L'illusion de la protection intégrée des cultures
Un peu d'histoire
Un semblant de réussite
Difficultés de mise en uvre
Des objectifs concrets
Article repris, avec l'aimable autorisation des auteurs et
de la revue Issues in Science and Technology, spring 2000,
pp. 61-64. L'article original The Illusion of Integrated Pest Management
est en ligne à www.nap.edu/issues/16.3/ehler.htm
Traduction A.F.
Copyright 2000 by the University of Texas at Dallas, Richardson,
TX
En dépit de trois décennies de recherches, la protection
intégrée des cultures n'est en fait que très peu
intégrée. Il est temps de se remettre à l'ouvrage en
se donnant des objectifs clairs.
En 1993, l'US Department of Agriculture (USDA), l'Environmental
Protection Agency (EPA) et la Food and Drug Administration (FDA)
ont réclamé un engagement national pour la protection
intégrée des cultures (Integrated Pest Management -
IPM (1)) sur 75% des terres agricoles
des États-Unis en 2000. L'année suivante, l'USDA annonçait
son IPM Initiative (Programme protection intégrée des
cultures) pour marquer son adhésion à cet engagement. Sept
ans plus tard, les pratiques agricoles ont bien peu changé. En revanche,
on en sait moins sur l'IPM qu'on ne le pensait. Un retour sur les
définitions de l'IPM nous aidera à comprendre ce qui n'a pas
marché dans ce programme.
L'USDA et l'EPA ont bataillé pour arrêter une définition
pratique de l'IPM et trouver les moyens d'évaluer son emploi. Ceci
n'est pas surprenant, vu la confusion qui semble bien régner chez
les auteurs du règlement à propos de la nature de l'IPM. La
dernière tentative de clarification eut lieu en octobre 1998 avec
l'annonce par l'USDA de la nécessité pour toute exploitation
agricole d'inclure dans ses objectifs la prévention, l'évitement,
la surveillance et la destruction des ravageurs (quadrilogie nommée
PAMS d'après les termes originaux prevention, avoidance, monitoring
et suppression). Pour être reconnu pratiquer la protection
intégrée des cultures, l'exploitant doit mettre en uvre
des moyens relevant de 3 de ces 4 éléments " PAMS ". Selon
les définitions de l'USDA, la prévention consiste à
empêcher toute infestation par le ravageur, l'évitement est
l'usage d'une pratique pour empêcher un ravageur présent dans
la culture de commettre ses dégâts, la surveillance est l'ensemble
des opérations de détection et de dénombrement
effectuées dans le but de déclencher l'évitement ; la
destruction est décidée quand la prévention et
l'évitement ont échoué - et il est clair qu'elle se
fait au moyen de toxiques.
Le principal défaut de cette conception est qu'elle ne tient pas compte
du concept d'intégration ou de compatibilité entre stratégies
de lutte qu'avaient mis en avant les fondateurs de la protection
intégrée des cultures. Juxtaposer différentes méthodes
de lutte n'est pas pratiquer la lutte intégrée ; cela peut
même aggraver la situation phytosanitaire et/ou provoquer des effets
nocifs non intentionnels. Par exemple, la littérature fournit des
cas d'incompatibilité entre l'usage de plantes génétiquement
modifiées et celui d'auxiliaires de lutte biologique. Et l'on aurait
tort de croire qu'on peut composer des cocktails de moyens de lutte alternatifs
- potentiellement efficaces et sûrs pris un à un - comme on
en a concoctés, jadis, avec des pesticides chimiques. Associer des
méthodes de lutte en vue d'un succès à long terme demande
beaucoup de doigté écologique.
Un règlement fédéral qui encadre l'IPM sans la comprendre
est voué à l'échec. Mais cela ne suffit pas, encore
faut-il indiquer comment sera évalué le taux d'adoption de
l'IPM par les farmers et prévoir des mesures incitatives. Ceci semble
bien ne pas advenir dans un futur prévisible. Nous pensons en
conséquence qu'il faut procéder à un remaniement des
règlements fédéraux, en abandonnant ce qui ne fut qu'une
illusion d'IPM et en se fixant un but clair, comme la réduction de
l'utilisation des pesticides (avec la réduction concomitante des risques).
Puisqu'il paraît que les autorités de Washington ne voient pas
bien d'où provient l'IPM, nous en livrerons un bref historique.
Peu après la fin de la Seconde Guerre mondiale, quand les insecticides
de synthèse furent mis sur le marché, les entomologistes
californiens et ceux des régions cotonnières
développèrent la notion de lutte raisonnée (supervised
insect control). En lutte raisonnée, des techniciens qualifiés
encadrent la lutte et les traitements insecticides sont déclenchés
en fonction des dénombrements du ravageur-cible et de ses ennemis
naturels. Une façon de procéder qui devait remplacer la " lutte
automatique " basée sur l'application aveugle d'un calendrier de
traitement. Et qui reposait sur une bonne connaissance de l'écologie
et sur la prévision de la dynamique des populations des ravageurs
et de leurs antagonistes. Cette lutte raisonnée a fourni l'essentiel
de sa base conceptuelle à la " lutte intégrée " telle
que l'ont définie les entomologistes californiens dans les années
1950. La lutte intégrée revenait à trouver la meilleure
combinaison de moyens chimiques et biologiques pour tel insecte ravageur.
Les insecticides devaient être employés de façon à
provoquer le moins de dégâts possibles sur les agents de lutte
biologique.
L'" intégration " était synonyme de " compatibilité
". Les traitements chimiques n'étaient appliqués que si l'effectif
du ravageur avait atteint un seuil afin que soit dépassé le
seuil de nuisibilité économique et que les dégâts
ne coûtent plus cher que les traitements.
Avec l'IPM, on a étendu cette démarche de lutte
intégrée à tous les ennemis des cultures et à
d'autres moyens de gestion phytosanitaire que les traitements chimiques ou
biologiques, en veillant à assurer la compatibilité
générale. Sont entrées dans la panoplie de l'IPM
l'utilisation de variétés résistantes et l'utilisation
de pratiques culturales ad hoc (" lutte culturale "). L'IPM a introduit
la pluridisciplinarité en associant entomologistes, phytopathologistes,
nématologistes, malherbologues et autres spécialistes des "
petits vertébrés ". Aux États-Unis, l'IPM a été
traduite en règlement national en février 1972, sous l'impulsion
du président Nixon. En 1979, le président Carter décide
la création d'un Comité interministériel de coordination
de la protection phytosanitaire intégrée (inter agency IPM
Coordinating Committee) pour encadrer le développement et la mise
en uvre de l'IPM.
Il devient de plus en plus évident que l'IPM, telle que dessinée
par ses promoteurs, n'a jamais été mise en uvre à
une échelle significative aux États-Unis. Tout au plus fut-elle
pratiquée, selon la Consumers Union, sur 4 à 8% des
terres agricoles. Encore ce pourcentage est-il surestimé. Une constatation
faite trois décennies après les directives de Nixon qui, entre
autres, prévoyaient de grands programmes d'IPM et une vulgarisation
au niveau de l'enseignement agricole (land grant colleges of agriculture
- LGCA).
Pour la plupart, ce qui est étiqueté IPM n'est rien de plus
qu'une remise à jour de la lutte raisonnée d'il y a un
demi-siècle. Actuellement les techniciens en protection des
végétaux surveillent les cultures et établissent les
dates de traitement - des traitements chimiques qui sont souvent la seule
arme envisagée. Une pratique qu'on va même jusqu'à nommer
par dérision " protection chimique intégrée ". Dans
bien des cas, les techniciens ne surveillent rien du tout ou ne tiennent
pas compte des ennemis naturels. Les pesticides sont la panacée tant
pour l'agriculteur prudent que pour les préconisateurs : ils sont
faciles à appliquer, on se les procure aisément, ils donnent
un résultat rapide et ne réclament pas de connaître avec
précision la situation écologique dans l'agrosystème.
Beaucoup de conseillers phytosanitaires sont aussi des employés du
secteur phytopharmaceutique
Il n'y a pas beaucoup d'incitations
financières à essayer des méthodes " alternatives "
- même quand elles sont disponibles. Ces dernières, de plus,
demandent un effort de mise en uvre et une connaissance fine du
système-cible.
Bref, on ne constate pratiquement aucune intégration des méthodes
de lutte. L'intégration est importante aussi bien entre les
différents ennemis d'un même type qu'entre les différents
types. Par exemple, il convient qu'un insecticide n'élimine pas les
entomophages du ravageur ou qu'un fongicide ne détruise pas les
antagonistes microbiens des agents pathogènes (intégration
verticale) ; l'insecticide ne doit pas faire disparaître les insectes
phytophages des mauvaises herbes et le fongicide ne doit pas être nuisible
aux acariens antagonistes des acariens ravageurs (intégration
horizontale). Tel était le sens originel du mot intégration.
Malheureusement le I de IPM s'est depuis évaporé
Pourtant, les actions en faveur de l'IPM n'ont pas été
complètement vaines. Les agriculteurs se sont vus offrir des outils
intéressants sous forme de modèles pour prévoir les
pullulations, des guides pour surveiller les ravageurs, des aides à
la décision de traitement en lutte raisonnée. Il en est
résulté des réductions d'emploi de pesticides sur certaines
cultures. Mais bien peu de bénéfices en termes de véritable
IPM, au sens de ses promoteurs, auront été récoltés.
Les principaux bénéficiaires pourraient bien en avoir
été les chercheurs, les vulgarisateurs, les agents des services
agricoles de l'État. Le mouvement IPM a, en tous cas, réussi
à fournir les ressources (à mobiliser les fonds) nécessaires
à de nombreux programmes de recherche ciblés - mais pas des
travaux de fond, pourtant utiles à l'amélioration de la gestion
phytosanitaire. Aucun programme complet n'a abouti, faute d'efforts suffisants
dirigés vers l'étude des intégrations verticale et
horizontale des moyens de lutte à disposition de l'agriculteur.
[R] Difficultés de mise en uvre
Beaucoup d'obstacles se dressent devant la mise en uvre de la protection
intégrée. Les protocoles de suivi des populations de ravageurs
et leurs ennemis naturels sont pour beaucoup trop complexes et/ou coûteux
pour le technicien phytosanitaire. Dans d'autres cas, ils sont trop simplistes.
La prédiction de l'évolution des populations de ravageurs et
d'antagonistes est difficile, le " chaos " (l'extrême sensibilité
à de minimes variations de conditions initiales) étant la
règle dans les agrosystèmes. Les seuils (de nuisibilité,
d'intervention) n'ont souvent qu'un intérêt académique
; la complexité des systèmes de culture et la diversité
des conditions locales rendent absurde le recours à des valeurs
prédéterminées. On aurait besoin de seuils dynamiques,
mais leur mise au point demande des années de travail pour chaque
culture, ce qui n'intéresse pas beaucoup les chercheurs des LGCA.
De plus, la notion de seuil peut ne pas être applicable comme, par
exemple, dans le cas d'un pied d'une mauvaise herbe capable de produire assez
de graines pour infester un champ entier ou d'un agent pathogène qu'on
ne sait pas dénombrer en pratique.
Les entomologistes de la génération d'après la Seconde
Guerre mondiale se sont bien souciés des problèmes causés
par l'emploi des nouveaux insecticides organiques de synthèse mais
ils se sont plus attachés à traiter les symptômes qu'à
travailler à une connaissance profonde des relations ravageur-antagoniste.
Il semble bien en avoir été de même chez les phytiatres
d'autres spécialités, phytopathologistes et nématologistes.
La fumigation du sol - un procédé écologiquement aveugle
- est toujours utilisée pour lutter contre les nématodes et
les maladies qui se transmettent par le sol. En résumé, c'est
un minimum d'intégration verticale des moyens de lutte tandis que
l'intégration horizontale reste dans les limbes. Les différentes
disciplines de la phytiatrie ont échoué à intégrer
leurs démarches du point de vue de l'agriculteur. Comme l'a écrit
Philip H. Abelson dans son éditorial de Science du 8 août
1997, " [
] la société a des problèmes, les instituts
de recherche ont des départements ".
Les techniciens phytosanitaires sont en général de niveau BS
(Bachelor of Science) ou MS (Master of Science) avec une
spécialité défense des cultures pour certains. Au mieux,
ils sont capables de porter un diagnostic et d'indiquer une date de traitement
(chimique). Mais leur formation ne les rend pas aptes à prendre en
compte la complexité écologique et d'affronter le défi
de l'IPM. Les services de la recherche, de la vulgarisation et la
réglementation ont été lents à prendre conscience
de ce problème et les gens de la LCGA n'ont pas pris leurs
responsabilités à propos d'un travail qui faisait partie de
leur mission.
L'action fédérale dans le domaine de l'IPM doit être
remaniée. Nous proposons ceci, à mettre en uvre très
vite :
- abandonner le programme IPM de l'administration Clinton et s'attacher au
pourcentage de la surface agricole sous le régime de la lutte
raisonnée. Une fois qu'on aura atteint 75%, on pourra travailler à
l'étape suivante : l'intégration verticale des procédés
de lutte (IPM de 1er niveau). Bien que ceci puisse être décidé
par l'exécutif, mieux vaudrait un vote au Congrès pour une
décision qui ne risquerait pas de devenir caduque à la fin
du mandat du président en poste. L'IPM requiert des financements et
un soutien à long terme ;
- viser la réduction de l'emploi des pesticides chimiques, surtout
de ceux qui présentent des dangers pour l'homme et/ou l'environnement
et/ou les antagonistes naturels des ravageurs. On peut quantifier et analyser
statistiquement cette réduction, pas l'IPM. Faire attention aux "
réductions fantômes " comme, par exemple, celles qui
résulteraient de l'emploi de matières actives nouvelles efficaces
à dose bien moindre, mais pouvant présenter des risques importants
pour l'environnement (cas des pyréthrinoïdes de synthèse).
La réduction des risques liés à l'emploi des pesticides
doit également être recherchée ;
- augmenter les crédits pour la recherche sur les cortèges
naturels d'ennemis des ravageurs dans les agrosystèmes et sur leur
favorisation par la culture de plantes ad hoc. Des fonds supplémentaires
sont particulièrement nécessaires pour les études sur
les antagonistes naturels des agents pathogènes, mauvaises herbes
et nématodes. La priorité doit être donnée à
l'étude de terrain visant à décrire dans une culture
donnée la guilde des antagonistes avec sa hiérarchie et ce
sous le régime de protection phytosanitaire qu'on lui applique
habituellement ;
- revoir les programmes dans les établissements d'enseignement agricole
(LGCA) pour former mieux les nouvelles promotions de conseillers phytosanitaires.
On a besoin à la fois de prospecteurs de terrain, pour estimer les
effectifs des populations et déclencher d'éventuels traitements,
et d'experts bien formés, pluridisciplinaires et capables de relever
le défi d'une protection phytosanitaire intégrée dans
les agrosystèmes complexes ; pour ces derniers, un doctorat en Phytiatrie
devrait être instauré, du type professionnel. L'université
de Floride a annoncé, il y a peu, la mise en route d'une telle
filière.
On pourrait être tenté d'admettre l'échec et de retirer
le vocable IPM de la circulation. Ceci ne ferait sans doute qu'ajouter à
la confusion. Même si une protection intégrée des cultures
véritable n'a jamais été mise en uvre aux
États-Unis, cela reste un objectif valable pour le début du
XXIe siècle. Un objectif qu'il est possible d'atteindre, à
condition que s'instaurent des partenariats innovants entre chercheurs,
vulgarisateurs, conseillers phytosanitaires, agriculteurs soucieux de
progrès, ouvriers agricoles et consommateurs, lesquels en recueilleront
les fruits. Les efforts doivent être concentrés sur le niveau
local ou fondamental. Aux autorités fédérales d'apporter
les appuis nécessaires.
L. E. Ehler est professeur d'entomologie à
l'université de Californie, à Davis (États-Unis) ;
D. G. Bottrell est professeur d'entomologie à l'université
de Maryland, à College Park (États-Unis).
Note
(1)
Integrated pest management est traduit par " protection intégrée
des cultures " et dans ce texte on conservera le plus souvent le sigle
américain IPM.
On lira, de Pierre Ferron, une mise au point détaillée sur
l'évolution du concept et de son application dans le Dossier de
l'environnement n°19 (déc. 1999), pp. 19-28. L'article est en
ligne sur le site Internet du Courrier à l'adresse
www.inra.fr/dpenv/ferro2d19.htm
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