valorisation des plantes médicinales par l'industrie
pharmaceutique
complémentarités et contradictions
1. Une fonction innovatrice indispensable
2. Une problématique de la protection
3. Le compromis par le contrat ?
En conclusion
Références bibliographiques
Les travaux des ethnopharmacologues ont mis en relief l'utilisation des plantes
médicinales pour l'extraction de principes actifs par l'industrie
pharmaceutique. La rationalité industrielle trouve dans cette
démarche une base d'innovation pour la mise au point de médicaments
nouveaux qui peut être source de gain de temps dans les processus de
recherche et développement (Fleurentin, 1993).
Les pharmacopées traditionnelles ont, certes, leur intérêt
propre, soit sur le plan bio-médical, soit sur le plan culturel. Elles
constituent un recours fréquent, par défaut, pour les populations
dépourvues de ressources, auxquelles l'accès à la
pharmacopée moderne est interdit. Les ethnopharmacologues observent
également avec attention le succès grandissant des
pharmacopées anciennes, au titre d'une " vague verte " qui, un peu
partout dans le monde, apparaît comme une alternative à la
médecine chimique.
Qu'il s'agisse de préparations prenant place dans un système
médical traditionnel ou de ressources pour une production industrielle,
à côté des aspects scientifiques, médicaux et
sociaux, on peut souhaiter prendre en compte la dimension économique.
Il y a de toute façon production, distribution, consommation, structures
économiques et institutions. De ce point de vue, les médecines
et pharmacopées traditionnelles ne sont pratiquement pas observées
: si on estime qu'elles ont un intérêt sur le plan social, tout
reste à faire sur le plan économique.
D'une certaine manière, les pratiques de l'industrie pharmaceutique,
puisant des principes actifs dans la pharmacopée, sont plus apparentes.
La nécessaire protection des démarches innovatrices entre en
contradiction avec les prérogatives des détenteurs des ressources,
communautés ou États, au titre de la propriété
intellectuelle. Les conflits qui en résultent ne trouvent pas, à
ce jour, de solutions institutionnelles satisfaisantes dans les accords
internationaux en vigueur. On assiste alors à une multiplication des
contrats entre firmes et organismes " représentant " les détenteurs
de la ressource pharmacologique, dans une tentative plus ou moins aboutie
de compromis.
[R] 1. Une fonction innovatrice indispensable
Pour satisfaire aux exigences de la concurrence monopolistique dans laquelle
elles sont engagées, les industries pharmaceutiques doivent en permanence
assurer la différentiation de leurs produits, par des processus de
recherche-développement très longs (10 à 15 ans) et,
partant, très coûteux. Dans le très intéressant
encart consacré par La Recherche (n°314, novembre 1998) aux
antibiotiques, Jean-François Desnottes expose clairement la base
scientifique de cette démarche. Pour identifier une molécule
active à l'égard de la cible visée, la recherche
pharmacologique procède à l'exploration d'un " trésor
", banque d'échantillons ou pharmacothèque. Cette base de
référence est de plus en plus constituée, explique-t-il,
par chimie combinatoire et modélisation moléculaire, à
l'aide de la bio-informatique et de la robotique. Mais le recours à
des collections historiques, produits résultant de synthèses
antérieures, est encore fréquent. Or, ces "
échantillothèques " comportent aussi des extraits naturels.
On comprend aisément que la complexité chimique des organismes
vivants soit source de principes originaux. Mais on comprend également
que l'exploration ethnopharmacologique de pratiques ancestrales mette sur
la piste et oriente plus rapidement vers la molécule susceptible d'avoir
l'activité recherchée (Desnottes, 1998 ; Moretti et al., 1993).
Ce gain de temps, que l'on attend aussi des procédures biotechnologiques,
tel le transfert de gènes, est source d'efficacité
économique, de capacité concurrentielle, de profit.
D'où l'importance de la ressource en matière première,
constituée par des plantes ou extraits de plantes, dans une très
large proportion d'origine tropicale, faisant l'objet d'un échange
de produits à faible valeur ajoutée. D'où également
une tendance à la surexploitation de certains habitats pouvant aller
jusqu'à la disparition d'espèces. L'exemple du Rauwolfia illustre
bien ce phénomène. Le " Bois de serpent " (Rauwolfia serpentina
L. Benth. ex Kurz), originaire de l'Inde, contient des principes actifs,
tels la réserpine ou l'ajmaline, intéressants comme hypotenseurs,
régulateurs ou psychotropes. A. Prinz expose comment le succès
de ses alcaloïdes, composants de médicaments modernes, a
déterminé un besoin énorme en matière première.
L'Inde a tenté, dans les années 1950, de s'en assurer le monopole,
sans succès car Rauwoffla vomitoria Afz, très fréquent
en Afrique, a un taux de réserpine double de celui de R. serpentina.
Connu et utilisé en Afrique centrale contre morsures de serpents,
fièvres, agitation nerveuse, convulsions, etc., R. vomitoria fut
très recherché, en particulier au milieu des années
1960, dans le Nord-Est du Zaïre, où une firme allemande achetait
32 US cents le kilo de racine séchée, revendu 3,5 US $ (soit
autant d'euros) sur le marché mondial. Les campagnes d'herborisation
ont cessé dix ans plus tard dans cette zone, car le rendement en racines
de la plante était devenu trop faible, suite à l'arrachage
excessif, toujours plus complet, toujours plus loin dans la brousse. Les
" cueilleurs " africains ont fini par se trouver eux-mêmes sans ressources
(Prinz, 1993).
Approvisionnement en matière première, certes, mais plus
fondamentalement encore, l'enjeu de l'exploitation de la pharmacopée
traditionnelle est dans la disposition des gènes. Source de la
nouveauté, cette maîtrise va impliquer monopole relatif,
antériorité reconnue, utilisation certifiée par le droit
(Cabalion, 1993 ; Moretti et al., 1993). La fonction innovatrice de l'industrie
pharmaceutique suppose une problématique de la protection.
[R] 2. Une problématique de la protection
Condition de la recherche privée de longue durée, le brevet
reconnaît l'ajout innovateur et dresse une barrière au copiage.
Droit négatif, assurant l'éviction de la concurrence dans le
système de libre-échange, il permet la constitution de monopoles
légaux pendant une période donnée. D'où l'importance
de son extension géographique, de sa zone de validité. D'où
l'enjeu majeur de sa portée. En particulier, jusqu'où ce
mécanisme s'étend-il au vivant ? (Gueneau et al., 1998).
Le brevet industriel, portant sur des objets matériels, est bien
défini. L'appliquer au vivant est une transposition, même si
on y inclut des avancées technologiques, c'est-à-dire des
processus. Les organismes vivants constituent une marchandise très
particulière, à la fois objet et ensemble d'informations
accumulées par l'histoire. On comprend clairement que
l'intérêt des plantes médicinales réside dans
ce que l'on sait d'elles, de ce qu'on sait en faire. Mais qui le sait ? Qui
l'a fait ? Fondamentalement le droit de propriété intellectuelle
repose sur la nouveauté et la " non-évidence ". Isoler un principe
actif dans une plante médicinale traditionnelle, l'extraire, mettre
au point un médicament est certes une nouveauté ; mais la
connaissance des vertus de la plante et son usage sont ancrés dans
l'histoire et, partant, manifestes. La prise de brevet, surtout si elle est
" large ", portant sur le matériel végétal, son
génotype, les procédés de fabrication, les produits
qui en sont issus, revient à établir un droit de
propriété sur une ressource gratuite. Il est en effet tentant
pour les laboratoires innovateurs d'étendre leur contrôle à
l'origine des substances qui les intéressent, au nom du " patrimoine
commun de l'humanité ", en ignorant les prérogatives des
populations qui avaient développé à leur endroit
connaissances et savoir-faire. Leur vendre, le cas échéant,
les médicaments qui en sont issus revient à s'assurer le monopole
sur le produit après avoir établi le monopole sur la ressource.
Le détour économique accompli par l'industrie pharmaceutique
est certes long et lourd de charges. On comprend qu'il appelle protection
envers la concurrence, mais la brevetabilité qui en est l'instrument
se révèle contradictoire aux droits des communautés
lorsque la ressource génétique initiale entre dans son champ
(Gueneau et al., 1998 ; Swaminathan, 1996).
Cette contradiction est marquée par une forte polarité Nord-Sud,
au sens géopolitique courant. Elle oppose des entreprises multinationales,
peu nombreuses et fortement implantées dans l'ensemble du monde, à
des régions en voie de développement, ou émergentes,
riches en ressources génétiques et en pharmacopées
traditionnelles, souvent pauvres en droit. À propos des semences
agricoles, V. Shiva (1996) dénonce, avec véhémence,
" les flux de ressources et de connaissances qui vont sans protection d'un
Sud riche en gènes vers un Nord riche en capital, et les flux de
ressources et de connaissances protégés, dans l'autre sens
" comme un modèle " d'une impudente injustice et non durable ". M.S.
Swaminathan (1996) lui fait écho en soulignant que les agriculteurs
des pays en développement fournissent, avec des variétés
locales, des ressources génétiques gratuites au
bénéfice des sélectionneurs. Ces observations s'appliquent
dans leur principe aux plantes médicinales, même si ces
dernières sont moins l'objet de sélection que les semences
agricoles.
Pourtant, il faut se garder du syndrome du Grand Satan, car la contradiction
industrie/communautés traverse les pays riches en ressources
génétiques eux-mêmes. A. Agarwal en donne, avec le margousier
et l'Inde, un exemple tout à fait illustratif. Les multiples usages
du " neem " (Azadirachta indica), insecticides et pharmaceutiques, ont
amené, dès l'isolement de l'azadirachtine en 1970, une vague
de prise de brevets : on en compte une quarantaine en 1995, dont 5 portent
sur des médicaments. L'Inde en a déposé 3,
précisément dans le domaine pharmaceutique. On dira :
présence nationale plus que modeste alors que les chercheurs indiens
sont très souvent cités dans les protocoles de dépôt,
et que la connaissance traditionnelle du neem est de toute façon la
source ultime de ces percées scientifiques. D'ailleurs, la nimbine,
autre principe actif du neem, avait été isolée en Inde
même, dès 1942. A. Agarwal généralise la
réflexion, à partir de cet exemple, pour esquisser un système
global à trois niveaux :
- des populations intelligentes et inventives ayant une longue connaissance
traditionnelle, source d'une large gamme de produits ;
- des chercheurs et firmes du Nord, identifiant des principes actifs à
partir des savoirs et des produits traditionnels, pour créer de nouveaux
médicaments destinés au marché mondial ;
- des chercheurs et industriels nationaux plutôt timides, tirant un
parti limité de ces connaissances pour le marché national.
Dans une telle situation, toute structure innovante, se nourrissant des
ressources traditionnelles, va pourtant demander paiement de ses productions
et chercher à les protéger. Que doit faire le " pays
intermédiaire ", le pays " source " :
- demander que soit reconnu le savoir-faire antérieur, au nom du droit
des communautés ?
- relever le défi des industries transnationales en mettant à
profit l'" ouverture ", donc l'avantage, conférés par la
connaissance traditionnelle ?
Les deux sans doute. Si l'Inde veut tirer parti des propriétés
du neem, dans le champ thérapeutique relati-vement négligé
par le Nord ; si elle veut prendre place dans le marché mon-dial de
la pharmacie, il lui faut in-nover et protéger ses pro-duits nouveaux,
comme toute industrie innovatrice. En même temps, il lui faut, comme
toute région d'ori-gine, faire face à l'exploita-tion sans
principe de ses res--sources et de ses connais-ssances (Agarwal, 1996).
Dans ce tissu de contradic-tions où toute structure a ses raisons,
quelles sont les solutions institutionnelles ? Il est possible aux États,
auxquels la convention sur la Biodiversité (Rio, 1992) reconnaît
des droits souve-rains sur leurs propres res-sources biologiques, de se dresser
contre l'extension de la brevetabilité en de-mandant qu'en soient
res-pectées les règles. Ainsi du curcuma, largement utilisé
comme épice dans la cuisine orientale, qui possède des vertus
médicales reconnues et utilisées depuis fort longtemps en Inde.
Le brevet sur les propriétés cicatrisantes de Curcuma longa,
déposé par des chercheurs auprès de l'administration
des États-Unis, a été révoqué, suite au
procès intenté par le gouvernement indien, sur le double argument
de l'absence de nouveauté (il y a connaissance existante
pluri-séculaire) et du caractère manifeste de cette connaissance.
Beau résultat pour l'Inde, qui montre que le respect des règles
internationales n'est pas forcément un vain combat
et vaut dans
tous les sens. Il y a peu de temps, une expédition de roses indiennes
fut saisie à l'aéroport Charles-de Gaulle, l'exportateur ayant
" négligé " de payer les royalties, dues normalement au titre
de la convention UPOV, aux obtenteurs européens. Contrefaçon,
certes ; mais face au biopiratage, la reconnaissance de la souveraineté
des États sur leurs ressources génétiques est un pas
en avant vers le contrôle d'accès aux ressources par les
communautés locales.
Ainsi que l'expriment fort bien S. Gueneau, H. Ilbert et E. Motte, quand
le concept de patrimoine universel disparaît, " la reconnaissance des
savoirs traditionnels suppose la formation de nouveaux droits de
propriété intellectuelle, en réponse aux brevets ".
Or, on observe la gestation de " multiples faisceaux " de droits (droits
sur les ressources traditionnelles - DRT ; droits de propriété
intellectuelle communautaire - DPI ; droits intellectuels communautaires
- DIC) qui tendent à conférer à leurs détenteurs
" autodétermination, accès libre et organisations en réseaux
", en opposition au droit de propriété unique (Gueneau et al.,
1998). La question de fond est celle du caractère informel et collectif
des innovations. J.B. Alcorn souligne que, dans les régions de haute
diversité biologique connue, mise en oeuvre et conservée par
des populations indigènes, celles-ci sont considérées
souvent comme " utilisant des ressources " (au sens où on le dit d'une
population d'animaux) et non comme des communautés organisées
et responsables de la gestion des ressources. Pourtant, elles ont
édifié et mis en pratique des " corpus de règles, de
régulations, de processus qui guident la prise de décision
" donc l'allocation de ressources et leur conservation. Il faut reconnaître
ces " institutions invisibles " et, selon V. Shiva, définir l'innovation
comme un processus collectif et cumulatif, que la connaissance accumulée
par les communautés soit vérifiée formellement ou
informellement (oralement, etc.). La notion de DIC rendrait mieux compte
de ces savoir et savoir-faire que celle de droits de propriété
et permettrait de " satisfaire aux impératifs éthiques et
écologiques, de créativité des cultures et
d'équité économique " (Alcorn, 1996 ; Shiva, 1996).
Dans quelle mesure les structures institutionnelles existantes peuvent-elles
satisfaire ce besoin de droit des communautés à créer
? La référence au domaine des semences et à l'UPOV
amène Swaminathan (1996) à suggérer une classification
des détenteurs et utilisateurs de ressources génétiques
en :
- cultivateurs - agriculteurs qui achètent des semences de
variétés nouvelles et, selon les règles de l'UPOV, ont
le droit de réutiliser une fraction de leur production, voire d'en
commercialiser une faible quantité sur le plan local ;
- conservateurs - populations ayant préservé des espèces
sauvages et des variétés populaires de plantes ayant un
intérêt économique et social (médical, leur apportant
de la valeur par l'identification, la connaissance de leurs
propriétés, voire la sélection ; ceux-ci
bénéficieraient d'un " droit des agriculteurs " au sens de
la FAO (1989), incorporé à la convention UPOV. Peut-on imaginer
que l'UPOV soit étendue à la fois aux droits des communautés
et au domaine des plantes médicinales ?
Ces " Farmers rights " seraient, comme les principes de la CDB, la base d'un
partage juste et équitable des bénéfices tirés
de l'exploitation des ressources génétiques. On va constater
alors qu'une telle démarche est à l'uvre dans
l'établissement de contrats entre sociétés et institutions
des pays développés et institutions ou États des
régions sous-développées, et fonde des opérations
de développement.

Melia azadirachta
[R] 3. Le compromis par le contrat ?
Après Rio 92, la plupart des PED ont édicté des
réglementations exigeant l'obtention, auprès de l'État
détenteur, d'une autorisation d'accès aux organismes vivants,
à titre temporaire, pour un projet déterminé (Sauvain,
1997). La recherche de substances pharmaceutiques fait l'objet de démarches
de ce type, qui répondent à des exigences, des propositions,
des modalités de relations assez diverses, dont P. Cabalion et M.
Sauvain donnent plusieurs exemples.
Ainsi, les cinq pays du Pacte Andin (Bolivie, Colombie, Équateur,
Pérou, Venezuela) ont-ils, à la faveur de l'accord de
Carthagène (1996), posé que les demandes d'accès à
leur biodiversité doivent assurer :
- formation des chercheurs ;
- appui au développement des communautés locales ;
- dépôt de matériel biologique dans des institutions
nationales ;
- fourniture d'information sur l'état de la recherche et sur ses
résultats ;
- publication des termes des contrats (sauf confidentialité
exigée... ) ;
- création d'un Comité andin qui contrôlera un fonds
alimenté par les bénéfices, équitablement
répartis.
L'université de Chicago, qui est centre collaborateur de l'OMS sur
les médecines traditionnelles, propose un " accord de transfert de
substances dans lequel le fournisseur est un consultant, dédommagé
(sic) financièrement pour l'approvisionnement en échantillons
de l'organisme concerné ; il perçoit ensuite une part des
bénéfices en proportion de sa participation à la mise
en marché, part accrue s'il y a fourniture d'informations relatives
à l'utilisation de l'organisme en médecine traditionnelle ".
La société américaine Shaman, filiale, entre autres,
d'Eli Lilly, propose aux communautés indigènes des compensations
monétaires directes dès le début de la recherche pour
améliorer leurs conditions de vie, de santé, de formation.
D'où la création de la fondation Healing Forest Conservancy
pour préserver les ressources naturelles et les savoirs médicaux
des populations locales. Au Belize, cette fondation finance la formation
en ethnobotanique de femmes tradipratriciennes et la création d'une
réserve floristique maya. Elle attribue le prix Richard-Evans-Schultes
récompensant un travail de recherche sur les savoirs traditionnels
relatifs à la biodiversité. Pro-Natura international
(Levallois-Perret) s'assure que les bénéfices d'exploitation
des ressources génétiques financeront des actions locales
d'écodéveloppement durable. Cet organisme est intermédiaire
et arbitre dans l'établissement des contrats. Rôle souvent tenu
par les ONG locales, dans les pays fournisseurs, représentant avec
plus ou moins de bonheur les communautés indigènes ; institutions
fragiles, peu pérennes. V. Shiva souhaite que la responsabilité
des communautés soit basée sur une déclaration de tradition
(de connaissances, de savoir-faire, d'usage) exprimée par des "
représentants légitimes ".
Depuis 1993, des groupes internationaux de coopération sur la
biodiversité (ICBG, acronyme anglais) sont en activité, associant
des institutions des États-Unis (National Institute of Health - NIH
; USAID ; National Science Foundation - NSF) et des pays latino-américains
ou africains. S'y rassemblent organismes de recherche publics, industries
pharmaceutiques et ONG, dans un triple but de :
- collecte d'échantillons et d'évaluation pharmacologique ;
- protection de la biodiversité ;
- développement économique durable des peuples concernés.
Le " GDR-substances naturelles " associant le CNRS et l'ORSTOM répond
à une intention analogue. Il faut noter que, dans ces démarches,
la plupart des recherches sont orientées vers des maladies à
forte incidence dans les pays développés, fort peu le sont
vers les parasitoses locales, à l'exception de VICBG Afrique et de
l'ORSTOM (Cabalion, 1997 ; Sauvain, 1997).
Dans toutes ces relations, le problème est d'assurer la
compatibilité entre les règles de la confidentialité
de l'industrie pharmaceutique et le contrôle, par les pays producteurs,
des découvertes des propriétés des substances. Sauvain
(1997) précise que l'industriel doit, dans la plupart des contrats
remettre au fournisseur une information sur l'état de la recherche
: à celui-ci d'en vérifier la pertinence. Dans ce sens,
l'université de Chicago a mis en place une banque de données
sur composés naturels et plantes médicinales (NAPRALERT), avec
accès prioritaire pour les pays en développement ; des
scientifiques brésiliens ont fondé sur Internet un Réseau
mondial de la biodiversité ; l'ORSTOM, le CNRS et des universités
de Bolivie, Colombie, Paraguay assurent des formations par la recherche,
sur 15 ans, dans le but de développer les capacités
d'appréciation des offres de collaboration formulées par les
industriels.
Ce même auteur estime que le contrôle des recherches par les
communautés indigènes demeure sans doute de l'ordre de la
chimère. Outre la méfiance, qui règne, " il est difficile
de définir la propriété intellectuelle d'un savoir sur
l'usage d'une plante et d'en partager les dividendes avec des communautés
au fonctionnement culturel très différent de celui de la
société occidentale " (Sauvain, 1997). D'où l'importance
des solutions institutionnelles.
La question de la valorisation économique des plantes médicinales
peut apparaître sous la figure d'une polarité entre usages
traditionnels, ancrés dans les cultures locales, et sources de principes
actifs et de matières premières pour la grande industrie
pharmaceutique de stature internationale. En fait, comme dans le domaine
des semences, on a affaire à un triple continuum de produits, d'acteurs
et d'institutions. Des plantes sont collectées à l'état
sauvage, ou domestiquées, quelquefois sélectionnées,
pas encore à proprement parler " manipulées " mais soumises
en tout cas à un examen très attentif pour détecter,
extraire et mettre en oeuvre leurs propriétés intimes. En
parallèle, on relève l'existence et le fonctionnement de
communautés traditionnelles, de sociétés rurales, de
tradipraticiens, d'artisans et petits industriels, d'industries nationales,
éventuellement exportatrices, de laboratoires pharmaceutiques
internationaux. Les institutions au sein desquelles baigne leur activité
sont plus ou moins visibles, plus ou moins formelles, plus ou moins
organisées, jusqu'aux formes très sophistiquées de la
protection juridique par le brevet, et le contexte des grandes conventions
internationales que sont Rio 1992 et le chapitre de l'OMC relatif à
la propriété intellectuelle.
L'innovation pharmaceutique moderne peut se passer des ressources naturelles.
Quand elle a recours à des bases naturelles, elle peut se passer des
pharmacopées traditionnelles et procéder à un criblage
(" screening ") systématique d'espèces prélevées
" quelque part dans la nature ". Mais, que l'industrie ait besoin de
matières premières ou, simplement, de modèles
moléculaires pour fonder sa recherche, la question de la détention
des gènes se pose dès que l'on a recours au vivant. Ce recours
fait l'objet d'une contradiction jusqu'ici non résolue du point de
vue de la propriété intellectuelle. Le compromis par le contrat,
quelles que soient ses insuffisances, ne présente-il pas le mérite,
comme le souligne S. Dasgupta, de montrer que le respect des droits des
communautés détentrices de savoirs traditionnels n'est pas
complètement un mythe ?
Albert Chominot, professeur émérite à l'INA-PG, est chercheur associé au CIRAD/ECOPOL
[R] Références bibliographiques
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