Images et imaginaires au coeur des échanges entre agriculture et société
Forum
et
compte rendu de l'Université
d'Été
Les contributions sont empilées dans l'ordre d'arrivée.
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On marche beaucoup mieux sur la tête quand on sait que le monde est à l'envers. Les mets et les mots : connaissance poétique de la nourriture. Image et identité. La terre - Enjeux sociaux et anthropologiques d'un métier en mutation. La force de l'image. " Produits de terroir " : représentations et patrimonialisation, Le choc de deux imaginaires, Représentations et agro-alimentaire, Entre ville et campagnes, Terre, Père, Mère..., Terre, terre..., A chacun sa quête du Graal , Le malentendu entre les agriculteurs et la société, Agriculture et technologie, Trois remarques hors de propos, Les interactions entre agriculteurs et citoyens-consommateurs, Les idées-clé à soumettre au débat.
Bientôt, ici, de nouvelles contributions au Forum Web, les dernières sur le dessus de la pile.
Si vous souhaitez participer aux débats qui vont se prolonger après Marciac, faites vous connaître à Yves Le Pape à ylepape@grenoble.inra.fr
MARCIAC 2003 : le
compte rendu à
chaud
..... en attendant les publications de la Mission des Agrobiosciences .....
Réalisé par Sylvie Berthier, Valérie Péan, Sophie Le Perchec, Jean-Marie Guilloux, Edouard Gasnier, Rémy Le Duigou et Yves Le Pape avec l'aide des intervenants et participants à l'Université ....et les photos de Cédric.
Le 7 août
Le Mot du jour : "l'arbre à frites" (tiré, de source sûre, de la parole du fils de la cousine d'une belle-soeur d'un des intervenants. Le contexte : un gamin visite une ferme et demande où est le fameux arbre). Bref, avec des variations sur ce même thème - les frites poussent-elles déjà salées ? - cette nouvelle variété arboricole - précisons que l'INRA n'y est pour rien - a émaillé les débats, illustrant l'écart entre imaginaire et réalité.
Jean-Claude Flamant, directeur de la Mission des Agrobiosciences. (Sophie Le Perchec)
Depuis sa création, l'"Université d'été de l'innovation rurale", qui fêtera son 10e anniversaire en 2004, pointe le doigt sur des interrogations extrêmement sensibles pour le monde agricole. Il y a 3 ans, le sujet était "L'agriculture peut-elle bouleverser le monde rural ?", l'an passé, les débats ont porté sur "L'agriculture entre contrat et contrôle" et cette année le sujet est "Images et imaginaires". L'objectif des universités d'été est d'instruire les questionnements qui préoccupent le monde rural et la société. La caractéristique du sujet de cette année est que les débats ont permis de traduire avec force le désarroi des agriculteurs, la difficulté d'avoir des clés de compréhension et d'analyse des images et imaginiaires véhiculés chez chacun de nous et de comprendre leurs fonctions. La cause fondamentale est que la société a en tête des archétypes (cf sondage BVA). Par rapport à ces archétypes la technologie, les rapports économiques, les fonctions d'achat et le comportement du consommateur ont une force considérable. L'agriculture, "mère nourricière" ne correspond plus à la réalité. Le Gers ne nourrit plus les gersois.
Il y a une véritable difficulté à donner un sens à nos images et imaginaires. Quelle est la nature des images qui circulent en chacun de nous ? D'où viennent-elles? Ayant pris conscience de la force de ces représentations, que peut-on faire ? L'université d'été ne prétend pas répondre à toutes nos interrogations mais l'existence d'un véritable lieu d'échanges et de débats a une vertu considérable. Il est important de se positionner sur les lignes de fractures que nous rencontrons, d'accepter cet inconfort de situtation, afin de trouver la socialisation de ces problèmes. D'où la difficulté à avoir une conclusion préremptoire ;on ne conclut pas sur ce qu'il faut ou faudrait faire mais on donne des messages d'alerte sur les sujets à débattre. Marciac est un lieu unique pour débattre en public de ces malaises et inconforts. Le sujet des images et des imaginaires est fondamental, extrêment riche car il touche à notre inconscient profond. C'est un défi considérable d'en parler et la prise de parole d'écrivains et poètes, cette année, à nourri le débat par l'importance des mots, la transcription des idées et leur savoir-faire à traduire les idées.
Les excellentes interventions de la compagnie des clowns qui subtilement, à chaud, mettent en scène des situations "intellectualisées", jouent le rôle de révélateur et de m:iroir de nos débats et contradictions et contribuent à la réflexion en instaurant une prise de distance.
A l'aube de la Xe Université d'été de l'innovation rurale qui se tiendra à l'été 2004, les partenaires gersois qui suivent et soutiennent l'université d'été depuis sa création reconnaissent que les sujets abordés ont toujours été prémonitoires bien que déconcertants au premier abord. Il reste de ces 9 éditions passées un ensemble de grands moments sur des sujets très importants. On peut citer la hauteur des débats et l'émotion transmise lors des échanges sur le thème "Femmes symboles de la modernité dans le monde rural", il y a 4 ans, L'Université a, par exemple, permis de socialiser l'idée selon laquelle les agriculteurs du Sud-Ouest affirment aujourd'hui que, s'ls ont besoin de constituer des réserves en eau, ils savent au préalable économiser la ressource, prouvant ainsi à la société qu'ils ne sont pas des gaspilleurs Les discussions contribuent donc au débat social.
L'heure est à présent à la préparation de la 10e édition. Les idées ne manquent pas pour fêter dignement l'événement Tous les intervenants des précédentes universités seront invités autour d'un sujet pas précisement défini mais qui tournera autour du thème fédérateur des cafés débats de Marciac, sur "Comprendre les agricultures du monde", qui se tiennent chaque mois L'idée est de mutualiser le savoir accumulé sur la compréhension des agricultures du monde pour comprendre nos propres agricultures. Le partenariat entre la Mission des Agrobiosciences et la communauté de communes de Marciac et Vallons s'est renforcé au fil des ans, notamment par le travail des groupes de réflexion, qui élaborent les sujets abordés lors des universités d'été et le groupe local de discussion, crée en 2001. On va réfléchir à la mise en place de forums de discussion sur Internet ; on pense également à des vidéoconférences, transmises dans les différents centres INRA.... Les idées ne manquent pas, reste à présent à se mettre au travail !
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Compte rendu du cercle de discussion n°4 (Rémy Le Duigou et Sylvie Berthier)
Une problématique : comment concilier le rationnel et l'irrationnel ?
Le rationnel de la science et de l'économie, l'irrationnel du comportement de chacun des acteurs.
Un participant affirme : " la science s'occupe du rationnel. L'agriculteur s'occupe de tout. " et de donner un exemple : " j'achète ce cochon chez tel producteur, alors que c'est exactement le même que celui du voisin "
Le circuit court rassure, les images influencent la décision.
Les différents éléments abordés au cours de la discussion :
1- le cadre politique et géographique élargi :
Nous sommes passés du local à l'Europe où se prennent les décisions, mais le politique décide dans un espace d'incertitude.
2- Le droit impératif.
Les normes s'imposent à chacun dans l'acte de produire. Le cahier des charges apporte des informations mais permet aussi de fixer le cadre de la qualité attendue.
3 - L'éthique omniprésente
Derrière chaque questionnement contemporain, on retrouve une question éthique, derrière chaque produit, une image et des pratiques diversifiées. La question d'éthique traverse les relations entre l'agriculture et la société.
Exemple : l'interrogation sur le vivant.
4 - Le social acceptable
Il s'agit de produire aujourd'hui ce qui est socialement légitime. L'agriculteur doit sans cesse justifier son mode de production.
5 - L'économiquement rentable
L'économique est ce qui pèse le plus, en définitive, entre l'acte de produire et l'acte d'achat. On peut partir des meilleures intentions, la sanction reste toujours économique.
6 - Le niveau de risque
La société a changé. Elle exige de retrouver la trace de tout ce qui s'est passé (traçabilité).
" quel niveau de risque les gens acceptent-ils de prendre pour continuer à rêver ? Par exemple, le bio, c'est forcément bon, or on pourrait évoquer les mycotoxines. "
" Le principe de précaution abaisse le seuil de risque, mais si on élimine le risque, il n'y a plus de plaisir. Donc il s'agit de gérer le risque, en laissant un espace de liberté au rêve, au désir. "
7 - Les OGM : un imaginaire démesuré.
Quelle information réelle avons-nous sur la dimension scientifique (les risques), économique (à qui profitent les OGM) et politique.
Une tentative de conclusion :
Nous sommes confrontés à un triple problème :
1- de démocratie. Quelle est la participation réelle des citoyens au débat et à la décision ?
2 - de communication. Comment former chacun et former des aptitudes à rencontrer le point de vue de l'autre ?
3 - de retrouver des lieux d'échanges d'explication, de compréhension où chacun des acteurs puisse s'impliquer dans le cadre local, régional, national, européen
Bref, un dialogue social doit s'instaurer pour éviter conflit et malentendu et ainsi aboutir à une réconciliation entre les différents acteurs.
C'est la seule manière d'en sortir : que le point de vue de l'autre m'aide à progresser.
Il faut tenir compte des nouveaux outils (Internet ) qui permettent d'élargir la communication de proximité. Voilà le défi à relever, pour les agriculteurs, l'ensemble des acteurs des filières, les citoyens-consommateurs
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La deuxième journée de l'Université en images : Bataclown, Patrick Legrand dit "l'hommàlamoto" et Incognito à Marciac ?
Sac de noeuds et intermittents de l'agriculture (Valérie Péan)
La veille, dans son dernier sketch, Victor le clown, en agriculteur gersois au nez rouge, nous apprenait qu'il avait réussi à acheter un petit lopin de terre, celui-là même où l'Université plante son chapiteau. Impossible de rapporter la scène, sans son accent roulant, sa bouille, ses mimiques et sa démarche. Mais voilà, en gros, il avait monté un élevage de poules, racontait-il en désignant les participants, des poules Inra pondeuses d'idées, qui, au passage, avaient bien chaud entassées comme elles l'étaient. Et voilà qu'aujourd'hui, il nous livre, avec son amie Lili, l'accouchement du Projet. Deux jours de gestation incarnés par une Lili au ventre énorme et aux hurlements gutturaux, pour déboucher sur la délivrance tant attendue... L'enfant est là, l'enfant est né. Et de brandir à bout de bras, la mine réjouie, le fruit de nos réflexions... un énorme sac de noeuds. Un embrouillamini multicolore, dont il tente de tirer les ficelles avant de nous intimer l'ordre de démêler tout ça avant 14 heures. Eh oui, dis comme ça, ce n'est pas hilarant. Cela l'était pourtant.On vous le disait, ils sont inénarrables. il faut d'abord et avant tout les voir, ces trublions qui disent eux-mêmes que culture et agriculture sont un peu dans la même merde...
HIER SOIR :
"Marciac s'offre un Cuba libre
Formidablement accompagné par un big band comme Cuba les rêve et les fabrique. Fait pour le cha-cha, pour faire chalouper les couples. Buena Vista, c'est Cuba comme on l'aime, loin, très loin de la salsa. Une île où l'amour coule dans le son et le bolero où les enfants naissent en dansant. Ibrahim ne pouvait que faire un triomphe. "(La Dépêche du Midi, le 7 août)
Ibrahim Ferrer, une étoile est passée
(Sud-Ouest, le 7 août)
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La première journée de l'Université d'eté
19 H
Fin de la première journée de l'Université d'Eté. Ce soir au progarmme du festival de Jazz : IBRAHIM FERRER
Rendez-vous ici-même demain matin !
Bon anniversaire à Jean-Claude Flamant, avant le 10e anniversire de l'Université d'Eté à l'été 2004 !
18 H 45
Intervention François Guillon (CNAM - ISAB)
La question de la projection d'une " image " de l'agriculture ne peut se poser qu'à partir du moment où les agriculteurs se sont mis en paix avec eux-mêmes et ont " résolu " leur crise identitaire. L'expérience que nous menons actuellement sur l'image bretonne dans le cadre du projet " Nutrition -Santé Bretagne " tendrait à montrer que les bretons sont plus sévères vis à vis d'eux mêmes que les non-bretons vis à vis des bretons. Idem pour les agriculteurs bretons vis à vis d'eux-mêmes. Autant la valeur " technique " du métier n'est pas source de problème, au contraire, autant la non reconnaissance est source de souffrance.
Par ailleurs, l'existence d'un projet économique collectif (groupe, etc.) résout bien des tensions identitaires.
18 H 30
Idées forces développées par les 9 cercles de discussion de l'Université d'été de l'innovation rurale de Marciac (Jean-Marie Guilloux)
Cercle n°1
" L'imaginaire est un concept polymorphe. En quelque sorte il y a à la fois trop d'images et pas d'image ". Dieu n'a pas d'image. Or la représentation est un concept qui doit être validé par le réel. Dieu n'a pas cette validation, pourtant, il a fait basculer le monde.
Autrefois les campagnes étaient synonyme de ruralité. La néo-ruralité a été prônée en 1968. Mais c'est aussi un concept pétainiste. Ce lien au politique nous ramène à l'exigence de la précision des mots et des positions.
De la même manière la notion de paysages a été affirmée pour la diversité de production du monde rural (Gambetta). Pourquoi pas du monde ouvrier ? Ce monde du vivant nous affecte ce monde non fini, à finir ou à préserver ? .
Concernant le marketing, il y a de l'image troublée, un " trop d'images " qui participe ou révèle une perte de repère. C'est aussi un monde de très fortes contradictions où l'imaginaire des individus, révélé par le sondage BVA-Université d'été de Marciac s'oppose à la réalité des actes de consommations de ces mêmes individus.
Cercle n°2
Nous sommes partis de cette contradiction : des citadins, fervents partisans de la sécurité alimentaire participent à une fabrication " authentique " de l'aligot où le producteur travaille la matière avec une plaie à la main. Pendant que des gosses, les mains salies par leurs jeux, surgissent et se joignent à lui. " Un moment de campagne favorable mais où toutes les règles d'hygiène ont été ignorées ".
Sur les modes de productions, ils semble que les industries agroalimentaires auraient volé la qualité de l'agriculture. L'agriculture ne devrait pas être obligée de donner l'image de la qualité.
Dans l'imaginaire une exploitation de petite dimension produirait de la qualité et ce qui est industriel serait mauvais.
Il y a volonté de l'évolution de la société, l'agriculture se voyant exclue de ce désir de modernité.
En conclusion, les participants expriment ceci " : " Faut-il organiser la nostalgie ? ".
Cercle n°3
Nous nous sommes interrogés sur la manière dont nous avions construit ces imaginaires. Et nous sommes tombés d'accord sur ce fait : " Il y a autant d'imaginaires que d'imaginants ".
L'histoire de chacun participe des arguments de son propre imaginaire malgré des expressions qui apparaissent communes.
Nous sommes également tombés d'accord sur le fait que le problème n'était pas celui de l'agriculteur. Mais que c'était bien un problème pour l'agriculteur.
Nous " imaginons " dans ce contexte, l'effort que doivent fournir les agriculteurs dans cet état de non reconnaissance.
" Il faut un imaginaire réaliste ! " dans un contexte où la technique assure la production et l'imaginaire assure la vente.
Cercle n°4
Une grande dissociation se fait jour entre l'image de l'agriculteur tells qu'elle est véhiculée par les médias et la grande distribution (Beaux paysages, toujours verts, image muséale et patrimoniale, où on ne voit pas les hommes mais seulement des animaux en pleine nature) et la réalité de l'agriculture, moderne, technicienne et conviée à de fortes stratégies économiques.
D'une certaine manière, les médias nous convient à regarder l'agriculture comme une activité naturelle, qui coule de source, une activité pure dans laquelle n'apparaît pas l'intervention de l'homme.
Les conséquences proposent une vision négative de l'activité humaine. Des agriculteurs consommateurs de subsides publics, des agriculteurs pollueurs et gaspilleurs d'eau. C'est l'homme qui pollue et disparaît des images marketing.
Cercle n°5
Nous avons soulevé ce paradoxe : la grande diversité des agricultures et l'uniformisation de l'imaginaire.
Il y a une crise de la représentation. De fait le citadin ou le néorural ne sait plus parler avec l'agriculteur. La recherche de la rencontre avec " mon paysan " et " mon produit " met en question la démocratie.
Il y a ce grand écart entre le paysan pollueur et " mon paysan, prince charmant, jardinier de mon paysage ".
Cercle n°6
Nous sommes " bourrés " de représentations.
Finalement l'agriculteur est un chef d'entreprise, aux fortes compétences mises au service de fonctions contradictoires. Il se retrouve pris dans la spirale d'un choix de vie, d'un choix de société.
Comment pourrions nous passer d'une solidarité subie, celle du village à une solidarité voulue plus contemporaine des échanges.
Si l'agriculteur vit dans le vivant, l'étranger vit ailleurs dans un monde où l'air pur c'est aussi la climatisation.
Cercle n°7
Comme une sorte d'inventaire à la Prévert : rapport usine/jardin, mise à mort de l'animal, organiser la propriété de la terre, de l'agriculture à l'agriculteur, de la diversité des métiers de l'agriculture, de la solidarité et de l'échange, l'empilage de poncifs, parler de l'image de l'agriculteur sans parler de celle des industriels alimentaires
Cercle n°8
" On se rassure avec une image archaïque de l'agriculture " du citoyen au politique. L'agriculture est devenue une sorte d'objet transitionnel de la société française.
N'y a t il pas ce désir du village de la campagne de François Mitterrand en 1981.
Ou alors ce monde refuge, replié sur lui même par ce détour, ce retour magnifié de l'agriculture tel que sous la chape de plomb de Vichy.
L'agriculture c'est aujourd'hui la fête, en déniant l'effort que ce travail réclame. Est ce une représentation française. Cette schizophrénie est elle typiquement française ?
Mais, il y a ces villages aussi, comme Marciac, dont les festivals sont ouverts sur le monde
Cercle n°9
Image que les agriculteurs ont d'eux mêmes : racines anciennes, un métier méconnu y compris par nos propres familles, une non lisibilité des politiques consacrées à notre activité, métier difficile, peu rémunérateur mais bourré de stratégie et de gestion. Métier méconnu et toujours médiatisé sur fond de crise. Difficile d'affirmer sa contemporainité. Nous avons une image d'héritage, d'authenticité. Nous sommes confus, dans la justification toujours. Il y a trop de mépris réciproques.
Nous devons trouver de nouvelles formes de relation avec la société, aller vers une communication du réel et de la contradiction par l'échange.
Réaction de Gérard Lopez. PDG de l'Institut BVA.
" Il a été pointé ce grand écart entre ce que l'on souhaite et la réalité de nos actes de consommation.
Mais finalement, est on fiers de notre agriculture ?. En tout cas, nous ne sommes capables que de répercuter les poncifs des valeurs ancestrales. De fait il n'y a pas de contrepoids à la communication qui use de ces poncifs.
Le mécanicien est devenu un médecin de la voiture. L'artisan est devenu source d'emplois. La revalorisation de ces métiers s'accomplie sans heurts sur des valeurs positives. Pour l'agriculteur, il n'en n'est rien : mains sales, laborieux, gagnant mal sa vie, peu ou pas de valeurs qui nous conduisent à la reconnaissance. Le dialogue est équivoque entre pouvoir, consommateurs, syndicats. C'est un " brouhaha " d'où sort le doute et la perplexité.
Réaction de Saadi Lahlou. Sociologue de la consommation
L'agriculteur est au centre d'une dialectique " Bonne nature/Inquiétante technique ". Il y avait , avant, un compromis : exploiter la nature, le vivant, pour nourrir. Ce compromis est aujourd'hui déstabilisé. D'ailleurs, la diversité des process et des métiers de l'agriculture, tout le monde s'en fout, de toute façon les agriculteurs sont minoritaires. Ce qui intéresse, c'est que l'agriculture ne doit pas déborder de son cadre/compromis sinon il y a danger, risque
Il y a difficulté de créer une unité de représentation.
Il convient de clarifier ce positionnement face à l'antagonisme " Nature/Culture ". Il faut le clarifier sois même pour pouvoir le clarifier vis à vis des autres.
Il faut le construire par l'échange et le débat public. Cette notion de projet à débattre est cruciale.
car une communauté ce sont des gens qui partagent un projet et un destin commun.
Regard transversal de Patrick Denoux. Maître de conférence en psychologie inter-culturelle. Grand-Témoin de l'Université d'été de Marciac.
" L'agriculture est considérée comme quelque chose d'essentiel, qui donnerait sens. Mais on est droit de s'interroger : pourquoi nous apparaît elle comme essentielle ? L'agriculture est à la fois pensée comme origine et comme incorporation en lien avec la nature. Voilà ce qui fait vie et mort de l'essentiel agriculture ".
" Il y a trois points très étroits avec l'enfance. Certains ont dit " mon paysan ", celui que j'ai connu ou aurait pu être. Nous semblons d'accord pour dire que l'image de l'agriculteur est conjuratoire pour conjurer les méfaits de la nature. Il semble condamné à être un acteur de théâtre d'ombres pour exorciser le progrès ".
" Le paysan est-il un lieu de fracture culturelle ? Ce lieu où s'affrontent les cultures dans un déni du progrès. Car il y a un déficit symbolique de la technique, en ce sens où, justement, on n'en perçoit plus le sens ? Et que donc, on se retourne vers ce qui nous intègre à la nature ? "
" Le paysan vit ces conflits culturels d'une société en difficulté. Beaucoup de propos exprimé ici s'approchent d'une crise identitaire. Alors pourquoi l'agriculteur est devenu un tel enjeu symbolique ? "
" J'ai entendu trois types de représentations. Trois façon d'associer des rapports : science/nature, sécurité-hygiène/produits authentiques, technique/tradition. Comment pourrait-on croiser ces confrontations ? "
" Concernant l'image, j'ai le sentiment que, peu à peu, le paysan est " virtualisé ".
" En approchant de Marciac, j'ai remarqué ces CD que l'on pend désormais aux arbres pour faire peur aux oiseaux. L'épouvantail n'est plus cette forme anthropomorphique. Aujourd'hui l'épouvantail c'est le digital ".
18 H 30
Restitution du groupe de discussion n°1 (Edouard Gasnier)
La présentation des participants à ce cercle de discussion a fait rapidement apparaître une assemblée hétéroclite, bien que manquant d'exploitants agricoles.
La définition de l'imaginaire et de la représentation ont été abordées, décryptées, décortiquées, de leur champ sémantique à leur valeur polymorphique, avec cette conclusion : attention, au danger de la manipulation par les mots.
Rapidement, les participants se sont demandés pourquoi le monde rural s'interroge sur la perception qu'en a la société. Réponse : cette sensibilité vient du fait que le monde agricole noue un profond rapport au vivant, donc à l'affectif.
Puis, le sujet s'est recentré sur le contenu même de l'image de l'agriculture et de son évolution. Deux vecteurs principaux se sont dégagés : une influence politique (qui date de la 3ème République, puis passe par le pétainisme ou la génération soixante-huitarde) et une volonté commerciale (les images créées par le marketing brouillent totalement les représentations sociales traditionnelles).
La conclusion reste donc ouverte : les images et imaginaires liés à l'agriculture sont d'une telle diversité, d'une telle vitalité et associés à des facteurs tellement évolutifs qu'il est difficile d'en établir des portraits exhaustifs et objectifs.
18
H
Des clowns analystes au milieu des conférences
(Valérie Péan)
Parce que rire, c'est du sérieux.
Il y avait eu les discours d'ouverture, puis les conférences introductives. A la tribune, les intervenants s'apprêtent à descendre. Et puis ils ont surgi sans crier gare, lui avec son nez rouge et sa grosse valise, elle bizarrement attifée d'une jupe de grosse laine et de collants bariolés. Lui c'est le paysan, elle une publicitaire. Ils traversent tout le chapeau, interpellant les gens, embrassant comme du bon pain le président de l'Inra, hellant les uns et les autres. Ils grimpent à la tribune. Il n'est plus question de conférences ni d'expert. Mais d'une saynète improvisée par deux clowns analystes*. Drôle d'idée. Bouffons, va, nous ne sommes pas au cirque, tout de même, pourraient contester certains. Ce serait mal connaître Victor et Lili. Ces deux-là ont cette incroyable faculté de s'imbiber d'une ambiance, de saisir au bond des bouts de phrase, des mots jetés en l'air, pour vous les renvoyer à la figure, même pas déformés, juste mis en scène. Des expressions chopées au hasard des interventions - " le choc des images ", " l'agriculteur manipulé ", " les volailles fermières du Gers " - et qui, prosaïquement illustrées, prises au pied de la lettre, prennent non seulement de l'étoffe et du corps, mais aussi un sens nouveau derrière les pirouettes et les pied de nez. Bien sûr, c'est drôle. Très drôle. On rit, on applaudit longuement la performance. On s'esclaffe devant la bouille de Victor, rhabillé par la publicitaire pour faire plus paysan, avec son béret, son pantalon de velours et un boa en plume jaune pour faire branché. Mais ce n'est pas là seulement le signe du burlesque. Ces rires et ces éclats assument une foule de fonctions et de facettes. Cet humour qui agit comme un miroir déformant, jamais cruel ni vulgaire, désamorce les angoisses et le stress, injecte l'autodérision et la lucidité au cur des réflexions les plus pointues, balaye les hiérarchies, bouscule les représentations, désacralise les grands messes. Ces fous du rois qui peuvent tout se permettre, tout dire, tout oser, allègent et effrayent aussi. Jusqu'où iront-ils ? peuvent craindre certains, tant ils sont -nous sommes- habitués à poser des limites. Les repères et les jalons, en fait, sont bien là. Cela s'appelle la finesse et l'intelligence.
Traînant leurs oreilles et leurs regards tout au long de cette Université d'Eté, méconnaissables et donc incognito quand ils se dépouillent de leurs accessoires, Charlie et Lili ont émaillé les débats de leurs intempestives et salutaires irruptions, de leurs pas de côtés qui sont autant de rappel au désordre de la vie. Où l'on a appris que rire, c'est du sérieux.
* " Le Bataclown ".
17 H
Une intervention reçue par courrier électronique :
" Bonjour, je préfére plutôt les idées en action: si vous vous retrouvez à table (vous, les journalistes et les chercheurs en ligne)dans au moins deux restaurants notables de la région de Marciac et si vous prenez un plat à base de poulet et de légumes sur la carte normale (pas de commande spéciale), je vous parie qu'aucun d'entre vous n'osera demander comment a été elevé le poulet ou cultivé les légumes, et d'où ils viennent ! tout le reste est littérature ou super-structure ! Savez-vous quel est le pourcentage de produits agricoles provenant d'exploitations agricoles de Midi-Pyrennées qui sont servis dans les menus de restauration collective dans cette région (lycées, universités, entreprises,etc...) ? Je parie que vos chercheurs n'en ont même pas la moindre idée !"
François Pelatan, conseiller municipal et délégué intercommunal pour l'agriculture à Breuilh (Dordogne)
14H50
Eléments de réflexion du cercle de discussion n°4
Ce cercle de discussion composé d'une douzaine de personnes présentait un équilibre entre agriculteurs et non agriculteurs.
Le fil principal de la discussion a mis en lumière une grande différence entre :
- L'image de l'agriculture véhiculée par la publcité de la grande distribution : de beaux paysages, verts de préférence, symbole d'oxygène, de vie , mais aussi des paysages musée (patrimonialisation), dans lesquels on ne voit toutefois pas les agriculteurs. Et puis, les citadins veulent voir des animaux, mais ne veulent plus voir la mort, qui ne fait plus partie de notre société.
Autre image véhiculée par la pub et les médias :
Une nature pure (syndrôme Nicolas Hulot), sans intervention humaine.
- Et la réalité de l'agriculture, industrielle, moderne, technique.
Cette dissociation entre l'image et la réalité technique, socio-économique provoque un dénigrement des agriculteurs, qui sont accusés de tous les maux : ils vivent sur le dos des contribuables (avec la sécheresse, ils toucheront l'impôt sécheresse), de pollueurs, de gaspilleurs d'eau (on ne comprend pas pourquoi ils sont obligés de stocker de l'eau, pourquoi tout cela ne s'organise pas naturellement, tout cela ne coule pas de source..) et ils sont porteurs de morts, de productions mortiféres.
13H50 :
Michel Dubourg, agriculteur à Saint Justin dans le Gers.
Le groupe local de réflexion lié à la Communauté de Commune était composé surtout d'agriculteurs des environs de Marciac
Ce groupe a participé a la définition du thème retenu cette année par l'Université d'Eté. Le groupe s'est réuni 4 ou5 fois pour en discuter.
L'image de l'agriculture passe par les médias. Les médias vehicule une image passéiste de l'agirculture.
Il y a des gens qui veulent du bon et du pas cher. La contradiction elle est là. Et la grande distribution saigne le producteur et le consommateur.
Claire Latil a animé un groupe de professeurs stagiaires a l'ENFA de Toulouse qui forme les enseignants de l'enseignement agricole. Ce groupe était animé par deux sociologues et une formatrice et a préparé les débats de Marciac 2003.
"Une des phrases qui résume les propos de ce groupe : " pour nous enseignants de l'enseignement agricole, c'est : Etre d'abord du côté de l'agriculteur mais pas pour l'assister."
Ces enseignants ont developpé au cours de l'année de formation une forme d'empathie vis à vis du monde agricole, ayant eux mêmes pour la plupart des parcours de vie urbains.
Malgré les divers portraits d'agriculteurs échangés dans ce groupe, on peut noter quand même un point de convergence de nos propos sur le rôle de l'enseignant : un rôle de passeur, d'ouverture culturelle, consistant à favoriser le dialogue. Collectivement nous adoptons une posture éthique ; nous sommes plus, en tant qu'enseignants, sur le terrain des mentalités que sur celui des savoirs faire.
Est-ce que cette notion d'empathie qui s'est dégagée du groupe, n'est elle pas annonciatrice d'un revirement à venir de la société vis à vis du monde agricole, société qui a aujourd'hui plutôt tendance à dénoncer les agriculteurs pollueurs et leurs manifestations violentes ? "
13 heures :

Bertrand Hervieu, président de l'INRA
Marciac est un exemple des lieux que nous avons besoin de multiplier pour combler le fossé qui se creuse entre les communautés scientifiques et les différentes forces sociales ou intérêts économiques.
En organisant sur un lieu de culture de vacances, mais aussi sur un territoire de production agricole ce type d'évènement les organisateurs permettent aux scientifiques de donner la connaissance en partage et de ne pas réduire le progrès des connaissances à son instrumentalisation innovatrice.
Comme l'a écrit Edgar Morin le développement scientifique doit d'abord être destiné à permettre aux sociétés a se mieux connaître pour se mieux comprendre. L'Université d'Eté de l'Innovation Rurale de Marciac se présente comme un lieu au service de cet objectif et c'est la raison pour laquelle je suis particulièrement heureux que l'INRA soit fortement associé a cette initiative
12 heures : Des groupes de travail ont préparé Marciac au cours des derniers mois. Ils ont présenté les conclusions de leurs réflexions au cours de la première matinée de l'Université.
Brigitte PREVOT est intervenue au titre du Centre technique Régional de la Consommation.
Extraits de son intervention :
" Même après la Vache Folle, l'image, la tradition, la fête l'emportent sur la rationalité sanitaire "
" Une autre génération, la plus jeune, n'a connu que la vie citadine. Pour elle un poulet est une viande en barquette dans un rayon de supermarché "
" La confiance du consommateur a toujours été liée à la proximité et à la relation humaine ".
" Les grandes sufaces compensent ce manque de proximité, de chaleur par l'abondance d'images parfois trompeuses .. Les images, le décor, les emballages sont élevés au rang de signe de qualité. "
" La formation à la consommation doit être intégrée aux programmes scolaires . Mais la formation agricole doit aussi évoluer. Les écoles d'agriculture doivent intégrer la formation à la consommation ".
11 heures : L'univesité a débuté ce matin à l'ombre précieuse des platanes de Marciac. Les premières interventions de Saadi Lahlou et Catherine Boyer-Durrieu ont déjà été présentées ici. Gérard Lopez a exposé ensuite les résultats d'une enquête réalisée par BVA.
Enquête BVA " Imaginaire et Agriculture "
En attendant la mise en ligne de l'intégralité des résultats voici quelques éléments exposés ce matin à Marciac :
1.Quelle image avez-vous de l'agriculture ?
Visions négatives : 64%
Visions positives : 48 %
* Il s'agit d'une image négative véhiculée par les
médias.
* Une perception réduite à un rôle nourricier et de
décor ancrée dans la dimension patrimonaile de l'agriculture
2.Vous sentez-vous aujourd'hui proche de l'agriculture ?
Eloigné : 40%
Proche : 59%
3. Etes-vous d'accord avec l'affimation suivante " j'ai confiance dans
l'agriculture d'aujourd'hui ? "
Pas d'accord : 44%
D'accord : 55%
Les idées-clé à soumettre au débat
L'agriculture, terreau d'images, de paradoxes, de symboles et de mythes :
L'agriculture est propice à la création d'images paradoxales (donc contradictoires) et nourrit l'imaginaire individuel et collectif. Les paysages font rêver ; les produits donnent l'eau à la bouche et nourrissent les souvenirs, les sensations, voire les émotions Et les hommes se font discrets derrière les haies -celles qui restent-, sur leurs tracteurs ou dans les bâtiments devenus inaccessibles par sécurité. L'agriculture se donne plus à imaginer qu'à voir ! Et Dieu sait si elle est propice aux images qui nous viennent tout droit de notre culture, sans oublier nos cultures régionales, de nos terroirs, de notre histoire familiale, locale ou nationale. Pourtant -ce n'est pas le moindre des paradoxes-, qu'il est parfois douloureux de nommer les choses, de parler de ses émotions, de ses doutes comme de ses passions ! La Terre à la fois matrice de nos croyances et à l'origine de notre culture (cf intervention de Catherine Boyer-Durieu sur les mythes).
Les agriculteurs ne maîtrisent pas leur image :
L'agriculture risque de ne pas pouvoir contrôler ces images multiples, d'abord en raison précisément de cette profusion (les produits, les paysages, les hommes et métiers..), mais aussi de la multiplicité d'émetteurs, souvent externes au milieu, qui diffusent des images parfois contradictoires et fréquemment éloignées des réalités. Faute de stratégie, les agriculteurs assistent passivement au déferlement d'images, issues de la publicité, des médias, des hommes politiques Face à une pression sociale croissante, cette passivité intériorisée ne prédispose pas à l'action. L'estime de soi ne se retrouvera qu'à la faveur d'une reconnaissance minimale et d'une ouverture aux autres, à commencer par les parents, les voisins, les clients C'est dans cette confrontation volontaire que les agriculteurs engageront la reconstruction vitale de leur propre image.
Un enjeu mal défini :
L'image (ou les images) de l'agriculture est associée à la fois au produit et à l'activité socio-économique. Mais l'une comme l'autre révèlent des composantes matérielles et immatérielles qui contribuent à ce foisonnement d'images. Celles-ci sont alors constitutives à la fois du produit et donc de sa valeur marchande et représentatives de la place de l'agriculture dans le paysage social comme dans la culture locale, régionale ou nationale. Dans les deux cas, l'image donne de la valeur (ajoutée) au produit et représente une valeur affective, identitaire, sociale, politique On est loin d'un débat sur l'imaginaire poétique, sur l'irrationnel symbolique ou sur les mythes historiques. L'enjeu des images touche donc la valeur attachée au produit et au sens (commun et à partager) de l'activité agricole : ses missions, ses multiples fonctions, comme autant de liens pour tisser de nouvelles relations sociales. Ne parle-t-on pas de capital image ?
Du bien au lien :
L'agriculture ne saurait être réduite à sa fonction de production largement survalorisée lors des Trente Glorieuses et encore aujourd'hui par les impératifs technico-économiques. Car les images sont d'abord dans nos têtes, nos rêves, nos plaisirs comme nos peurs (voire nos angoisses, nos cauchemars). Reconnaître le poids et la place des images, y compris dans leur polysémie (on a peu entendu de sémiologues à Marciac), c'est accepter cette part d'irréductible à la matière, c'est laisser la place aux émotions comme aux passions, celle des paysans, ceux qui travaillent la terre, comme celle des consommateurs de goût, de plaisirs, d'espace, de paysages et de citoyens d'un même lieu, d'une même Cité, d'un même univers. Un espace de convivialité et de résistance à la marchandisation et une prétention politique en permanente négociation.
Un débat difficile, douloureux
Les débats sur l'image de l'agriculture comme des agriculteurs sont difficiles parce qu'ils s'appuient sur de multiples paradoxes, comme autant de décalages croissants entre la perception d'une activité et " la " réalité, dans sa complexité. Le consensus est difficile, sinon impossible. Reste à communiquer sur les contradictions les plus visibles : tradition et modernité, artisanal et industriel, petits paysans et grandes surfaces, raisonné et biologique Et ces décalages sont d'abord internes au milieu agricole lui-même. L'image renvoie nécessairement à l'image de soi, à la reconnaissance sociale, réelle ou perçue. Et quand le doute grandit, la pression sociale devient d'autant plus difficile à supporter que les signes de reconnaissance se font rares (parfois parce qu'elles ne sont pas sollicitées ou crédibles).
Mais nécessaire !
Jamais l'agriculture n'aura eu autant besoin de se faire connaître avant de se faire reconnaître. Mais les occasions de contact ou de rencontres se font de plus en plus rares. Les plus favorables à un échange de points de vue : la vente directe, le tourisme vert, les fermes ouvertes A défaut, reste le débat public, les forums citoyens ou non, les relations directes avec les voisins, les associations, les élus Mais cela prend du temps et peut sembler parfois inefficace. Autant dire que cet échange gagnerait à être organisé de part et d'autre, tant les thèmes de discussion sont nombreux et souvent sensibles. Les défiances croissantes vis-à-vis du progrès vont accentuer cette mise sur agenda des pratiques agricoles, parce qu'elle touche dans ses finalités, comme dans ses effets, aux enjeux vitaux de l'individu comme de l'espèce, si ce n'est d'une culture ou d'une civilisation.
Des images contradictoires
L'image de l'agriculture dans les médias est liée à
l'actualité : celles des crises alimentaires ou environnementales,
des accidents climatiques (sécheresse, inondations, tempêtes,
incendies
), des manifestations de plus en plus mal acceptées
dans leur violence. Le traitement, notamment télévisuel est
souvent caricatural, binaire, réducteur. L'impression d'ensemble demeure
négative et ce ne sont pas les reportages bucoliques hors temps qui
donnent le change, bien au contraire !
Côté publicité, l'image globale est tout aussi
éloignée de la réalité : l'agriculteur moderne
est absent, quand les traditions, le terroir, l'authenticité font
recette, même si personne (?) n'est dupe de la tromperie ! Les IAA
ne se privent pas de cultiver le terroir et s'approprient facilement les
valeurs symboliques attribuées aux agriculteurs ou à l'espace
rural.
Changer les représentations ?
Les représentations sont pour l'essentiel relativement stables (cf intervention de Saadi Lahlou). Les images sont fortement ancrées dans l'inconscient collectif ou restent liées à notre expérience individuelle. Il n'est qu'à voir la différence de représentations entre les jeunes et les moins jeunes, entre les urbains et les ruraux, entre les relais d'opinion (journalistes et intellectuels compris) et l'opinion publique, pour dégager les points de convergence comme les risques d'incompréhension (on parle même de risque d'opinion). Vouloir changer rapidement les représentations reste une gageure, sinon un leurre. Faut-il pour autant ne pas s'en préoccuper ? Sûrement pas ! D'abord parce qu'elles sont bien utiles pour mieux comprendre l'autre et engager une communication sur des bases saines et durables. Reste que les outils méthodologiques sont peu développés ou difficilement accessibles et l'étude des représentations nécessite un investissement à la hauteur de l'enjeu. Et la distance -physique et symbolique- entre une société urbaine ou urbanisée et le monde agricole ne fait que s'accroître, au point de risquer la rupture. Le travail de recomposition sociale et symbolique n'en sera que plus difficile et très coûteux (il n'y a qu'à voir le coût des crises sanitaires !).
Quelles alliances demain ? Et sur quelles bases ?
L'image de l'agriculture n'est pas mauvaise dans l'opinion publique, mais
cela repose sur une méconnaissance de la réalité. Et
le choc des révélations de la " boîte noire " (ex les
process de production comme les farines animales, demain les pesticides
)
n'en est que plus douloureux. D'autant que les relais d'opinion plus critiques
et souvent mieux informés mettent sur la place publique les effets
pervers de logiques sans contrôle.
L'empathie nécessaire ne va pas de soi ; elle résulte d'un
processus de domestication des réalités du métier
d'aujourd'hui avec ses contradictions, un apprentissage des contraintes
(pédoclimatiques, économiques
). Bref, replacer l'agriculture
dans l'espace et l'histoire des techniques comme des civilisations. Et surtout
reconnaître qu'elle est avant tout une activité humaine, celle
de paysans, de producteurs. Et qu'elle concerne au quotidien et au plus profond
de notre identité les consommateurs-citoyens que nous sommes devenus
!
Quelle stratégie ?
Face à la bataille des images, les stratégies divergent entre les sceptiques vis-à-vis d'une stratégie marketing et les adeptes (voire les résignés, faute d'alternative). L'agriculture peut-elle rester en dehors d'un terrain d'affrontement symbolique (économique et politique) qui la met en scène en permanence ? A ne pas se poser la question, les agriculteurs vont voir le fossé se creuser entre l'image voulue et la réalité des images véhiculées. Reste à savoir qui assumera cette légitimité au sein de la profession comme dans l'opinion (cf débat sur le phénomène médiatique et social autour de José Bové). Faut-il pour autant tout réduire à une stratégie marketing ? La communication sociale et publique (et notamment de proximité) est un enjeu majeur et pas seulement un palliatif.
Quel projet ?
Les images sont par essence d'avantage liées au passé et se trouvent naturellement déconnectées de la réalité. Une vision claire du métier, de ses composantes, de ses spécificités, de ses missions actuelles ou futures est indispensable pour jeter les bases d'une confiance retrouvée et d'une crédibilité réelle. L'agriculture reste en panne de projet collectif mobilisateur, ou plus exactement elle est divisée sur ces projets. Mais cette division interne (entre les systèmes, les modèles, les terroirs, les bassins ) est perçue comme un handicap et non comme un atout. L'image réductrice est-elle tenable ou ne faudrait-il pas plutôt miser sur cette richesse, cette complexité, (cette biodiversité ?), pour ne pas se paralyser autour d'une seule image, forcément simplificatrice ?
Cultiver la transparence ou la nostalgie ?
L'objectif a souvent été repris : il faut réduire les décalages entre l'image et lé réalité. Objectif louable sur le long terme. Pourtant chacun pressent que l'on risque pas mal de désillusions à révéler une agriculture moderne, trop moderne même et peu conforme aux rêves. Faudra-t-il mettre certains amateurs de viande face à la mort de l'animal, faire accepter certains effets pervers de l'agriculture toute activité humaine inscrite dans les milieux naturels. Le danger trop miser sur une image surfaite ou de ne pas faire bouger la réalité (et donc les pratiques) dans le sens d'une meilleure acceptabilité sociale. Exercice impossible ? Il reste à invoquer la ruse (Métis en grec). Métis et métissage de deux cultures en quelque sorte : l'une rurale et l'autre urbaine, l'une technique et l'autre esthétique, l'une rationnelle et l'autre sensible .
Et, ci-dessous, sous formes de notes et de mots-clé à placer sur une table d'harmonie, entre la canicule et la fraîcheur du jazz, les premières impressions de l'Université d'été de l'Innovation Rurale.
Agriculture(s) : Le pluriel s'impose, même s'il doit introduire un peu de complexité et de flou dans l'image voulue. Comment ne pas restituer la multiplicité des terroirs, des itinéraires individuels, des systèmes de production ? Première leçon, derrière le collectif, l'immense diversité des hommes et femmes qui vivent de leur métier, le plus souvent dans l'ignorance (demain l'indifférence générale ?)
Avenir. Si les conditions sont réunies pour rêver et cultiver la nostalgie, les projets ont du mal à se dessiner. Poids de l'histoire et du passé ? Et si on commençait par les images d'aujourd'hui, paradoxes inclus ?
Communication. Echange entre deux personnes, entre des corps sociaux ou publicité réductrice, voire tentative de manipulation des représentations ? Et quand la rencontre n'est plus possible, quel type de communication doit-on imaginer ?
Empathie. Processus conditionnel de création de sympathie sans garantie de résultat avec à la clé échange de droits et devoirs. Etape nécessaire à une communication durable. L'empathie n'est pas acquise, elle se mérite.
Images et imaginaire. Les premières se partagent et se diffusent quand les imaginaires nous appartiennent, à moins que ce ne soit l'inverse ! Les cadrages cachent le hors champ comme le paysage le paysan. Derrière le miroir, la réalité à nu, parfois douloureuse. L'image, objet de détournement et de dérision, fruit composite d'arbres virtuels (à frites ?), mais surtout un véritable chantier à construire. A nos tablettes et pinceaux !
Marketing. La guerre des images aura-t-elle lieu ? Nécessité, pis-aller ou voie sans issue ? La bataille est déjà lancée entre les médias, critiques, et la publicité nostalgique sans oublier l'information-produit, esthétisante, comme pour cacher la réalité. Ethique de l'étiquette. Mais où sont passés les généraux commanditaires quand les troupes regardent passer les flèches et les images au-dessus de leur tête ?
Mythes et symboles. Enterrés ou ancrés dans l'imaginaire collectif, à mi-chemin entre l'universel mythique et symbolique de la terre nourricière, de l'aliment vital, de l'origine, de la matrice identitaire... et la réalité, avec ses équivoques.
Nature. Pendant paradoxal de la culture. Objet de représentation et d'artifices. Dame féconde ; objet de domestication et de désirs controversés. Exploitée par l'homme à des fins contradictoires.
Paradoxes : plus on en a, moins on en parle. Mais plus on en parle plus on en trouve ! La liste s'allonge sous les platanes, comme pour nous apprendre à conduire à l'abri des lignes droites pour éviter l'accident, la collision des images, le choc du retour au réel. Dans le désordre volontaire des paradoxes : celui d'une nature en crises, d'un progrès contesté, d'un deuil difficile d'une France paysanne, d'un amour impossible, de médias critiques et de publicités cultivant la nostalgie, d'une singularité plurielle et d'un pluriel bien singulier, d'un métier sans nom, d'un paysage politiquement convoité, y compris par la République
Poésie, rire et culture. On peut rire de tout, ou presque. En tout cas, les mots comme les images se prêtent à une interprétation et à une mise en scène. L'arbre à frites côtoie la forêt d'Amazonie, preuve que l'imaginaire n'a pas de limites. Le marché peut toujours courir
Politique. Chassez-la, elle revient au galop. Point de convergence des différends, quand la Cité se met en campagne, le rural perd ou retrouve sa voix ; c'est selon. Question de politique !
Représentation. Mise en scène dans un décor patiemment construit collectivement ; fruit de l'histoire, nourri d'expérience et de croyances, de mythes et de symboles (l'expérience des autres). Tout changement prend du temps mais ne n'est pas pour cela qu'il ne faut rien entreprendre !
Rencontre. Occasion de débat et source d'échanges, d'images de représentations. Matrice de nouvelles représentations. Quand la parole vient au secours du non-dit ou des attentes implicites Absente, elle laisse la place toute faite aux clichés et aux stéréotypes.
Travail. Janus d'une société du loisir où la fête occulte le travail passé, comme la verte campagne celui du champ labouré.
Terre. Nourricière ou valeur-refuge des identités comme des singularités dévoyées. Origine et fin des destinées humaines. Version féminine du sol des agronomes, du terroir des publicitaires.
Vie. Faite de naissances et de mort, de deuils et de plaisirs. Un sacré défi pour ceux qui se veulent producteurs de vie et gestionnaires du vivant et quelques paradoxes à vivre pour nous, mortels !
le 25 août
Trois remarques hors de propos
Qu'y a-t-il de plus dangereux qu'une image ? L'image d'une image. Car, de même que la carte n'est pas le territoire, l'image n'est pas le miroir. Une série indéfinie de transformations aboutit à l'image. Processus dynamique en novlangue scientiste, l'image fige momentanément les traces du passé, mais elle échappe au discours rationnel et reconduit au domaine du sacré, elle médiatise c'est à dire qu'elle s'interpose entre le souvenir et la pensée.
1 Le mot lui-même est produit par la transformation du mot latin imago qui désigne la représentation des ancêtres. Le jus imaginum, droit de faire des images de ses ancêtres, appartenait aux seuls nobles. L'imago nomme le spectre comme la représentation du mort. Représentation de la représentation (au sens de présence ré à nouveau activée, sans doute) le sens figuré, ainsi que la grammaire le définissait, a étendu le domaine de compétence de l'image aux arrangements de mots (les figures de rhétorique), puis aux combinaisons d'objets pour reproduire et imiter la réalité. Du rappel des ancêtres, l'image a glissé vers la statuaire et la peinture et, aujourd'hui, la photo. Laquelle fige la réalité ou ce qui en tient lieu.Plutôt que bouger l'image, il vaut mieux travailler le réel.
2 L'image est située dans le domaine du sacré. Déjà la figure des morts est rattachée au culte des ancêtres et des protecteurs de la lignée. La religion investit l'image qu'elle prétend être la transcription d'une réalité métaphysique, celle de dieu(x) absent(s) du monde. Traduction, trahison !
Les luttes religieuses dénoncent le caractère fallacieux de la représentation. Abattre les idoles, dirent les premiers chrétiens après d'autres sectes orientales. Détruire les images dirent les iconoclastes du VIIIe siècle. Dépouiller l'église de toute décoration, affirme Bernard de Clairvaux. Éliminer les fausses effigies, proclamèrent les protestants. Casser les figures du fanatisme, dirent les révolutionnaires français, etc Les conflits religieux sont accompagnés de manifestations d'iconoclasme. Les talibans d'Afghanistan l'ont montré récemment. L'image porte en elle l'idéologie comme la nuée porte l'orage. L'idole (même famille que l'idée, eîdos = ce qui est visible) traduit l'idée, la met en formes. C'est cette mise en forme, l'idée figée, qui est combattue par les iconoclastes. Iconoclaste est considéré comme une injure sociale : José Bové est un iconoclaste quand il détruit un MacDo ou des plants transgéniques. Il doit donc aller en prison.
Pourtant, l'iconoclaste fait bouger les lignes et facilite le travail de la fonction imaginaire. Celle-ci est susceptible de fournir des solutions nouvelles.
3 L'image s'analyse comme un média, un moyen. Les médias vivent de l'image au sens propre comme au sens figuré. Avec MacLuhan, nous savons désormais que le message c'est le média, lui-même image d'une pensée qui ne se présente pas comme telle. À la fois support de la pensée, la fonction imaginaire, et ellipse de la pensée, rappel et comparaison, l'image s'interpose et fait écran. Projection simple ou élaborée, elle éloigne de l'objet dont elle transforme les aspects triviaux en points de vue fixes. Elle masque (fonction mortuaire, s'il en fut) la réalité dont elle offre un substitut. Elle désigne à l'attention ce qu'il "faut" voir. Lieu commun Quand le sage montre la lune, l'imbécile regarde le doigt. Elle voile la misère par embellissement des formes.
Apprenons à lire entre les lignes.
Résumons-nous : image comme vision de ce qui est mort, comme source de conflits, comme cache-misère. Est-il raisonnable d'appliquer ces remarques à l'agriculture devenue industrie ?
Jean-Pierre Nicol est membre correspondant de la ME&S-INRA Paris.
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Les interactions entre agriculteurs et citoyens-consommateurs
Lalimentation structure lindividu et construit collectivement les sociétés en imposant des symboles identitaires et des règles de reconnaissance. Les nouveaux comportements alimentaires (grignotages, repas nomade, vitesse) cassent les liens familiaux autour du repas. La modification des habitudes culinaires tournées vers un modèle mondialisé américanisant tente de limiter lacte à une fonction matérialiste immédiate. « Les comportements alimentaires sinscrivent en continuité avec les pratiques déchange, dintégration et de régulation sociale » . Ces conventions sont proprement asociales car en labsence de référence, les individus nont pas de limites internes et externes. Ils fonctionnent en vase clos.
La symbolique de la table qui réunit les convives, renvoie à limage de léchange, de la communion. Le progrès technologique affecte le lien produit et producteur ; sans appréciation nostalgique, les produits agricoles sont les meilleures clés dentrée dune nouvelle logique de reconstruction de lien. Le double phénomène de quête de produits de terroir et le rôle social évident du mangeur, favorise cette recherche de solidarité territoriale.
Dune certaine manière, le combat social de la qualité est bien une revendication collective : « agriculteurs et consommateurs ont donc intérêt à se retrouver pour échanger sur les pratiques ( ) et imaginer ensemble des modes de production et consommation durable » . La durabilité demande une agriculture qui réponde aux attentes de la société, et non à celles du marché.
« Emerge, de la demande du consommateur, une vision édénique de la ruralité, élevée au rang dunivers anthropologique dharmonie des hommes entre eux, et avec la nature : une utopie de la ruralité heureuse » . Cette conception folklorique de la tradition culinaire nest en fait quune illusion. La gastronomie, élevé au rang de patrimoine senrichit des mutations sociales des acteurs. Toutefois, associer lalimentation à un patrimoine régional tend à penser quelle est constitutive dune identité territoriale forte, à préserver, à conserver, voire à défendre. Tout ce qui touche au culinaire devient un système de valeurs rassurant et sécurisant. « le culinaire devient un lieu où se concentrent des enjeux qui dépassent le champ de lalimentaire.
( ). Face à lEurope en cours de constitution, le fromage au lait cru émerge comme le symbole dun enjeu identitaire » . Cette survalorisation de lauthenticité et des valeurs du terroir révèle les angoisses des consommateurs face à lindustrialisation de lalimentation. La découverte du « patriotisme consumérisme local » ouvre une voie sacrée pour laffirmation de lagriculture de terroir. Les produits alimentaires constituent « le code de reconnaissance propre à une communauté régionale qui se définit aussi par son originalité » . Les habitants cherchent des produits identifiés. Au-delà des AOC ou labels régionaux, une autre forme didentification territoriale semble être une réponse à cette « envie de vrai » . Ce nouveau besoin des individus est une réponse pour retrouver dans lalimentation le lien avec le réel, la nature et par conséquent au final devient une quête identitaire. Tout se passe comme si lassiette pouvait devenir un reconstituant de lien, basé sur un rapport de confiance et de connaissance interactionnelle.
Laliment doit être considéré en tant quobjet déchange et donc de lien entre deux acteurs de la chaîne, qui sont attachés à cette forme de lien social. Des : Le consomacteur est un individu paradoxal : il est à la fois acteurs rationnels et pragmatiques (recherche de prix bas) mais aussi demandeurs de rêves, de sentiments, de sécurité alimentaire, de conscience écologique Cette dimension alimentaire est une dimension essentielle et vitale. Car lalimentation cest dabord le rapport à soi, cest le rapport identitaire, mais cest aussi le rapport à autrui, dans le repas partagé dans la convivialité Autant déléments fondateurs de notre vie, comme de notre culture. Lalimentation, ce nest pas quun bien, cest aussi et avant tout la raison dentretenir avec autrui des liens sociaux.
La médiation est une nouvelle façon de concevoir linteraction. Ce concept propose dentraîner lautre dans son évolution. La médiation est une mise en relation, qui permet détablir des liens entre individus qui signorent ou se méconnaissent. Cette forme tripolaire évite la relation binaire et directe. Ce mode de pensée binaire aboutit à une alternative bonne ou mauvaise. Cest très différent dune négociation, dun arbitrage ou dune conciliation qui aboutissent souvent à des accords déséquilibrés. Nous pouvons définir globalement la médiation par « un mode de construction et de gestion de la vie sociale grâce à lentremise dun tiers, neutre, indépendant » . Cette relation à trois est un ensemble dynamique.
Pour notre situation, nous pouvons nous trouver dans les deux types de médiation. Les conflits dans les relations agriculteurs et habitants sont nombreux et souvent liés à lenvironnement : odeurs, pollution des eaux, remembrements Ce sont des situations de non-retour qui excluent toutes relations concrètes entre les deux pôles. Nous sommes en présence dun conflit qui demande une médiation réparatrice (curative) dun tiers (élus, association, pouvoir public, tribunal ). Je ne perçois pas de conflit ouvert sur mon territoire détude. Il existe à la marge des problèmes de voisinage mais qui ninfluent pas sur un climat conflictuel persistant. Ceci ne veut pas dire pour autant que les interactions permettent de tisser du lien. Si nous souhaitons passer par la médiation, nous sommes dans une médiation créatrice ou rénovatrice. Les deux cas sont possibles. Nous pouvons trouver des individus qui ont eu des contacts avec des agriculteurs et dautres, les néoruraux, qui nen ont pas. Or, la médiation est un processus durable pour tisser du lien entre les individus « En dehors de tout conflit, la médiation peut créer des liens distendus sans heurts, lune est créatrice, lautre restauratrice. Lune construit le tissu social, lautre comble les déficits »
. Cette médiation anticipée demande une action soutenue et quotidienne. Par la construction de solutions, le médiateur nest uniquement identifié à un individu mais peu aussi être un objet. Essayons détablir ce concept à notre objet détude. Je propose de poser les trois pôles de la structure de médiation comme suite : le distributeur (jinclus la grande distribution et le transformateur), lagriculteur et le consommateur. Si nous attribuons cette situation, il nous faut définir lélément médiateur. Jessaierais de donner deux hypothèses : la première se déroule dans la situation actuelle des échanges et la seconde dans une approche interactionnelle, créatrice de nouvelles solidarités.
La qualité est devenue une quête pour lensemble des partenaires de la filière. De lagriculteur au consommateur, la nébuleuse des industries agroalimentaires surfe sur la vague de la qualité. Néanmoins, au nom de la qualité, véritable attente sociale des consommateurs, les distributeurs véhiculent limage de la tradition, des saveurs et du goût. La publicité sest emparée du concept pour entretenir cette image et façonner autour du produit un ensemble de valeurs. Des appellations sont crées : Produits de Bretagne, yaourt la Fermière, beurre à lancienne Ces stratégies mercantiles apportent au produit une symbolique lourde. La publicité puise dans la culture paysanne des images bucoliques pour associer le produit à des techniques naturelles, écologiques. Ces images sont sécurisantes pour le consommateur face aux crises alimentaires. Pourtant, nous pouvons nous demander si dans cette relation à visée mercantile, lagriculteur ne constituent pas un élément médiateur pour favoriser linteraction entre le lobby distributeur et un consommateur. Lagriculteur nest pas valorisé, mais utilisé pour apporter au produit une image paysanne afin den assurer sa vente. Il nest pas non plus impliqué dans le retour des consommateurs. Il ne peut pas adapter son produit aux attentes des clients. Lagriculteur est « le moyen pour », alors quil est le maillon central de cette relation. Ce nest donc pas une situation favorisant une mise en marche de nouvelles reliances entre agriculteurs, consommateurs, et citoyens.
Si nous intégrons dans ce schéma laliment au centre de ce triangle social, nous pouvons structurer de nouvelles solidarités. Le produit peut constituer un tiers en tant quimage projetée de lesprit de lagriculteur, du consommateur et du distributeur. Limplication des agriculteurs dans lacte de vente lui assure la possibilité de tisser du lien entre lui et le consommateur, à travers lacte dachat direct. En effet, le produit revient à sa fonction originelle de créer une situation déchange réelle et authentique. Cest dans cette perspective que beaucoup dagriculteurs engagent une stratégie de vente en circuit court afin de regagner de la valeur ajoutée et dassurer auprès de leurs clients une relation humaine.
Tous les effets symboliques et réels du produit reviennent donc directement aux agriculteurs. Sans être forcément impliqué dans un circuit court, les agriculteurs peuvent quand même être mieux impliqués dans linteraction avec leurs clients. En plaçant limage de laliment au centre de cette relation, nous pouvons nous en servir pour créer des cercles déchange. Cest peut-être un point de départ pour se concerter ensuite sur tous les thèmes liés à complexité du métier (environnement, paysage, bien-être animal ) : « un débat sur lalimentation est donc bien plus quun débat sur lalimentation, cest aussi un débat sur lorganisation de la société, un débat de civilisation, un lieu de reconstruction sociale des aliments et des modèles alimentaires » .
Ainsi peut-on imaginer une nouvelle image de laliment pour le consommateur qui retrouve son lien avec un agriculteur - producteur. Cette nouvelle médiation met aussi en jeu le concept de représentation sociale. Lindividu par un processus psychosocial acquiert des représentations (et donc des connaissances) par un échange entre lui-même et son environnement. Une nouvelle réalité sociale peut apporter un nouvelle environnement. Cette déstabilisation apporte les éléments de construction pour de nouvelles représentations. Par conséquent, limage que véhicule laliment (valeurs, symboles) peut grâce à lexpérience faire évoluer la perception des consommateurs. Ces nouvelles représentations se construisent sur de nouveaux échanges, portés par des notions dinterconnaissance territorial.
Julien Taunay (julien.Taunay@wanadoo.fr) du réseau "CIVAM - agriculture durable", termine un mémoire de sociologie rural sur les interactions entre agriculteurs et citoyens-consommateurs. Ce mémoire est réalisé dans le cadre d'une formation co-animée par l'Université de Caen (Yves Dupont) et le CFTA de la Ferté-Macé (Alfred Pétron).
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Agriculture et technologie
De mon point de vue l'écart entre la représentation de l'agriculture par la société et la réalité (ou la représentation de l'agriculture par les professionnels) ne réside pas essentiellement dans la négation de la fonction productive de l'agriculture.
Je ne pense pas que la société nie à l'agriculture une fonction productive, au profit d'une fonction d'entretien du paysage. Au contraire, je suis convaincu que la fonction nourricière de l'agriculture reste au cur de sa représentation.
En revanche, le hiatus réside dans les modes de production avec une opposition manichéenne entre une agriculture moderne, intensive, productiviste d'une part et une agriculture traditionnelle, extensive et qualitative d'autre part. Ces deux représentations relèvent du mythe mais sont nourries par une pensée unique qui inonde les médias et par le marketing agro-alimentaire
Il me semble que le point clé réside dans l'incompatibilité entre la représentation d'une agriculture "pure" ou "originelle" et l'idée de technologie. En clair, l'agriculture serait un domaine d'exclusion du progrès technique (et du progrès social), car il n'entraînerait qu'une dégradation des aliments produits.
Cette idée me semble transcender les courants traditionnels de pensée : on pourrait la classer à l'extrême droite (l'ordre éternel des champs de Pétain), mais on la retrouve partout, à droite, à gauche, et, bien sûr, dans le courant écologiste et à l'extrême gauche.
De plus, il serait intéressant d'analyser, dans une perspective historique, l'appréhension du progrès technique par les agriculteurs eux-mêmes mais je vais faire court !
Philippe Baralon est consultant
22 juillet 2003
Le malentendu entre les agriculteurs et la
société
Le hiatus entre la société et les agriculteurs repose à mon sens sur des questions de distances : distance physique, distance temporelle et distance culturelle.
- La distance physique, certainement la plus palpable trouve son origine dans notre propension à nous agglomérer en ville qui nous fait oublier ou méconnaître la campagne, plus des trois quarts des français sont considérés comme urbains. De fait, vivant en ville notre contact direct et physique avec la campagne se trouve la plupart du temps réduit à sa plus simple expression, nous la traversons en juilet et en août pour nour ruer sur la côte. Mais cette distance physique est également perceptibles sur les produits de la campagne, les produits agricoles. On n'achète plus ses produits alimentaire à la ferme, ni même au marché. La grande distribution, les industriels de l'agroalimentaires qui transforment ces produits sont autant d'efficaces et d'opaques paravents entre le consommateur et le producteurs de produits agricoles.
- La distance temporelle est aussi très forte. Le temps et le rythme de l'agriculture est fort éloigné du temps et du rythme citadin. C'est un phénomène très perceptible en milieu rural. Le temps des agriculteurs, qui obéit aux volontés de la terre (on moissonne même le dimanche, on travaille tard le soir...) n'est pas celui des autres citoyens vivant à la campagne qui pour la plupart ont une activité de citadin dans un cadre rural. Avec les rurbains, noous avons inventé la "ville à la campagne" et l'on ne compte plus les conflits de voisinage entre ruraux-citadins et agriculteurs entre ceux vivant aux 35 heures et ceux vivant aux 60 heures et plus, pour utiliser un raccourci osé.
- Enfin, non des moindres, la distance cuturelle est à mon sens un levier essentiel de ce "gap" comme disent les anglophones.
Pour la plupart des citoyens, la terre est devenu un espace de plaisirs, de jouissance, de détente (on y vient en vacances pour se ressourcer acheter ses produits à la ferme "comme au bon vieux temps", on vient s'y établir pour échapper aux turpitudes de la ville quitte à payer le prix d'heures de transports quotidiennes pour aller travailler). La campagne devient objet de désir du monde urbain, désir d'un monde meilleur parce que stable et porteur de tradition (alors que nous vivons dans un monde évoluant sans cesselargement) entretenu en outre par le marketing des produits agroalimentaires qui, pour l'esentiel s'appuie sur la persistance des traditions (quitte à les sublîmer ou les inventer, l'idée d'un Eden perdu) et tout ça pour gommer les effets pervers de la modernité, source d'angoisse chez les consommateurs.
Par ailleurs, les discours des protecteurs de l'environnement notamment (là encore relayés par le marketing publicitaire) ont conduit à la transformation de la campagne en "bien collectif national inaliénable" dont chacun doit se soucier lorsqu'il met de la lessive dans sa machine à laver, achète une voiture à partir du crédo la nature est notre patrimoine, nous en sommes chacun responsable qui conduit les citoyens à se promulguer défenseurs de la nature envers et contre tout.
Ces trois distances aboutissent au fossé que nous constatons chaque jour entre citadins et ruraux. Ce qui me frappe le plus dans tous les conflits locaux (création de porcheries, d'élevages avicoles, nuisances sonores des tracteurs) que j'ai eu à suivre, c'est que les "non-agriculteurs" nient toute la dimension économique de la campagne. Comme la terre avait perdu son statut d'outil de travail, comme si elle ne pouvait-être source de richesse pour les agriculteurs. Le hiatus est là : la société considère le monde rural comme sa propriété symbolique et ne l'envisage plus que comme bien collectif de loisir tandis que les agriculteurs, après avoir lutté des sicèles pour gagner le droit "d'exploiter" les terres en leur nom, considèrent la campagne comme un bien privé-outil de travail.
Yann Kerveno est journaliste
22 juillet 2003
A chacun sa quête du Graal
Il est évident que les deux entités qui nous occupents (citadins et rurbains - consommateurs) et agriculteurs auront chacun un but de chemin à parcourir pour se rencontrer. Cela dit, pour que rencontre il se produise, encore faut-il qu'ils empruntent le même chemin !
La question posée par le citadin consommateur est peut-être formulable ainsi : " Mais qu'est donc que vous fichez, vous les paysans, puisqu'on ne trouve pas vos produits dans nos grandes surfaces ? "
Comme le souligne Rémi Mer, la vente directe permet de rétablir une partie de ce lien perdu en cela qu'il abolit une bonne part des demandes exprimée par les consommateurs lorsqu'ils sont au supermarché : Face au producteur dont la bonne bouille et la faconde éventuelles servent de puissant marketing, nos consommateurs individuels oublient leurs exigences de traçabilité, de sécurité alimentaire, voire même de prix puisqu'ils sont capables de débourser plus d'argent à produit équivalent (voir à ce sujet la très pertinente analyse de Franck Cochoy sur le caracrère anxiogène de l'étiquetage sur le consommateur dans le numéro spécial de La Recherche consacré en 2001 à la sécurité alimentaire).
L'appropriation symbolique du monde rural jour un rôle important à mon sens dans cette relation directe entre producteur et consommateur. Qui va permettre à ce dernier de montrer à ses amis, une fois rentré chez lui, qu'il sait se démarquer du vaste troupeau des consommateurs lambda. Ainsi, il sera fier d'offrir à ses amis du foie gras ou du vin qui vient de "son" producteur. Un peu peut-être à la manière d'un chasseur heureux d'offrir un gigot du chevreuil passé devant son fusil il y a quelques jours.
Je suis persuadé que c'est dans ce malaise profond de notre modèle de consommation basé sur l'hyper et le supermarché (comment expliquer autrement l'écart important résidant entre les intentions d'achats de produits alimentaire se la réalité de caddie en sortie de magasin) que se niche la clé du rapprochement entre consommateurs cirtadins et agriculteurs. Encore faudra-t-il mettre en ¦uvre les bons leviers. Je ne suis pas persuadé que la communication institutionnelles mise en oeuvre par les organisations agricoles soit le meilleur moyen d'enclencher un processus de rapprochement. Ces communications hésitent trop entre le "parler vrai" destiné à lever les idées reçues qui foisonnent dans la société, et un marketing trop timoré.
Je ne suis pas persuadé non plus que des opérations du style Ferme en Ferme, qui ont vu défilé en un week end plus de 10000 personne dans un quarantaine de fermes du département du Lot-et-Garonne par exemple soient la panacée. Elles participent plutôt à mon avis à la "folklorisation" du paysan, largement à l'oeuvre dans les médias notamment (un paysan se doit d'avoir un bérêt et de fumer une gitane maïs) qui traduit parfaitement l'appréhension actuelle de l'agriculture par la société. Folklorisation que nous avons déjà vu à l'oeuvre avec les mineurs de fond par exemple; transformés en bêtes curieuses.
Je suis intimement persuadé que chacun de nos deux groupes protagonistes fera son nout de chemin par la formation.
- Formation des consommateurs, leur rappeler qu'une vache doit faire naitre un veau pour donner du lait, leur rappeler qu'il faut une fleur avant un fruit. Mais cette formation ne doit pas être laissée aux chaînes de distribution comme c'est le cas actuellement, bien trop heureuses de se montrer ainsi sous leurs plus beaux atours et de vanter la vertu de leurs produits. Pourquoi ne pas intégrer ces élements à la scolarité par exemple ? je crois me souvenir qu'il y eut des expériences destinées à apprendre à nos chères têtes blondes à regarder la télévision. Pourquoi ne pas imaginer de tels programmes pour faire de nos enfants des consommateurs un peu moins moutons ?
- La formation des agriculteurs passera, cela a déjà été dit je crois ici, par l'acceptation par ceux ci de l'image qu'ils émettent. Mais là, le travail est colossal, c'est cinquante années de Culture et tout un modèle économique, sociologique et agronomique qu'il faut remettre en cause... Il faudrait en passer par une révolution de l'enseignement agricole...
Yann Kerveno est journaliste
22 juillet 2003
Terre, terre...
Peut-on se passer d'une relation à la terre ?
" Mais, ça sert à quoi toute cette terre ? ", s'exclame l'enfant des banlieues de Toulouse, traversant à l'automne de larges étendues non labourées sur la route des Pyrénées. Que veut donc dire ce mot d'enfant qu'une amie travailleuse sociale me rapportait récemment ? Question inutile ou révélatrice de non-sens et donc en négatif de recherche de sens, de racines ? Comparée au bitume, la terre apporte-t-elle quelque chose de plus à la construction identitaire ? Est-elle superflue, un luxe réservé aux propriétaires de jardins et de résidences (primaires, secondaires ou tertiaires), et accessoirement aux paysans qui la travaillent ?
L'importance accordée à la force symbolique de la terre par Catherine est à mes yeux très féconde en soi. Les réflexions sur la Terre nous obligent à re-penser nos relations au(x) lieu(x) -le lieu habité, cultivé ou travaillé-, à l'espace, au jardin, à notre origine Par contre, je reste optimiste sur le rendez-vous avec la terre et les Terriens, avec ou sans éclipse. Précisément parce qu'elle représente potentiellement un univers symbolique et mythique " commun", la Terre est à mon sens plus porteuse de communication que de mal-entendu. C'est en tout cas le pari pascalien que je fais. Encore faudra-t-il qu'on en parle (ce qui n'est pas le cas aujourd'hui) et qu'on s'entende sur les mots (et les maux) de la terre pour construire des référentiels communs, autour d'une même Terre, d'une matrice commune. C'est dans cet esprit que je suis persuadé que les questions autour de l'agriculture sont fondamentales pour renouer le lien social à la fois à l'intérieur d'une communauté (locale, régionale, internationale) et entre communautés (précisément pour éviter les dérives du communautarisme).
Pour moi, la terre est sans le doute l'élément matériel qui fait le plus sens (comme le décrit bien Catherine Boyer-Durrieu). A ce titre, il mérite plus qu'un hymne déplacé ou détourné. Les mythes qui lui sont rattachés ont une telle force et une telle puissance symbolique qu'ils traversent les cultures, tout en les nourrissant, au point d'alimenter parfois les extrêmes. A la fois, point de départ des chaînes biologiques et point d'orgue d'une vie terrestre. Poussière et poignée de terre jetée sur la dernière demeure. A la fois esprit du lieu, et point de fixation des nomades, en mal de pays. A la fois désir de campagne ou nostalgie de terroir, lieu d'ancrage de notre origine ou lieu mythique d'une Terre quittée de gré ou de force. Qui renoncerait à revendiquer ses origines, redécouvrir ses fondements comme ses secrets ? En soi, ces mythes puissants contribuent parfois à notre insu à constituer notre identité, comme le sous-sol crée les terroirs de vigne. A la réserve près de ne pas se limiter à la seule dimension matérielle (le sol, la surface, ) ou privée (la résidence, le pied-à-terre), mais d'en saisir les dimensions collectives fondamentales autour de la nature et de la culture, mythes compris !
Et les paysans dans tout cela ? C'est la seule profession qui se nourrit de la terre pour nourrir autrui. Et comme la nourriture, ce n'est pas rien C'est même vital pour notre vie, notre survie, notre vitalité et notre identité, notre rapport à soi comme aux autres (la con-vivialité), à travers le repas, la culture partagée. " Quand on n'a plus rien çà dire sur ce qu'on met sur la table on n'a plus grand-chose à se dire (Jacques Puisais, fondateur de l'Institut du goût). Le rapport à la terre des paysans est donc exceptionnel : rares sont les métiers qui ont ainsi le privilège de travailler en lien direct avec les ressources naturelles, de contribuer (positivement ou négativement) aux paysages. C'est un avantage acquis symbolique (et inconscient, voire refoulé) que les jardiniers en herbe, et depuis peu même les propriétaires de balcon cherchent à retrouver. Peut-on s'en passer ou vivre sans? Oui, sans doute, parfois plus par obligation ou par inconscience que par choix ! Mais est-ce mieux ainsi ? Pas sûr ! Il faudrait a minima demander ce qu' en pensent tous ceux qui n'y ont pas accès, comme les bienheureux habitants des tours de banlieues ou aux millions de paysans du monde qui n'ont même pas les moyens de se nourrir et de nourrir leur famille, à partir de lopins de terre peu fertile et ce, à main nue !
Comme quoi, la question sur la Terre et sur ses ressorts n'est en rien réductrice, mais au contraire, stimulante et ouverte sur bien des questions identitaires ou culturelles ; et plus largement sur des problèmes de société. C'est dire si la Terre (et par-delà le débat sur l'agriculture) peut rapprocher et réduire cette distance culturelle, dont parle Yann Kerveno. On peut le nier ou le re-nier, mais ce serait se priver de s'enrichir mutuellement de sens commun ou de lien social. Un risque à prendre ? C'est pour toutes ces raisons que je milite pour un re-calibrage du débat agricole et donc du débat social autour du sens, des valeurs et de la culture ! On y vient doucement mais cela tient autant, sinon plus, d'une quête sociale que d'un projet strictement agricole. Mais, au fait, à quoi sert toute cette Terre ?
Rémi Mer est consultant
21 juillet 2003
Terre, Père, Mère...
Si l'on parle de malentendu entre agriculteur et non agriculteur et si la seule dimension économique sert de base à la compréhension du phénomène et de son évolution, alors nous sommes sur la mauvaise voie pour une réconciliation.
C'est d'ailleurs cette voie qui a été et qui est encore trop souvent empruntée par les différents acteurs du monde agricole et je n'ai pas constaté que l'explication seulement rationnelle de l'exercice du métier d'agriculteur, tant en termes économiques mais aussi techniques et quelle qu'en soit sa légitimité, ait pu réduire l'incompréhension.
Je crois que le discours rationnel ne peut s'entendre que si la dimension symbolique de la relation a été prise en compte.
Schématiquement, alors que les agriculteurs ne représentent plus que 5% (au mieux) de la population, alors que leur pouvoir politique ne cesse de s'éroder, alors qu'ils ne cultivent plus que la moitié du territoire français, ils ne peuvent plus et leurs reprsentants économiques ou syndicaux non plus, se draper dans leur légitimité de "nourrisseur" de l'humanité. Ce n'est plus tel quel, un atout dans le dialogue.
Cependant, la force mythique qu'exerce encore l'image du paysan dans notre société (et la Confédération paysanne ne s'y trompe pas !!!) et selon mon hypothèse de travail la fondation archétypale que représente la terre dans notre mode de vie est une chance formidable pour le monde agricole de mieux se faire comprendre.
Encore faut-il parler de partage et non d'appropriation.
J'ai lu beaucoup de propos sur le forum en référence à l'alimentation et au paysage. Je me permets de proposer une lecture au-delà de cette segmentation. Si l'on pose que la terre est à la fois la mère et le père archétypal de chacun de nous cela me permet de vous proposer la lecture suivante de ce que pourraient être les fondements de ce dialogue renouvelé entre la société et les agriculteurs (certes, voie insuffisante mais peut-être à explorer).
Cette approche est fondée sur le fait qu'il est impossible de changer l'autre et que seul son propre positionnement influe sur la relation. C'est pourquoi je fais référence à la façon dont l'agriculteur (ou l'acteur du monde agricole) se présente dans son métier en insistant sur la constatation suivante : lorsque celui-ci parle de son métier en réalité c'est son rapport à la terre qui est évoqué.
Ce qui semble en jeu dans le rapport entre les agriculteurs et la
société autour de la notion de terre, si lon passe par le filtre
mère s'articule autour des notions suivantes :
- le rapport humain, le lien avec l'autre
- la durabilité de l'élément cultivé,
- le lien entre l'agriculteur et sa terre
- le mode de vie de l'agriculteur,
- le rapport au terroir,
- le projet personnel que représente ce métier
- le projet politique lié à la place et au rôle des
agriculteurs dans la société
Ce qui semble en jeu dans le rapport entre les agriculteurs et la
société autour de la notion de terre si l'on passe par le filtre
père s'articule autour des notions suivantes :
- le territoire dans sa fontion environnementale, économique et
politique,
- l'organisation collective,
- les règles publiques fixant le rôle et la place de l'agriculteur
dans la société
- l'outil économique que représente la terre dans un marché
international.
Si l'on se préoccupe de questions de formation et de communication (comme c'est mon cas) cela peut représenter un socle de réflexion pour l'action.
Catherine Boyer Durrieu est consultante
21 juillet 2003
Entre ville et
campagnes
Entre les ville et les campagnes : des contradictions qui justifient la recherche de nouvelles formes d'organisation des agriculteurs aussi des consommateurs. Les raisons sont multiples car le monde rural et agricole en particulier ne pas être confiné exclusivement à une fonction de production. Et même si c'est le cas il ne semble pas être pris en considéation.
1 Ce qui évolue et prend de l'importance
"Terres en villes" : quand les campagnes ont droit de cité (Magazine)
Résumé :
<< De Lorient à Aubagne et d'Amiens à Perpignan, une
dizaine d'agglomérations françaises se sont
fédérées depuis trois ans pour repenser les liens entre
ville et campagne, et tenter de faire cohabiter plus harmonieusement deux
mondes qui, souvent, s'ignorent voire s'affrontent.
"On en avait assez de voir les villes grandir sans limites, avec des terres qui n'étaient que des réserves foncières pour des agglomérations s'étendant comme des taches d'huile", explique René Blanchet, coprésident de l'association, originaire de la région grenobloise.
"Les espaces périurbains sont de plus en plus convoités par les agriculteurs, pour des raisons économiques, et par les citadins, qui y voient un moyen d'améliorer leurs conditions de vie. Le partage de cet espace est donc souvent source de conflits", confirme Charles Leprêtre, administrateur de la chambre d'agriculture d'Ille-et-Vilaine.
On souligne la difficulté que rencontrent certains jeunes agriculteurs pour s'installer sur des terres ayant acquis une "forte valeur patrimoniale".&des "villes qui galopent"&les agglomérations membres de "Terres en villes" mènent surtout des expériences qui leur sont propres, en fonction d'une histoire, d'un territoire particuliers.
Grenoble (Isère), par exemple, cultive fortement la place de la forêt au sein d'une métropole à forte identité alpine, alors qu'Aubagne (Bouches-du-Rhône) se plaît avant tout à valoriser les "circuits courts" (vente directe du "jardin" du producteur au consommateur)&
La communauté d'agglomération de Rennes, dont le territoire est recouvert aux deux tiers par des terres cultivées, se targue pour sa part d'un rôle pionnier dans la mise en oeuvre d'une "ceinture verte", prévue dès 1994 dans son schéma directeur.
"On ne fait pas une ville qui galope. L'idée, c'est qu'elle s'arrête globalement à la rocade. Evidemment, au fil des années, la ville grossit quand même un peu au détriment de la campagne, mais pas n'importe comment", fait valoir à l'AFP Bernard Poirier, vice-président de Rennes Métropole chargé de l'environnement et coprésident de "Terres en villes".
Les acteurs de l'association s'accordent à dire que les ensembles périurbains ont peut-être suscité une autre forme d'agriculture& De fait, selon une étude publiée en décembre 2002, les agriculteurs des villes, qui cultivent 5% des terres agricoles, ont des productions très spécifiques qui leur confèrent une réelle importance dans certaines filières comme le maraîchage, l'arboriculture fruitière et la vigne.
"Depuis les années 1960, l'agriculture est globalement assise sur un modèle productiviste. Or, les régions périurbaines ont souvent choisi une autre approche, sur de petites surfaces où il fallait trouver une autre rentabilité, notamment par une démarche de marques et de qualité", souligne René Blanchet.>>
Il y a donc un vrai conflit autour du foncier, et certaines formes d'agriculture (périurbaine, urbaine) sont au cSur des stratégies d'expansion. En même temps que le ville étend son territoire, elle induit son cortège de problèmes à résoudre (habitat, chômage, saturation des services, affaiblissement du tissu social , etc.).
2 Les politiques publiques mises en oeuvre
cf.Avis et Rapports du CES
« Projet de loi et d'orientation et de programmation pour la ville et
la rénovation urbaine ». 10 et 11 2003. Ed. J.O.90 p. Avis
présenté par Frédérique Rastoll et Pierrette
Crosemarie.
Pourtant la ville aussi comporte son « lot de misère »,
ses quartiers défavorisés où émergent à
juste titre des activités de production (considérées
parfois comme informelles) : le jardinage, des exploitations agricoles
(horticulture en majorité avec un peu d'élevage). La politique
urbaine a fait évoluer la configuration des villes or depuis deux
décennies tout semble être focalisé sur l'aspect habitat,
et l'aspect économique bien que pris en considération semble
occulter les nouvelles situations de précarisation. Ceci parce que
les populations confrontées au processus de paupérisation viennent
souvent du domaine « hors-la-ville». Le rapport du CES relève
que les actions engagées ont pu être qualifiées de «
politique de la ville ». Or on ne sait pas si cette dernière
s'appuie sur le local pour se construire. La construction d'un territoire
ne peut être qu'un processus qui intègre les aspects sociaux,
via la création ou le soutien des activités qui ont un rapport
direct avec les besoins primaires des populations concernées : se
nourrir avec ses propres productions et en tirer subsidiairement une plus
value marchande, pourquoi pas ? L'ensemble des zones sont concernées
:
- (zones urbaines sensibles (ZUS), avec 491 communes et 87 départements
et concernant 4,7 millions d'hab.
- les ZEP,
- 416 ZRU (zones de redynamisation urbaine) , couvrant 342 communes et concernant
3,2 millions d'hab.. Zones (ex ZUS caractérisées par un taux
de chomage élevé, non-diplômés,etc.)
- 44 zones franches urbaines (ZFU) réparties sur 58 communes concernant
768 000 hab.
Le CES relèverait 1300 quartiers prioritaires
Je ne vais pas m'étendre sur les aspects de la politique urbaine au risque d'oublier l'essentiel qui est que l'agriculture demeure complètement oubliée. Et cela donne une impression que la vision de la planification territoriale est encore « dualiste » au sens antagonisme urbain-rural, ville-campagne alors que celle-ci, phagocytée par l'expansion de la première, s'est vue « réintroduite dans l'espace urbain». D'où la présence de formes d'activités agricoles en milieu urbain qui se développent et ne sont pas prises en compte dans cette politique de la ville.
Résumé des avis émis : Groupe de l'agriculture
Cf rapport op.cit p. 59 : « le projet de loi est riche en propositions et en suggestions, mais il ne paraît pas s'appuyer sur des moyens financiers suffisants. Il ne faudrait pas que les actions conduites en faveur des zones urbaines le soient au détriment des zones rurales qui connaissent également des difficultés croissantes et qui réclament tout autant une intervention adaptée. Ne déplaçons pas les problèmes. N'opposons pas l'urbain au rural, qui offre aussi, ne l'oublions pas, une autre réponse à la crise des ensembles urbains ».
Pour les rapporteurs : le projet de loi d'orientation ne met pas l'accent sur l'accompagnement social des mesures préconisées. Il faut redonner au tissu social toute sa cohérence et sa force.
Je pense qu'en bonne logique : la cohérence devrait dicter une construction partagée de l'aménagement du territoire.
A.K.Allaoua
INRA-ME&S
21 juillet 2003
Représentations et agro-alimentaire
Pourquoi les représentations sont-elles devenues un enjeu majeur pour la filière agro-alimentaire ?
Parce que le marché alimentaire est saturé en volume dans les pays développés. Le ventre des consommateurs est plein au niveau calorique. Pour faire de la valeur ajoutée, il faut donc vendre plus que des calories : du service, de limage, de limaginaire. On était déjà allé très loin dans lintégration de service avec « laliment-service » (préparation, conditionnement) [Sylvander, 1988].
Divers industriels aimeraient aller vers la nutrition, poussant lintégration de valeur nutritionnelle plus loin que le simple allégement en graisses et sucres ou enrichissement en vitamines (alicaments, nutraceutique) mais le savoir est limité et la réglementation sévère.
Etoffer la représentation de laliment par des valeurs non alimentaires (ethique, esthétique, culturelle, sociale, voire politique) est alors une voie simple et efficace. Les propriétés psychologiques de la représentation (cf. infra) permettent de le faire. Les acteurs du système agro-alimentaire ne sen privent pas. La représentation est devenue une nouvelle matière première, exploitée par le marketing, la publicité, les médias, et dune manière générale tous les services à la production [Lahlou, 1996].
Quest-ce que la représentation ?
Cest la manière un individu perçoit un objet (au sens large). Cest lobjet « tel quil est dans lesprit ». Il peut y avoir des différences entre les propriétés de la représentation et les propriétés matérielles de lobjet. Par exemple, une limace est « matériellement » mangeable, elle ne lest pas « représentationnellement ». Et, lorsquil sagit de penser, ce sont les propriétés de la représentation qui nous guident, pas les propriétés matérielles. La représentation guide la pensée, elle tient lieu de lobjet. Pour lesprit, « la représentation, cest ce quelle représente ». Modifier la représentation modifie les attitudes.
La représentation est presque toujours est une construction collective, historique. On parle de « représentation sociale ». Les objets du quotidien, matériels ou immatériels, depuis « le lait » jusquà « le gouvernement », sont présents dans une culture donnée sous forme de représentation sociale, sorte de manuel de lutilisateur du sens commun, porteur de valeurs, de connotations, de préconisations, qui se reproduit et se diffuse par lenseignement, lexemple, le débat. La représentation sociale construit lobjet, en particulier quand il est flou, controversé, ou mal connu.
La représentation sociale guide la manière dont on réagit par rapport à lobjet ; comme elle est partagée, elle permet la coopération, la discussion. Elle permet de penser lobjet et des prendre part au débat même quand on na pas de contact direct avec lobjet. Quon songe à la représentation de la « maladie de la vache folle », ou « des produits bio ».
Parce quelle guide la pensée, et donc influence les comportements, la représentation sociale est un enjeu pour ceux qui sont intéressés à lobjet. Par exemple, actuellement, la caractéristique « comestible » tend à disparaître de la représentation du lapin, comme elle a déjà pratiquement disparu de celle du cheval [voir les remarquables travaux de Merdji, 2001] Cest ennuyeux pour la filière cunicole, qui cherche à contrer cette tendance.
Les représentations sociales ont fait lobjet de très nombreuses études en psychologie depuis leur découverte par Moscovici (1961). On sait maintenant quelles sont constituées dune série déléments psychiques, dont certains sont plus importants que dautres. Ces éléments importants forment le « noyau central » de la représentation [Abric, 1994]. Si lun lentre eux manque, lobjet nest pas reconnu. La combinaison des éléments du noyau permet aux gens de construire leur comportement en situation. Par exemple, la représentation de « manger » est constituée, pour les Français, des éléments psychiques suivants: « désir », « prendre » « aliment » « repas » « remplir » « vivre », ce dernier éléments ayant des connotations éthiques et existentielles [Lahlou, 1998]. Avaler un sandwich dans la rue, dans la mesure où il manque lélément « repas », ne sera pas perçu comme une réalisation complète et satisfaisante de « manger » [Masson et Moscovici, 1997]. De même, un petit déjeuner est conçu autour dune série fixée déléments, qui dépendent de la culture locale, avec une grammaire particulière ; il ne peut pas être composé de « nimporte quoi » [Beaudouin et al., 1995].
La représentation est un enjeu dautant plus fort que les objets matériels sont « loin », car aucune pratique ne peut les moduler. Par exemple, le risque perçu peut être réévalué in situ au vu des dispositions concrètes ; ou encore tel étranger qui nimaginerait jamais manger un escargot goûte facilement, au cours dun repas un escargot farci dans le plat de son voisin de table, et finalement lapprécie. Dans laction, les comportements sont guidés par des « attracteurs cognitifs », combinaison des représentations et des propriétés socio-techniques du contexte matériel. Mais en labsence du contexte matériel, seule la représentation guide la pensée. En particulier, dans un débat public éloigné des réalités du terrain, elle pourra amener la prise de décisions irrévocables, juridiques par exemple, qui semblent inadaptées vues du terrain.
Or, dans la filière alimentaire, il y a eu un éloignement progressif du consommateur final des réalités de la production. Et les représentations quont entretenu les acteurs sont actuellement si loin de la réalité que des problèmes de confiance peuvent se produire en cas de confrontation. Quon pense notamment, dans la filière animale, aux différences entre les conditions de production industrielles réelles et les images dEpinal qui figurent sur les étiquettes. Cette situation est potentiellement explosive.
Représentations alimentaires, conditionnement et pensée magique
Malchance pour la filière, les représentations sont particulièrement réactives dans le domaine alimentaire pour des raisons qui tiennent à la psycho-biologie même de lespèce humaine.
Dune manière générale, tous les animaux sont extrêmement susceptibles dapprendre des représentations liées à la nourriture. Cela se comprend : leur survie dépend directement de leur réussite à se procurer des aliments, et tout ce qui peut être un indice en ce sens est mémorisé rapidement. Dailleurs, la récompense alimentaire est le moyen le plus universellement utilisé pour dresser les animaux, et dune manière générale leur apprendre quelque chose (depuis le « lève la patte » pour le Chien jusquà lapprentissage de labyrinthes chez le Rat, ou de signes de communication chez les Dauphin ou les Grand Singes).
LHomme est un Omnivore, il doit être capable dapprendre à discriminer rapidement les nourritures dangereuses, et donc à se constituer des représentations négatives. Une seule expérience digestive malheureuse avec un aliment provoque une aversion qui peut durer des décennies [Pelchat et Rozin, 1982] . Dune manière générale, lhomme, en tant quOmnivore, combine néophilie et néophobie [Fischler, 1990], ces deux attitudes étant nécessaires pour se trouver des ressources nouvelles sans sempoisonner. Cest un curieux prudent. Son attitude vis-à-vis des aliments est teintée dambivalence [Trémolières, 1973].
Dans la constitution de ses représentations, lhomme va associer les éléments du contexte. En particulier, il utilisera différents indices (aspect, marque, lieu dachat ) comme signes de qualité. Pratiquement nimporte quoi peut être utilisé comme indice et se retrouver finalement inclus dans la constitution de la représentation de lobjet. La constitution des objets de dégoût peut ainsi être transmise sur une base purement culturelle, en dehors de tout rapport direct avec lobjet ; ils nen sont pas moins puissants comme on le voit pour les interdits alimentaires religieux [Douglas, 1967].
Lhomme utilise ses représentations précisément pour se simplifier la vie, il donc tendance à les appliquer de manière systématique. Or, la représentation, étant un modèle mental simplifié, a des limites dapplication. Dans les situations atypiques, elle peut produire des erreurs dinterprétation. Le sujet croit reconnaître à tort un objet, applique la procédure habituelle de pensée, et obtient des résultats inadéquats. Cela se produit dautant plus que le sujet a à sa disposition un répertoire plus restreint de représentations : il ne peut interpréter quavec les instruments de pensée dont il dispose. Lapplication abusive des représentations à des situations où elle nest plus pertinente entraîne des comportements qui paraissent « irrationnels ».
Par exemple, dans le domaine alimentaire, la « pensée magique alimentaire». On observe, aussi bien chez les sujets les plus diplômés que chez lhomme de la rue des sociétés quon a longtemps appelées primitives, des croyances et des comportements en fort décalage avec la rationalité nutritionnelle. Les travaux de Paul Rozin [ex. Rozin et Nemeroff, 1989] sont à ce sujet particulièrement démonstratifs. Ainsi, les sujets refuseront vigoureusement dingérer des substances psychologiquement « contaminées » sans pour autant que leur valeur nutritive soit mauvaise ou quelles présentent un quelconque danger sanitaire ; par exemple un verre de jus dorange dans lequel on a trempé un cafard (même si celui-ci a été au préalable stérilisé dans une étuve sous les yeux du sujet), un morceau de chocolat en forme de crotte de chien, ou encore la salive de quelquun dautre présentée, même stérilisée, dans un verre (merci à ceux des lecteurs qui ne sont pas rebutés par ces expériences de me contacter, nous cherchons des sujets). De même, on peut démontrer expérimentalement que les étudiants américains -qui sont la Drosophyle du psychologue- croient quun peuple qui, toutes choses égales par ailleurs, mange des sangliers sera statistiquement plus poilu, plus résistant, plus rapide à la course quun peuple qui mange des tortues de mer, lequel sera plus lent, placide, meilleur nageur, et avec des yeux verts.
Autrement dit, on devient ce quon mange. Cette croyance est assez spectaculaire et générale pour avoir frappé très tôt les anthropologues. Le mécanisme psychologique sous-jacent (« principe dincorporation ») a été décrit en détail ailleurs [Lahlou, 1998]. Il découle de la nature même de la pensée symbolique, et il est illusoire de vouloir le modifier avec des arguments scientifiques et rationnels, il faut faire avec.
Représentations et changement
Sil est possible dans une certaine mesure de changer les représentations, les essais de persuasion des consommateurs pour les faire changer de comportements dans le domaine alimentaire en les endoctrinant avec des arguments rationnels sont voués à léchec, comme on le sait en psychologie sociale depuis les travaux de Lewin (1943). Une campagne de communication descendante a peu de chances de produire des effets, encore moins des effets durables. Lignorance de ces faits scientifiques par un certain nombre de décideurs, et lapproche naïve qui sensuit dans la construction de campagnes de communication naboutit en fin de compte quà augmenter la désorientation et la suspicion des consommateurs.
La construction des représentations sociales et des pratiques est un processus long, négocié, progressif, qui nécessite par la participation active des acteurs concernés. Cela passe par une sympathie pour ces acteurs, un effort de compréhension de leur point de vue et le respect de celui-ci, et une ouverture à construire avec eux (et non pas « pour eux ») des modèles nouveaux.
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Bibliographie
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Saadi Lahlou est un des intervenants à l'Université
d'Eté de Marciac. Il est Psychologue, spécialiste des
représentations sociales et fondateur de l'observatoire des consommations
alimentaires.
Principales publications :
LAHLOU, Saadi (1996). Experts, industriels, médias, consommateurs,
institutions : comment les représentations des acteurs et le marché
se co-construisent. In Ismène Giachetti (éd.) : Identités
des mangeurs, images des aliments. Paris : Polytechnica, pp.
123-150..
LAHLOU, Saadi. (1998). Penser Manger. Alimentation et
représentations sociales. Paris : P.U.F., 1998.
21 juillet 2003
Le choc de deux
imaginaires
Cet "imaginaire" paysan qui les voit se considérer comme "nourisseurs" de l'humanité est toujours très présent dans les campagnes. Le monde agricole a en grande partie occulté l'idée de que fournisseurs d'aliments il est devenu fournisseur de matières premières pour les industries d'aval, les transformateurs. Et se trouve donc aujourd'hui soumis aux mêmes contraintes de type industriel que les autres (cahier des charges, certifications, contrats...) De cette fonction de base - se nourrir et nourrir ses congénères - , essentielle à toute activité humaine, le produteur agricole des pays développé a glissé vers une fonction de simple prestataire de services dont "l'intégration", mot tabou s'il en est, par les groupes industriels, les coopératives ou d'autres agriculteurs est la manifestation la plus cynique. Le vaste mouvement de retour à la vente directe des produits sur les exploitations agricole, au delà de l'aspect conjoncturel (sortir de la crise en réalisant plus de marge), participe à mon avis de ce travail en cours de réappropriation de cette fonction première.
Pour reprendre un argument fort éculé, mais qui restait jusqu'à présent fort pertinent tout de même, les subventions agricoles européennes étaient faites pour maintenir la compétitivité des prix des produits sur les marchés intérieurs mais aussi extérieurs avec les restitutions aux exportations. En mutualisant ainsi le soutien aux productions à l'échelle de l'Union, nous sommes parvenus à conserver leur compétitivité aux agriculteurs en conservant des prix d'achats raisonnables pour le consommateur. La PAC, seule politique réellement commune à l'oeuvre actuellement dans l'UE, a d'abord été construite pour assurer l'indépendance alimentaire des pays européens; Et pas pour entretenir le paysage.
Revenant sur les propos que je tenais il y a quelques jours, "négation de la dimension économique de l'activité agricole par les citadins consommateurs de loisirs ruraux", il est évident qu'il y a incompatibilité entre les deux. Pourquoi ? Parce que s'étend approprié le monde rural, le citadin considère certainement l'entretien de la campagne comme une fin en soi, alors que jusqu'à maintenant, le bel ordonnancement des prés, des champs, des haies (lorsqu'il en reste) n'est dû qu'au hasard de l'activité agricole, de l'empilement de pratiques individuelles. Je doute pour ma part que le monde agricole se plie, alors qu'il a déjà perdu son indépendance économique, à une gestion collective et pour le bien de tous, des paysages comme cela semble réclamé par la société française.
Yann Kerveno est journaliste.
21 juillet 2003
On marche beaucoup mieux sur la tête quand on sait que le monde est à l'envers
J'ai d'abord compris que cette démarche voulait nous permettre de réconcilier la réalité de l'agriculture industrielle et l'image nostalgique d'une agriculture passéiste et photogénique,afin de mieux vendre l'ensemble.Avec un peu de recul, je vous propose un regard qui ,faute d'être original, cherche à être cohérent.
La réalité agricole mondiale,c'est que 90% des paysans de la planéte cultivent manuellement et peu efficacement,et que,malgré tout,la terre produit suffisamment de calories(2 500 kcal) pour tout le monde. Et, paradoxe,1 millard d'Humains souffre de la faim,en particulier des paysans.Cette mauvaise répartition ne sera pas corrigée par des gains de productivité de l'agriculture hyper-technologique, avec l'inéluctable augmentation des surplus,des subventions à l'exportation, de l'utilisation de combustible fossile ,et des profits de ceux qui sont déjà privilégiés. Nourrir mieux les Humains veut dire diminuer ici pour améliorer là bas en passant par des actes politiques venant des organisation internationnales .Le transport aérien ne fonctionne que parce que seul 10% du monde en bénéficie. Il en est de même pour l'agriculture productiviste.
On peut réduire l'imaginaire agricole au phantasme nourri du passé rural récent dont chacun se souvient avec émotion .Et c'est vrai que les promeneurs viennent voir la vache que je trais au pré et évitent les 120 laitières hors-sol de mon voisin,mais boivent son lait en pack à 0,5 euros le litre.
Par contre,il existe un imaginaire beaucoup plus riche de conséquence et intériorisé grâce à une pression idéologique bien organisée, qui fait admettre que l'agriculture (comme l'industrie) doit toujours produire plus de récolte à l'hectare pour sauvegarder l'avenir des agriculteurs et permettre la suffisance alimentaire mondiale, et que l'on peut utiliser plantes , terre et animaux comme du matériel (rappelez vous l'alimentation des vaches en 1960 avec un mélange de mélasse et de papier journal ). Et donc,tout progrès technologique est un plus pour le Monde : ça saute aux yeux ! Cet imaginaire est le fruit de 200 ans passé à répéter que le productivisme est le moteur de l'amélioration de la condition humaine,. En conséquence, pourquoi se battre, pourquoi revendiquer, alors que le progrès arrive.
Quel chef d'oeuvre d'imagination que d'arriver à penser que des innovations dont le but principal est d'augmenter la compétitivité, de réduire les coûts et d'augmenter les bénéfices, vont, comme par miracle, rendre le monde plus juste et nourrir tous les hommes à leur faim. Ça ne marche même pas dans les pays les plus industrialisés. Et pourtant,on produit pas loin de 10 fois plus qu'il y a 100 ans par hectare.
L'imaginaire, souvent non dit, non réfléchi, permet de faire admettre sans l'ébauche d'aucune preuve, à force de répétition,que le mieux arrive pour les Humains, grâce aux derniéres recettes qui font oublier les précédentes,qui n'avaient pas marché. Partons des réalités pour construire un imaginaire fécond.
Michel Busch est pluri actif rural - droit paysan Ariège
1er juillet 2003
Les mets et les mots : connaissance poétique de la
nourriture
Et l'aliment d'un homme ou une femme
est un compendium de compendiums
Et ce qui les attire et les unis
est une cime et une fleur
(Walt Whitman, Chant de moi même)
I. Une démarche anthropoétique ?
Attacher des mots aux choses, aux actes aux sentiments, ancrer ces choses ces actes et sentiments dans le devenir du monde les langues figurent parmi les premiers grands outils crées par les hommes pour communiquer entre eux, avec la nature, et avec les Dieux Nommer et énumérer, des céréales des mouton ou des étoiles, a constitué une pierre fondamentale pour chaque civilisation, chaque langue représente ainsi une vision particulière du monde et crée un lien unique avec une culture "Très récemment" l'écriture a permis de mieux inscrire la mémoire de ces cultures les traces de leur passage, la transmission à ceux qui viendront La poésie, condensée rythmé du langage, existe bien avant l'écriture, dans les chants qui ont accompagné les travaux des agriculteurs ou des forgerons, dans les formules incantatoires pour guérir des maladies, convoquer les divinités ou accompagner les morts dans leur mystérieux voyage la poésie a été un des outils ("cognitifs" diraient nos chercheurs contemporains) qui permettait la transmission orale de mythes, des rites, de savoirs et de connaissances.
La question se pose sur l'intérêt de la poésie comme "objet de recherche" pour les sciences sociales et en particulier pour l'anthropologie culturelle dont l'objet est d'étudier les sociétés humaines et les différents sens que les hommes donnent à leur existence dans ces sociétés. A ma connaissance peu de place a été donné à la prise en compte de la poésie dans l'étude anthropologique des civilisations passées ou actuels, en tout cas il n'y a pas eu une recherche systématique permettant de mettre en valeur les gisements poétiques existants . De la même manière que pour l'archéologie ou la préhistoire l'étude des outils, des poteries et des techniques anciennes est une question essentielle, l'étude systématique des textes poétiques pourrait apporter une grande richesse à l'étude des croyances, valeurs et représentations mises en jeu par les hommes vivant en société.
Deux questions sont à élucider pour tenter cette démarche, il s'agit de la place de la poésie dans nos sociétés et du statut de la langue dans les sciences sociales. Quant à la place de la poésie, elle est devenue, d'une certaine manière, la belle muse isolée dans son podium, ce quelque chose de sacré qu'on peut prendre en doses homéopathiques pour nous rappeler notre condition humaine, mais gare à ingérer des overdoses car il faut bien garder l'équilibre pour transiter dans cet monde. Soit belle et tais toi poésie, surtout ne viens pas contaminer notre langage politique, économique ou scientifique, car cela serait très dangereux par exemple de parler "d'entrepôts d'anciens" au lieu de "maison de retraite" dans des sociétés où les anciens ont perdu leur place, dangereux de penser que chômeur n'est pas le mot approprié pour parler de personnes qui manquent d'un travail rémunéré sur une longue durée (chômeur, de caumare en latin, se reposer pendant la chaleur, désigne à l'origine un état de repos transitoire et pas forcement désagréable) Désacraliser la poésie, l'inviter à descendre du podium, la questionner sur les manières de nommer le monde et les actes des humains, peut aider à élucider la première question.
Quant au statut de la langue en sciences sociales. Si une distinction entre sciences sociales es sciences exactes serait à faire il s'agirait tout d'abord d'une distinction basée sur le langage employé. La mathématique, la physique ou la chimie s'expriment dans un langage constitué par des signes qui essayent d'appréhender des univers infiniment petit ou infiniment grands, qui fondent notre vie et l'environnement dans lequel elle s'inscrit.
Ces langages qui sont devenus universels sont associés à des phénomènes, des méthodes et des protocoles expérimentaux qui permettent d'asseoir les vérités scientifiques, même si leur refutabilité et l'évolution de leur paradigmes est le propre de leur scientificité (K. Popper). Ecrire e=m.c2 ou v=300 000 km/s, symbolise aussi une vision du monde, par ailleurs pas dénouée de poésie. Or les sciences sociales sont "condamnées" à utiliser les "langages des mots" pour étudier les comportements humains, même si elles essayent de se détacher, de créer un langage spécifique à chaque discipline elle ne pourront pas s'affranchir des mots. Ceci montre l'importance du choix des mots pour designer les phénomènes étudiés, choisir les mots s'agit en faite du premier pas dans l'élaboration des notions et des concepts. Leur scientificité et l'universalité de ces concepts sera donc relativisée par le choix du langage et par les effets des traductions entre langues différentes, car les traductions, même réussies, ne peuvent être que des approximations. Les sciences sociales gagneraient à reconnaître ses limites langagiers, et par là les limites des notions et des concepts élaborés, au lieu de prétendre des fausses comparaisons avec les sciences exactes, qui elles aussi ont leurs limites, mais d'une autre nature.
Peut-elle la poésie et l'étude de textes poétiques contribuer à la construction des langages en sciences sociales ?, voilà une question ambitieuse, un défi, par rapport auquel se situe cette communication, mais à laquelle je n'ai pas la prétention de répondre. Je vous livre un essaie plutôt flou, pas achevé, avec une idée directrice, entrer par la poésie pour mieux comprendre l'ouverture d'autres portes. J'ai profité de l'invitation de Françoise Saban et François Sigaut, pour formaliser ces lignes, qui s'appuient en bonne mesure sur les poésie publiées dans l'ouvrage " Le grain, le cur et le mot ", anthologie de poésie africaine sur la nourriture.
Alors nous regarderons, toucherons, sentirons la nourriture à travers la poésie Oh quel pêché ! clamerons certains poètes, convoquer Neruda pour nous parler de la soupe de congre .Ah ce n'est pas scientifique ! clamerons les écoles doctorales et les académies. Mais quel goût, en tant que poète et en tant que scientifique, à transgresser les règles, à mordre la pomme et laisser que le jus des mots coule sur la surface de concepts, parfois desséchés.
II. Nourriture et poésie
La connaissance de la nourriture comme tout les objets a besoin d'éclairages différents. La connaissance scientifique peut bien nous instruire sur le taux de gluten d'une farine de blé pour que le pain lève bien, sur la couleur ou sur la granulométrie de cette farine ou si besoin est-il sur la présence des OGM dans celle-ci. Mais comment décrire le goût du pain ou le sentiment qui donne l'arôme d'une boulangerie un matin d'hiver. Une questions se pose alors qu'est ce qu'elle peut apporter la poésie à la connaissance de la nourriture? Peut-elle nous faciliter l'accès à une connaissance plus sensible "plus chaude", et par ce biais éclairer certaines faces cachés de l'assiette?
Nous ne pourrons pas donc éviter de poser encore une question qui ne trouvera pas de réponse Qu'est ce que la poésie ? de quoi parle-t-on? nombreux sont ceux qui la nomment , beaucoup moins ceux qui osent la définir. Voltaire avait parlé d'elle "la poésie est l'éloquence harmonieuse" mais nous restons un peu (ou beaucoup) sur notre faim. C'est Rimbaud qui s'est approché le plus d'une définition de l'indéfinissable "poésie fixer des vertiges", car effectivement le propre de la poésie est de traduire des émotions en mots, ce qui pose d'emblée la question de "l'impossible poétique", l'écrire signifie d'emblée accepter l'amputation, la déformation, des émotions, ce qui est inévitable quand on essaye de les mouler dans des mots. Trouver les mots dits et les mots tus, les sons et les rythmes pour approcher un cur qui tremble, voilà la tâche démesurée des poètes. "Poésie, pas une forme d'écrire, si des lèvres en vie"(Pablo José) exprime bien cette "perte poétique" entre la vie et les textes.
Mais une fois accepté le sacrifice des émotions, une fois accouché le texte, qu'est ce que le propre de ce langage poétique qui ne peut pas non plus échapper aux mots ? Pour "fixer des vertiges" des émotions la poésie essaye tout à la fois de condenser le langage et de le faire éclater, comme une goûte de parfum tombant sur la surface des mots, produisant des ondes inattendues. Précisons que la capacité de perception de ces ondes n'est pas garantie car en poésie celui qui la reçoive doive également mettre ces émotions à contribution, d'où l'importance du rythme, de la musicalité qui se dégage de l'enchaînement de mots.
Les haïku japonais constituent un bon exemple de langage poétique qui suggère des mondes en quelques goûtes chargées d'images.
Ah le rossignol
Son chant m'a sorti d'un rêve
Le riz du matin
(Ryokan)
En trois vers la vie s'écoule, la succession de nuits et de jours
le
riz apparaît éclaté dans toute sa force symbolique
le
riz continuité de la vie, le riz qui appel au travail, qui rappelle
notre condition matérielle, qu'il ne suffit pas de
rêver
et en continuant avec le réveil du matin
qui ne se rappel
pas de ces vers de J. Prevert ? "Il a mis le café / dans la tasse
/ Il a mis le lait / dans la tasse de café / Il a mis le sucre / dans
le café au lait [
] Il a mis / son chapeau sur sa tête
/ il a mis / son manteau de pluie [
] et moi j'ai pris / ma tête
dans ma main / et j'ai pleuré".
Par quel effet magique l'émotion arrive à passer dans le mélange des ingrédients qui se "marient" bien dans un petit déjeuner qui devient un lieu de vérité par les mots qui ne se disent pas ?
Nous partons donc du postulat que le langage poétique, ce langage condensé, éclaté, non linéaire, qui essaye de traduire des émotions en mots, peut contribuer à mieux connaître l' univers symbolique associé aux différents types aliments, aux manières de les préparer et de les manger, aux types de repas, au partage sociale de la nourriture nous essayerons a continuation de le démontrer.
Il serait intéressant de signaler au préalable que si la démarche et le langage scientifique se sont montrés relativement réfractaires à la poésie comme démarche de connaissance, il n'a pas été de même pour le langage publicitaire qui a bien compris l'efficacité du langage poétique pour s'adresser aux émotions des gens, ou plutôt, en respectant l'expression "marketing". à des "niches de marché" Ainsi nous pourrons facilement différencier une publicité de fromage, chargée de ruralité, et de repas familiaux; d'une publicité de bière montrant un moment de détente entre amis dans un bar ou sur un bateau; d' une publicité de café qui dégage de l'écran l'arôme des effluves amoureux la danse des symboles ne suit pas n'importe quelle chorégraphie. "Coca Cola c'est ça", j'aurais envie de dire (je m'excuse par le blasphème) c'est presque de la poésie les images, festives ou sportives, adressées principalement à un public jeune, feront le reste elle permettrons à chacun d'associer le "ça" avec leurs propres émotions.
III. La force de mots le sens de mets
Quels enseignements nous apportent les textes qui nous ont servi comme support pour cette communication ?
1. Nourriture qui vie...
Souvent on s'adresse à la nourriture à qui nous parlons ou c'est elle qui parle en première personne. Mais il ne s'agit pas dans ce cas de n'importe quel nourriture...
...Ainsi c'est le vin qui nous parle chez Baudelaire " Homme, vers toi je pousse, ô cher déshérité / sous ma prison de verre et mes cires vermeilles / un chant plein de lumière et de fraternité ! [...] Car j'éprouve une joie immense quand je tombe / dans le gosier d'un homme usé par ses travaux / et sa chaude poitrine est une douce tombe / où je me plais bien mieux que dans mes froids caveaux " (" l'âme du vin "dans les " Fleurs du mal ")
...et on s'adresse en les tutoyant aux nourritures qu'on célèbre en Afrique " Sors foufou / sors comme une colombe / pour qu'on admire ta souplesse et ta candeur / viens en boubou blanc comme un pèlerin à la Mecque " Nourriture qu'on nomme, nourriture baptisée " Mon ami gari / toi que je baptise Syméon quand je te délaye / toi à qui je donne le nom de Barthélemy / quand je te verse dans l'eau bouillante / cher ami / reçois ici mes sincères gratitudes " Nourriture qui doit accepter sa souffrance pour nous nourrir " Je t'ai martyrisé / c'est vraie, j'en suis conscient / mais pardonne à la faim / quelques actes cruels" "mil, ô mon ami, ne te plains pas si mon lourd pilon s'abat sur toi " (" Le grain le cur et le mot ")
...et quand Ryokan nous dit
Le riz pour demain
Dans l'écuelle de fer
La fraîcheur du soir
Il nous signifie que pour le moine zen, l'écuelle est tout aussi bien
rempli de riz que de l'esprit de Boudha. Il peut donc savourer la "
fraîcheur du soir " (J.T Carmel " Les 99 Haïku de Ryokan ")
Nous trouvons moins de tutoiement ou des aliments qui nous parlent en premier personne pour les produits carnés. On dirait que dans ce cas plutôt que leur attacher des mots qui leur donnent vie on cherche à bien établir la frontière entre le mort et le vivant, à " dés-incarner " la chaire, à ne pas manger des animaux vivants.
2. Nourriture qui lie
qui lie les individus entre eux ... car la nourriture est aussi partage, savoir ce qu'on mange est important mais savoir comment, avec qui on mange est aussi important...qui sont les convives , comment est-il composé le " convivium "...parfois ce qui compte c'est d'être ensemble, même si le repas n'est pas exquis " si le repas n'est pas si beaucoup / voire même n'a pas du goût / on est bien si heureux / pour le plaisir de rassembler " (" Le grain le cur et le mot ")
Un couscous au Maroc, une grillade (asado) en Argentine ou une paella en Espagne, nourrissent les liens entre les gens... "l'amitié célèbre messe / dans le rituel de l'asado " (A.T.Gomez). Liens qui se tissent au moment de manger mais également pour préparer les mets " Etranger, sais-tu ce que c'est que Djékoumé ? / sais-tu que ce n'est pas un simple met ? / je connais bien toute l'histoire par cur / car à certaines pleines lunes autour d'un grand feu / grand-père nous la raconte, tout heureux / la préparation du Djékoumé nécessitait tout le village / du plus simple potier aux plus vieux sages " (" Le grain le cur et le mot ")
...qui lie les individus avec un lieu, avec une communauté...elle participa à la construction des identités individuelles et collectives, elle permet aux individus de se repérer, par rapport à leurs origines, à leurs appartenances. Les nourritures constituent des repères identificatoires , " bases sensibles et mémorielles sur lesquelles se construisent nos diverses façons d'habiter le monde suivant diverses "modalités" du rapport à soi et à autrui "
appartenances tissés à base de mil ou de sorgho au Sénégal " Sorgho tu fais les empires / et tu défais les peuples / jour de mariage, jour de baptême / de toi on fait le laakh / bol de bouillie pour le cultivateur / graine cuite de l'éleveur / qui firent grandir tes fils ", ou à base de manioc au Bénin, " Combien étaient-ils ? / confondus dans la réverbération du resto universitaire / fraternels comme des colombes / c'est la fête du gari / symbiose des fils du pays / retrouvailles des oubliés/ la nuit de l'ADN / c'est la nuit des délayeurs / c'est la nuit du gari " (" Le grain le cur et le mot ")
Pablo Neruda dans son " Ode à la soupe de congre " nous montre de manière admirable comment à travers un plat, son goût, ses arômes...c'est son enfance, c'est son pays, c'est la mer du Chili qui revient... " ...Amène à la cuisine / le congre écorché / sa peau taché cède / comme un gant / alors / une grappe de mer / reste au découvert /...maintenant / ramasse de l'ail / caresse d'abord / cet ivoire précieux / sent sa fragrance irascible / alors / laisse l'ail haché / tomber avec l'oignon / et le tomate / jusqu'à que l'oignon / possède couleur d'or [...] maintenant / seule est nécessaire / laisser dans cette délice / tomber la crème / comme une rose épaisse / et au feu lentement / rendre le trésor / jusqu'à que dans le bouillon / se chauffent / les essences du Chili / et à table / arrivent juste mariés / les saveurs / de la mer et de la terre / pour que dans ce plat / tu connaisses le ciel " (Pablo Neruda)
.... liens qui mûrissent dans le temps, liens producteurs de nostalgies...
Au temps jadis, des gelinottes
Des pâtées, des filets mignons,
Des coqs fricassés en cocotte
Avec du lard et des oignons
Des langues tripes et rognons
Je consommais en abondance
Plats d'autrefois, mes compagnons
Il n'en est plus un seul en France
(Boris Vian "Ballade pessimiste")
3. Nourriture... art et savoirs
Les textes poétiques permettent également d'apercevoir la richesse des savoirs et des techniques mis en jeu, ceci apparaît clairement dans l'anthologie " Le grain le cur et le mot ".
art de préparer, de mise en forme ou de mise en musique art de mélanger, la farine et l'eau, de pétrir la pâte, de maîtriser le feu, de donner le point exact à la sauce, où il faut doser de manière savante le soumbala, l'oseille, les feuilles de baobab, le gombo sans oublier une pincée de sel et monsieur piment. Art poétique et art culinaire sont associés dans ces textes. Nous pouvons apprécier comment des grains des mil deviennent un délicieux tô, comment on compose le célèbre saka-saka à partir de feuilles de manioc " feuilles de trèfle à la couleur de jade / assaisonner à l'ail et à l'oignon / agrémenter de poissons émiettés / arroser à l'huile de palme ", ou comment le manioc devient, après de multiples péripéties, une pâte appelée Kumkum. Art de combiner, de marier les aliments, le riz au poisson, le méchoui au thé, le taro à la sauce gluante. Art de trouver la syntaxe correcte pour que la nourriture parle
art de manger assis autour du bol commun " mettre la table par terre / à même le sol le repas et prêt / la cérémonie d'ouverture débute / par un lavage de mains / sorte de massage de doigts / dans le grand bol prévu à cet effet ", et la nourriture arrive à destination, à la fin ou au commencement, car c'est bien l'incorporation des aliments qui permettra l'éternel recommencement, qui permettra de se faire plaisir et de se reconnaître dans le goût et les arômes des mets succulents inscrits dans les mémoires " les boulettes d'igname happée / se mêlent à la salive / les vins de palme fraîchement tirés / dont le bouquet est irrésistible / font la joie des palais ". Ainsi l'art de manger permet de compléter et de reproduire les hommes, leurs estomacs et leurs esprits, il met en scène la nourriture dans toutes ses dimensions...nourriture qui vit et qui lie
4. Nourriture sacré et sacrificielle...
nourriture de rites dans lesquels les individus en société se reconnaissent, sacrifices nécessaires pour que la vie continue, comme le décrit de manière émouvante la poésie " Méchoui et thé " : " Après le bel hivernage / sur la terrasse de la dune / derrière le dattier sauvage / loin de la tente / on sacrifia un gros Bélier blanc aux yeux bleu sombre / la bergère pleura ... " et puis " la bergère se remit en joie / la famille se réjouit / autour du Thé et du Méchoui / le matin, sur l'or de la dune / à midi, sous la tente commune / le soir, au joyeux clair de lune "
nourriture qui lie dans le temps, l'homme aux ancêtres, les morts aux vivants, le passé au présent " Le chef de famille commence par prélever la part des ancêtres qu'il dépose par terre entre l'écuelle et le pot. Avant ce geste rituel personne n'a le droit de toucher au tô ". " La nourriture est bien là, au milieu ; / elle scelle le Lien de Sang / cristallise la grande Famille et les Valeurs / lie les Aïeux aux fiers Descendants ". La nourriture est un fleuve qui parcours le temps " Nourriture hier / nourriture aujourd'hui / nourriture demain / nourriture toujours ! " (" Le grain le cur et le mot ")
...dans l'ancien Mexique on chante ainsi l'offrande de cacao aux Dieux
"Dans la solitude je chante / à celui qui est mon Dieu / Dans le lieu de la lumière et de la chaleur / dans le lieu du commandement / mousse le cacao fleuri / la boisson qui enivre avec des fleurs /. ../ Chacun est ici / sur terre / vous, seigneurs, mes princes / si mon cur le goûtais / il s'enivrerais" (poésie aztèque)
...et dans ces quatrains c'est à Dieu qui s'adresse Omar Khayyâm, célèbre poète irani du XII ème siècle, pour justifier sa transgression... " Puisse-je aimer toujours les houris , les anges ! / que j'ai en main toujours un bon vin sans mélange ! / et je réponds à ceux qui me blâment : je prends tout ce qui vient de Dieu. A lui va ma louange "
5. Nourriture des fêtes
Car la vie affective n'est pas comme la vie biologique une fonction continue. Comme des raisin à une grappe de la vigne, les hommes essayent d'arracher des instants au temps. Des instants significatifs, structurants des vies et des mémoire. Ainsi les fêtes ont toujours de tous les temps rythmé la vie des hommes, même aujourd'hui au troisième millénaire, même si les types de fêtes ont évolué. Et la nourriture n'a pas le choix elle doit s'adapter à ce rythme. Soulignons que certaines fêtes font vivre du monde. Nous constatons encore une fois une certaine efficacité économique de la dimension culturelle. Ainsi en France des milliers d'artisans et d'industriels travaillent toute l'année pour fabriquer le champagne, la dinde, le fois gras, les huîtres...et autres délices qui s'écouleront en quelques jours de Décembre.
Fêtes religieuses, fêtes nationales, fêtes du village, fêtes familiales...la nourriture fête les fêtes " aujourd'hui c'est la fête des ignames / c'est jour de communion / des vivants et des morts : / procession rituelle des objets sacrés "..." Matange ! fille dont le sourire enivre tous les curs Ignores-tu, ô ma fille qu'en cette heureuse circonstance tu serviras à ta belle-famille ton premier repas ? Matange ! fiancée des sylves giboyeuses Sous le regard envieux de la noce, vous craquerez le même quartier de kola et boirez la même corne de vin de raphia ". Elle est présente aux funérailles , aux baptêmes ou aux cérémonies de circoncision " au soir du 7ème jour / les circoncis trépignent sur les ruelles du campement / panses rebondies du mbaddioungou (sorgho cuit à l'eau avec du sucre) / des vierges du village / honorez les nouveaux hommes " (" Le grain le cur et le mot ")
6. Nourriture...nourrir éros...
Dans cet analyse rapide et arbitraire, nous ne pouvons pas tout de même oublier l'amour. Car si poésie est faite, si des mets sont préparés...c'est l'amour qui est souvent, très souvent, au centre des motivations
femme aimante, femme nourriture, qu'on désire manger " Les seins / et le ventre / tel ruche de chair / et grenier gorgé / comment nommer / la grappe de dattes fraîches / la succulence / du bon vin blanc / que je te palpe / éternelle pulpe / que je te suce / riche source de vie / et me voici ivre d'un fol exode / je veux aimer tes seins / vives grenades / comme brûle / ma passion sauvage "
...de manière moins lyrique mais non moins significative Boris Vian déclare
" Je voudrait te renverser
Où tu sais
Un pot de khonfiture
De groseilles de saison "
(B.Vian, Chanson Galante)
...et Federico Garcia Lorca réuni Dieux, l'amour et la femme / femelle, dans le goût du miel : " Le miel est parole de Christ / l'il déversé de son amour / le miel est épopée de l'amour [...]Douce, est ton adjectif/ douce comme le ventre des femelles / douce comme les yeux des enfants / douce comme les ombres de la nuit / Douce comme une voix / Douce comme un lys "
IV. En creux
Pas de conclusions, voilà une des avantages de la démarche anthropoétique. Convenons que c'est toujours la partie la plus fastidieuse d'un article. Nous préférons donc laisser les conclusions en creux, à chacun de les composer. Nous avions annoncé par ailleurs qu'il s'agit d'un travail inachevé, les déceptions sont donc déplacées. L'originalité de cet article étais de poser l'intérêt de la prise en compte de la poésie comme source de connaissance pour mieux comprendre l'origine, les caractéristiques et l'évolution des phénomènes sociaux que nous étudions...j'espère avoir touché quelques âmes sensibles
Réflexions...poésies... toujours inachevées dans leur effort de réunir le sang des êtres et la chair des mots
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Bibliographie
Baudelaire Charles, " Les fleurs du mal "
Khayyâm Omar, " Quatrains ", ed. Sindbad - Actes Sud,
1983
Leander Birgitta, 1972, "Flor y Canto : la poesía de los
aztecas",Ed.Instituto Nacional Indigenista México.
Walt Whitman, " Feuilles d'herbe "
Ryokan, " les 99 haïkus de Ryokan traduit et présentées
par JeanTitus-Carmel, Ed. Verdier France 1986.
Muchnik J. Sall L. (ed.) , 2002, "Le grain, le cur et le mot
", ed. Cirad Montpellier - Feu de Brousse Dakar
Vian Boris, Cent sonnets
Prévert Jacques, " Paroles ".
Tejada Gomez Armando, " Canto popular de las comidas "
Neruda Pablo, " Odas elementales ".
Ortigues E., 1989, "Entretiens", Le Coq-Héron N°115, pp.
58-72.
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José Muchnik est directeur de recherche INRA / Cirad.
Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Séminaire "Anthropologie
des produits et des techniques alimentaires"
23 juin 2003
Rémi Mer
Image et
identité
Devant ou derrière le miroir ?
Si les agriculteurs ont la cote (1)
auprès de l'opinion publique, les crises alimentaires successives
ont semé le doute, et d'abord en leur sein. Crises d'identité
ou effets-miroir négatifs dans les médias, accusés de
donner une image perçue peu conforme à la réalité
ou de mettre sur la place publique des débats longtemps
réservés à la profession agricole ?
Si l'image comme l'identité sont des thèmes aussi sensibles
au sein de la profession, cela démontre bien qu'elles posent aux
agriculteurs des questions fondamentales sur l'essence même de leur
métier (la production d'aliment, de vie), sa dénomination (paysan
ou producteur, chef d'entreprise ou travailleur à façon...),
mais aussi sur les rapports avec autrui, notamment en termes de reconnaissance
sociale, individuelle ou collective. Le débat public actuel sur le
statut de l'animal dans nos civilisations, à la faveur des images
de bûchers d'animaux abattus pour cause de fièvre aphteuse,
illustre bien le décalage potentiel entre l'opinion publique et les
éleveurs, les uns comme les autres indignés par cette immense
hécatombe, mais sans doute pas pour les mêmes raisons. Que veut-on
privilégier : les éleveurs ou les animaux, l'activité
agricole ou les paysages de campagne ? Enfin, l'identité comme l'image
d'une personne ou d'une collectivité doivent être relativisées
à la fois dans le temps avec un contexte aujourd'hui en crise et dans
l'espace, du local à l'international (voir l'image actuelle des farmers
britanniques). Faute de quoi, l'image globale nierait les disparités
et les évolutions.
Une identité renouvelée, L'image dans les médias : manipulation ou révélation ?, La bonne image dans les sondages : satisfaction ou illusion ?, Entre image et identité : la vision nécessaire
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L'identité sociale et professionnelle des agriculteurs a autant changé que l'environnement écono-mique, social ou politique. Le 20e siècle dernier sera ainsi successivement passé d'une société agricole à une société rurale du milieu du siècle, puis à une société définitivement urbaine, qui lorgne vers l'espace périurbain pour bénéficier à la fois des avantages de la ville et de la campagne, un espace devenu à la fois résidentiel, touristique ou récréatif ! Dès lors, les relations entretenues entre les agriculteurs et leurs concitoyens deviennent très rares, voire inexistantes. Faute de contacts avec l'agriculture, les urbains s'en remettent à un tiers (les on-dit ou la rumeur publique) et surtout aux représentations véhiculées à la fois dans les médias ou dans les milieux culturels, et en premier lieu le monde enseignant. La société rurale d'interconnaissance et des circuits courts (le meilleur exemple reste le " marché " local) a laissé la place à une société " anonyme ", de l'information, de l'image et du virtuel (cf. tableau). Chacun a bien conscience de cette formidable évolution, les plus anciens pour l'avoir vécue, les plus jeunes pour en vivre directement les effets dans les crises actuelles qui révèlent à la fois la méconnaissance par la société de l'évolution de l'agriculture et la découverte brutale de la " boîte noire " des modes de production agricoles. La réalité mise en scène, au risque d'être théâtralisée grâce au traitement médiatique, prend le statut de représentation, fut-elle déformée aux yeux de certains.
| Société rurale | Société urbaine |
| Agriculture prépondérante, mais dominée économiquement | Agriculture très minoritaire, même en milieu rural |
| Contacts avec les " paysans " directs, nombreux, locaux (ex : " marchés ") |
Pas ou peu de contacts avec les agriculteurs |
| Société d'interconnaissance (poids de l'oral) | Société " médiatique " (poids de l'image) |
| Contexte géographique limité | Contexte mondialisé |
| Présence forte de l'artisanat rural (matériel) | Poids des services (immatériel) |
| Rapport à l'animal d'élevage (production) | Rapport à l'animal domestique (loisir) |
| Champ = espace privé, productif | Champ = espace vert, (" jardin public ") |
| Rapport immédiat, concret à la Nature | Rapport culturel et idéalisé à la Nature |
De leur côté, les agriculteurs se sentent ballottés entre
une image perçue qu'ils ne peuvent pas maîtriser - et pour cause
- et une identité remise en cause dans ses fondements. L'identité
des agriculteurs et la réalité de leur métier se sont
beaucoup transformées depuis quelques décennies. D'abord, le
métier s'est fortement professionnalisé et modernisé
avec l'adoption de techniques de production, inspirées des logiques
industrielles et alimentées par les progrès de la recherche
scientifique. La composition sociologique du milieu agricole s'est
également diversifiée avec la multiplication des itinéraires
professionnels, la quasi-disparition des aides-familiaux, le travail à
l'extérieur croissant des conjoints, sans oublier le renouvellement
du salariat. Le métier est le plus souvent choisi après une
autre expérience professionnelle et ce choix positif implique la
comparaison avec les autres catégories sociales. L'identité
des agriculteurs ne se limite plus (ou moins) à l'exercice d'une
profession, mais s'élargit à de nouvelles relations sociales
dans un milieu rural régénéré. Il s'ouvre
progressivement aux exigences et aux évolutions sociétales
ambiantes : conditions de vie, confort, accès aux loisirs, aux vacances,
à la culture. Sur ces critères, les agriculteurs se
différencient de moins en moins de leurs voisins ruraux ou urbains
et leurs complexes (d'infériorité) s'estompent d'autant. En
cherchant à répondre aux attentes de la société,
les agriculteurs acceptent l'idée que leur métier et une part
importante de leur identité soient définis en dehors d'eux
et parfois même sans eux ou contre eux !
L'incompréhension apparente et la situation de malaise mise à
nu lors de crises alimentaires viennent précisément d'un double
décalage : le premier marque la différence entre l'image
perçue par les agriculteurs, notamment dans les médias,
et la réalité vécue de leur métier. Le
deuxième décalage tient à l'ambiguïté de
la bonne image des agriculteurs dans l'opinion publique telle qu'elle
apparaît dans la quasi-totalité des sondages nationaux. Cette
bonne image est en effet axée sur une méconnaissance de
l'agriculture actuelle et sur la prégnance des " mythes ruraux " (le
terroir, le naturel, l'authentique), largement entretenus par la publicité.
[R] L'image dans les médias : manipulation ou révélation ?
A la faveur des crises récentes, les agriculteurs ont vu et revu à
l'écran les images insoutenables de cadavres d'animaux, d'abattoirs
et depuis peu de bûchers. Les commentaires, parfois hâtifs, vont
alors bon train sur les excès d'une agriculture industrielle, sans
faire la part des accidents ou des fraudes (réelles, mais marginales),
en laissant dans l'ombre les progrès énormes tout au long de
la chaîne alimentaire, notamment en matière de sécurité.
La sensibilité de l'opinion est extrême et la psychose est au
rendez-vous dans les colonnes des journaux, au menu des cantines scolaires
et dans les linéaires. Rien n'y fait, le travail d'investigation
journalistique est lancé avec la révélation à
la fois de pratiques douteuses et de processus de production perçus
comme inacceptables. Les farines animales deviennent ainsi le symbole perçu
d'une agriculture industrielle plus soumise aux lois économiques que
soucieuse de la santé publique. Du coup, d'autres techniques agricoles
sont, par effet d'association, remises en cause : les OGM, mais aussi les
engrais, les phytosanitaires... Le socle d'une agriculture perçue
comme peu raisonnable se fissure, mettant à mal les efforts multiples,
mais peu perceptibles, des agriculteurs en faveur de modes de production
raisonnés et respectueux de l'environnement.
Les agriculteurs semblent pris au piège de la transparence et de la
traçabilité, devenues incontournables à la faveur des
crises successives. Ils découvrent également, parfois à
leur insu, la composition d'intrants comme les aliments du bétail.
Avec le sentiment confus d'être à la fois mis à l'index
par l'opinion publique et quelque part trompés, si ce n'est pas trahis,
par leurs fournisseurs, voire plus largement par leurs propres organisations.
En l'occurrence, les médias et le système médiatique
font là parfois office de boucs émissaires pour occulter les
responsabilités économiques ou politiques. Leur rôle
n'en reste pas moins ambigu, surtout en situation de crises récurrentes
qui touchent en premier lieu les producteurs. Ainsi, les éleveurs,
mis à mal par les médias, se sentent à la fois menacés
économiquement et " lâchés " socialement (les manifestations
de solidarité nationale se font rares
(2), au regard des multiples critiques d'une agriculture
vite classée " productiviste " ou " contre nature "). Le décalage
avec les attentes de la société s'exprime de plus en plus "
vertement ", et pas seulement en Allemagne. De ce fait, les agriculteurs
se sentent isolés, face à une double contrainte paradoxale
: d'une part, remettre en cause certaines techniques de production perçues
comme industrielles ou agressives (ex : OGM) sans nuire à la
productivité globale du système ni renier les effets
bénéfiques en matière de conditions de vie et d'autre
part, adopter des systèmes alternatifs, plus acceptables par l'opinion
publique, mais tout aussi rentables économiquement.
[R] La bonne image dans les sondages : satisfaction ou illusion ?
Les multiples sondages sur la perception de l'agriculture révèlent
au moins certaines constantes. N'en déplaise aux agriculteurs
eux-mêmes, souvent sceptiques, ceux-ci ont une bonne image dans l'opinion
publique. Cette image globale des paysans cache les diversités
régionales (l'effet de proximité), la multiplicité des
métiers et des produits (éleveurs, céréaliers,
).
A l'image composite ou complexe répond l'identité professionnelle
multiple autour des trois axes : les hommes, leurs produits et les territoires
(et derrière les filières, les régions, les pays, les
terroirs). Ce capital-image ne semble pas pour l'instant, s'éroder
avec les crises récentes. Au contraire, les efforts des agriculteurs
pour assurer la qualité et la sécurité des aliments
sont reconnus (3); c'est plutôt
" le système (industriel) " qui est contesté. De même,
les agriculteurs sont perçus comme " modernes, courageux et
compétitifs " (4). Seule ombre
au tableau, le respect de l'environnement. Les critiques sont de plus en
plus nombreuses.
L'image restituée par les sondages (comme par les médias) tient
plus d'une perception et d'une représentation de la réalité,
toutes deux empreintes du passé, que d'une connaissance objectivée.
Sa construction est plus le fruit d'une culture que d'une expérience
personnelle, avec le poids des stéréotypes qui ont la vie dure
(cf. la publicité) et l'impact des médias, plus sensibles par
essence à l'actualité, aux failles d'un système et aux
crises (" les trains qui arrivent en retard "). Par ailleurs, les sondages
confirment l'attachement massif des Français à leur agriculture
; ils restent d'ailleurs très largement favorables (plus de 80%) aux
aides. Curieusement, l'attractivité du métier reste forte,
malgré les difficultés pressenties : niveau de revenu faible,
conditions de travail difficiles...
Malheureusement, cet état des lieux de l'opinion cache de fortes critiques
au sein des groupes de pression ou des relais d'opinion comme les intellectuels
(journalistes et professionnels de l'enseignement compris), les écologistes
et les consommateurs, voire certains élus. Autant de voix qui s'expriment
et souvent vivement dans les tribunes politiques, dans les colonnes des
médias et parfois jusque dans les réunions de famille des
agriculteurs ! Les agriculteurs élaborent pratiquement leur propre
baromètre d'image à partir non seulement des médias
mais de leur propre expérience, individuelle ou collective, des relations
de proximité avec leur famille, leurs voisins... Ces relations sont
parfois tendues (conflit d'usages, nuisances...), quand elles ne font pas
l'objet de procès publics (par presse interposée) ou devant
les tribunaux.
La réalité et l'objectivité sont sans doute quelque
part entre la confiance (sans la connaissance) et la défiance
systématique, voire idéologique. Car dans certains milieux,
notamment médiatiques, l'agriculture n'a plus très bonne presse.
Les exemples de pollution, l'amalgame des crises et des fraudes, les accidents
ou tout simplement la peur (raisonnée) sont là pour alimenter
la suspicion. Face aux impératifs de sécurité (globalement
atteints) et environnementaux, les agriculteurs ne pourront pas s'abriter
derrière de nouvelles techniques, fussent-elles raisonnées
si les résultats (et donc la réalité de la qualité)
ne sont pas avec le temps au rendez-vous. Les médias seront encore
là pour rappeler les engagements, tenus ou non. Transparence et
responsabilité obligent !
[R] Entre image et identité : la vision nécessaire
Le métier des agriculteurs se redéfinit aujourd'hui en fonction
de deux exigences, pas toujours convergentes : celles du marché (les
consommateurs) et celles de la société (les citoyens). Ces
deux environnements sont en forte mutation : mondialisation, compétition,
concentration et spécialisation d'un côté, information,
transparence et durabilité de l'autre. Avec dans tous les cas, la
recherche à la fois de qualité et de sens.
Si les actions de communication pour restaurer l'image ou la confiance sont
nécessaires, elles ne seront elles aussi durables que si elles s'appuient
sur une communication interne de proximité, impliquant directement
les producteurs, et sur une modification réelle des pratiques (obligation
de moyens, et à terme de résultats). Retrouver le sens et l'essence
du métier supposera d'être à même d'assurer outre
l'incontournable sécurité sanitaire, la qualité, y compris
environnementale, mais aussi d'exprimer les raisons ou motivations qui porteront
ces nouveaux comportements. La logique technico-économique qui a
dominé pendant les dernières décennies ne suffira pas
à combler les décalages constatés. Il faudra donc faire
appel à de nouvelles logiques d'acteur et vraisemblablement de nouveaux
systèmes de valeur. Les mots-clés de la nouvelle identité
à construire sont tout droit tirés des dernières crises
: responsabilité, développement durable, culture, engagement
citoyen, éthique, voire esthétique... Quelle que soit la
stratégie adoptée, il ne faudra pas oublier que l'agriculture
est porteuse de symboles chargés d'histoire, de culture et de sens,
comme la terre nourricière, la nature paradisiaque ou hostile, l'animal
sauvage ou domestique. Un terreau riche de résonances potentielles
ou un terrain miné de crises, selon le cas.
Faute de pouvoir restaurer d'un coup de baguette magique une image à
coups de publicité, les agriculteurs seront amenés à
renouer des liens sociaux - réels ou symboliques -, avec leurs voisins,
comme avec les consommateurs-citoyens. Les crises ont au moins eu un effet
positif de révéler la valeur attachée à
l'alimentation, à la nature et à la qualité. Un
patrimoine dont l'agriculture peut se porter garante, en " bon père
de famille ", selon l'expression du Code Rural. Tous ceux qui font le pari
du dialogue et de l'ouverture (aux voisins, aux randonneurs, aux consommateurs,
aux écologistes...) s'en sont sortis gagnants et plus fiers de leur
métier. La société attend beaucoup de son agriculture
et de ses agriculteurs et lui fait globalement confiance. Pour aller au-devant
des autres, encore faut-il avoir confiance en soi et ne pas craindre le regard
d'autrui. Cette estime de soi est fondée à la fois sur l'amour
de son métier mais aussi sur une vision de l'avenir fondée
sur un projet personnel et collectif.
Article paru dans la revue technique Travaux et Innovations (n°
79, juin-juillet 2001)
Notes
(1) Voir sondage Sélection Reader Digest
- Mars 2001.[VU]
(2) Même si une majorité écrasante de
l'opinion (87%) se sent solidaire des éleveurs touchés par
l'abattage de leur troupeau, tout en restant choquée par les mesures
prises. Sondage BVA- Le Monde avril 2001. [VU]
(3) Sondage SOFRES/SIGMA-UNCAA - Les Français et
l'agriculture - Janvier 2001 [VU]
(4) Sondage IFOP/Ouest-France - Février
2001[VU]
26 mai 2003
" Produits de terroir " : représentations et patrimonialisation
" La patrimonialisation, dans sa logique, modifie le statut des ces productions, jusqu'à l'inverser parfois. C'est ainsi qu'une denrée alimentaire relevant du quotidien et appartenant à une culture rurale peut devenir un produit d'excellence reconnu par les habitants des villes. Ce qui n'empêche pas un attachement, associé à une culture et à des pratiques qui continuent de faire sens localement et constituent le substrat d'innovations, d'ajustements, de négociations, tant il est vrai que ces productions s'inscrivent aussi aujourd'hui dans des trajectoires dynamiques et novatrices. Tout ceci participe d'une construction à l'intérieur de laquelle l'image occupe une place prépondérante, souvent nourrie par des éléments très chargés de sens comme un paysage, un geste, une race animale, un outil. Le pays s'identifie alors au produit, patrimoine régional qui peut dans certains cas générer une importante richesse. La synergie est telle qu'elle dépasse parfois les producteurs, qui éprouvent alors des difficultés à en gérer les effets. C'est ainsi que les grands négociants de champagne comme les viticulteurs récoltants-manipulants - qui affichent pourtant des intérêts divergents - sont engagés dans une course à la notoriété dont le soubassement emblématique est, de gré ou de force, partagé par tous. "
Extrait de :
Rautenberg M.. Micoud A., Bérard L., Marchenay P., (dir.), 2000 -
Campagnes de tous nos désirs. Patrimoine et nouveaux usages
sociaux. Paris, Editions de la Maison des sciences de l'homme, Coll.
Ethnologie de la France, p.8.
16 mai 2003
La force de l'image
" La force des images peut être perturbante. L'alpage en est un bon exemple. L'emblématisation de cette composante patrimoniale, comme lieu d'excellence de la culture de l'éleveur, a des répercussions sur l'ensemble de la production de certains fromages. Il n'est de bon beaufort que provenant d'alpage pour le consommateur enclin à mythifier paysages et produits, mais le reste de la production en pâtit parfois. L'identification d'une mention " alpage " pour le fromage abondance (appellation d'origine contrôlée depuis 1990) fabriqué dans les pâturages d'altitude fait l'objet de débats passionnés au sein du Syndicat de défense. D'une part, cette pâte mi-cuite fut longtemps élaborée en ces seuls lieux qui représentent le berceau de la production, d'autre part, les conditions de fabrication en estive sont plus contraignantes qu'en plaine. Néanmoins, l'impact même de cette pratique à laquelle beaucoup d'alpagistes sont viscéralement attachés et qui constitue de fait un point fort de cette production amène les producteurs à manipuler avec prudence sa valorisation auprès des consommateurs étrangers à la région. "
Extrait de :
Bérard L., Marchenay P., (dir.), 1998 - Patrimoine, montagne et
biodiversité. Revue de géographie alpine, N°
thématique, N° 4, tome 86, p. 11.
16 mai 2003
Catherine Boyer-Durrieu
La terre
Enjeux sociaux et anthropologiques d'un métier en
mutation
Le cas de six acteurs du monde agricole
Ce travail émet l'hypothèse que la question de la terre est au cur du malentendu, de l'incompréhension observés aujourd'hui entre agriculteurs et non-agriculteurs. Fondée sur deux approches, l'une socio-historique, l'autre imaginaire, cette réflexion concerne l'agriculteur, dans l'exercice de son métier en mutation et dans sa relation avec la société et s'attache à proposer de nouvelles voies de formation.
La terre labourée : une approche socio-historique et imaginaire
La légitimité de la question traitée repose sur un constat élaboré à partir d'une approche socio-historique : la disparition de la société paysanne telle qu'elle fondait notre culture, notre civilisation depuis plusieurs siècles. L'organisation de notre société a été bouleversée par ce que Michel Serres qualifie de plus grand événement du siècle " la disparition de l'agriculture comme activité pilote de la vie humaine en général et des cultures singulières. "
Trois mutations s'observent : nous sommes passés d'une société agricole à une société urbaine, le métier a évolué de paysan à agriculteur, la relation au patrimoine terrien a été modifiée. Elles engendrent de nouvelles demandes à l'égard des agriculteurs dont la place dans la société se trouve changée. La question de la reconstruction pour chacune des parties de son lien à la terre est posée, soit dans la façon de la travailler, soit dans le désir d'en profiter, soit dans le souhait de la protéger.
Cependant, les rapports entre l'agriculteur et le non-agriculteur dépassent la seule question contenue dans la relation producteur/consommateur ou dans leurs échanges citoyens. Les angoisses qui s'expriment aujourd'hui envers les pratiques agricoles puisent leur source dans la perte de signes, de symboles, et dans l'impossibilité pour notre société de se projeter dans des représentations rassurantes parce que déjà éprouvées.
Ainsi apparaissent des enjeux symboliques et imaginaires qui sous-tendent le rapport de chacun à la terre et les dimensions mythiques et archétypales de la terre.
Nous sommes dans une époque d'idéalisation de la vie villageoise et des valeurs paysannes, image idéale indissociable du lien avec la terre de ceux qui la cultivent et tel que l'affirment Bertrand Hervieu et Jean Viard, " on donne aux agriculteurs une position de garant par délégation de notre identité collective ". Construit par la littérature, le politique (la paysannerie a été le fondement de la troisième République), le lien mythique de l'homme à la terre reste vivace. Cependant, la dimension mythique est loin d'être épuisée dans notre société, par la seule valeur accordée à l'image du paysan et de son amour pour la terre,.
Notre langue évoque l'inévitable appartenance de l'homme à la terre : le mot homme est issu du latin homo qui vient lui-même de humus désignant le sol, la terre.
Plus encore, les archétypes, symboles fondamentaux qui servent de matrice à des séries de représentations, éclairent la place de la terre dans l'imaginaire collectif. L'homme étant un mammifère " terrestre ", son champ sémantique se trouve avant tout axé sur la terre, et ses multiples aspects et intimations affectives. La terre apparaît donc bien, parmi les quatre éléments de la théorie classique, comme l'élément archétype des situations de l'homme et de ses désirs. La mythologie fait de Gaïa ou Terra la terre divinisée. Elle est la personnification de la Terre Mère, la Terre primordiale, la matéria prima. De multiples références à la terre dans les religions permettent de penser que le sacré est un des fondement archétypal de cette notion. Selon la traduction de Chouraqui, Adam est, dans la Bible, nommé le glébeux " Elohim forme le glébeux - Adâm, poussière de la glèbe - Adama. "
Universellement, la terre est une matrice qui conçoit les sources, les minerais, les métaux. Elle symbolise la fonction maternelle, elle est symbole de fécondité et de régénération. La notion de Terre-Mère traverse le temps et l'espace. Les Romantiques célèbrent l'Alma Mater qui consacre la mère patrie via la terre comme élément nourricier.
La terre est aussi la contrée, le pays. En cas d'attaque, on défend le sol, identifié à la nation, la patrie, donc au père. Le paysan qui occupe le sol se confond avec la patrie et devient le symbole de la défense de la nation. La guerre de 14-18 scellera indiscutablement la paysannerie à la patrie.
Ainsi, dans l'imaginaire collectif, les agriculteurs sont les tenants de valeurs sociales relatives à la fois à la terre nourricière et à la terre patrie, à la terre-mère et à la terre-père.
La méthode
Ce travail repose sur une confrontation entre une théorie et les propos de six personnes, dans une approche psychosociale.
Dans un premier temps, la définition d'une conception d'un modèle agricole pour chacun des interlocuteurs montre que l'agriculteur, dès lors qu'il parle de son métier parle de la terre et de ce que cet élément représente d'interface entre lui et les autres. Le métier d'agriculteur est la terre et la terre est le métier.
Cependant, l'intérêt supplémentaire réside dans l'approche symbolique adossée à l'approche socio-historique.
La lecture de chacun des propos faite à partir d'un filtre " père " ou " mère " ou " père et mère " conjugués, permet de qualifier le rapport entre l'agriculteur et la société via l'élément terre.
Cette première interprétation permet de poser des pistes de réflexion concernant la relation entre l'agriculteur et le non-agriculteur.
Une deuxième interprétation porte sur la formation et permet de proposer des premières réflexions sur des ingénieries intégrant cette dimension.
La lecture
Lorsque la société était modelée par une culture agricole, chacun éprouvait ses racines terriennes et les vivait par ses repères symboliques : le père et la mère.
Aujourd'hui, les agriculteurs qui ne représentent plus qu'environ 5 % de la population et qui n'occupent plus que 50 % du territoire français affichent cependant une appropriation exclusive de la terre dont la légitimité repose sur le syncrétisme entre leur métier et la terre. Dans le même temps, les non-agriculteurs revendiquent avec raison leurs racines symboliques issues d'un façonnage culturel et archétypal millénaire en réclamant leur part de paysages préservés, de nature saine et de nourriture fiable.
Si la terre est au cur du malentendu actuel entre les agriculteurs et la société, c'est que chacun en revendique sa part, réelle ou imaginaire : les agriculteurs parce qu'ils la travaillent, les non-agriculteurs parce que plus aucun proche n'est investi par eux et pour eux du labour.
Ainsi se pose la question de la compréhension de ce qui se joue aujourd'hui entre les urbains et les agriculteurs et la légitimité de chacun dans son approche de la nature. Chacun exprime une appropriation exclusive quand il faudrait évoquer compréhension réciproque.
Le partage, au cur de cette question.
Ainsi, l'interaction entre agriculteurs et non agriculteurs ne peut-elle être, selon cette hypothèse, qu'en intégrant ce partage symbolique, y compris pour se parler en termes techniques ou économiques.
Cette approche - qui rejoint deux enjeux vitaux traités par des politiques économiques et sociales en Europe : la préservation d'un métier agricole rentable et la préservation de la planète - peut être traitée en termes de communication et de formation.
L'interprétation par l'entrée symbolique des entretiens permet d'ouvrir des voies de réflexion et de repérer des termes ou des enjeux à travailler concernant les mutations observées dans l'exercice du métier d'agriculteur.
Si l'on considère l'approche " mère " pour observer le rapport entre les agriculteurs et la société autour de la notion de terre, il est nécessaire de travailler : le rapport humain, le lien avec l'autre ; la durabilité de l'élément cultivé ; le lien entre l'agriculteur et sa terre ; le rapport au terroir ; le projet personnel que représente le métier ; le projet politique lié à la place et au rôle des agriculteurs dans la société
Si l'on considère l'approche " père " pour observer le rapport entre les agriculteurs et la société autour de la notion de terre, il est nécessaire de travailler : le territoire dans sa fonction environnementale, économique et politique ; l'organisation collective sur un territoire donné ; les règles publiques fixant le rôle et la place des agriculteurs dans la société ; l'outil économique que représente la terre et son usage dans un marché international.
Dans ce moment de questionnement et d'inquiétude sur l'avenir de la Terre, notre planète, n'est-ce pas une voie de réflexion pour redonner à la relation l'harmonie confisquée ? Si la formation, adulte ou initiale, remet en débat ce que la terre représente pour tout un chacun, il est envisageable d'entrevoir les chemins d'un possible dialogue renoué.
Mémoire présenté en vue de l'obtention du DESS
de Formateur-Consultant en Sciences et Techniques - Université de
Pau et des Pays de l'Adour.
16 mai 2003
Bibliographie générale
Un site "incontournable" :
Le mangeur
OCHA
LOCHA sintéresse aux relations alimentation, santé,
culture, société, et sefforce de comprendre le mangeur
dans sa globalité.
Un site ressource sur l'alimentation, les cultures et les comportements
alimentaires en relation avec les identités, la santé et les
modes de vie.
Et en particulier :
Fischler, Claude (sous la direction de) : Pensée magique et alimentation
aujourd'hui, Les Cahiers de l'Ocha, n°5, Paris, 1996, 132 p.
De nombreux
articles
en ligne au format pdf.
La conférence de Claude Fischler "Le rapport contemporain à l'alimentation : une approche socio-anthropologique", prononcée dans le cadre de l'Université de tous les savoirs, est encore en ligne sur le site de l'Université.
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