plaidoyer pour une politique européenne en faveur des
écosystèmes prairiaux
1. Le déclin de l'avifaune des prairies en
Europe
2. Les principales causes du déclin
3. Le modèle traditionnel des prairies inondables de
la vallée de la Saône
En conclusion
[R] 1. Le déclin de l'avifaune des prairies en Europe
" Les oiseaux prairiaux ont subi le plus considérable déclin
jamais enregistré dans l'avifaune d'Amérique du Nord " (Mc
Coy et al., 1999). Ce sombre constat peut aussi bien être
établi pour l'avifaune européenne (Tucker et Heath, 1994).
Le Râle des genêts, Crex crex, officiellement admis dans la liste
des espèces mondialement menacées, est devenu le symbole de
l'altération des écosystèmes prairiaux en Europe.
Remarquée dès la fin du XIXe siècle en
Angleterre, sa raréfaction gagna la quasi-totalité de l'Europe
occidentale au début du XXe siècle et, en particulier,
à partir d'une période comprise entre 1910 et 1940. La France
est le dernier pays de l'Union européenne à accueillir encore
une population d'au moins un millier de mâles chanteurs, mais celle-ci
a connu une diminution de 40% entre 1983 et 1992 (Broyer, 1996).
Le Vanneau huppé, Vanellus vanellus, donne à première
vue une image inverse, avec deux phases successives d'expansion de son aire
de distribution en Europe. À partir de 1890 et au cours des
décennies suivantes, une extension vers le nord l'amena à se
reproduire 350 à 400 km plus au nord-est, en Finlande, et à
plus de 900 m d'altitude, en Norvège. Cette même tendance se
révéla dans les années 1930 en Écosse et dans
les îles Feroë. La répartition du Vanneau s'étendit
à nouveau, vers le sud cette fois-ci, à partir des années
1940, vers l'Allemagne, les Pays-Bas, la Belgique, la France et la Suisse.
Cette seconde vague coïncide avec une rapide adaptation d'une espèce
jusque là prairiale à nidifier aussi dans les terres arables.
Toutefois, à chacun de ces deux événements apparemment
favorables semble faire écho le déclin de populations, dans
diverses régions de Grande-Bretagne, du Sud de la Suède,
d'Allemagne et de Suisse, depuis la fin du XIXe siècle
jusqu'à un étiage dans les années 1920 et 1930 puis,
après 1930, jusque dans les années 1940 et 1950, dans les basses
plaines qui s'étendent des Pays-Bas à l'Allemagne du Nord et
à la Pologne (Glutz et al., 1975 ; Cramp et Simmons, 1983).
Si le bilan de l'expansion et des déclins des populations
européennes est difficile à solder, les années 1970
marquent le début d'une visible prépondérance de la
tendance négative dans presque toute l'Europe de l'Ouest et du Nord.
Aux Pays-Bas, où nichent plus d'oiseaux prairiaux que dans n'importe
quel autre pays européen, le recul démographique des espèces
les plus vulnérables (Combattant varié, Philomachus pugnax
, Bécassine des marais, Gallinago gallinago ; Sarcelle
d'été, Anas querquedula) a débuté dans la
première moitié du XXe siècle et s'est
accéléré dans les années 1950. Les espèces
moins vulnérables (Barge à queue noire, Limosa limosa
; Canard souchet, Anas clypeata) ont décliné rapidement
dans les années 1970 (Beintema et al., 1997).
Pour la plupart des oiseaux prairiaux, la décennie 1970 marque en
effet une nette inflexion vers le pire d'une dégradation de l'état
global des populations engagée plusieurs décennies plus tôt.
Tout au long de cette période, on assista à des
phénomènes insolites de changement d'habitat, des prairies
vers les terres arables, dans des populations de diverses espèces.
Le Râle des genêts, par exemple, se mit à fréquenter
subitement des aires cultivées au début des années 1960
en Suède et aux Pays-Bas (Braaksma, 1962 ; Larrson, 1968). Or,
déjà en 1947, Norris avait remarqué en Angleterre que
" c'est seulement lorsqu'il n'y a pas d'herbages de fauche que d'autres types
d'habitat sont utilisés fréquemment [
]. Notons que c'est
dans les régions où les Râles des genêts sont les
plus abondants que leur présence est le moins souvent constatée
dans les cultures céréalières ".
Dans ce même pays, les populations de Bruant proyer, Miliaria
calandra, sont aujourd'hui parfaitement subordonnées à
la culture céréalière ; ce n'était pas le cas
en 1974, période à laquelle les régions herbagères
étaient encore attractives (Donald et Forrest, 1995). Ce glissement
écologique n'a pas empêché l'espèce de se
raréfier, en Angleterre comme dans la plus grande partie de l'Europe
centrale ou occidentale (Donald et al., 1994). Dans le même
temps que le Bruant proyer s'éteignait en Dombes, les derniers couples
de Bergeronnette printanière, Motacilla flava, oiseau
caractéristique des prairies et des bords d'étangs dombistes
dans les années 1950 (Vaucher, 1954), ne nichaient plus que dans les
cultures de céréales dans les années 1980 (Broyer, 1988).
[R] 2. Les principales causes du déclin
Les pertes d'habitat
À la fin du XIXe siècle et pendant les décennies
suivantes, le Vanneau huppé était plus exclusivement attaché
aux prairies qu'il ne l'est aujourd'hui, prairies de fauche à Molinie
en Suisse (Birrer et Schmid, 1989), prairies souvent humides à très
humides en Allemagne (Glutz et al., 1975). Or cette période
fut celle des grands débuts du drainage agricole : en France furent,
par exemple, méthodiquement desséchées des régions
comme le Marais poitevin, la Brie ou les Landes de Gascogne, et la Dombes
perdit provisoirement la moitié de ses étangs. En ce
temps-là, notre agriculture était pourtant plutôt en
marge d'une évolution plus nettement perceptible en Europe du Nord-Ouest
(Gervais et al., 1976). Comment ne pas soupçonner les
avancées techniques à la fin du XIXe siècle
dans les systèmes agricoles du Nord-Ouest de l'Europe d'avoir contraint
le Vanneau huppé à modifier sa répartition une
première fois ? Les statistiques disponibles dans notre pays confirment,
en effet, qu'entre 1882 et 1892, les prairies inondées par le
débordement des rivières diminuèrent de 6% (de 1 405
000 à 1 323 000 ha), tandis que les prés irrigués par
des canaux et rigoles s'accroissaient de 12% (de 955 000 à 1 071 000
ha). " Ces différences sont très significatives et montrent
que des travaux de défense ont soustrait des surfaces importantes
aux submersions naturelles tandis que l'aménagement des eaux a fait
bénéficier de l'irrigation méthodique des prés
autrefois submersibles ou secs " (Berthault, 1901).
L'habitude de se reproduire plus au sud et dans les terres arables vers le
milieu du XXe siècle a-t-elle été profitable
à l'espèce ? Vue depuis la France, la période faste
ne dura en tout cas pas plus de deux décennies. " L'expansion du Vanneau
au cours des années 1950 a vraisemblablement été
favorisée par l'essor de la culture du maïs, grâce à
l'apparition de certaines variétés sélectionnées
: le bilan des surfaces gagnées par cette culture de 1955 à
1970 (plus d'1 million d'hectares) compense assez exactement le recul des
autres céréales, les superficies prairiales restant à
peu près stables. Or, la nudité prolongée du sol au
printemps, qui précède la croissance du maïs, maintient
tardivement le milieu dégagé que recherchent les vanneaux pour
pondre et couver. Dans le Val de Saône, par exemple, les pontes dans
les prairies de fauche s'interrompent au moment où le reverdissement
des herbages annonce leur croissance imminente ; parallèlement, dans
les terres à maïs, les nicheurs bénéficient d'un
sursis de deux semaines qui favorise l'installation d'un nombre plus important
de femelles (Broyer, 1988). Le développement des champs de maïs
et la conservation des surfaces en herbe, dont le rôle favorable, voire
décisif en période d'élevage des jeunes, a été
souvent montré (Klomp, 1954 ; Redfern, 1982 ; Matter, 1982 ; Galbraith,
1988), correspondent donc, chronologiquement, à la parenthèse
de prospérité du Vanneau dans notre pays. Car, vers 1970,
l'incitation à la céréaliculture stimula la course aux
rendements et suscita une régression spectaculaire des prairies
(disparition de 870 000 ha de 1970 à 1979) " (Broyer, 1994).
En Finlande, comme le Vanneau, l'Alouette des champs, Alauda arvensis,
a largement étendu sa distribution dans le Nord du pays à partir
des années 1920 ; comme le Vanneau elle a commencé à
décliner dans les années 1970 (Solonen, 1985 ; Norrdahl, 1990).
Cette similitude peut faire penser que les fluctuations observées
chez le Vanneau huppé au cours du siècle écoulé
ne résultent pas d'une dynamique propre à l'espèce,
mais plutôt du bouleversement d'un écosystème.
En Suède, la modernisation agricole dans les années 1940 s'est
traduite par une spécialisation céréalière au
détriment des prairies, en particulier dans le Sud du pays où
les densités du Courlis cendré, Numenius arquata, sont
aujourd'hui beaucoup plus faibles que dans le Nord (Berg, 1992). Cette diminution
des surfaces de prairies en Suède, mais aussi en Finlande et en Allemagne,
peut être mise en relation avec la rapide colonisation de l'espèce
des prairies alluviales de l'Est de la France, surtout à partir du
milieu du siècle (Sigwalt, 1989 ; Broyer et Roche, 1991 ; Salvi, 1993).
Ultimes refuges pour les Râles des genêts, nos grandes vallées
inondables pourraient donc avoir été aussi des terres d'exil
pour les Courlis cendrés éconduits par une raréfaction
des habitats prairiaux dans leurs contrées nordiques d'origine. En
France, pourtant, l'accroissement des surfaces en herbe fut, au
XXe siècle, une tendance durable jusqu'aux années
1970, qui n'a pas plus profité au Râle des genêts qu'à
la Caille des blés, Coturnix coturnix, ou à la Perdrix
grise, Perdix perdix. Peut-être plus encore que leur diminution,
c'est la gestion intensifiée des herbages qui fut le bourreau de bien
des populations d'oiseaux prairiaux.
La gestion des prairies
Bien sûr, drainage et fertilisation ont souvent modifié
l'accessibilité pour les oiseaux des invertébrés-proies
dans les horizons superficiels des sols, ainsi que le cycle de croissance
de l'herbe et, par la suite, celui de son exploitation pastorale. Adaptation
vraisemblable, les oiseaux des prairies des Pays-Bas nichent aujourd'hui
une à deux semaines plus tôt qu'au début du
XXe siècle (Beintema et al., 1985). Jusqu'à
un certain seuil, l'engraissement de pâtures maigres peut même,
en améliorant le potentiel trophique des sols, profiter à certaines
espèces comme au Vanneau huppé dans les îles Hébrides
(Pienkowski et al., 1986).
Pour les quelques espèces nichant principalement dans les prairies
pâturées, la probabilité de réussir leur nidification
est surtout influencée par le chargement en bétail et par la
précocité d'arrivée au pré des troupeaux (Heppleston,
1972 ; Beintema et Muskens, 1987 ; Triplet et al., 1997). Mais pour
celles, majoritaires, qui comptent sur l'épaisseur du couvert
herbacé pour dissimuler leurs pontes, la gestion des prairies de fauche
est souvent devenue incompatible avec toute possibilité de se
reproduire.
En 1868, Brehm disait à propos du Râle des genêts que
" les moissonneurs abattent sous leur faulx bien plus de ces oiseaux que
les chasseurs n'en tuent ". On imagine aisément ce que fut l'impact
des faucheuses mécaniques, dont l'avènement correspond d'ailleurs
fort bien aux premiers signes de raréfaction de l'espèce. En
1875, 25% des exploitations du Sud-Est de l'Angleterre en sont déjà
équipées, puis plus de 60% en 1890 et probablement 90% vers
1914 ; en 1945, la technique permet de réaliser les fenaisons en moyenne
10 à 14 jours plus tôt qu'en 1900 (Norris, 1947). En Finlande,
le nombre de faucheuses mécaniques est passé, entre 1910 et
1930, de 3,1 à 5,3 pour 100 ha, puis à 9,2 en 1950. Les techniques
de fenaison ont connu deux tournants majeurs : vers le début du
siècle, le remplacement de la faux par des faucheuses mécaniques
tractées par des chevaux puis, à partir des années 1930,
la motorisation du matériel. Ce matériel motorisé n'a,
par la suite, cessé de se perfectionner. Dans le Val de Saône,
où l'on vit les dernières fenaisons à la faux dans les
années 1940, les barres de coupe des faucheuses s'allongèrent
de 1,10 m en 1945 à 1,30 m vers 1947-1948, puis à 1,50 m au
début des années 1950. Dans les années 1970, le remplacement
des vieilles lames à peignes coulissants par des rotatives permit
de faucher dans la journée 6 ha au lieu de 3, performance largement
dépassée depuis
Il n'est pas indispensable de détailler ici les innovations techniques
permettant aujourd'hui d'optimiser la productivité d'un fourrage.
Ceux qu'émeut la contemplation d'un paysage animé par un souffle
de vie sauvage savent bien que les prairies encore accueillantes pour le
Tarier des prés, Saxicola rubetra, le Courlis cendré
ou a fortiori le Râle des genêts ne sont que reliques,
les oubliées provisoires d'une modernité retardée un
moment par une particularité naturelle : inondabilité, mauvais
drainage, topographie, altitude. Vouées à s'intensifier ou
disparaître. À moins qu'une politique européenne de
sauvegarde de nos derniers écosystèmes prairiaux ne vienne
corriger et réparer les effets d'une politique agricole communautaire
qui, depuis trente ans, soutient sans nuance les grandes cultures, souvent
aux dépens des systèmes herbagers extensifs. Fort de cette
espérance et pourvu que l'initiative ne tarde pas trop, il peut être
utile d'examiner un des derniers modèles de ces prairies productives
encore riches de leur avifaune, la prairie alluviale inondable, avec l'exemple
de celle du Val de Saône (Broyer, 1997 ; 1998).
[R] 3. Le modèle traditionnel des prairies inondables de la vallée de la Saône
Les fenaisons tardives, facteur-clé pour la survie des populations
d'oiseaux prairiaux
Ce qui rend remarquables les prairies inondables du Val de Saône, mais
aussi celles des basses vallées angevines, de la Meuse, de la Seine
inférieure ou de la Charente, réside en ce qu'elles sont à
la fois encore en exploitation et toujours habitées par l'anachronique
Râle des genêts. Cet oiseau est l'exemple même de ce que
l'on nomme aujourd'hui " espèce-parapluie ". On considère par
cela que, lorsque la gestion de prairies est favorable à la survie
d'une population de Râle des genêts, elle l'est aussi automatiquement
pour toute autre espèce de la même biocénose.
Nous avons observé la mortalité des adultes du Râle des
genêts ainsi que celles des jeunes, poussins ou juvéniles, pendant
les fenaisons en 1994 et 1995. à cette occasion, l'âge des jeunes
oiseaux a aussi été systématiquement évalué,
ce qui permet de déduire le calendrier des éclosions et la
période à laquelle ceux-ci ont acquis la faculté de
voler.
Si chez les oiseaux volants (adultes et juvéniles), les cas de
destructions par les faucheuses s'avèrent être peu nombreux
(2,3%), la mortalité des jeunes non volants est en revanche très
élevée (86%). Lorsqu'on examine la chronologie des éclosions,
on peut constater que l'espèce réalise probablement deux pontes
successives, avec un pic d'éclosion des premières pontes entre
le 5 et le 10 juin, et des éclosions de secondes pontes après
le 5 juillet. Un pic intermédiaire peut être considéré
comme l'illustration de l'existence de pontes de remplacement (fig. 1,
ci-dessus). Les jeunes râles des genêts deviennent capables de
voler vers l'âge de 35 jours. Les jeunes issus des premières
pontes voleront donc surtout à partir du 15 juillet. Ceux qui proviennent
des pontes de remplacement ou a fortiori des secondes pontes voleront
évidemment beaucoup plus tard. Fondée sur de telles observations,
une opération locale agri-environnementale incite, depuis 1993, les
exploitants à retarder les fenaisons jusqu'au 15 juillet sur une partie
de leurs prairies. L'évolution consécutive des populations
d'oiseaux prairiaux de 1993 à 2000 dans ces prairies est
caractérisée par la stabilisation d'une population de Râle
des genêts fortement déclinante dans la décennie
précédente, le fort accroissement de celle du Courlis cendré,
le doublement des densités moyennes des passereaux prairiaux !
Mais que dire à des exploitants fermement convaincus qu'au-delà
du mois de mai, le temps travaille contre la qualité d'un fourrage
laissé sur pied ?
Une altération estivale de la valeur nutritive du foin est-elle
inéluctable ?
Les agronomes préconisent de récolter les foins à la
floraison des plantes fourragères, de toute façon avant
l'apparition des graines. De fait, dans les prairies permanentes de Normandie,
les unités fourragères (UF) " lait " et " viande " diminuent
de 0,97 et 0,92 respectivement, à 0,60 et 0,50 entre le 10 mai et
le 10 juillet ; dans celles de demi-montagne en Auvergne, elles évoluent
sur cette même période de 1,04 et 1,01, à 0,67 et 0,58
(INRA, 1988). Rien de tel cependant dans le Val de Saône, où
la valeur nutritive de l'herbe reste stable du début juin au milieu
de juillet (UF = 0,80 environ). Sur toute cette période, les teneurs
en protéines se maintiennent à environ 100 g/kg et la cellulose
à 300 g/kg (fig. 2 et 3, ci-dessus). C'est précisément
à ces valeurs que se stabilisent, du 20 mai à fin juillet,
les fourrages de prairies suisses riches en espèces floristiques,
alors que dans les prairies de montagne semi-intensives, les teneurs en
matière azotée diminuent de plus de 200 g/kg à moins
de 50, et la cellulose brute augmente d'environ 150 g/kg à plus de
350 (Daccord, 1991).
Cette originalité des prairies inondables du Val de Saône, qui
limite l'inconvénient d'une récolte tardive, est, comme en
Suisse, le produit d'une diversité floristique préservée.
Pour une préservation de la diversité de la flore
prairiale
La période de floraison des principales graminées et
légumineuses fourragères présentes dans la prairie du
Val de Saône a été définie sur 20 stations
visitées chaque semaine, de début mai à mi-juillet 1993.
Les figures 4 et 5 (ci-dessus) indiquent le pourcentage de pieds des
espèces étudiées qui sont au stade de la floraison à
une date donnée.
Les périodes de floraison des légumineuses se succèdent
de début mai, chez Trifolium pratense, jusqu'à la
mi-juillet, chez Trifolium fragiferum. Il en est de même pour
les graminées, de la floraison précoce d'Alopecurus
pratensis, à la floraison tardive de Phleum pratense. Cette
succession des périodes de floraison d'espèces fourragères
explique sans doute le maintien pendant plusieurs semaines de la valeur nutritive
de l'herbe. La diversité floristique de la prairie garantit ainsi
la stabilité de la qualité du fourrage jusqu'à mi-juillet
au moins, même s'il faut s'attendre à une certaine modification
de son appétence.
Or, la diversité de la flore est très réactive à
la fertilisation pratiquée. Nous avons étudié, en 1991
et 1992, les incidences des apports d'azote, d'une part, de phosphore et
de potassium, d'autre part, par des relevés floristiques dans des
placettes de 25 m2 situées dans les diverses conditions de fertilisation
actuellement rencontrées dans le Val de Saône (la plus grande
partie de la prairie n'est cependant pas fertilisée). Dans les
faciès les plus hygrophiles, les faciès méso-hygrophiles
ou intermédiaires, la richesse de la flore diminue dès les
plus faibles doses d'engrais azoté (figure 6, ci-contre) : la proportion
de placettes au sein desquelles 26 espèces au moins ont été
dénombrées (matérialisée sur le diagramme par
un tiret vertical), chute de 60%, avec une fertilisation zéro, à
0%, avec une application annuelle de 30 à 50 unités d'azote
par hectare seulement. Avec un épandage annuel de lisier et de 50
unités d'azote par hectare, la richesse spécifique moyenne
diminue de 30%. Précisons que les espèces végétales
remarquables protégées par la loi sont parmi les plus
vulnérables. Les engrais potassiques et phosphatés ont aussi
un effet dépressif sur la richesse floristique, mais moins net que
celui de l'azote.
[R] En conclusion
Depuis plus d'un siècle, les écosystèmes prairiaux et
leur avifaune ont payé cher les évolutions techniques de
l'agriculture européenne. La brusque aggravation de leur sort dans
les années 1970 (décennie marquée par une progression
des céréales, dont les cours ont été soutenus
par Bruxelles, au détriment des surfaces en herbe) apporte d'une certaine
façon la démonstration qu'un volontarisme à échelle
européenne peut être efficace.
Si l'on peut rétrospectivement absoudre certains sacrifices, pour
les nécessités de l'autosuffisance alimentaire en des temps
de moindre opulence, chacun reconnaîtra que rien ne justifie plus
dorénavant les largesses systématiquement octroyées
pour porter le modèle intensif jusque dans les derniers arpents
d'écosystèmes prairiaux encore préservés. Nous
plaidons pour un zonage des terroirs prairiaux d'intérêt
écologique majeur en Europe, pour que soit reconsidéré
dans ces espaces le principe des aides financières qui incitent encore
à étendre ou maintenir la culture céréalière
(maïs notamment) au détriment des prairies, pour que des soutiens
communautaires spécifiques au moins équivalents y assurent
la survie et la promotion de modèles herbagers cohérents.
Ces modèles cohérents pourront s'inspirer parfois des
systèmes traditionnels encore fonctionnels dans certaines vallées
alluviales françaises, où la diversité de la flore autorise
une meilleure souplesse de gestion des prairies. " La nidification des oiseaux
prairiaux est tributaire de fenaisons suffisamment tardives, qui ne peuvent
être tolérées par les exploitants que dans la mesure
où la valeur nutritive de l'herbe récoltée ne s'en trouve
pas trop altérée. Cette altération avec le temps de
la qualité du fourrage ne peut être modérée que
si la maturation tardive de certains végétaux est en mesure
de compenser la dessiccation sur pied de ceux dont la floraison est plus
précoce, les précoces fournissant le couvert pour l'avifaune,
les tardifs assurant la qualité de la récolte. Or, la
diversité floristique des prairies, qui permet cette succession des
cycles de floraison, diminue rapidement avec la fertilisation azotée
" (Broyer, 1998). Contre toute évidence première, c'est donc
d'abord parce que la prairie est rarement fertilisée autrement que
par le limon de la crue que le Râle des genêts subsiste encore
dans le Val de Saône. Le point de vue du botaniste sur la gestion des
prairies rejoint d'ailleurs celui de l'ornithologue : une stricte limitation
de l'emploi des intrants, des fauches tardives et, pour les prairies
pâturées, le contrôle des charges et des durées
du pâturage, sont en effet les principales préconisations pour
espérer conserver dans les espaces pastoraux français, les
291 espèces de végétaux supérieurs rares ou
menacés (Delpech, 1999).
Tous ceux qui, aujourd'hui, s'évertuent à empêcher
l'extinction du Râle des genêts en Europe, comme plus
généralement à assurer la survivance des
écosystèmes prairiaux, doivent méditer les raisons profondes
de cette habitude peu conventionnelle des paysans du Val de Saône,
qui consiste à ne pas fertiliser leurs herbages. Depuis une époque
très ancienne, nous dit Roger Dion (1934), les grandes prairies naturelles
des plaines alluviales étaient grevées par tradition de servitudes
non moins rigoureuses que celles qui pesaient sur les champs labourés
de la Beauce ou de la Picardie. Leurs propriétaires les tenaient
obligatoirement ouvertes au bétail de la collectivité depuis
l'enlèvement de la première coupe de foin jusqu'au printemps
: c'est la " vaine pâture ", vivante réalité encore dans
la vallée de la Saône. Il y a deux siècles déjà,
l'agronome anglais Arthur Young, traversant la France, fulminait contre ces
usages, obstacles à un progrès qui exigeait selon lui que chacun
fût maître chez soi.
Toutes discutables qu'elles fussent, ces conditions imposées alors
à l'acte de produire ne visaient rien moins qu'à garantir la
subsistance des plus démunis. Le temps n'est-il pas venu pour une
collectivité qui aujourd'hui assure par ses impôts une part
substantielle des revenus du monde agricole de renouer avec un dessein
d'intérêt général contrevenant éventuellement
avec le dogme ou le réflexe productiviste ?
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