Le Courrier de l'environnement n°46, juin 2002
doit-on abandonner le concept
despèce ?
par Hervé Le Guyader
Université Pierre-et-Marie-Curie (Paris 6), UMR 7622,
Biologie du développement, équipe Développement et
Évolution
9 quai Saint-Bernard, case 241, 75252 Paris cedex 05
herve.le-guyader@snv.jussieu.fr
Les différents concepts de
lespèce
Comment reconnaître une espèce ?
Espèce et spéciation
Lapport de la cladistique
Taxon et catégorie, ou le difficile problème
du ranking
Le PhyloCode et le concept de LITU
Encadré : A quand remonte la notion intuitive d'espèce
En fait, nous voyons, dune part, que des présupposés
philosophiques, voire théologiques, jouaient un rôle
considérable et, dautre part, quun seul de ces trois concepts
pouvait entrer dans un cadre évolutionniste. Noublions pas que
lornithologue Ernst Mayr sera, au moment de la Seconde Guerre mondiale,
lun des fondateurs de la théorie synthétique de
lévolution, avec le biologiste Julian
S. Huxley (1887-1975), le généticien Theodosius Dobzhansky
(1900-1975), le paléontologue George G. Simpson (1902-1984) et le
botaniste G. Ledyard Stebbins.
[R] Comment reconnaître
une espèce ?
La définition de lespèce est corrélée depuis
le début à un problème-clé, celui de la
reconnaissance des organismes sur le terrain. En effet, ce nest pas
tout de réfléchir à ce quest une espèce,
il convient de disposer dun concept opérationnel. De ce point
de vue, deux critères ont très vite été
proposés, dailleurs à la source des deux concepts majeurs
de lespèce, le typologique et le populationnel. Ces deux
critères sont, dune part, celui de la ressemblance mutuelle,
dautre part, celui de linterfécondité. En effet,
de manière simple, deux organismes qui se ressemblent reçoivent
le même nom, sont réunis dans la même espèce. De
la même manière, des organismes interféconds produisent
par reproduction sexuée des organismes qui se ressemblent entre eux,
qui ressemblent aux parents, et donc qui appartiennent à la même
espèce. Remarquons quavec le critère
dinterfécondité, lespèce acquiert une dimension
temporelle.
Il est clair que bon nombre despèces, en particulier chez les
animaux, répondent à ces deux critères à la fois.
Des animaux qui se ressemblent sont interféconds
a priori
aucune difficulté, et cest ce quen jargon de biologiste,
on appelle " une bonne espèce ". Ainsi, suivant Georges
Buffon (1707-1788), " lespèce nest donc pas autre
chose quune succession constante dindividus semblables et qui
se reproduisent ". Pour Georges Cuvier (1769-1832),
" lespèce est la collection des corps organisés
nés les uns des autres et de ceux qui leur ressemblent autant quils
se ressemblent entre eux ".
Mais très vite les difficultés apparaissent. Le premier piège
sera celui dutiliser toutes les variations morpho-anatomiques pour
créer une multitude despèces. Déjà Buffon
sélevait contre ce procédé, en particulier dans
son chapitre sur laigle
4 : " La réduction des espèces
suppose beaucoup de connaissances, de réflexions et de comparaisons,
au lieu quil ny a rien de si aisé que den augmenter
la quantité ; il suffit pour cela de parcourir les livres et
les cabinets dhistoire naturelle et dadmettre comme caractères
spécifiques toutes les différences, soit dans la grandeur,
dans la forme ou la couleur, et de chacune de ces différences, quelque
légère quelle soit, faire une espèce nouvelle
et séparée de toutes les autres ; mais, malheureusement,
en augmentant ainsi très gratuitement le nombre nominal des espèces,
on na fait quaugmenter en même temps les difficultés
de lhistoire naturelle dont lobscurité ne vient que de
ces nuages répandus par une nomenclature arbitraire, souvent fausse,
toujours particulière, et qui ne saisit jamais lensemble des
caractères, tandis que cest de la réunion de tous ces
caractères et surtout de la différence ou de la ressemblance
de la forme, de la grandeur, de la couleur, et aussi de celles du naturel
et des murs, quon doit conclure la diversité ou
lunicité des espèces. " Donc reconnaître les
bons caractères spécifiques nest pas une mince affaire.
Pourtant le problème majeur vient de la difficulté de tester
linterfécondité. Ainsi, les espèces jumelles viennent
brouiller les pistes. Ce sont des espèces rassemblant des organismes
qui morphologiquement se ressemblent beaucoup et qui, pourtant, sont
séparés par une barrière de fécondité.
Par exemple, les pouillots véloces et les pouillots fitis ont
été pendant longtemps considérés comme appartenant
à la même espèce, jusquà ce quon se
rende compte que les mâles ont des chants très différents.
Or, les mâles chantent pour déterminer un territoire et y attirer
les femelles. Vu la différence des chants, il était évident
quune même femelle ne pouvait être attirée de deux
manières aussi différentes. On avait donc affaire à
deux espèces. Ainsi, si une " bonne espèce " allie
à la fois le critère de ressemblance et celui
dinterfécondité, rien ne va plus sil y a absence
de corrélations entre ces deux critères.
Si on quitte les animaux actuels, les choses deviennent encore
plus compliquées. Depuis bien longtemps, les botanistes savent quil
y a des possibilités dhybridation entre des organismes quils
classent dans des espèces différentes. Plus les connaissances
en botanique se sont développées, plus on sest rendu
compte que lhybridation était un processus classique chez les
plantes à fleurs. Et que dire du travail du paléontologiste ?
Quand on a affaire à des fossiles, le critère
dinterfécondité tombe de lui-même, et lon
ne peut faire autrement que dutiliser des caractères anatomiques,
avec toutes les précautions nécessaires. Enfin, il y a le domaine
de la microbiologie. Quest-ce que réellement une espèce
bactérienne ? On sait quil peut y avoir des échanges
de plasmides, voire de gènes entre bactéries
d" espèces " différentes. On sait aussi que
des souches provenant de la même espèce nont pas
obligatoirement le même métabolisme. Or ce sont surtout des
caractères de type métabolique qui sont utilisés en
microbiologie, alliés à quelques caractères de type
cellulaire ou daspect de colonies. Les phylogénies
moléculaires ont récemment montré les difficultés
dutilisation de tels caractères.
Arrivons enfin au dénominateur commun de toutes ces
difficultés : ce nest pas tant
linterfécondité en soi que le flux de gènes entre
organismes qui est essentiel. Suivant Mayr, lespèce biologique
reçoit sa réalité du contenu dinformation,
historiquement développé et réparti, de son pool de
gènes. Ainsi lespèce se réduit à un ensemble
de gènes, et il convient de vérifier la possibilité
de passage de gènes dun organisme à un autre. Dans une
situation classique, comme chez la plupart des animaux, le passage de gènes
dun organisme à un autre se fait exclusivement par la reproduction
sexuée, cest-à-dire suivant un mode dit vertical. Les
conséquences sont alors immédiates : a) vérifier
sil existe ou non une interfécondité devrait donner la
délimitation dune espèce ; b) la spéciation,
cest-à-dire lapparition de nouvelles espèces est
directement dépendant dun isolement reproducteur.
Définir lespèce par lentremise du critère
dinterfécondité va avoir une double conséquence.
Tout dabord, on a localement un critère opérationnel
car lensemble des outils de la génétique des populations
va pouvoir sappliquer, surtout depuis que des marqueurs moléculaires
comme les microsatellites sont facilement disponibles. Mais, un
élément insidieux vient dapparaître : on
définit un taxon par rapport à un processus biologique,
linterfécondité, partagé par lensemble des
organismes qui le compose.
Figure 1. Schéma explicatif proposé par Darwin
dans l'Origine des espèces (1859)
Les espèces G et H s'éteignent; l'espèce F présente
une anagenèse jusqu'au présent; les espèces A et I subissent
des spéciations
Dans LOrigine des espèces, on ne trouve quune seule
figure 5. Ce schéma conceptuel
est très illustrateur de la pensée de Darwin (fig. 1, ci-dessus).
Il résume les possibles devenirs dune espèce en fonction
du temps. Celle-ci peut séteindre très vite, se transformer
au cours du temps, ou donner naissance à de nouvelles espèces.
Ainsi sont visualisés les processus évolutifs qui seront
nommés plus tard anagenèse (transformation dune
espèce suivant les temps géologiques) et
cladogenèse (naissance de plusieurs espèces à
partir dune espèce ancestrale). Suivant ce schéma, et
la définition de lespèce proposée par Mayr, deux
types de mécanismes évolutifs se trouvent donc distingués.
Les processus évolutifs liés au concept de descendance avec
modification impliquent, dune part, la variation intraspécifique
des caractères et, dautre part, laction de la sélection
naturelle ; ils sont à lorigine de lanagenèse.
Les processus liés à lisolement reproducteur sont à
lorigine de la cladogenèse. Déjà se trouve
expliqué lun des paradoxes de la définition de
lespèce ; une " bonne " espèce est une
espèce qui présente, après cladogenèse, une
anagenèse telle que des caractères morphologiques évidents
permettent de la distinguer des espèces voisines. Par contre, des
espèces jumelles correspondent à des espèces qui,
après cladogenèse, nont pas subi une anagenèse
telle que leurs caractères morphologiques ont beaucoup
changé ; elles se ressemblent toujours, et il faut aller trouver
des caractères physiologiques ou moléculaires pour les distinguer.
Linverse peut également exister ; ainsi le tigre et le
lion, qui sont facilement distinguables morphologiquement, sont
interféconds en zoo, avec des hybrides - ou
" tigrons " - fertiles. Il y a eu anagenèse, mais la
barrière de reproduction nest pas totale.
En conclusion, linterfécondité paraît un
élément-clé, car cest lui qui est gage de la
continuité génétique par reproduction sexuée.
Lisolement reproducteur, lui, est également crucial, car il
est le gage de lirréversibilté du phénomène
de spéciation. Si deux populations se trouvent isolées et
quil ny a pas eu de barrière de reproduction, lors dune
nouvelle mise en contact des populations, le flux génique peut se
restaurer. Il y a, à nouveau, brassage de gènes, et, même
si une anagenèse avait commencé, les caractères sont
dispersés à nouveau.
On peut alors se demander sil nexiste pas un mécanisme
fondamental à la source de lisolement reproducteur. Lensemble
des travaux réalisés sur ce sujet depuis un siècle prouve
sans conteste la multiplicité de tels mécanismes. On distingue
classiquement les mécanismes prézygotiques,
cest-à-dire les mécanismes qui empêchent la rencontre
des gamètes (ovule et spermatozoïde, dans le cas des animaux)
et qui ne permettent pas la formation dun uf fécondé
ou zygote, et les mécanismes postzygotiques, qui arrêtent
le flux de gènes alors quune fécondation a pu avoir
lieu (6).
Parmi les mécanismes prézygotiques, on cite :
- lisolement éthologique : par exemple, chez les animaux,
la reconnaissance entre mâles et femelles ne se fait pas (changement
des parades ; signaux visuels, olfactifs, auditifs
différents
entre espèces proches) ;
- lisolement temporel : les espèces proches ne se
reproduisent pas à la même période ; ce peut être
un décalage des saisons de reproduction, mais aussi un changement
du moment de la journée propice à la rencontre des sexes
(luminescence de vers luisants au crépuscule ou au milieu de la nuit,
par exemple) ;
- lisolement écologique : les espèces
noccupent pas les mêmes habitats, alors qua priori
on les trouve dans une même aire de répartition ;
- lisolement mécanique : les organes reproducteurs
ont des formes telles quun transfert de gamètes est
impossible ; cest valable pour les animaux à fécondation
interne de par la forme des pièces copulatrices, mais également
chez les plantes à fleurs de par la taille relative des grains de
pollen et des cellules de lépiderme du stigmate ;
- lisolement gamétique : il peut y avoir copulation,
mais pas de fécondation ; par exemple, chez les animaux,
lovule nattire pas les spermatozoïdes, ou les
spermatozoïdes sont détruits dans les voies génitales
femelles ; chez les plantes à fleurs, cela peut être le
cas dun grain de pollen dont le tube pollinique ne se développe
pas correctement. Enfin, il peut y avoir contact entre les gamètes,
mais sans pénétration du spermatozoïde dans
lovule.
Les mécanismes postzygotiques impliquent larrêt dun
flux génique alors que la fécondation a eu lieu. On distingue,
par ordre croissant dimperméabilité de la
barrière :
- la létalité des hybrides : la fécondation
a lieu, mais le développement sarrête avant la maturité
sexuelle ; tous les cas sont ici possibles, cest-à-dire
dun arrêt précoce de lembryogenèse à
la mort de jeunes organismes ;
- la stérilité des hybrides : les hybrides atteignent
la maturité sexuelle, mais leurs gamètes ne sont pas
fonctionnels ;
- la faible fertilité des hybrides : les hybrides sont fertiles,
mais les descendants présentent une viabilité et/ou une
fertilité amoindrie(s).
Nous voyons donc quil y a une multiplicité de mécanismes
à la source dun isolement reproducteur, donc de la formation
de nouvelles espèces. Quant aux processus de spéciation, on
distingue classiquement la spéciation allopatrique (les futures
espèces-surs sont isolées géographiquement), la
spéciation parapatrique (laire géographique des
futures espèces-surs présentent un contact), et la
spéciation sympatrique (les futures espèces-surs
restent en contact, dun point de vue géographique et dun
point de vue écologique).
La spéciation allopatrique - ou géographique -, sans
doute la plus courante chez les animaux, est de loin la plus classiquement
citée par Mayr 7. Elle se passerait
en trois étapes successives :
- une barrière sépare des populations, qui nont
alors plus de contact entre elles ; le flux de gènes est
interrompu ; cette barrière peut être une mer, un fleuve,
une vallée, une montagne ;
- les populations divergent par anagenèse ;
- un isolement reproducteur sétablit.
Lorsque les populations sont à nouveau en contact, si la barrière
géographique sestompe, le flux de gènes ne peut se
rétablir car lisolement reproducteur rend le processus de
spéciation irréversible. Lanagenèse peut alors
continuer. Différents exemples plaident en faveur de lexistence
dun tel processus. Pourtant, beaucoup dinconnues subsistent.
En particulier, deux schémas extrêmes - et sans doute
complémentaires - sont actuellement proposés comme
antagonistes. Ils sopposent à la fois sur le rythme de
lévolution et sur les corrélations temporelles entre
anagenèse et cladogenèse.
Le modèle classique, dit gradualiste, propose que les processus de
lanagenèse et de la cladogenèse soient découplés
dans le temps, cest-à-dire que lanagenèse se produise
graduellement entre des processus de cladogenèse, qui surviennent
plus ou moins régulièrement suivant les temps géologiques.
Le deuxième modèle, celui des " équilibres
ponctués " de N. Eldredge et de S. J. Gould (une bien mauvaise
traduction de ponctuated equilibrium), considère
quanagenèse et cladogenèse sont temporellement liés.
Les spéciations se feraient par isolement de petites populations qui,
sous leffet dun phénomène fondateur amenant une
dérive génétique, changeraient très rapidement,
en relation avec de nouvelles caractéristiques de lenvironnement.
Ceci fait, les nouvelles espèces ainsi formées entreraient
dans une période de stase, au cours de laquelle elles resteraient
stables. Lévolution est alors une suite de changements brusques
séparés par de longues périodes de stabilité.
Divers exemples illustrent la spéciation allopatrique. Ainsi un
scénario évolutif a été proposé pour la
radiation des " pinsons " des îles Galapagos, dont presque
la moitié appartient au genre Geospiza. Ces îles volcaniques
constituent un archipel dune quinzaine dîles, espacées
de 10 à 100 km, formées sur un point chaud il y a 5 millions
dannées. Cet archipel, actuellement à un millier de
kilomètres de lAmérique du sud, était au moment
de sa formation à une distance de lordre de 600 km. Au nord
de larchipel, lîle Coco a certainement constitué
une escale pour les oiseaux qui ont migré à partir du continent.
Larrivée de quelques couples, à partir dune
espèce ancestrale, a donné naissance à 14 espèces
différentes, par effet fondateur sur les îles. On voit bien
ici le processus de spéciation allopatrique en uvre :
arrivée de quelques animaux sur une île, accroissement rapide
de la population (absence de concurrence et de prédation), anagenèse
en rapport avec les caractéristiques nouvelles de lenvironnement,
levée dune barrière de reproduction. Plus tard, des
migrations entre îles ont pu se faire, mais après la
spéciation. Les espèces se sont partagé les
ressources : certaines sont insectivores, dautres granivores ou
frugivores ; certaines vivent dans les terrains découverts,
dautres dans les forêts
Les exemples classiques de spéciation sympatrique sont à rechercher
principalement dans le monde végétal. En effet, la
polyploïdisation, courante chez les végétaux, autorise
lapparition dune barrière de reproduction sans quil
y ait eu isolement géographique. Prenons lexemple dun
phénomène de doublement du nombre de chromosomes au sein
dune population. Tous les organismes sont diploïdes, et un organisme
devient tétrapoïde. Le croisement de ce dernier avec les
diploïdes donnent naissance à des organismes triploïdes
qui sont stériles, étant donné quavec un nombre
impair de chromosomes, ils ne peuvent réaliser une méiose.
Mais, chez les végétaux, un tel organisme unique
tétraploïde peut se multiplier, par autofécondation ou
par multiplication asexuée. On a une population isolée
génétiquement, mais qui, au départ, est située
dans la même aire géographique. Ce processus est certainement
classique, car on connaît chez les plantes à fleurs des séries
polyploïdes évidentes. Parmi les exemples les plus connus, on
peut citer le cas des fétuques (genre Festuca, Poacées).
On trouve une série 2N = 14, 28, 42, 56, 70, 84. On reconnaît
une série à base 7. Les chrysanthèmes (genre
Chrysanthemum, Asteracées) forment également un exemple
classique ; la série de 2N = 18, 36, 54, 72, 90, est à
base 9. Certains botanistes proposent que plus de 80% des angiospermes pourraient
être issues de tels processus de polyploïdisiation. Dans la
majorité des cas, les espèces polyploïdes deviennent
écologiquement plus généralistes que les espèces
à garniture chromosomique réduite.
Figure 2 .a: un groupe monophylétique rassemble un ancêtre hypothétique commun et l'ensemble de ses descendants ; b : un groupe parapylétique rassemble un ancêtre hypothétique commun et une partie de ses descendants ; c : un groupe polyphylétique rassemble des organismes, sans ancêtre commun dans le groupe
[R] Lapport de la
cladistique
Une espèce constitue un groupe dorganismes, cest-à-dire
un taxon. Or, depuis LOrigine des espèces de Darwin,
on sait que la classification doit être phylogénétique,
cest-à-dire quon doit rechercher les relations de
parenté pour réaliser une systématique pertinente. Et,
depuis une quarantaine dannées, nous avons à notre
disposition un outil conceptuel puissant permettant de retrouver les relations
de parenté. Proposé par Willi Hennig (1913-1976), entomologiste
allemand, il est appelé maintenant cladistique.
L'analyse cladistique 8 vise à
trouver les relations de parenté par la distinction, pour un
caractère, de l'état primitif (plésiomorphe) de l'état
dérivé (apomorphe). Hennig, le premier, a compris qu'on ne
pouvait pas regrouper les espèces sur la base d'un état de
caractère primitif partagé (symplésiomorphie), puisque
celui-ci est déjà présent en dehors du taxon sous
étude. Seuls les états de caractères dérivés
partagés (synapomorphies) témoignent dune parenté,
et les regroupements réalisés à partir d'états
dérivés partagés conduisent à la création
de groupes monophylétiques, cest-à-dire de groupes
constitués dun ancêtre hypothétique commun et de
lensemble de ses descendants (fig. 2a). Par exemple, les oiseaux actuels
forment un groupe taxon monophylétique. En conséquence, il
n'existe pas de taxon qui soit le groupe-frère de certains oiseaux
et qui ne soit pas déjà inclus dans les oiseaux. Le dernier
ancêtre commun à tous les oiseaux possédait les
caractères (nouveaux à l'époque) exclusifs aux oiseaux
tels que la fourchette ou le premier orteil tourné vers
l'arrière.
Les groupes paraphylétique et polyphylétique s'opposent au
groupe monophylétique par le fait qu'ils sont incomplets. Au premier,
il manque certains descendants de l'ancêtre commun, au second, il manque
l'ancêtre commun.
Un groupe paraphylétique comprend un ancêtre
hypothétique commun et seulement une partie de ses descendants (fig.
2b). Par exemple, les reptiles (au sens classique : tortues ou
chéloniens, lépidosauriens, crocodiles) ont bien tous un même
ancêtre, mais il manque des taxons groupes-frères de certains
reptiles comme les oiseaux (groupe-frère des crocodiles, fig. 3).
Fonder des groupes sur des caractéristiques écologiques,
adaptatives, liées à un progrès ou une augmentation
de complexité conduit souvent à utiliser des états de
caractères ancestraux, et donc à construire des groupes
paraphylétiques.
Le groupe polyphylétique est un sous-cas de la paraphylie. Un tel
groupe ne comprend aucun ancêtre commun à tous les membres du
groupe (fig. 2c). Par exemple, les oiseaux décrits comme des
" vautours " sont polyphylétiques, dans la mesure où
les vautours de l'Ancien Monde sont des Falconiformes (proches des faucons),
tandis que les Cathartidés (vautours du Nouveau Monde) sont des
Ciconiiformes (proches des cigognes). Au sein du groupe " vautours ",
il n'y a aucun ancêtre commun à ces oiseaux. Naturellement,
cet ancêtre existe, puisque l'arbre de la vie est unique ; mais
pour le trouver, il faut reculer dans le temps bien en dehors du cadre des
" vautours " ; cet ancêtre hypothétique commun
est également celui d'un grand nombre d'autres oiseaux (les
Néornithes). Ladaptation de type charognard chez les oiseaux
sest donc faite au moins deux fois de manière
indépendante ; cest ce que lon appelle, en biologie,
une convergence. Un groupe polyphylétique, fondé souvent sur
des convergences, est donc un groupe au sein duquel il manque l'ancêtre
commun à tous ses membres.
Figure 3. Les reptiles (chéloniens, lépidosuariens,
crocolidiens) forment un groupe paraphylétique
comme deux taxons-frères appartiennent à une catégorie
de même rang, les mammifères forment une classe et les oiseaux
un super-ordre
Reconstruire la parenté, cest trouver le groupe-frère,
et non l'ancêtre. Cest pourquoi les arbres produits par
lanalyse cladistique - ou cladogrammes - sont des arbres
généalogiques sans ancêtre, mais où sont
représentées des ascendances, puisquils montrent les
relations de parenté entre espèces. Quand on a trouvé
de telles relations de parenté, on peut déduire la situation
dun ancêtre hypothétique commun, qui ne sera jamais
quune construction intellectuelle. Ainsi, pour un groupe donné,
il convient de chercher le groupe avec lequel il partage un ancêtre
hypothétique commun exclusif, c'est-à-dire qu'il ne partage
avec aucun autre groupe de l'échantillon. Cela ne conduit pas à
chercher l'ancêtre au sens propre (au sens génétique),
car celui-ci restera à jamais inconnaissable. Cela conduit plutôt
à déduire certains des caractères que devait posséder
cet ancêtre à partir des caractères dérivés
qui définissent le groupe, les synapomorphies.
Dans une approche hennigienne classique, la résolution d'une
classification phylogénétique a pour première étape
la polarisation des états de caractères, c'est-à-dire
la définition de l'état primitif (ou plésiomorphe) de(s)
état(s) dérivé(s) (ou apomorphe(s)). La seconde étape
consiste à déduire une parenté (c'est-à-dire
construire un groupe) sur le partage d'états dérivés
de caractères.
Comment trouve-t-on la polarité d'un caractère ? On
opère à partir de plusieurs critères, dont le critère
extra-groupe est de loin le plus utilisé. Soit une collection
d'espèces que l'on a échantillonnées afin de connaître
leurs relations de parenté. Cette collection constitue le groupe
d'étude, ou groupe intérieur (ingroup, en anglais) ;
il est par hypothèse monophylétique, ce qui n'implique pas
que l'on sache à l'avance les relations de parenté entre ses
membres. Le but est de déterminer, au sein du groupe d'étude,
pour un caractère donné, quel est son état primitif
et quel est son état dérivé. Le critère extra-groupe
consiste à trouver une espèce (ou un groupe d'espèces)
dont on soit sûr qu'elle (il) est extérieur(e) au groupe
d'étude, c'est-à-dire qu'elle (il) ne viendrait en aucun cas
se brancher à l'intérieur. Cette espèce est appelée
groupe extérieur ou extra-groupe (outgroup, en anglais). Sa
définition n'utilise aucune information a priori sur les
parentés possibles dans le groupe d'étude ; il doit être
considéré comme faisant partie des hypothèses de
départ. Dans un second temps, on compare chacun des deux états
présents dans le groupe d'étude avec l'état du même
caractère chez le groupe extérieur. Si, chez une ou plusieurs
espèce(s) du groupe d'étude (par exemple, un crocodile et un
alligator), l'état du caractère (écaille) est le même
que dans le groupe extérieur (présence d'écailles chez
la tortue), cet état sera considéré comme primitif (ou
plésiomorphe) au sein du groupe d'étude. Si, chez d'autres
espèces (poulet, autruche), l'état est différent (plume)
de celui présent chez le groupe extérieur (écaille),
cet état sera considéré comme dérivé (ou
apomorphe).
Figure 4. La plume est un état dérivé dans le cadre 1 des archosauriens, mais un état ancestral dans le cadre 3 des falconiformes
Rappelons que les qualités de primitif et de dérivé sont relatives au cadre taxinomique dans lequel on est (fig. 4). La plume est l'état dérivé du caractère phanère au sein des archosauriens (groupe comprenant dans la faune actuelle oiseaux et crocodiles, cadre 1). Par contre, à l'intérieur des falconiformes (ordre de rapaces diurnes, cadre 3), la plume devient un état primitif car elle est présente en dehors de cet ordre, chez de nombreux autres ordres doiseaux. Pour cette raison, la simple présence de plumes ne peut pas servir à construire un groupe au sein des falconiformes. Rappelons également que c'est bien lors de la polarisation des caractères qu'intervient le concept de descendance avec modification. En effet, la polarisation des caractères signifie que l'état dérivé (plume) est le produit d'une transformation de l'état primitif (écaille), et que ce produit a été transmis de génération en génération. Cet événement évolutif témoigne de la parenté des espèces (les oiseaux) qui présentent l'état dérivé (la plume).
[R] Taxon et catégorie, ou le difficile problème du ranking
Limpact déterminant de la cladistique sur le concept de
lespèce est particulièrement illustratif, à travers
le difficile problème du ranking.
Reprenons tout dabord quelques définitions. Un taxon
est un groupe dorganismes réels. Par exemple, le taxon
oiseaux rassemble lensemble des organismes qui ont les
caractères définissant un oiseau. Une catégorie
correspond à une unité systématique appartenant à
la hiérarchie créée pour coordonner et subordonner les
taxons. Ce sont classiquement : espèce, genre, famille, ordre, classe,
embranchement (ou phylum), règne.
Figure 5. Les 3 taxons A, B, et C sont inclus dans un taxon T qui renverra à une catégorie d'un niveau supérieur.
Quand on réalise une systématique, on pratique
tout dabord un arrangement, cest-à-dire
quà travers une phylogénie, on découvre les relations
de parenté et quon met en évidence la situation relative
des taxons les uns par rapport aux autres. Au niveau de larbre obtenu,
cette situation relative permet de définir une hiérarchie des
taxons, basée sur la succession des ancêtres mis en place (fig.
5). On se rend compte que trois taxons A, B et C sont des entités
comprises dans un taxon T, de niveau hiérarchique supérieur.
Ensuite, quand on a réalisé cet arrangement, on réalise
le ranking, cest-à-dire que lon attribue un taxon
à une catégorie. Cela signifie par exemple que si lon
détermine que les 3 taxons A, B et C prennent le rang de
genres, le taxon T prend alors le rang de
famille.
Prenons un cas précis. Dans lancienne classification, à
lintérieur des vertébrés, on comptait 5
classes : les poissons, les amphibiens, les reptiles, les oiseaux et
les mammifères. Une classification phylogénétique a
permis de montrer que certains de ces groupes étaient
paraphylétiques (à savoir les poissons et les reptiles). De
plus, un arrangement basé sur une phylogénie donne des relations
particulières de parenté, comme par exemple le fait que les
crocodiles et les oiseaux possèdent un ancêtre hypothétique
commun exclusif. Or, la démarche cladistique suppose que deux
groupes-frères doivent être attribués, lors de
lopération de ranking, à des catégories
à égalité dans la hiérarchie (fig. 3).
Ainsi, les oiseaux se trouvent alors constituer un super-ordre. Naturellement,
certains zoologistes ne sont pas daccord. Sans entrer dans la querelle,
redéfinissons le problème. Tous les zoologistes parlent bien
tous de la même chose du point de vue du taxon,
cest-à-dire quils sont tous daccord sur ce que
lon appelle oiseaux. Ensuite, certains attribuent le taxon oiseaux
à une classe, dautres à un super-ordre.
Cest au niveau de la catégorie quils ne sont pas
daccord.
Quen est-il de lespèce ? le problème est en
fait simple : on cherche continuellement à coordonner
lespèce-taxon et
lespèce-catégorie, en subordonnant la définition
de la catégorie aux mécanismes qui ont présidé
à la formation du taxon. Cest la seule catégorie
qui a un tel traitement ; lors de la discussion sur les oiseaux, jamais
ne rentrera en ligne de compte un quelconque mécanisme évolutif.
Figure 6. A, B, C, D et E forment des populations différentes. La barre indique que C a subi un isolement reproducteur. On voit que C forme un groupe monophylétique, mais que l'ensemble A, B, D et E forme un groupe paraphylétique
Ainsi, dans sa définition biologique de lespèce,
Mayr met en avant linterfécondité des organismes. Il
parle donc alors de lespèce-taxon. En conséquence, il
définit le maintien du flux de gènes comme étant le
processus biologique majeur définissant lespèce. Essayons
de voir si cette définition peut sinsérer sans problème
dans un cadre cladiste. Prenons lexemple de 5 populations A, B, C,
D et E, et proposons que la phylogénie les situe comme sur la figure
6. Si les organismes appartiennent à la même espèce,
ils sont interféconds. Maintenant, supposons quun changement
de lenvironnement isole géographiquement ces populations, par
exemple une élévation du niveau de la mer qui les isolent sur
des îles différentes. Plusieurs milliers dannées
plus tard, le niveau de la mer baisse, et les populations se retrouvent à
nouveau en contact. On se rend alors compte que la population C a subi un
isolement reproducteur, mais que les autres populations comprennent des
organismes qui sont toujours interféconds. La réponse
traditionnelle est alors de dire quil y a eu spéciation, et
de proclamer que maintenant nous avons deux espèces.
Examinons les choses du point de vue de la phylogénie. On peut
définir le caractère utilisé comme étant
" isolement reproducteur ", avec deux états, présence
ou absence. Un raisonnement rapide permet de les polariser :
labsence disolement reproducteur constitue létat
ancestral (plésiomorphe), la présence de lisolement
reproducteur, létat dérivé (apomorphe). Par quel
raisonnement a-t-on décidé que la population C prenait rang
despèce ? Cest parce quun isolement reproducteur
la isolée des autres organismes. On est donc, dans ce cas
précis, en présence dun taxon monophylétique
défini par un état de caractère dérivé,
ce qui est dans la logique cladistique. Mais pourquoi dit-on toujours que
les populations A, B, D et E constituent une espèce ? La
réponse est contenue dans la définition biologique de
lespèce, parce que ces populations rassemblent des organismes
interféconds, cest-à-dire quil y a absence
disolement reproducteur. Mais ceci correspond justement à
létat ancestral. Ainsi, dans un cas, on définit
lespèce par un état de caractère dérivé,
et dans lautre par un état de caractère ancestral. Il
y a donc un illogisme fondamental. On se rend tout de suite compte de
lerreur, car on construit ainsi un taxon paraphylétique,
cest-à-dire formé dun ancêtre hypothétique
commun et dune partie de ses descendants.
Nous pouvons maintenant toucher du doigt le problème lié au
concept de lespèce, et comprendre pourquoi il ne pouvait pas
être résolu auparavant. Question mal posée, réponse
impossible :
- tout dabord, il y a la confusion entre espèce-taxon
et espèce-catégorie ;
- puis on tente de trouver un processus biologique qui soit à
la source du mécanisme de spéciation ;
- puis on lie la définition de
lespèce-catégorie au mécanisme de formation
de lespèce-taxon ;
- enfin, le caractère employé depuis plusieurs siècles
pour définir lespèce nest pas le bon ; une
espèce est définie par son isolement reproducteur,
cest-à-dire que ce nest pas la continuité du flux
de gènes qui est important, mais son arrêt.
Est-ce à dire que tous les travaux faits jusquici, sur la
classification, dune part, sur la spéciation, dautre part,
sont caduques ? Bien évidemment non ; mais lessentiel
est de faire attention au vocabulaire, et surtout de séparer la
phylogénie des processus biologiques, qui sont multiples, comme on
la vu.
[R] Le PhyloCode et le concept de LITU
Depuis les années 1980, bon nombre de systématiciens se sont rendus compte du problème de fond de la nomenclature biologique. Une nomenclature bâtie sur une vision fixiste du XVIIIe siècle nesti plus adaptée à la systématique phylogénétique de la fin du XXe siècle. Cest pourquoi, en 1990, Kevin de Queiroz, de la Smithsonian Institution à Washington, et Jacques Gauthier, de la California Academy of Sciences à San Francisco, ont proposé un nouveau cadre pour une nomenclature évolutionniste, le PhyloCode 9. Le problème de fond réside dans le fait que les arbres phylogénétiques construits pour réaliser larrangement des taxons sont réfutables, et peuvent donc évoluer suivant les progrès de la biologie. Donc, comment nommer des catégories stables et précises dans une taxonomie mouvante où les relations de parenté peuvent changer ? La nouvelle nomenclature proposée contourne cette difficulté majeure en définissant les taxons non par ce quils contiennent, mais en se basant sur un arbre phylogénétique : un taxon est constitué de lensemble des descendants dun point précis de larbre. Si larbre change suivant lévolution des connaissances, le taxon va perdre des groupes ou en gagner dautres. Quoi quil arrive, ce point existera toujours et peut alors être considéré comme un " point fixe ". La nomenclature deviendra donc stable et univoque.

Figure 7. Les 3 manières de définir un
"point fixe"
a : par une apomorphie (barre) ; tous les taxons présentant cette
apomorphie appartiennent au groupe ; b : par un noeud ; à partir de
plusieurs taxons représentatifs, on construit un ancêtre
hypothétique commun (point) ; tous les taxons possédant cet
encêtre hypothétique commun appartiennent au groupe ; c : par
une branche ; on définit un groupe extérieur (flèche),
ce qui définit un ancêtre hypothétique commun (point
; tous les taxons possédant cet ancêtre hypothétique
commun , à l'exclusion du groupe extérieur choisi, appartiennent
au groupe.
Trois types de définition du point fixe sont proposés
(fig. 7). Un taxon peut être défini par une apomorphie,
par un nud ou par une branche. Dans le premier cas, le taxon est
défini par lapparition dun caractère particulier.
Dans le deuxième cas, quand on connaît bien larbre, on
choisit certains des organismes qui paraissent importants, et on nomme le
taxon à partir de leur ancêtre commun le plus récent.
Enfin, on peut utiliser un procédé dexclusion :
on choisit un groupe-frère, et, à partir de lembranchement
défini par ce taxon et celui sous étude, on prend lensemble
des organismes de larbre qui se trouve au-dessus de ce branchement.
Naturellement, lensemble des noms déjà utilisés
en nomenclature sera utilisé. Le problème du ranking
tombe de fait, car tout se définit à partir de larbre.
Quen est-il alors du problème de lespèce ?
Afin de ne pas laisser perdurer les problèmes majeurs dont nous avons
parlé, un nouveau concept vient dêtre proposé,
LITU (Least-Inclusive Taxonomic Unit : unité taxonomique
la moins inclusive)(10). Les auteurs
de ce concept veulent pousser le raisonnement du PhyloCode jusquau
bout, cest-à-dire quils considèrent que les taxons
doivent être obligatoirement monophylétiques, et que
lespèce ne doit pas être retenue, ni comme taxon, ni comme
catégorie. LITU représente le plus petit taxon que lon
puisse identifier. Lidentification dun tel taxon se fait par
une apomorphie, et rien ne présume de son statut biologique. Cest
peut-être une " espèce biologique ", peut-être
une population, peut-être un genre formé
despèces-jumelles non encore identifiées... Au-delà
de la polémique, cette proposition a au moins pour intérêt
de séparer les problèmes biologiques de la nomenclature. Les
choses sen trouveraient clarifiées.
De toute manière, on rejoint ici une démarche adoptée
par les botanistes et les biologistes, même sils utilisent toujours
le mot " espèce ". Quand on étudie les bactéries,
on sait que le concept despèce est bien difficile à utiliser.
En effet, il y a alors dautres manières déchanger
du matériel génétique, en particulier les transferts
horizontaux qui autorisent le passage " horizontal " de gènes
dune espèce bactérienne à une
autre (11). Tout est alors bien plus
compliqué ! Or, actuellement, tout microbiologiste qui veut
décrire une nouvelle " espèce " de bactérie
doit séquencer son ARN ribosomique 16S, afin de le situer dans un
vaste arbre phylogénétique. Il met en place un LITU, même
sil lui donne le nom despèce. En fait, les plus
réfractaires à ce nouveau concept sont les zoologistes, ceux
qui manipulent des organismes au sujet lesquels le concept despèce
paraissait le plus évident, et les exceptions, des cas particuliers
faciles à traiter.
Mais ne nous trompons pas ; ne considérons pas tout cela comme
des querelles illusoires de spécialistes. Noublions pas
quactuellement, seules des " espèces " peuvent être
couchées sur une liste de protection. Quen est-il quand on
nest pas certain du statut du taxon ? Cest, par exemple,
le cas de léléphant de forêt, que certains veulent
mettre au rang despèce et le séparer de
léléphant de savane, alors quà
lévidence il ny a pas disolement reproducteur
imperméable. Parler de taxon terminal - ou LITU - permettrait
de sintéresser au difficile problème de la protection
de la biodiversité sans avoir à régler des problèmes
issus dune vision fixiste de la nature.
[R] Encadré : À quand remonte la notion intuitive d'espèce ?
À quand remonte la notion intuitive d'espèce ? On ne le saura
bien sûr jamais. Pourtant, on a une certitude : dès les toutes
premières traces écrites, comme les tablettes assyriennes,
on a trouvé des listes de noms d'organismes vivants. En fait, le pivot
est le langage. Il fallait bien donner un nom aux animaux d'élevage,
de compagnie, de chasse, aux plantes cultivées
Naturellement,
les choses paraissaient simples, car un chat ressemble à un autre
chat. Cette notion d'espèce, considérée dès Aristote
comme l'unité élémentaire de la classification, ne
nécessitait pas une définition précise. Mais à
un moment donné de l'histoire, tout va se compliquer. En effet, à
partir du XVIIe siècle, les botanistes et, à un
moindre degré, les zoologistes vont se mettre à inventorier
la flore et la faune, et à avoir accès à des plantes
et des animaux inconnus, ramenés de pays tropicaux ou équatoriaux
par les explorateurs. Quels noms donner, et, surtout, comment savoir que
tout le monde parle de la même chose ? Il a bien fallu, à ce
moment, se demander ce qu'est une espèce.
Actuellement, tout " non-biologiste " réagit comme nos ancêtres,
et n'a pas besoin de cours approfondi pour acheter des poissons ou des
légumes. Pourtant, il peut très vite comprendre que le même
animal peut avoir des noms différents suivant la région (le
bar ou le loup), et qu'un même nom (la daurade) peut recouvrir des
espèces différentes. Enfin, il suffit de le faire
réfléchir sur l'aspect des races de chien pour qu'il saisisse
que le critère anatomique peut ne pas suffire.
D'un point de vue scientifique, il faudra nommer les espèces, et un
code de nomenclature sera créé
ou plutôt des codes,
car les zoologistes et les botanistes ont chacun le leur. Mais parle-t-on
de la même chose quand on s'occupe d'animaux, de plantes, d'algues,
de bactéries ? Par exemple, une espèce
bactérienne est actuellement définie comme une collection
de souches qui présentent des propriétés stables, et
qui diffèrent significativement d'autres groupes de souches, une souche
étant une population descendant d'un organisme unique, isolé
dans le but de réaliser une culture
pure*. Il n'est pas besoin d'avoir fait
beaucoup de biologie pour comprendre que l'espèce bactérienne,
que l'on va nommer, comme tout organisme vivant, de deux noms latins, n'a
pas grand chose à voir avec une espèce animale ou
végétale
Pourtant un seul fait les réunit tous
: ils sont des produits de l'évolution.
* Prescott L.M., Harley J.P., Klein D.A., 1999. Microbiology. Mc Graw-Hill, 4e edition.[VU]
[R] Notes
1 Voir :
- article espèce dans : Dictionnaire du darwinisme et de
l'évolution, Patrick Tort ed., 1996, t. 1, pp. 1392-1397 ;
- Histoire du concept d'espèce dans les sciences de la vie. Éditions
de la fondation Singer-Polignac, 1987 ;
- Mayr E., The growth of the biological thought, The Belknap Press of Harvard
Univ. Press, Cambridge (Mass.), 1982 ;
- Bocquet C., Génermont J. et Lamotte M., Les problèmes de
l'espèce dans le règne animal. Mémoire n° 38 de
la Société zoologique de France,
1976.[VU]
2 Voir :
- Mayr E., Systematics and the origin of species. Columbia University Press,
New York, 1942.
- Mayr E., What evolution is. Weidenfeld & Nicolson, London,
2001.[VU]
3 Species are
groups of actually or potentially interbreeding natural populations which
are reproductively isolated from other such
groups.[VU]
4 Buffon G.,
(1749). Premier discours - de la manière d'étudier et de traiter
l'histoire naturelle. Vol. 1 des uvres complètes éditées
et annotées par Flourens,
1853.[VU]
5 Voir : Darwin
Ch., 1873. L'origine des espèces au moyen de la sélection naturelle
ou la lutte pour l'existence dans la nature. Reinwald, Paris, (1859), p.
120.[VU]
6 Voir, par exemple
: Ridley M., 1997. Évolution biologique, De Boeck Université,
Paris.[VU]
7 Voir :
Ridley M., 1997. Évolution biologique. De Boeck Université,
Paris.
Delsol M., 1991. L'évolution biologique en vingt propositions. Vrin,
Paris.
Génermont J., 1998. Qu'est-ce qu'une espèce ? In H. Le Guyader
: L'évolution. Bibliothèque Pour la Science,
Paris.[VU]
8 Voir, par exemple
:
Tassy P., 1998. L'avènement de la cladistique. In H. Le Guyader :
L'évolution. Bibliothèque Pour la Science, Paris.
Lecointre G. et Le Guyader H., 2001. Classification phylogénétique
du vivant. Belin, Paris.[VU]
9
Voir, par exemple :
Pleijel F., Dayrat B., 2000. De l'évolution dans la nomenclature ?
La Recherche, 333, 48-50.
Le site le plus complet sur la question :
www.ohiou.edu/phylocode/PhyloCode.doc[VU]
10 Voir :
Pleijel F., Rouse G. W., 2000. Least-inclusive taxonomic unit : a new taxonomic
concept for biology. Proc. R. Soc. Lond., B, 267, 627-630.
[VU]
11 Voir, par
exemple :
Nelson K. E. et al., 1999. Evidence for lateral gene transfer between Archaea
and Bacteria from genome sequence of Thermotoga maritima. Nature, 399,
323-328.[VU]