide de populations résistantes(6).
Les pratiquants de la lutte intégrée prévoient de pallier
cette résistance en arrêtant de traiter au Bt là où
une résistance se manifeste, supprimant ainsi la pression de
sélection. Mais avec des plantes produisant la toxine de Bt, il est
difficile de manipuler cette pression de sélection : cultiver de telles
plantes équivaut à employer un insecticide très
persistant.
Il y a de mauvaises nouvelles pour ceux qui ont avancé que Bt produisait
une vaste panoplie de toxines qu'on pourrait exploiter à tour de
rôle. On a montré au laboratoire l'existence d'un mécanisme
simple de résistance multiple à plusieurs toxines de Bt. Ce
qui porte un sérieux coup à l'idée reçue selon
laquelle on pourrait gérer ou même empêcher l'apparition
de résistances par un usage judicieux des différentes toxines,
chacune étant censée déclencher un mécanisme
particulier de résistance(7).
Le plan de gestion des résistances, rempart du lobby des plantes
transgéniques contre l'argument de l'avènement de ravageurs
résistants, n'inspire plus tellement confiance.
[R] Le plan de gestion de la résistance
Il est dit que les pulvérisations d'un biopesticide à base
de Bt délivrent une dose donnée à un temps t et que
la toxine est rapidement inactivée par les UV. La pression de
sélection est ainsi moindre que dans le cas des plantes Bt qui
administrent une forte dose d'une toxine unique pendant toute la saison et
ceci à l'abri des UV. La résistance devrait donc se manifester
bien plus fréquemment et bien plus rapidement avec des plantes Bt
qu'avec des traitements au Bt.
Pour limiter le développement de populations résistantes de
ravageurs vis-à-vis de cultures transgéniques, on compte
essentiellement sur l'aménagement de refuges à plantes non
manipulées. Les discussions font rage sur la dose optimale de Bt,
la taille des refuges, leur disposition par rapport aux cultures Bt et sur
leur efficacité(8). Les plans de gestion de la résistance existants
à ce jour sont basés sur la stratégie dose forte/refuges.
Une dose forte correspond à la quantité de toxine de Bt qu'une
plante doit sécréter pour tuer pratiquement tous les insectes
qui s'en nourrissent, n'épargnant que de rares ravageurs très
résistants. Les refuges sont des parcelles de plantes non
transgéniques capables d'héberger des insectes sensibles au
Bt, lesquels se croiseront avec leurs congénères très
résistants et très peu nombreux, assurant une dilution de la
résistance. Un rapport récent de l'UCS (US Union of Concerned
Scientists) souligne que les plans de gestion de la résistance
imposés par l'EPA pour les cotonniers et maïs Bt sont insuffisants
et qu'il n'en existe pas pour la pomme de terre Bt (Monsanto a cependant,
suite à ce rapport, mis au point un plan appliqué sur une base
volontaire).
Les auteurs du rapport soulignent que si cette stratégie est saine
en théorie, on l'a pourtant adoptée avant que les hypothèses
principales soient confirmées. Et des données récentes
sont venues semer le doute sur certaines d'entre elles. Ainsi la dose de
Bt ne doit être ni aussi élevée, ni aussi constante que
ce que la théorie implique. Des observations au champ le montrent.
Des dégâts subis par le cotonnier Bt aux États-Unis,
attaqué par la Noctuelle de la tomate, il ressort que le cotonnier
Bt n'a pas toujours sécrété de fortes doses de Bt
vis-à-vis de ce ravageur : 40 % des planteurs ont dû traiter
le cotonnier Bt contre cette noctuelle. L'espèce, ravageur mineur
du cotonnier aux États-Unis, est très dangereuse pour le maïs
et le spectre de la résistance croisée pointe son nez. La
diversité des degrés de résistance des différents
ravageurs aux plantes Bt a déjà servi d'argument contre
l'accusation d'inefficacité : le cotonnier Bollgard
résistait bien contre sa cible principale, le Ver du tabac et
les agriculteurs n'avaient à traiter que contre des pullulations du
ravageur secondaire qu'est la Noctuelle de la tomate, dont les chenilles
sont rarement assez nombreuses sur les plants traditionnels pour être
nuisibles. Mais on peut aussi dire que les pullulations étaient la
conséquence de la tolérance plus grande de la Noctuelle de
la tomate au Bt associée à l'expression décalée
du Bt, trop tard en saison(9). Les planteurs australiens ont dû eux
aussi traiter contre la Noctuelle de la tomate et, bien que le plan de gestion
de la résistance prévît cette éventualité,
on craint maintenant que les mesures mises en uvre, comme l'augmentation
de la taille des zones-refuges, eussent été insuffisantes1.
D'autres travaux ont montré qu'il était probable que certains
cultivars de maïs Bt, sinon tous, ne sécrètent pas une
dose forte pour la Pyrale du maïs tout au long de la saison. Ce
résultat a été repris par certains groupes en Europe
pour avancer que le maïs Bt serait inefficace contre la seconde
génération d'arrière saison de la Pyrale qui se
développe dans le Sud. Des chercheurs aux États-Unis et en
Australie ont conclu que l'emploi des plantes transgéniques avec le
système actuel de gestion de la résistance pourrait conduire
à l'apparition d'une résistance déjà au bout
de trois ans, au plus en dix ans. La résistance a toutes chances de
se développer plus vite chez les ravageurs les moins sensibles comme
la Noctuelle de la tomate ou la Pyrale du maïs (6,9). On s'interroge
également sur le synchronisme du développement des insectes
entre les plantes Bt et les plantes-refuges - le développement est
plus lent sur les plantes Bt -, sur les distances parcourues par les papillons
avant de s'accoupler, sur la façon exacte dont les individus se
déplacent entre culture Bt et zones-refuges. Il se pourrait qu'il
soit tout à fait impossible de garantir que les insectes résistants
s'accouplent avec les sensibles. Et même, réaliser une intrication
plus forte des cultures Bt et des refuges pourrait ne servir à rien
: des ravageurs partiellement résistants peuvent quitter la culture,
gagner le refuge et y poursuivre leur développement, s'ajoutant au
groupe des individus résistants(1).
Les plans de l'EPA ont été évalués au travers
du rapport de l'UCS. Il en résulte que même dans les cultures
avec plans de gestion de la résistance obligatoires, les zones-refuges
ne sont pas assez grandes pour que s'applique avec succès la
stratégie dose forte/refuge. Les refuges non-Bt devraient
représenter 20 à 50 % de la superficie de la culture - selon
la culture et selon le ravageur (à comparer avec les 4 % de la norme
courante pour le cotonnier non traité) - et les distances entre la
culture et les refuges devraient être déterminées pour
chaque culture. En Australie, on a suggéré de remanipuler
génétiquement le cotonnier Bt pour qu'il produise des doses
plus élevées de toxine ; on demande aussi de faire les efforts
qu'il faut pour ménager les grandes zones-refuges nécessaires(1,9).
A l'IRRI, on travaille sur la gestion de la résistance pour le riz
Bt(3).
Bien des certitudes se sont vues mises en cause suite à des travaux
sur les espèces non-cibles dans les cultures Bt. L'idée que
ces cultures n'ont aucun effet antagoniste sur ces espèces relève
au mieux de l'optimisme, même si la plupart des chercheurs prennent
soin de faire remarquer que l'impact éventuel de toxines de plantes
transgéniques ne peut être mesuré qu'en comparaison avec
celui des pesticides utilisés classiquement.
Les biopesticides et les cultures transgéniques renferment
différentes entités toxiques avec des étapes d'activation
différentes et on peut craindre que les entités plus petites,
plus faciles à activer, telles celles présentes dans les plantes
Bt soient moins sélectives. Il s'est avéré qu'une des
toxines mises en uvre dans un maïs transgénique avait un
effet adverse sur des organismes du sol comme les collemboles, une fois
incorporée au sol. Il y a là une raison de craindre que les
résidus de cultures ne contaminent le sol avec des toxines de Bt capables
d'affecter non seulement les insectes auxiliaires mais aussi d'accroître
la pression de sélection sur des ravageurs-cibles hivernant sous
terre(10). On a montré récemment que les toxines de Bt liées
à des particules du sol pourraient demeurer actives pendant des semaines,
voire des mois.
On a aussi montré que les plantes Bt pourraient avoir un impact
négatif important sur les auxiliaires se nourrissant de proies les
consommant. Des chercheurs de la Station de recherche fédérale
suisse à Zurich ont mis en évidence, au laboratoire, les effets
néfastes sur des larves de Chrysope (Chrysopa carnea) d'une alimentation
constituée de proies nourries de maïs Bt, la mortalité
préimaginale atteignant 66% avec des chenilles de Pyrale du maïs
(le ravageur cible du maïs Bt). Plus inquiétant, un taux de
mortalité voisin a été enregistré chez des larves
de Chrysope nourries de chenilles de Ver du cotonnier ayant survécu
à l'ingestion de maïs Bt(11). Des essais de cotonniers Bt faits
en Thaïlande ont livré quelques indications sur de possibles
effets négatifs sur les insectes pollinisateurs : une mortalité
de l'ordre de 30% chez les abeilles a été enregistrée
mais sa cause n'a pas été établie(4).
Cultiver des plantes comme le cotonnier Bt pourrait-il déclencher
des pullulations de ravageurs secondaires, à l'instar de ce qu'on
a observé aux USA et en Australie en 1996 et 1997 (voir ci-dessus)
? De telles pullulations pourraient obliger à traiter avec des
insecticides chimiques, qui affecteraient les ennemis naturels. C'est exactement
ce genre de menace qu'on a connu avec des Mirides sur cotonnier. Lors d'essais
réalisés en Australie, le coton Bt non traité a subi
une forte attaque de Mirides12 et des recherches conduites aux États-Unis
ont montré un meilleur développement de Lygus linearis sur
le cotonnier Bt13. Les seuls insecticides disponibles pour détruire
les Mirides sont à large spectre d'action. Aux Philippines, toutes
les chenilles s'avèrent sensibles à la toxine de Bt exprimée
par le riz Bt développé par l'IRRI. Cela peut vouloir dire
que le riz Bt sera un riz sans chenilles, offrant des ressources alimentaires
intactes aux autres insectes phytophages, par exemple aux cicadelles. Bien
que l'IRRI n'ait actuellement pas l'autorisation de planter du riz Bt dans
les champs, cet institut poursuit des expériences sur l'impact des
cultures transgéniques sur l'entomofaune(3).
Un dernier problème, très préoccupant, est celui de
la dissémination des gènes à partir des cultivars
transgéniques vers des variétés classiques et des
espèces sauvages apparentées. On a sans doute sous-estimé
ce risque. On a démontré qu'aussi bien la recombinaison de
caractères viraux transgéniques que leur héritage hybride
pouvaient avoir lieu et ce bien plus facilement que prévu. Ceci est
particulièrement préoccupant dans les aires d'origine des plantes
Bt actuellement sur le marché (l'Amérique centrale pour le
maïs et le cotonnier, l'Amérique du Sud pour la pomme de terre)
où la flore locale comprend des plantes spontanées
apparentées qui risquent d'être contaminées. La menace
la plus sérieuse vise la biodiversité. Le maïs, par exemple,
provient vraisemblablement de la téosinte, qu'on cultive encore en
Amérique centrale. Pour des pays comme le Mexique, l'espèce
fait partie du patrimoine national et doit être conservée telle
quelle. On peut craindre aussi que des insectes rares et protégés
à ce titre (comme des lépidoptères) disparaissent
localement. La mise en culture de variétés transgéniques
à proximité de zones protégées à fortes
valeurs faunistique et floristique pourrait conduire à un désastre.
Dans ce même ordre d'idées, il y a aussi la crainte (mais ceci
n'a pas fait l'objet de recherches et reste tout à fait théorique)
de voir les transferts de gènes à partir des plantes Bt rendre
des espèces sauvages indifférentes plus tolérantes aux
insectes phytophages, ce qui les ferait accéder au statut de mauvaises
herbes.
Ainsi, tandis que s'accumulent les raisons de mettre en doute la
sûreté et la durabilité des cultures transgéniques,
le mammouth de l'industrie agrochimique multinationale poursuit son chemin,
tirant son énergie au moins en partie de la nécessité
de rentabiliser les investissements énormes qu'il a faits dans ce
domaine. Il reste à voir si le développement qui se poursuit
aux États-Unis va de même ailleurs dans le Monde ou si l'on
y enregistre plutôt un coup de frein, sous l'influence des sceptiques
et des opposants. Beaucoup se souviennent que les techniques de lutte contre
les ennemis des cultures de la précédente révolution
verte ont buté sur le phénomène de la résistance
des ravageurs, mais les firmes ont la mémoire courte. Alors que les
biotechnologies offrent de nouvelles armes intéressantes pour lutter
contre les ennemis des plantes et qu'on peut espérer qu'elles contribuent
utilement à la lutte intégrée, on peut craindre aussi
qu'elles ne soient bradées par une industrie agrochimique soucieuse
de retour sur investissement. Quelles que soient les contraintes
financières, il est indispensable de procéder à des
évaluations soigneuses de l'impact environnemental des plantes
transgéniques et de prendre toutes les précautions pour que
la ressource inestimable que constitue le Bt soit préservée.
Pour (mieux) connaître Bacillus thuringiensis dans le
contexte de la lutte bactériologique : un texte à lire sur
la Toile, à l'adresse :
http://montespan.pasteur.fr/units/presse/com/dossiers/lutbio.html
et une lecture à (re)faire : Le point sur Bacillus
thuringiensis, par Josette Chaufaux, paru dans Insectes n°97 (1995),
pp. 2 à 6.
[R]
[R] Notes
(1) NDLR : " Bt " est le diminutif
universel et usuel de Bacillus thuringiensis, bactérie
entomopathogène disponible sous forme de spécialités
phytosanitaires à épandre pour lutter contre des insectes
phytophages, chenilles et larves de moustiques surtout, et depuis peu,
associée à des " plantes Bt " par l'intermédiaire d'un
de ses gènes codant pour une toxine, incorporé à ladite
plante par manipulation génétique.
Cet article délibérément non signé est
repris de Biocontrol News and Information, 1998, vol. 19, n°
2 (p. 38 N à 41 N), section Biorational. Titre original : Bt : What
Future ?
Traduit de l'anglais par A.F.
Les références bibliographiques, repérées dans le texte par des indices, sont reportées en fin d'article.[VU]
[R] Références bibliographiques
1. Salleh A., Wearing out our genes ? The case of transgenic cotton.
In R. Hindmarsh, G. Lawrence & J. Norton : Altered genes : reconstructing
nature. Sydney, Australia, Allen & Unwin. (sous presse)
2. James C., 1997. International Service of the Acquisition of Agribiotech
Applications (ISAAA). Briefs, 5. New York, USA ; ISAAA, 31 p.
3. IRRI, 1997. Bt rice : research and policy issues. IRRI Information
Series n°5, 20 p.
4. Anonyme, 1997. Thai government forgoes pest-free cotton for now. Pesticide
Monitor, 6(4), 19.
5. Verkerk R.H.J., Wright D.J., 1997. Field-based studies with the diamondback
moth tritrophic system in Cameron Highlands of Malaysia : implications for
pest management. International Journal of Pest Management, 43,
27-33.
6. Gould F. et al., 1997. Initial frequency of alleles for resistance to
Bacillus thuringiensis toxins in field populations of Heliothis
virescens. Proceedings of the National Academy of Sciences, USA, 94,
3519-3523.
7. Tabashnik B.E. et al., 1997. One gene in diamondback moth confers resistance
to four Bacillus thuringiensis toxins. Proceedings of the National
Academy of Science, USA 94, 1640-1644.
8. Alstad D.N., Andow D.A., 1996. Implementing management of insect resistance
to transgenic corps. AgBiotech News and Information, 8, 177-181.
9. Roush R.T., Shelton A.M., 1997. Assessing the odds : the emergence of
resistance to Bt transgenic plants. Nature-Biotechnology, 15,
816-817.
10. Greenpeace et al., 1997. Petition for rulemaking and collateral
relief concerning the registration and use of genetically engineered plants
expressing Bacillus thuringiensis endotoxins.
11. Hilbeck A. et al., 1998. Effects of transgenic Bacillus thuringiensis
cornfed prey on mortality and development time of immature Chrysoperla
carnea (Neuroptera : Chrysopidae). Environmental Entomology, 27(2),
480-487.
12. Fitt G.P. et al., 1994. Field evaluation and potential ecological impact
of transgenic cottons (Gossypium hirsutum) in Australia. Biocontrol
Science and Technology, 4, 535-548.
13. Hardee D.D., Bryan W.W., 1997. Influence of Bacillus thuringiensis
transgenic and nectariless cotton on insect populations with emphasis
on the tarnished plant bug (Heteroptera : Miridae). Journal of Economic
Entomology, 90, 663-668.