Réflexions autour de la notion de déprise
agricole
La demande sociale :
Qu'est-ce que la déprise ?
Que1s états de référence ?
Quelles recherches sur la déprise
[R] La demande sociale :
en tant que chercheurs, nous devons nous demander si le fait d'engager des travaux sur un thème largement débattu dans les médias (de Libération à l'Agriculteur Normand) et dans les colloques (colloque sur les friches au Salon de l'Agriculture, au Salon de la Montagne...), nous conduit ipso-facto à traiter d'un problème important. Le thème de la déprise peut-il constituer un cadre général de recherches ou n'est-il qu'une focalisation sur un trait marquant d'une crise et d'une transformation plus large de l'espace rural ? A un moment ou des comités d'experts se réunissent pour constituer des programmes de recherche (Comité Écologie et Gestion du Patrimoine Naturel du Ministère de l'Environnement ; groupe de travail au sein du programme Man and Biosphere de l'UNESCO...) répondre à cette question nous parait essentiel.
[R] Qu'est-ce que la déprise ? :
sans entrer dans une analyse de l'usage du terme, nous noterons que son
apparition est récente (fin 1979 dans les comptes rendus du comité
ECAR de la DGRST, par exemple), il semble, d'autre part avoir essentiellement
des connotations négatives (désertification, retour oppressant
de la friche, menace...). Nos diverses lectures contrent que le sens
général de déprise a trait à la perception d'un
processus de réduction de l'occupation de l'espace par l'activité
agricole, sans apparition d'usages alternatifs. Le terme de déprise
associe l'aspect social et l'aspect territorial.
La déprise est le changement d'état d'un complexe liant
l'activité à l'espace et ayant des répercussions
environnementales visibles. Mais le terme désigne aussi bien la
constatation, l'observation, voire l'évaluation de ce changement que
l'écart qui se crée avec l'image que l'on a d'un état
antérieur de l'espace, image qui est une construction mentale,
individuelle ou collective. Ceci nous conduit à proposer la
définition suivante du terme déprise : Déprise - une
perception de changements de systèmes liant activités et espaces.
Ces changements font référence à des états
antérieurs de l'espace, réels ou construits. Ces changements
sont jugés comme une régression par rapport à une occupation
plus complète de l'espace agricole. Cette moindre utilisation
résulte d'un laisser-faire et non du choix d'un nouveau mode de gestion.
[R] Que1s états de référence ?
si l'une des conséquences de la déprise est une dégradation
de l'environnement, on doit connaître l'état initial. Dans les
Vosges, les agriculteurs âgés parlent de déprise car
ils se réfèrent à un paysage jardiné le "peigné
vosgien". Dans le Pays d'Auge on déplore les, refus dans les prairies,
les taches de ronces, mais y a-t-il eu un temps où toutes les prairies
étaient bien entretenues ?
Mais face à l'abandon des parcelles agricoles, le chasseur ou le promeneur
urbain fera l'éloge 'de la "nature sauvage".
Ces états de référence, souvent fabriqués peuvent,
de façon très schématique, être rattachés
à deux mythes, images l'un et l'autre de paradis perdus.
- mythe 1 : la référence est l'espace maîtrisé
par l'homme, la nature dominée par une technologie bienfaisante,
nourricière. C'est aussi la référence à "l'ordre
éternel des champs", au "beau travail".
Mythe 2 : la référence est l'espace naturel détruit
par l'homme et l'activité économique. Cela renvoie aux mythes
des équilibres naturels, du climat, stade ultime d'une évolution
d'où l'homme serait absent.
On remarquera que le choix d'une politique de gel des terres plutôt
que d'une politique de diminution des intrants sur un espace restant agricole,
est une combinaison des deux mythes définis ci-dessus : un espace
pour produire et un espace pour la nature.
La déprise dans l'évolution générale des espaces
ruraux :notre orientation de recherche nous amène à nous
intéresser aux relations entre l'espace et l'activité agricole,
aux conséquences sur l'espace de ce qui n'est plus fait ou plus fait
de la même façon, ceci à différentes échelles
et différents niveaux d'organisation. Le terroir, le bassin versant,
le paysage sont des niveaux d'organisation perçus par le public, ce
sont donc des niveaux clés d'analyse des changements ; ceux-ci
résultent, à ces niveaux, des décisions non concertées
d'un ensemble d'agriculteurs. Ces changements, visibles à l'échelle
parcellaire, peuvent être liés à des modifications du
système de production (passage à des cultures entraînant
l'abandon des parcelles en pente-ou humides) ou à des modifications
dans la façon dont les systèmes de production utilisent le
territoire.
Au niveau du paysage, on constate souvent que la déprise n'est pas
le seul phénomène affectant le territoire ; elle peut être
accompagnée de l'intensification de certaines parcelles ou de certains
terroirs. C'est cette différenciation du territoire sous le double
effet de la déprise et de l'emprise accrue de l'agriculture qui nous
parait le phénomène central. L'objet de recherche devrait davantage
concerner l'espace, la dynamique de sa structuration, de son organisation,
que la déprise.
[R] Quelles recherches sur la
déprise
dans le cadre d'une articulation écologie/agronomie ?
les observations dont nous venons de rendre compte indiquent qu'il est
nécessaire d'aborder les conséquences écologiques de
la déprise su niveau de la mosaïque différenciée
de l'espace ; les formes spatiales de la déprise, les relations dans
l'espace entre unités adjacentes,, en déprise ou non, sont
des facteurs essentiels à prendre en compte que ce soit dans une
perspective de recherche fondamentale ou dans une perspective de gestion.
Parmi les modes de gestion de l'espace envisagés pour remédier
à la déprise figure la mise en place de systèmes agricoles
extensifs ; ces systèmes peuvent-ils être conçus
indépendamment des systèmes de production environnants ?
Les transformations de l'espace rural qui suscitent inquiétudes ou
espoirs résultent, dans un espace donné, d'un changement de
contrôle des processus écologiques par l'activité agricole
. il y a relâchement ou intensification du contrôle. On cherche
à définir de nouveaux modes de gestion pouvant répondre
à des objectifs environnementaux (maintien de la richesse
spécifique...), notamment â l'aide de techniques agricoles
adaptées. Ceci nous conduit à souligner le fait qu'il est de
plus en plus nécessaire de comprendre la façon dont les processus
écologiques sont impliqués dans l'activité de production,
ainsi que les relations entre l'évolution de la structure de l'espace
agricole, suite aux changements d'activité, et la dynamique des
systèmes écologiques.