" Qu'attendez-vous pour leur coller une bonne maladie?"
Quel spécialiste des Rongeurs confronté à des
problèmes de lutte n'a pas entendu cette question, lancée en
public ou en privé, souvent sur un ton agressif ? La plupart du temps,
son énoncé est suivi d'un long plaidoyer, plus ou moins brillant,
évoquant toujours l'action miraculeuse qu'eut la myxomatose sur les
populations de Lapin, plus rarement, celle de la panleucopénie
féline, ce dernier argument étant réservé à
l'élite éclairée de personnages cumulant les charges
d'élu local et de médecin ou de vétérinaire.
La question de la pertinence du développement de travaux dans le domaine
de la lutte biologique appliquée aux Rongeurs a été
débattue tout au long des programmes de recherche menés par
le laboratoire de la Faune sauvage et portant sur le Campagnol terrestre
(Pascal, 1988a), plusieurs Rongeurs marocains (Zaime, 1990), le Rat noir
de l'archipel des Comores (Gramet et Charrafaine, 1986 ; Gramet, 1988), puis
le Campagnol provençal (Guédon, 1992). Les conclusions (toujours
provisoires en la matière) du groupe de travail inter-organismes
ACTA-INRA-SPV (1) sur l'intérêt
et les limites d'utilisation des différentes méthodes de lutte
pratiquées à l'encontre des Rongeurs ravageurs de cultures
ont été publiées (Musard et Pascal, 1991). C'est de
ce texte que sont reprises les principales conclusions du présent
article, où j'évoquerai successivement la lutte
bactériologique puis la lutte au moyen de prédateurs.
Les travaux effectués dans les années 1890 (Cuénaux,
1915) sur le "virus" Danysz ou "virus". Pasteur, souche de Salmonelle à
virulence atténuée (Salmonella enteritidis
variété Danysz), ont été repris, conjointement
par l'institut Pasteur et l'INRA, dans les années 1950. Ces travaux
ont abouti à un constat d'échec. En effet, alors que les tests
réalisés en laboratoire sur le Campagnol s'étaient
révélés tout a fait prometteurs, ceux pratiqués
en nature ont donné des résultats très inconstants.
Cette irrégularité, qui semble correspondre à une
variabilité de virulence du pathogène, serait aussi en rapport
avec la diversité de la sensibilité des populations cibles
et/ou avec la variabilité de l'état de réceptivité
de la population cible au cours du cycle annuel et/ou pluriannuel (cycle
de pullulation) d'abondance. Ainsi, lors des phases de basse densité,
moments privilégiés pour réaliser des traitements
préventifs, la propagation correcte de la maladie serait entravée
en raison même de cette faible densité. Par ailleurs, la
manipulation d'un matériel biologique vivant, fragile et à
faible durée de vie (délais de conservation maximum de 15 jours
dans les meilleures conditions) présente de nombreuses difficulés
techniques, difficilement surmontables lors d'applications sur de vastes
surfaces. Dans les années 1960, des équipes nordiques et
anglosaxonnes ont repris les travaux de l'institut Pasteur,avec des souches
plus virulentes que les souches françaises, dans le but d'augmenter
l'efficacité des traitements. Ces recherches ont été
suspendues en raison du danger qu'elles présentaient pour les
expérimentateurs.
En 1987, les participants au Colloque FAO/OEPP
(2) de Rome, ont été extrêmement
surpris d'apprendre qu'un laboratoire soviétique comportant une centaine
d'ingénieurs et chercheurs poursuivait des travaux dans ce domaine,
travaux dont la nature exacte n'a jamais été connue.En effet,
cette information, parvenue sous la forme d'une communication écrite,
faisait état de pro grammes et non du détail des expériences
menées ou, à plus forte raison, de leurs résultats Quoiqu'il
en soit, l'analyse des résultats des travaux européens montre
en premier lieu que la poursuite de la mise au point de cette méthode
de lutte exigerait un effort de recherche permanent pour ajuster
régulièrement les souches microbiennes et la sensibilité
des populations de Rongeurs. Elle indique également que sa mise en
oeuvre imposerait la formation et la présence sur le terrain d'un
nombre important de techniciens très spécialisés. Outre
les difficultés d'ordre technique évoquées ci-dessus,
le développement d'une telle méthode de lutte se heurte à
des obstacles législatifs et déontologiques actuellement
difficilement contournables : interdiction clairement édictée
par les instances intemationales de l'OMS (Organisation mondiale de la
santé) et de la commission des Risques biotechnologiques de la
Communauté européenne à Bruxelles. Il faut en effet
rappeler que de nombreuses espèces de Rongeurs sont vectrices de maladies
dangereuses pour l'Homme. A titre d'exemple, sans brandir le spectre de la
peste bubonique et en se limitant au seul territoire métropolitain
français, citons :
- le portage par le Mulot (Apodemus sylvaticus) du virus (famille
des Buniaviridae) de la fièvre hémorragique à
syndrome rénal (FHSR). Cet agent pathogène, voisin de celui
qui aoccasionné de fortes mortalités dans les troupes
américaines lors de la guerre de Corée, a été
responsable de l'épidémie de fièvre des tranchées
de la Iere Guerre mondiale. Après une éclipse apparente de
près de cinquante ans, il a été récemment
retrouvé dans la région de Verdun (Doumon et al., 1983
; Méry et al., 1983 ; Doumon et al., 1984) ;
- le portage par tout un cortège de Rongeurs (Muridae,
Microtinae, etc.) de la Bactérie Leptospira icterohaemorrhagiae
responsable de leptospiroses (420 cas déclarés en 1983);
- la mise en évidence récente de l'intervention, en France,
du Campagnol terrestre Arvicola terrestris (Houin et al., 1980,
Pétavy & Deblock, 1983), du Campagnol des champs Microtus arvalis
(Delattre et al., 1988) et du Campagnol roussâtre
Clethrionomys glareolus (Bonnin et al., 1986) dans le cycle
épidémiologique (Delattre et al., 1991) du Ténia
Echinococcus multilocularis responsable de l'échinococcose
alvéolaire. Cette parasitose, dont l'issue était fatale jusque
très récemment, touche le quart nord-est du pays (Lorraine,
Franche-Comté, Savoie) ; elle n'a été diagnostiquée
qu'en 1977 dans le Massif central (Bresson-Hadni, 1990 ; Liance, 1990) et
voit son record européen de prévalence (7,9 cas/ 100 000 habitants)
établi dans le Doubs (Bresson-Hadni et al., 1989).
De tels exemples pourraient être multipliés. Ils visent seulement
à faire percevoir l'apparente communauté de pathogènes
(apparente car les connaissances en pathologie des animaux sauvages sont
infimes comparées à celles accumulées sur l'Homme) entre
les Rongeurs et l'Homme et à justifier les mesures prises par les
instances internationales. Ces mesures ne pourraient être
éventuellement levées qu'une fois trouvé un pathogène
spécifique des Rongeurs, dont l'innocuité à l'égard
des autres Mammifères aurait été dûment
éprouvée, et de plus génétiquement stable. Rien
ne nous laisse espérer, dans l'état actuel des connaissances,
qu'un tel pathogène puisse être rapidement isolé et,
à plus forte raison, que la maîtrise de sa production et de
sa manipulation aboutisse dans la décennie à venir.
La lutte micro-biologique s'avérant impraticable, pourrait on recourir
à des prédateurs ?
L'essentiel de la pression de prédation exercée sur les Rongeurs
est le fait de Mammifères carnivores et d'Oiseaux, les Amphibiens
et les Reptiles n'intervenant que pour une part infime.
L'usage d'espèces exogènes n'est guère envisageable.
Elles risquent, en effet, de s'attaquer à des espèces autochtones
non-cibles. Ce phénomène de report de prédation n'est
jamais prévisible. L'exemple de l'introduction du Chat (Felix
catus) dans diverses îles subantarctiques
(3) faite souvent dans le but de réduire les
populations de Rongeurs commensaux introduits involonairement par l'Homme,
est instructif. Ces introductions se sont systématiquement soldées
par des échecs, le Chat ayant fait porter sa pression de prédation
sur les peuplements d'Oiseaux autochtones, au point de les menacer d'extinction
locale.
Il est vrai que le choix de l'exemple du Chat, prédateur
généraliste selon la classification d'Anderson et Erlinge (1977),
peut être jugé comme inadéquat, voire, caricatural. Il
existe au moins un contre-exemple d'introduction de prédateur ayant
résolu un problème lié à la présence de
Rongeurs. Il s'agit de l'éradication d'une population insulaire de
Campagnol terrestre par l'introduction de l'Hermine (Mustela erminea),
prédateur spécialiste de ce Campagnol (Delattre, 1983a, 1983b,
1984) et présent sur le continent voisin de l'île de Terschiling
(Van Wijngaarden et Morzer Bruijns, 1961 ; Kildemoes, 1982). Dans ce cas,
l'Hermine, une fois sa proie de prédilection disparue, s'est
attaquée au Lapin (Oryctolagus cuniculus), espèce
jugée localement de peu d'intérêt.
Certaines populations d'Oiseaux auraient, semble-t-il, payé leur tribut
à cette expérience. Les textes ne sont cependant guère
précis à ce sujet. Quoiqu'il en soit, les conclusions issues
d'expériences menées en milieux insulaires plus ou moins
confinés ne sont pas directement transposables aux vastes milieux
continentaux, car certaines fonctions essentielles comme la migration et
la dispersion ne peuvent s'exprimer de la même façon dans ces
deux types de milieux (Delattre et Pascal, 1982).
A défaut de pouvoir introduire des prédateurs exogènes,
est-il possible de renforcer des populations de prédateurs autochtones
? Cette option se heurte d'abord à de nombreuses difficultés
pratiques. En effet, l'élevage en masse de Carnivores et de Rapaces
autochtones reste à mettre au point et coûtera très
probablement fort cher. Par ailleurs, les conditions du succès du
transfert d'animaux d'élevage au milieu naturel ne sont guère
maîtrisées.
A défaut de renforcement, que peut-on attendre de mesures de
"favorisation"des populations naturelles ?
(4). De telles mesures se sont révélées
inopérantes en Suède et en Finlande (Myllymaki, comm. pers.).
Ceci n'est guère étonnant si l'on conserve en mémoire
la conclusion de nombreux travaux portant sur la prédation : les
populations naturelles de Carnivores de régions soumises à
des pullulations de Rongeurs, si elles sont susceptibles de raccourcir la
durée des phases de forte densité et d'accélérer
le déclin de populations proies, se révèlent incapables
d'enrayer les explosions démographiques dès lors qu'elles se
sont déclarées (Pearson, 1985, inter alia).
En tout état de cause, l'usage de prédateurs mammaliens ou
aviens pour prévenir des explosions démographiques de Rongeurs
n'est guère envisageable dans l'état actuel de nos connaissances.
En revanche, la protection des populations naturelles de prédateurs
auxiliaires de l'agriculteur, ou l'usage de moyens destinés à
en développer les effectifs dans le milieu naturel, sont des mesures
susceptibles d'accroître le temps séparant deux explosions
démographiques consécutives. Ces mesures devraient être
particulièrement bénéfiques dans des régions
où les prédateurs naturels se sont raréfiés sous
la pression de diverses activités humaines.
Les méthodes de lutte utilisées à l'encontre de ravageurs
des cultures sont traditionnellement regroupées en trois rubriques
essentielles, la lutte biologique, la lutte physique et la lutte chimique,
la lutte intégrée visant l'optimisation de l'usage de ces
méthodes dans divers contextes et l'exploitation de leurs
éventuelles synergies ou complémentarités (Biliotti,
1975 ; Milaire, 1978, 1986 inter alia)
(5).
Il semble que la lutte biologique, en dépit de son intérêt
conceptuel, soit difficilement applicable aux Rongeurs champêtres dans
le contexte des connaissances actuelles.
Tous les travaux menés jusqu'à présent ont montré
que les méthodes de lutte par effarouchement acoustique, ultrasonore
ou non, sont inopérantes sur les Rongeurs champêtres.
Plusieurs substances d'origine naturelle possèdent un rôle
répulsif (plus ou moins spécifique) vis-à-vis de Rongeurs
de diverses espèces (Byers, 1985 ; Sullivan, 1986, 1988). Cependant,
leur éventuel usage reste limité à une protection partielle
de certaines spéculations agricoles, comme l'arboriculture. Les
répulsifs sont incapables de réduire les déprédations
causées par des Rongeurs à activité essentiellement
souterraine. Les travaux portant sur ce sujet n'abordent que rarement
l'évaluation de la rémanence des traitements et jamais l'influence
de leur usage répété à long terme sur le niveau
de protection. La comparaison de leur efficacité à diverses
densités de Rongeurs et à différents moments du cycle
annuel et/ou pluriannuel d'abondance n'a jamais été faite.
Cette méthode, dans l'état actuel des connaissances, n'est
donc applicable qu'à quelques spéculations agricoles à
forte valeur ajoutée. Son développement suppose le succès
d'un substantiel effort de recherche.
Les limites d'utilisation des modes de protection physique, tel le banding
des stipes de cocotiers qui vise à empêcher les "rats" d'y
grimper et d'atteindre les noix de coco (Fiedler et al., 1982 ; Gramet
et Charrafaine, 1986 ; Gramet et Pascal, 1989), sont tout à fait
comparables à celles évoquées pour les répulsifs.
Applicables en arboriculture, sur des spéculations agricoles à
forte valeur ajoutée, ces protections physiques ne sont utilisables
ni pour se prémunir de dégâts de Rongeurs souterrains
ni pour protéger des cultures herbacées conduites sur de vastes
surfaces.
A ce propos, peut-on qualifier de correcte la mise en route d'une vaste opération de lutte contre un Rongeur (le Campagnol terrestre) dans la phase finale de son cycle de pullulation ? A cette phase du cycle, l'essentiel des dégâts est réalisé et le déclin spontané de la population surviendra à brève échéance. C'est pourtant en grande partie ce que le Fonds national des calamités agricoles (FNCA) a décidé de financer en 1989 dans le Massif central, contre l'avis technique du groupe de travail pluri-organismes ACTA-INRA-SPV. Les alertes agricoles avaient été lancées en temps voulu par le SPV (1987), des financements de lutte ont été demandés, obtenus, mais mis à disposition tardivement. Seuls des"aménagements de programme" sur le terrain ont permis aux responsables techniques de l'opération d'échapper à l'absurde. Il faudrait pourtant soigneusement éviter ce comportement "pompier".. En effet, les résultats que l'on est en droit d'attendre de cette méthode de lutte ne sont plus en rapport avec l'investissement consenti et les agriculteurs, acteurs et témoins attentifs et critiques, ont alors une perception erronée des possibilités offertes par la méthode de lutte ; en outre, ils sont incités à perpétuer sa mauvaise utilisation, l'opération étant présentée comme exemplaire ("officielle"). Ce comportement se traduit également par une prise de risques écotoxicologiques inutiles.
L'opinion que Poiré et Pasteur (1991) ont émise au sujet de
la lutte biologique chez les Insectes : "Ainsi, bien quela lutte biologique
se diversifie et fonctionne dans un petit nombre de cas, nous ne pourrons
pas nous passer d'insecticides chimiques pendant de nombreuses
décénnies, si nous le pouvons un jour", s'appliquerait donc
tout à fait au cas des Rongeurs. La lutte chimique contre ces
déprédateurs semble avoir une longue vie devant elle. En
conséquence, il s'agit d'apprendre à l'utiliser correctement
(voir l'encadré ci-dessus) et à l'intégrer dans une
démarche de développement d'une lutte intégrée.
Ce dernier concept, élaboré par les spécialistes des
invertébrés ravageurs, a été proposé,
à l'occasion du colloque FAO/OEEP (1987) de Rome, comme axe
fédérateur des travaux portant sur les vertébrés
ravageurs (Pascal, 1988b) .
[R] Notes
(1) ACTA: association
de coordination technique agricole; SPV: Service de la protection des
végétaux. [VU]
(2) FAO: Organisation mondiale pour l'agriculture et
l'alimentation; OEPP: Organisation européenne de protection des plantes.
[VU]
(3) Archipel Kerguelen (Derenne, 1976; Pascal, 1980, 1982),
Ile aux cochons (Derenne & Mougin, 1976), île Marion (Van Aarde,
1980), île Macquarie (Jones, 1977), Campbell (Dilks, 1979, île
Amsterdam (Furet, 1989). [VU]
(4) La favorisation des ennemis naturels des insectes et
des Acariens ravageurs a été traité par B. Chaubet dans
le n°18 du Courrier de la Cellule Environnement, pp. 45-54.
[VU]
(5) On pourra (re)lire l'article de P. Jourdheuil, P. Grison
et A. Fraval, paru dans le n°15 du Courrier de la Cellule
Environnement, pp. 37-60: la lutte biologique: aperçu historique.
[VU]
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