par Claude-Georges Mallet
Il n'y a guère, lorsque j'étais sur les bancs de l'école, la jachère, même nue, était traitée avec respect, quoique déjà délaissée parce qu'on avait alors l'obligation de forcer le sol pour retrouver une abondance pillée. Cependant, l'agronome pensait toujours au bienfait quasi biblique de la jachère qui, par le repos, régénérait la terre.
Aujourd'hui, la jachère est, à juste titre, honnie car elle rompt l'équilibre financier précaire des exploitations où la moindre parcelle devrait donner le mieux d'elle-même. Elle conteste aussi, en quelque sorte, le droit de l'agriculture au progrès alors qu'il est revendiqué à hauts cris par les activités industrielles et commerciales. Elle se heurte à l'approbation sans limite des évolutions de la médecine qui ne vaudraient rien sans nourriture suffisante. La colère est saine et nécessaire face aux territoires improductifs, aux disettes et aux famines du monde.
Aussi est-il impératif que les organismes agricoles politiques et
économiques tentent tout pour remédier à ce scandale
planétaire de la sous-nutrition ; mais l'agriculteur, lui, seul
aujourd'hui en son entreprise, doit être lucide : toute rage exprimée
- au présent la jachère est obligatoire - il lui reste d'en
diminuer les pertes. Aussi est-il regrettable que des agronomes qui travaillent
à atténuer les effets néfastes des friches soient
boycottés par ceux qu'ils veulent aider.
Sans plus se désespérer, le cultivateur, selon ses objectifs
et ses productions, peut choisir par exemple la véritable jachère,
piège à nitrates, la jachère industrielle, la jachère
faunique et, pourquoi pas, la jachère habillée avec art !
Ainsi, sous le titre Champs d'art et d'essai ( 2 ), le Courrier de janvier 1994 a-t-il déjà relaté la réussite des " Compositions agricoles " dans l'Oise, depuis 1992, où un artiste, Jean-Paul Ganem, travaille en symbiose étroite avec des dizaines d'agriculteurs qui imposent l'application des techniques modernes de cultures.
L'idée des " Champs d'art du Lauragais "
( 3 ) exposée par Myriam Pierre dans le journal
Le Midi Libre est aussi d'associer des plasticiens et des agriculteurs pour
" mettre en scène des espaces agricoles ". Ces créations doivent
favoriser une fréquentation touristique nouvelle destinée à
percevoir, lors de randonnées guidées, les sites sous un angle
esthétique. Il n'est pas question de transformer le paysage rural
en galerie d'art de plein air ; les parcelles font partie de la structure
et ne servent pas de faire-valoir à des oeuvres, comme le fait le
" land art ".
Sous l'impulsion de l'Association des producteurs de maïs
( 4 ) (AGPM), un autre événement
a été cette année l'implantation à Laàs
(Pyrénées-Atlantiques), sur deux hectares, d'une
vaste spirale composée de
différentes variétés de maïs
En la parcourant, on pouvait comparer les hauteurs, les couleurs et les formes des feuilles, les contours et la force des épis... Et, a tenu à préciser l'artiste Nils-Udo : " L'oeuvre a été réalisée nécessairement sous les conditions et avec les méthodes de l'agriculture actuelle ; elle est un constat de fait, une sculpture vivante qui s'est étalée dans le temps et dans l'espace, en exposant la nature et le travail de l'homme sur cette nature ".
Et puis aussi dans le numéro 22 de notre Courrier, encore, rendez-vous était pris pour participer au jury de " La belle jachère " ( 5 ) monté par le groupe céréalier de Villeneuve-l'Archevêque dans l'Yonne. Les agriculteurs, au cours de la campagne 1993-1994, avaient été invités à laisser libre cours à leur imagination pour réaliser un agencement artistique jouant sur les formes et les couleurs des espèces cultivées. Dix réalisations furent retenues et le premier prix revint à J. Crosier, de Lailly, qui à l'aide de plusieurs variétés de trèfle violet représenta un sanglier de 6 600 mètres carrés.
Ainsi, la conviction que Culture rime très bien avec Agriculture s'affirme dans toutes ces créations. Puisqu'il s'agit de montrer la propre culture de l'agriculteur et d'en parler, celui-ci doit avoir de plus en plus l'initiative et la responsabilité du travail esthétique. L'effort artistique est essentiellement individuel et peut tout à fait être accompli par un homme, une femme de la terre. Ce créateur a conscience que son champ n'est pas seulement comme une vaste toile à peindre ; il oeuvre lui, dans les trois dimensions, comme un sculpteur. Les outils lui sont propres et il doit chercher à les manipuler le plus librement possible pour donner à voir, à sentir, à toucher, même à goûter, tout ce qui est formes, couleurs, odeurs, textures, saveurs de ces matières minérales et végétales qu'il est seul à vraiment connaître, car il en vit.
Et du fait même qu'il y a ouvrage, il y a coût. Aussi est-il indispensable que ces travaux soient bien rémunérés. Des aides sont apportées par fournitures d'engrais, de semences, de produits de traitement, par petites subventions, par remise de prix. Il faudrait, mieux encore, que des ressources proviennent directement du travail et on peut imaginer, selon les situations des parcelles, plusieurs façons d'en concrétiser la valeur. Des tarifs sont applicables aux observations à partir d'un belvédère ou d'avion, à un cheminement dans le champ, à un échantillonnage de végétaux, des graines, à des notices explicatives. Car, comme l'a écrit un artiste contemporain, Richard Conte ( 6 ) : " Une oeuvre n'est achevée qu'une fois acquise par celui qui lui donne réellement son prix ".
Premier prix : le sanglier en trèfles, J. Crozier, 1984, à Lally (Yonne)
Notes
( 1 ) Jachères " faune sauvage
", contact : Chasseurs de France, 48, rue d'Alesia, 75014 Paris, tél.
: 01 43 21 36 97 [Vu]
( 2 ) " Compositions agricoles ", contact : Laurence Rigollet
Paris, tél. : 01 43 73 91 41 [Vu]
( 3 ) Champs d'art du Lauragais, contact ADATEL (Association
de développement et d'animation touristique en Lauragais
[Vu]
( 4 ) AGPM, route de Pau, 64121 Montardon, contact Mme
Boyer-Durrieu, tél. :05 59 72 47 00 [Vu]
( 5 ) " La belle jachère " contact : CAVAP - VANAGRI,
Villeneuve-l'Archevêque, tél. :03 86 86 70 34 ; et Gil Kressmann,
Paris, tél. : 01 42 85 48 50 [Vu]
( 6 ) Richard Conte, peintre, maître de
conférences en arts plastiques à l'université de Paris
I. Théoricien des conduites créatrices (poïétique)
[Vu]