Le Courrier de l'environnement n°46, juin 2002


Développement durable : une table ronde à l'occasion           
des Journées du département Inra Hydrobiologie
et Faune sauvage

Gestion durable des ressources piscicoles et d'écosystèmes aquatiques
Gestion durable de la faune sauvage
Développement durable et aquaculture

Encadré  1
Le point de vue du département Hydrobiologie et Faune sauvage par Alexis Fostier

Encadré 2
Les recherches du département Hydrobiologie Faune sauvage

Références bibliographiques générales


La notion de développement durable semble aujourd'hui s'emparer de toutes les branches de l'activité humaine : les villes sont durables en réseau, les entreprises sont socialement responsables et de plus en plus cotées en conséquence, le commerce se doit d'être équitable, le tourisme devient responsable et l'agriculture doit accroître sa durabilité. L'année 2002 sera celle du nouveau Sommet de la Terre, en août et septembre, et à Johannesburg. Le développement durable poursuit, inexorablement semble-t-il, son avancée dans la société civile.
La question de la prise en compte par les chercheurs du nouvel objet qu'est le développement durable est de plus en plus fréquemment posée. Ainsi, par exemple, Etienne Landais explicite les trois types de difficultés que peuvent éprouver les chercheurs dans la traduction de cette notion en termes scientifiques : la dimension éthique, la nécessaire interdisciplinarité et " ailleurs et plus tard " (Landais, 1998, p.10). Plus récemment, Isabelle Stengers suggère aux chercheurs de participer à la construction non de ce qu'est le développement durable mais à la nouvelle approche qu'il appelle (Stengers, 2001, p.11). Enfin, diverses contributions de la journée consacrée par la revue NSS proposent des pistes de réflexion sur ce sujet (Jollivet, 2001, p.105).
La table ronde organisée par le département Hydrobiologie et Faune Sauvage de l'INRA le 28 novembre 2001, à Anglet (Pays basque), a tenté d'apporter des éléments de réponse à cette même question. Des témoignages ont été demandés à quelques chercheurs du département partant de la double interrogation : le développement durable peut-il induire une posture individuelle de recherche nouvelle ? Peut-il aider à des constructions collectives en partenariat ?
Ce sont ces témoignages qui sont ici résumés.

[R]  Gestion durable des ressources piscicoles et d'écosystèmes aquatiques

Etienne Prévost (1) insiste dans sa contribution sur l'ambiguïté de la notion durabilité du développement quand on s'intéresse à des ressources au potentiel de renouvellement par nature fini et d'ailleurs, dans la plupart des situations, menacées par le développement même des activités humaines. La quête de la durabilité dans le domaine de la gestion des populations de poissons et de leur exploitation par la pêche n'est pas nouvelle (cf le concept de MSY, Maximum Sustainable Yield). Elle est aujourd'hui considérée sous un angle très critique en raison des échecs retentissants qui l'ont accompagné au cours de la seconde moitié du XXe siècle (écroulement de stocks et fermeture de pêcheries). Cela tient essentiellement à des facteurs humains que l'on peut résumer par une règle implicite du pêcheur : " un tient, pour moi et tout de suite, vaut mieux que deux tu l'auras, pour d'autres et plus tard ". Trois éléments sont appelés à la rescousse pour tenter encore de donner une réalité à la durabilité dans la gestion des ressources piscicoles et d'écosystèmes aquatiques :
- la promotion de la biodiversité et de la préservation des habitats ;
- la mise au point et l'utilisation d'outils d'aide à la décision en univers incertain qui obligent à prendre en compte des ingrédients de la durabilité comme : quel pas de temps choisir ? quels bénéfices et pour qui ? quelle hiérarchie dans les bénéficiaires ?
- une approche de précaution pour favoriser les décisions robustes.

Frazier J.G., 1998. Sustainable development: modern elixir or sack dress. Environmental conservation, 24, 182-193.
Ludwig D., Hilborn R., Walters C., 1993. Uncertainty, resource exploitation, and conservation: lessons from history. Science, 260, 17-36.

Alexis Champigneulle (2) revisite à cette occasion l'ensemble des recherches auxquels il a participé sur la gestion des pêcheries de salmonidés en lac et torrents alpins. Constatant que de nombreuses données sont déjà disponibles et que la génétique a eu un apport majeur ces dix dernières années, il examine les points qui continuent à poser problème :
- la mise en œuvre pratique des connaissances, déficiente en matière de patrimoine piscicole ;
- le décalage entre connaissance scientifique (disponible) et application (mal réalisée) sur le terrain faute de cadres d'action à objectifs partagés ;
- le contexte spatial qui doit dépasser l'habituel bassin versant pour intégrer l'ensemble de l'écosystème (Pajak, 2001).
La gestion durable implique de plus la définition d'indicateurs pertinents. Cette demande s'adresse en particulier aux écologistes et aux généticiens.
La perspective de gestion durable dans le contexte des grands lacs subalpins (Léman, Annecy et Bourget) devrait amener les divers acteurs à travailler sur des rétrospectives critiques des années antérieures et en cours, en vue d'en discuter la pertinence et pour pouvoir proposer de nouvelles gestions " plus collectivement assumées " sur la base d'analyses interdisciplinaires (Champigneulle et al., 2001).

Champigneulle A., Michoud M., Brun J.C., 2001. Pacage lacustre de salmonidés (omble chevalier, corégone et truite) dans le lac Léman et le lac du Bourget. In Gerdeaux : Gestion piscicole des grands plans d’eau. INRA, Paris, pp. 349-421.
Pajak P., 2001. Sustainability, ecosystem management, and indicators : thinking globally and acting locally in the 21st Century. Fisheries, 25(12), 16-25.

[R]   Gestion durable de la faune sauvage

Philippe Clergeau (3) insiste en introduction sur l'objectif de construction de connaissances utilisables en gestion des espèces et des espaces et à leur intégration dans des schémas pluri- puis interdisciplinaires de prise de décision ou tout du moins de négociation collective.
Il pense qu'il est nécessaire dans une stratégie de gestion durable des espèces sauvages (nuisibles, introduites, gibiers) :
- de raisonner sur des espaces plus larges et sur des échelles de temps supérieures (Clergeau, 1995) ;
- d'utiliser les systèmes d'information géographique car ils permettent d'intégrer analyses écologiques et données des sciences humaines (Le Lay et al., 2001) ;
- de passer obligatoirement par la connaissance de l'organisation et de la construction des paysages.

Sa réflexion est construite à partir de l'examen des difficultés de gestion de l'Étourneau en Bretagne et, surtout, à partir de l'expérience de la gestion d'une espèce d'oiseau frugivore de la Réunion, le Bulbul : montage d'une recherche sur les mécanismes éco-éthologistes de la dispersion, construction d'un groupe de négociation, implication des acteurs aux différentes échelles, perspectives de nouvelles recherches en liaison avec les demandes et compétences des acteurs (notamment, simulation et cartographie du risque pour l'installation de nouveaux vergers).

Clergeau P.,1995. Importance of multiple scale analysis for understanding distribution and for management of an agricultural bird pest. Landscape and Urban Planning, 31, 281-289.
Le Lay G., Clergeau P., Hubert-Moy L., 2001. Computerised map of risk to manage wildlife species in urban areas. Environmental Management, 27, 451-461.

[R]  Développement durable et aquaculture

Thierry Boujard (4) anime depuis trois années un thème transversal au département Hydrobiologie et Faune sauvage sur le sujet de l'aquaculture et de l'environnement dont les objectifs sont de développer une capacité d'expertise entre disciplines différentes et de permettre une meilleure synergie entre équipes de recherche et intégrer au mieux cette problématique dans les recherches du département.
Les programmes développés au sein de ce thème transversal ont pour objectif l'évaluation des impacts environnementaux des activités aquacoles. Ils s'inscrivent donc dans le cadre de la connaissance de la durabilité environnementale. Mais ils ne relèvent pas, à une exception près, de l'aquaculture durable sensu stricto. Pour lui, le " durable " est une question de société que chaque discipline essaie de traduire en termes scientifiques. Mais il est rare que la prise en compte des trois facettes du développement durable (économie/environnement/société) soit complète. L'expérience menée dans le cadre de cette transversalité l'amène à constater que le partage des cultures disciplinaire est possible mais qu'il est très difficile pour un chercheur de se détacher du cadre de sa discipline.
Olivier Clément est chargé depuis un an d'une mission sur l'aquaculture durable au sein du département. Au travers d'une investigation bibliographique sur l'aquaculture durable et plus généralement sur le développement durable, il fait le constat que si beaucoup de publications font référence au développement durable dans ce secteur, beaucoup s'attardent sur des définitions personnelles et des contenus qui n'engagent que leur auteur alors que peu sont relatifs à des mises en pratique collectives. Un facteur déclenchant réside toutefois dans la résolution du conflit qui a opposé, durant les années 1990, les promoteurs de l'aquaculture de crevettes dans la ceinture tropicale et les ONG environnementalistes. La proposition d'un Code de conduite pour une aquaculture responsable en 1998 par la FAO a amené divers gouvernements, institutions nationales ou internationales et organisations professionnelles à suivre ce chemin. Divers programmes, lois et cahiers des charges (codes de conduite et guides de pratique) ont alors vu le jour.
La notion de développement durable offre aujourd'hui deux intérêts majeurs pour ce secteur de l'aquaculture dont on attend qu'il fournisse une part grandissante de protéines dans le contexte de la démographie galopante de ce début de millénaire :
- la possibilité pour les gouvernants de construire des cadres conceptuels dans une perspective à long terme ;
- l'occasion pour les producteurs de reconstruire leurs priorités et lignes d'action avec un nouveau regard.

C'est dans ce cadre qu'un partenariat peut s'établir entre recherche et profession.


[R]  Encadré 1
Le point de vue du département Hydrobiologie et Faune sauvage par Alexis Fostier

Une des priorités annoncée par l’INRA vise à " Gérer l'espace, préserver l'environnement et produire durablement. ". Autrement dit, pour le département HyFS, il s’agit d’accompagner le développement de modes de gestion de ressources biologiques pour différents usages à long terme intégrant les attendus environnementaux, sociaux et économiques du développement durable, à un niveau national et international.
Deux étapes préliminaires, particulièrement délicates pour cette orientation, consistent à identifier correctement une demande de recherche s’inscrivant bien dans les missions du département HyFS; et à identifier sans exclusive, mais en restant sélectif par rapport à l’objectif, les actions de recherche à encourager.
Trois principes conduisent l’action du département dans cette démarche qui se veut pragmatique : définir un contenu opérationnel pour la communauté scientifique du département, en aidant à la réflexion, à l’animation, à la diffusion de l’information, et en engageant des actions spécifiques ; prendre en compte la participation incontournable des partenaires socioprofessionnels en encourageant et structurant les relations avec ceux-ci ; veiller, le plus possible, à une démarche collective et interdisciplinaire, en encourageant les projets entre équipes, et en recherchant les complémentarités hors du département.
Pour les équipes, il est possible, dès aujourd’hui, de s’informer et de se former, d’ intégrer le concept du développement durable dans l’analyse des finalités des travaux réalisés ; de proposer des expertises aux partenaires socioprofessionnels dans le cadre de définition de codes de bonne conduite ou d’accompagnement des politiques publiques ; de proposer des recherches innovantes, y compris méthodologiques, dans la pratique des gestions de ressources.
Aujourd’hui, une petite dizaine d’actions, allant de la mise en place progressive d’un thème transversal " Aquaculture durable " à un projet d’analyse de cycle de vie en passant par diverses formes de relations partenariales, peuvent être identifiées au département comme relevant spécifiquement d’une thématique " développement durable de l’aquaculture ".


[R]  Encadré2
Les recherches du département Hydrobiologie Faune sauvage

ont pour objectifs l'acquisition de connaissances et de savoir-faire, le développement d'outils et de méthodes et la construction d'une capacité d'expertise en :
Gestion et la valorisation d'espèces aquacoles, essentiellement les poissons :
- la diversification, la caractérisation et l'amélioration des produits aquacoles ;
- le développement d'une aquaculture durable, notamment au travers de l'impact de l'aquaculture sur l'environnement, du bien-être et de la domestication ;
- les perspectives offertes par l'analyse et la fonctionnalité du génome et les nouvelles biotechnologies.
Le fonctionnement et la gestion d'écosystèmes aquatiques :
- la compréhension du fonctionnement d'écosystèmes aquatiques (lacs, étangs, fleuves, rivières) ;
- la mesure et la prévision de l'impact des activités humaines sur la qualité des écosystèmes aquatiques ;
- la gestion des ressources naturelles aquatiques : poissons de lacs et de rivières, poissons amphihalins (salmonidés, aloses, anguilles), écrevisses, grenouilles ;
Le fonctionnement et la gestion des populations de vertébrés terrestres :
- éco-éthologie et fonctionnement de populations animales sauvages (ongulés sauvages, oiseaux, certains rongeurs) ;
- méta-populations, peuplements et paysage ;
- éthologie en conditions naturelles et contrôlées (essentiellement ongulés sauvages


Notes
(1) prevost@roazhon.inra.fr [VU]
(2) champi@thonon.inra.fr [VU]
(3)   clergeau@beaulieu.rennes.inra.fr [VU]
(4) boujardst-pee.inra.fr [VU]


[R] Références bibliographiques générales

Landais E., 1998. Agriculture durable : les fondements d'un nouveau contrat social ? Courrier de l'Environnement de l’INRA, 33, 5-22.
Stengers I., 2001. Le développement durable, une nouvelle approche ? Courrier de l'Environnement de l’INRA, 44, 5-12.
Jollivet M., 2001. Le développement durable, notion de recherche et catégorie pour l'action. Canevas pour une problématique hybride. In M. Jollivet : Le développement durable, de l'utopie au concept. De nouveaux chantiers pour la recherche. Elsevier, Paris. 288 p.