
Après quelques années de doutes et de controverses sur sa possible
réintroduction volontaire, la cause paraît dorénavant
entendue : le retour du loup dans le massif alpin est un phénomène
naturel. Le suprême prédateur a repris tout seul sa place
d'espèce-clé des écosystèmes montagnards. Son
retour et son expansion rapide témoignent de la bonne santé
retrouvée de la nature dans cette région et sont, dans le
même temps, les garants du rétablissement des équilibres
entre les composantes de cette nature. Ils assurent la régulation
future des fonctionnements écologiques.
Dès lors, pour les amis du loup, les obstacles qui freinent ce sain
retour ne peuvent être que traités comme des entraves à
cette harmonie naturelle en voie de rétablissement. Et l'hostilité
des bergers à la présence du loup, la première et principale
manifestation de son refus, ne peut être interprétée
que comme la poursuite condamnable de la prétention humaine à
remodeler l'univers en artifices productivistes. Les éleveurs montagnards,
dont les proches ancêtres sont d'ailleurs responsables de la disparition
temporaire de l'animal, sont dorénavant tenus de mieux respecter les
fonctionnements écologiques et de s'y adapter s'ils veulent continuer
à être tolérés sur des territoires reconquis par
la nature.
Cette argumentation, qui renouvelle en la renversant la barrière
ontologique édifiée depuis la Genèse entre l'homme et
la nature, soulève néanmoins un certain nombre d'interrogations,
tenant en particulier à la nature de cette nature que l'on vise à
protéger, et dont le retour du loup serait le symbole.
La qualité retrouvée des espaces naturels dans lesquels revient
l'animal serait d'abord due à l'allégement de la " pression
anthropique ", à l'amoindrissement de l'impact des activités
humaines sur ces territoires ; bref, elle serait la conséquence
bénéfique de la " désertification " rurale,
particulièrement sensible dans les régions montagnardes. Cependant,
outre le fait que le phénomène de dépeuplement humain
a peu à voir avec des lois naturelles et beaucoup plus avec les
transformations de la géographie du capital et de la politique agricole,
ces " déserts " montagnards sont-ils vraiment l'objet d'un abandon
des attentions de la société ? Ne sont-ils pas seulement l'objet
d'une transformation de ces attentions ? A côté des stations
de ski et des chasses privées, les parcs nationaux, réserves
et autres conservatoires naturels ont peu à peu remplacé les
finages et communaux villageois, mais ils sont loin d'être des sanctuaires
où une nature sans hommes reprendrait seule ses droits. La mise en
défens de ces territoires à certaines activités s'est
accompagnée de multiples interventions tout aussi humaines depuis
les réintroductions de faune " sauvage " jusqu'aux plans de " gestion
" de celle-ci, en passant par les suivis floristiques et faunistiques plus
ou moins systématiques, les nombreuses réglementations
régissant la chasse, la cueillette et la fréquentation des
sites et leurs zonages correspondants, tous légitimés par des
" listes rouges ", directives et conventions nationales ou internationales.
La nature qui s'est épanouie dans ces espaces protégés
correspond à un mélange complexe entre des potentialités
biologiques liées aux facteurs du milieu et des choix que leurs
administrateurs ont fait au nom de la société, en notre nom.
Ce qui est paradoxal dans la situation actuelle, c'est que les administrateurs
des choix sociaux de la nature se sont, de manière croissante ces
dix dernières années, appuyés sur les activités
pastorales pour accompagner les plans de gestion des territoires confiés
à leurs soins. Ce sont à des éleveurs, transhumants
ou locaux, qu'ont été largement confiées les tâches
de maintenir l'ouverture de milieux favorables aux espèces
végétales et animales fragiles et menacées par l'extension
de la forêt ; c'est à eux que l'on a demandé de contribuer
à 1'entretien des alpages et des mosaïques paysagères
favorables aux ongulés sauvages comme aux grands rapaces. Au travers
d'incitations financières comme les mesures agri-environnementales,
les propriétaires de troupeaux domestiques ont été
encouragés à reconquérir des espaces embroussaillés,
pauvres en biodiversité et menacés par les incendies, et des
bergers alimentent les charniers qui facilitent la réintroduction
des vautours. Dans l'élaboration des futurs plans de gestion des sites
du réseau Natura 2000, l'élevage se voit confier un rôle
central dans tout l'arc alpin et en général dans toutes les
zones montagnardes où l'on annonce l'inéluctable et prochaine
réapparition des loups.
Les menaces que fait peser cette réapparition sur la poursuite sereine
des activités pastorales encouragées au titre de la protection
des espaces naturels ne plongent-elles pas les naturalistes lycophiles dans
le doute ? A moins, mais c'est bien sûr impossible, que certains d'entre
eux n'établissent implicitement une hiérarchie dans leurs
préférences naturelles, plaçant les grands prédateurs
à un rang supérieur à celui de l'Iris nain ou du
Gypaète barbu ? Le loup, animal particulièrement adaptable
à une grande variété d'habitats, peut subsister dans
des zones presque entièrement boisées, pourvu qu'elles accueillent
aussi des ongulés, et il ne souffrirait pas spécialement de
la disparition des chaînes trophiques liées aux espaces ouverts
que les troupeaux domestiques contribuent à conserver. Mais, au regard
des connaissances écologiques actuelles en matière de
biodiversité et des inventaires internationaux des espèces
et habitats protégés, comment la préservation d'un seul
animal, certes répertorié dans la Convention de Berne,
pourrait-elle se justifier sur ces territoires au détriment sans doute
de dizaines d'autres espèces ?
Certes, peu de protecteurs du loup sont prêts à tenir un langage
aussi radical. La grande majorité d'entre eux affirme sa volonté
de réfléchir aux conditions de la cohabitation entre loups
et troupeaux dans les espaces montagnards. Mais leurs propositions pratiques
ne concernent que des aménagements des seules pratiques pastorales,
rétablissant ainsi le fossé entre la vraie nature, celle sur
laquelle on ne peut intervenir sans la dénaturer - ce qui amène
à rejeter avec dégoût, par exemple, l'institution de
réserves à loups dans certaines zones boisées -, et
l'autre, l'anthropique, que l'on peut manipuler à souhait. Gardiennage
plus actif, présence d'aides-bergers et de chiens de protection,
confinement des troupeaux domestiques la nuit sont ainsi proposés
pour limiter les prélèvements des loups. Chacune de ces " solutions
" pose, en sus des difficultés économiques de mise en uvre,
de nouveaux problèmes écologiques (dégâts possibles
des chiens au " reste " de la faune sauvage, érosion des sols et pollution
des eaux causées par la concentration de ruminants confinés
dans des parcs...). Et bien sûr, la " part du loup ", même
réduite, n'est jamais complètement exclue. Ce demier
élément, inéluctable dès lors que l'on se refuse
à cantonner les prédateurs, est supposé pouvoir être
réglé par le biais d'indemnisations monétaires dont
on discute si elles doivent être, comme aujourd'hui, distribuées
selon le nombre de têtes prélevées, ou plus globalement
forfaitaires, contractuelles. Et là encore, le fossé entre
nature sauvage et nature domestique est inlassablement recreusé :
la relation proie-prédateur n'est pas traitée dans ce cas selon
le modèle écologique de la concentration d'énergie sur
une chaîne trophique, avec ses régulations propres, mais sur
le mode dichotomique entre l'animal naturel, qui accomplit ses fonctions
vitales, et l'animal domestique, ravalé au rang de simple marchandise,
nié en tant qu'objet biologique, unité interchangeable avec
de la monnaie. La partition s'accentue encore lorsque, alors que l'on affirme
que l'unité de base de la vie sociale du loup est la meute, on nie
de fait la réciprocité au troupeau domestique en ne prenant
pas en compte les effets d'une attaque sur les ruminants témoins
survivants, blessures par bousculades, stress, insomnies, avortements.
Faut-il lire au travers de ces quelques remarques et interrogations un nouveau
plaidoyer en faveur d'une ruralité archaïque opposée à
la réhabilitation de la nature sauvage ? Sans doute, si l'on
considère que leur auteur n'est pas insensible à la détresse
humaine que provoque l'injonction faite à tout un groupe professionnel,
beaucoup plus profondément attaché à ses animaux que
les marchandisateurs ne le pensent, de se plier sans réagir aux "
lois " d'un animal que, naguère, toute une culture abhorrait. Mais
avant tout, mon souci est ici d'appeler à briser les constantes
barrières que l'on tend inlassablement à reconstruire entre
vraie nature et nature anthropique. C'est au nom de cette barrière
que les plus dangereuses prédations humaines ont pu être faites
au sein de ce qui n'était considéré que comme un
réservoir de ressources plus ou moins illimitées. Mais le
renversement complet de la perspective est tout aussi à craindre,
celui qui attribue à la nature sauvage muette - et donc à ses
porte-parole humains au nom de la connaissance révélée
de ses " lois " et de ses impératifs - un poids supérieur à
celui des agents humains et de leur nature domestique. Des loups, armés
d'exemplaires de la Convention de Berne et dont le régime alimentaire
estival est constitué en majorité de brebis ou de veaux, sont-ils
vraiment plus sauvages que des herbivores choisissant leur menu entre les
dizaines d'espèces d'herbes et d'arbustes que leur offrent les parcours
montagnards, que leurs préférences changeantes façonnent
année après année ? Le sort des uns et des autres, comme
des territoires qu'ils fréquentent, ne peut être que de notre
choix, consenti après un débat public sans hiérarchie,
et non imposé par une quelconque destinée manifeste reposant
sur une douteuse prédominance de la nature naturelle ou humaine. Ces
deux natures sont inextricablement mêlées et leur opposition
renouvelée ne peut que nous rendre successivement aveugles à
nos responsabilités vis-à-vis de leur inéluctable
conjonction.