La gestion des espaces naturels sensibles
fonctionnement et perspectives
Un compromis entre nature et agriculture
Trois modèles de gestion
Des logiques de gestion
Encadré : Les structures de gestion
Bibliographie
Notre pays abrite un des patrimoines naturels les plus riches d'Europe, il
en résulte une responsabilité et un rôle à jouer
dans la sauvegarde de la diversité biologique. Depuis les années
1970, des textes ont permis la mise en place de politiques de protection
de la nature. Cela s'est traduit par la création de structures
(encadré ci-après) ayant pour mission de préserver les
espaces naturels.
Ces structures, dans le souci d'une démarche environnementale, visent
le maintien d'un milieu ouvert. Les milieux herbacés, qui résultent
pour la plupart de pratiques agro-pastorales anciennes, présentent
un intérêt paysager et une grande richesse écologique.
Or, la déprise agricole renvoie ces milieux vers une évolution
spontanée : le boisement, dont la conséquence est un
appauvrissement de la biodiversité.
Différentes possibilités, plus ou moins adaptées aux
sites, s'offrent aux gestionnaires : pâturage, fauche, brûlis,
désherbage chimique, débroussaillement mécanique
Aucune d'elles n'est parfaitement satisfaisante, cependant certaines tendent
à se développer. Ainsi, depuis une quinzaine d'années,
apparaissent des expériences originales et séduisantes de
restauration et d'entretien des espaces naturels par des animaux
domestiques.
L'importance croissante des acteurs à l'origine de ces démarches
et le succès de leurs expériences interpellent l'INRA et sa
ME&S (mission Environnement-Société, ex-délégation
permanente à l'Environnement de l'Institut national de la recherche
agronomique). La gestion des espaces naturels par les animaux domestiques
est un phénomène complexe qui méritait un travail
d'exploration. Des enquêtes ont été réalisées
sur différents sites gérés par le pâturage. L'objectif
était double : étudier leur fonctionnement et identifier des
problématiques nouvelles générées par ces
expériences.
[R] Un compromis entre nature et agriculture
Ces pratiques consistent à détourner les animaux domestiques
de leurs conditions coutumières et à leur restituer la place
qui leur revient en tant qu'espèces animales appartenant à
l'écosystème. Ainsi la gestion des espaces naturels sensibles
peut être considérée comme un compromis entre le " tout
écologique " et le " tout agricole " (Le Neveu et Lecomte, 1990).
La position du " tout écologique " n'est pas réaliste, car
dans la nature les espèces sauvages disposent de surfaces illimitées
et hétérogènes, la régulation des populations
se fait spontanément et l'herbivore est l'antagoniste de la dynamique
végétale. Il est, aujourd'hui, impossible de reproduire de
telles situations puisque les espèces sauvages (aurochs, tarpan...)
ont disparu. Les surfaces disponibles sont limitées à quelques
dizaines d'hectares et ne concernent qu'un nombre réduit de milieux
et il n'y a plus de grands prédateurs ni de grands nécrophages
capables d'assurer la régulation des populations.
Le gestionnaire sera obligé d'intervenir pour contrôler le
système. Toute la difficulté réside donc dans le choix
du niveau d'intervention et le risque est de tomber dans le " tout agricole
" : en élevage, les espèces domestiques et productives exploitent
des surfaces limitées et homogènes, et la maîtrise des
effectifs est obtenue par la réforme des animaux âgés
et la vente des produits. L'herbivore est une source de revenus. Une telle
situation ne peut convenir dans un cadre de gestion des espaces naturels,
car les espèces domestiques modernes sont trop fragiles pour
résister à des conditions de vie très rudes, les
quantités d'herbe ne suffisent pas pour assurer la totalité
de l'alimentation, le contrôle des effectifs est arbitraire et artificiel.
Il n'y a pas d'objectif de gestion de la dynamique végétale.
La position " tout agricole " n'est pas conforme à l'idéologie
de la gestion par le pâturage.
Le gestionnaire ne peut accepter un tel système. Il peut cependant
s'inspirer des techniques d'élevage pour élaborer un compromis
: la gestion écologique par le pâturage va donc se situer entre
ces deux extrêmes et utiliser des espèces et des races domestiques
" primitives " ou rustiques sur des surfaces limitées mais plus
hétérogènes qu'une culture. La régulation des
effectifs se fera par mort " naturelle ", retrait ou vente. Ici, l'herbivore
sera un outil de gestion, il produira un service.
Il a été constaté au cours des enquêtes (tab.
I, ci-après) réalisées auprès de gestionnaires
qu'il existait plusieurs niveaux de compromis : certains sites approchent
du " tout écologique " alors que d'autres ont une tendance plus agricole.
Ces cas de figure traduisent des finalités différentes ainsi
que les atouts et les contraintes propres à chaque site.
Ces enquêtes ont permis de construire trois modèles qui
précisent les objectifs essentiels du gestionnaire, les grandes
caractéristiques du site, l'appareil de gestion mis en place et la
conduite de la gestion.
La gestion naturaliste a comme finalité de restaurer,
d'augmenter et de préserver la biodiversité au moindre
coût.
Il s'agit la plupart du temps de milieux marécageux présentant
une richesse biologique importante et bénéficiant de mesures
de protection fortes. Le site est pâturé par des animaux depuis
assez longtemps et il appartient à des réseaux d'appui technique
et de suivi scientifique. Le responsable de site est un universitaire
possédant de bonnes connaissances en écologie et des notions
empiriques en agriculture. Sa gestion est fortement inspirée par les
travaux de Thierry Lecomte. Les troupeaux sont constitués de vaches
ou de chevaux de race " primitive " ou extrêmement rustique. Les
équipements d'élevage sont réduits aux éléments
strictement indispensables tels que clôtures, piège, cage de
contention et éventuellement bascule.
La tendance générale dans la conduite du troupeau est de minimiser
les interventions humaines. Le pâturage est totalement libre, excepté
lorsqu'il existe des contraintes de parcellaire. Aucune complémentation
n'est apportée aux animaux sauf les années où les conditions
climatiques sont particulièrement rigoureuses. La reproduction est
surveillée, c'est-à-dire que le gestionnaire identifie le
père et la mère du veau ou du poulain, mais il n'intervient
ni lors de la mise bas, même si elle s'avère délicate,
ni pour préserver le jeune si celui-ci présente des signes
de faiblesse. Le gestionnaire exclut également les interventions
sanitaires systématiques et raisonne les traitements en termes de
nécessité absolue. Il prohibe les abris construits,
considérés comme totalement inutiles. La régulation
des effectifs s'effectue par retrait des animaux en excédent qui sont
alors dirigés vers d'autres sites. Les animaux âgés ne
sont pas réformés, ils meurent de " vieillesse ".
La gestion naturaliste use d'un référentiel scientifique et
s'appuie sur les sciences naturelles et l'écologie. Il s'agit de mettre
en place un système relativement autonome et ne nécessitant
que peu d'interventions extérieures.
Tableau I. Caractéristiques des sites " enquêtés "
| Site | Org. gestion | Stat. | Obj. gestion | Sup. ha | Date | Type de milieu | Animaux | Type de gestion |
| Vallée du Branlin Yonne |
CSNB |
ZNIEFF |
Biodiv. |
17 |
95 |
Prairies marécageuses |
Könik polski (Eq) |
"Naturaliste" |
| Camargue Bouches du Rhône |
SNPN |
RN |
Biodiv. |
13117 |
27 |
Marais doux |
Camargue (Eq) |
"Naturaliste" |
| Côte Dijonnaise Côte d'or |
CSNB |
ZNIEFF ZICO |
Biodiv. |
450 |
94 |
Pelouses calcicoles |
Mérinos de l'est (Ov) |
"Agricole à ambition traditionnelle" |
| Côte Sainte Hélène Somme |
CSNP |
RNV |
Biodiv. |
14 |
92 |
Pelouses calcicoles |
Suffolk (Ov) Alpines (Cap) |
"Agricole à ambition traditionnelle" |
| Goulien-Cap Sizun Finistère |
SEPNB |
RNA |
Génet |
. 25 |
86 |
Landes
acidophiles |
Ouessantins et Landes
de Bretagne (Ov) |
"Naturaliste à ambition traditionnelle" |
| Jasseries de Colleigne Loire |
Particulier |
RNV partielle |
Génet. |
200 |
85 |
Landes Tourbières |
Bretons PN (Bov) Mérens (Eq) Corses (Ov) |
"Naturaliste à ambition traditionnelle" |
| Mannevilles Eure |
PNR de Brotonne |
RN |
Biodiv. |
72 |
79 |
Prairies marécageuses |
Ecosse (Bov) Camargue (Eq) |
"Naturaliste" |
| Marais de Lavours Ain |
EID |
RN |
Biodiv. |
109 |
87 |
Prairies marécageuses |
Ecosse (Bov) Camargue (Eq) |
"Naturaliste" |
Bov : bovin CSNB : Conservatoire des sites naturels bourguignons
Cap : caprin CSNP : Conservatoire des sites naturels picards
Eq : équin EID : Entente interdépartementale pour la
démoustication
Ov : ovin PNR : Parc naturel régional
SEPNB : Société pour l'étude et la protection de la
nature en Bretagne
RN : réserve naturelle SNPN : Société nationale pour
la protection de la nature
RNA : réserve naturelle associative
RNV : réserve naturelle volontaire ZNIEFF : Zone d'intérêt
écologique, faunistique et floristique
ZICO : Zone importante pour la conservation des oiseaux
La gestion naturaliste à ambition traditionnelle veut
restaurer des pratiques traditionnelles, supposées moins agressives
vis-à-vis de l'environnement et induire ainsi le rétablissement
de l'équilibre biologique existant autrefois, quand les milieux
étaient régulièrement pâturés. Ce sont
généralement des landes présentant un intérêt
paysager et faisant l'objet de mesures de protection variées. Les
animaux sont utilisés depuis longtemps sans faire l'objet d'appui
technique ou de suivi scientifique. Le responsable de site, plus ou moins
compétent en écologie, est un bon praticien en élevage.
D'un naturel indépendant, il est très attaché aux traditions
et sa gestion est profondément marquée par les us et coutumes.
Il a opté pour des animaux de race rustique locale menacée
de disparition et participe activement à leur sauvegarde. Des
équipements bien que réduits existent sur le site, ainsi que
des bâtiments souvent vétustes qui servent à abriter
les animaux malades et les stocks de fourrage.
La conduite du troupeau est orientée vers des méthodes
traditionnelles : transhumance, absence de mécanisation... Les animaux
sont affouragés en période hivernale. En ce qui concerne la
reproduction, ce sont surtout les accouplements qui sont raisonnés
de façon à éviter la consanguinité et à
préserver le potentiel génétique de la race. Le gestionnaire
pratique quelques traitements systématiques, notamment des
anti-parasitaires, et raisonne les autres en termes de nécessité
et de coûts. La régulation des effectifs se fait en grande partie
par la commercialisation des jeunes, soit en viande de qualité, soit
en reproducteurs vers des élevages marginaux. Cependant, il n'y a
pas de réforme des animaux âgés qui terminent leur existence
sur le site.
La gestion naturaliste à ambition traditionnelle est fondée
sur des références culturelles et des savoir-faire traditionnels.
Il s'agit d'instituer un système proche de ceux qui existaient il
y a quelques décennies.
La gestion agricole à ambition traditionnelle
résulte de la convergence des objectifs du gestionnaire,
préserver un patrimoine naturel au moindre coût, et de ceux
de l'éleveur, profiter d'un parcours et obtenir un revenu. Cela se
concrétise par la mise en place d'une convention de gestion.
Les milieux concernés sont habituellement des pelouses sèches
présentant une importance biologique et un intérêt
patrimonial. Ce sont des zones classées zone d'intérêt
écologique, faunistique et floristique (ZNIEFF) ou bénéficiant
de mesures de protection fondées sur le volontariat. La gestion par
le pâturage est récente et le suivi scientifique considérable.
Le responsable du site est un universitaire fort compétent en
écologie, il abandonne la gestion du troupeau à l'éleveur
et se contente de donner des directives selon l'état du milieu. Sa
gestion est inspirée par les travaux de Thierry Dutoit. Les motivations
de l'éleveur sont culturelles et affectives, il a opté pour
un mode de vie traditionnel mais la nécessité de produire un
revenu l'incite à conserver des races modernes relativement productives.
Les équipements et les bâtiments sont classiques, sans être
surabondants.
La conduite du troupeau est celle de l'élevage extensif excepté
les précautions prises pour limiter les intrants. Les animaux ne sont
présents que quelques jours par an sur chaque parcelle. Il y a donc
parcours lorsque la superficie du site le permet, lorsque celle-ci est
insuffisante l'éleveur se débrouille comme il l'entend en dehors
des périodes de pâturage du site. Les animaux sont affouragés
en hiver et reçoivent une complémentation minérale et
vitaminique. Des apports en énergie (céréales, voire
granulés) sont effectués au moment des mises bas. La reproduction
est menée classiquement et l'éleveur intervient si cela est
nécessaire au maintien de la production. La surveillance sanitaire
du troupeau s'approche des pratiques usuelles, cependant les animaux ne sont
pas traités sur le site de façon à éviter
d'introduire des éléments indésirables. Les effectifs
sont régulés par réforme des animaux âgés
et vente des produits par les filières habituelles. Il n'y a pas de
valorisation particulière de leur qualité.
La gestion agricole à ambition traditionnelle conjugue le
référentiel scientifique du responsable de site et le
référentiel agricole de l'éleveur. Le point commun se
situe au niveau des références culturelles et de l'attachement
aux traditions. Il s'agit, ici, de coordonner des systèmes distincts.
La gestion écologique par le pâturage n'est pas fortuite : elle est le fruit du raisonnement tenu par les gestionnaires. Les enquêtes ont permis de distinguer des logiques propres à chaque mode de gestion et des logiques communes. Ce sont ces dernières qui sont exposées tout d'abord.
Des logiques communes
Un certain nombre d'arguments vont inciter le gestionnaire à choisir
la gestion par le pâturage. Dans la plupart des cas le point de
départ est une information sur cette technique de gestion
présentée comme efficace et modérément
coûteuse. Toutefois, il n'existe que peu d'éléments
permettant la comparaison des différents modes de gestion.
L'établissement de référentiels sur les coûts
de gestion et leur efficacité respective pourrait se traduire par
des grilles de décision permettant de rationaliser les choix.
Par ailleurs, les gestionnaires tiennent compte du fait que les sites
considérés ont tous, à un moment ou à un autre
dans le passé, été façonnés par le
pâturage et qu'il a induit la richesse biologique observée
aujourd'hui. Enfin, un organisme gestionnaire favorable et un responsable
de site possédant des compétences agricoles, ou bien
l'opportunité d'une convention avec un éleveur, sont aussi
des arguments facilitant la mise en place d'une gestion par le
pâturage.
Ainsi, une typologie des responsables de site, les caractérisant par
leur formation, leurs emplois antérieurs et leurs référentiels
personnels, pourrait expliquer la mise en place, ainsi que la réussite
ou les revers des expériences de gestion par le pâturage. Cette
gestion semble nécessiter des compétences diverses qu'il n'est
pas fréquent de trouver réunies chez une même personne.
Une façon de contourner cette difficulté consiste à
établir une convention avec un éleveur, ce qui provoque alors
d'autres problèmes. Une méthode d'évaluation de la
pertinence de ces solutions en fonction des situations faciliterait la
construction de systèmes de décisions cohérents.
En ce qui concerne le choix des espèces domestiques qui vont
être utilisées sur le site, la logique est d'avoir une bonne
adéquation entre celle(s)-ci et le(s) milieu(x) à gérer.
Le gestionnaire va devoir établir une relation entre les
caractéristiques du milieu, d'une part, et celles des espèces
domestiques, d'autre part. Au niveau du milieu, il lui faudra tenir compte
des particularités du site : surface, topographie, climat, mais
également des aspects quantitatifs et qualitatifs de la
végétation, sans négliger la diversité et la
structure de celle-ci. Au niveau des espèces animales, ce sont les
caractéristiques physiques (poids, taille, forme du sabot...), les
comportements (alimentaire, agressivité...), ainsi que des capacités
particulières (résis-tance, adaptation...) qui vont guider
le choix.
Il en résulte que les bovins et les équins conviendront dans
les milieux humides, alors que les ovins, les caprins et éventuellement
des équins se-ront adaptés aux milieux secs. Mais ce choix
sera également influencé par la tradition ré-gionale,
la plus ou moins grande facilité à se procurer une espèce,
le prix d'achat des animaux ainsi que la per-son-nalité du responsable
de site.
Si des espèces (bovins, ovins, caprins, équins) sont
employées fréquemment, d'autres, les porcins notamment, ne
le sont pas du tout et d'autres encore, comme les oies et les carpes, le
sont de façon ponctuelle. A la réserve naturelle des Mannevilles,
T. Lecomte envisage d'adjoindre des élans aux chevaux et aux vaches.
Ainsi, il existe des possibilités qui n'ont pas encore été
explorées, et il se pourrait également qu'il y ait des pistes
du côté des espèces sauvages, bien qu'elles soient
réputées plus difficiles à contrôler que les
espèces domestiques. Le repérage des espèces et leur
caractérisation permettraient d'élargir la gamme des animaux
utilisables.
Le choix du nombre des espèces est surtout orienté par le souci
d'efficacité. L'utilisation de plusieurs espèces animales permet
une meilleure exploitation des ressources du milieu car chacune ne consomme
pas la végétation de la même façon. Cette
complémentarité, bien qu'intéressante, complique la
gestion. Il est en effet plus difficile de conduire un troupeau mixte. Il
serait pourtant vraisemblablement important d'identifier et d'évaluer
les différentes combinaisons possibles ainsi que leur efficacité
respective de façon à optimiser des guildes déjà
mises en place.
Des logiques spécifiques
Chacun des trois modes de gestion fait également appel a une logique
qui lui est propre et qui va induire des caractéristiques distinctives.
La logique globale de la gestion naturaliste consiste à
intégrer les animaux domestiques à l'écosystème
de façon à simuler des phénomènes spontanés
et obtenir ainsi une certaine autarcie. Alors que la gestion naturaliste
à ambition traditionnelle essaie de reproduire les pratiques et
les savoir-faire du début du siècle jugés peu agressifs
vis-à-vis de l'environnement. Dans le cas de la gestion agricole
à ambition traditionnelle, il s'agit principalement de combiner
deux logiques a priori différentes : celle du responsable de site
qui vise la restauration et l'entretien d'un milieu naturel sensible et celle
de l'éleveur qui a comme but d'obtenir un revenu.
Les enquêtes ont montré que les différences se situent
essentiellement au niveau des options prises dans le choix des races, des
équipements et bâtiments ainsi que dans les conduites de troupeaux.
Or, ces choix résultent des stratégies mises en place par les
gestionnaires.
Le premier souci du gestionnaire qui envisage une gestion par le pâturage
est le choix de la race. Ainsi, dans le cadre d'une gestion
naturaliste, il opte pour des races " primitives " et extrêmement
résistantes à des conditions de vie rigoureuses. Il y a aussi,
dans ce choix, la volonté de conserver le potentiel génétique
dont dépendent des caractères qui disparaissent avec la
domestication. Toutefois, la décision du gestionnaire est également
influencée par d'autres éléments : il s'agit, en
particulier, de l'intérêt accru du public vis-à-vis de
races originales aux allures sympathiques ou surprenantes. Mais le prix
élevé de ces animaux ou bien des difficultés pour se
les procurer peuvent amener le gestionnaire à se tourner vers d'autres
races.
C'est notamment le cas de la gestion naturaliste à ambition
traditionnelle qui préfère des races rustiques régionales
dont les effectifs sont faibles, voire très faibles, afin de satisfaire
deux de ses objectifs : avoir des animaux résistants et supportant
bien des conditions de vie difficiles et participer à la conservation
d'un patrimoine génétique.
Dans la gestion agricole à ambition traditionnelle, le responsable
du site ne peut intervenir dans le choix de la race car les animaux appartiennent
à l'éleveur. Ce dernier choisit généralement
une race moderne de façon à assurer une productivité
satisfaisante. Cependant, il s'agit généralement d'animaux
suffisamment rustiques supportant bien le plein air intégral. Il n'y
a pas dans cette gestion de volonté de conservation de patrimoine
génétique car l'objectif de rentabilité domine l'objectif
idéologique.
Il est nettement perceptible dans le discours des gestionnaires que le choix
de la race est l'objet d'une réflexion importante. Sur de nombreux
sites, le choix de l'espèce et de la race est influencé par
l'adjonction d'une finalité de conservation des races rustiques locales
à petit effectif. Or, les races évoluent au fil du temps :
elles font l'objet d'une sélection, plus ou moins consciente, mais
constante et liée à ce que les éleveurs attendent de
l'animal. Par exemple, les chevaux de trait doivent leurs caractéristiques
au fait que ce sont toujours les animaux les plus aptes à tracter
qui ont été conservés. S'ils sont employés pour
pâturer des espaces naturels, ne risque-t-on pas d'introduire un biais,
perceptible seulement à long terme, dans la finalité de
conservation ? Il serait essentiel d'évaluer les conséquences
du pâturage écologique et de ses éventuels effets pervers
sur l'évolution des races. Cela permettrait de cibler davantage le
rôle que peut jouer l'écopastoralisme dans la conservation des
races domestiques à petit effectif.
Les expressions " races primitives " et " races rustiques " reviennent souvent
dans le discours des personnes enquêtées, ces notions sont
subjectives et relèvent à la fois de référentiels
scientifiques et de référentiels culturels. Un travail sur
les représentations de ces notions clarifierait probablement la
hiérarchisation des critères de choix de la race. T. Lecomte
argumente le choix des espèces primitives : l'augmentation du degré
de domestication implique une perte du potentiel génétique
par rapport à l'espèce sauvage d'origine, et plus
particulièrement le potentiel d'adaptation à des conditions
de vie difficiles. Une évaluation de ce phénomène et
l'élaboration de grilles de décision aideraient la mise en
place de plans de sauvegarde des races à petits effectifs.
Le choix, l'affectation des races et des espèces ainsi que les
combinaisons possibles sont nombreuses, leur pertinence dépend à
la fois du milieu à gérer et des finalités qu'on attribue
à cette gestion.
Le choix de la race va également influencer directement les choix
en matière de bâtiments et d'équipements.
A priori le mode de gestion naturaliste se satisfait
d'équipements rudimentaires ; nous avons néanmoins constaté
au cours des enquêtes des degrés d'équipements variables
d'un site à l'autre. En ce qui concerne les abris, la logique est
de ne pas en construire puisque les races choisies supportent des conditions
difficiles, mais la pression du " regard extérieur " incite, voire
oblige le gestionnaire à bâtir des " abris de principe " pour
échapper aux critiques. Par ailleurs, bon nombre de sites sont
équipés d'un piège, d'un couloir de contention et
éventuellement d'une bascule. Les arguments avancés pour les
justifier sont la sécurité des personnes lors des manipulations
ainsi que le suivi zootechnique qui augmente la nécessité des
reprises.
Les sites ayant une gestion naturaliste à ambition traditionnelle
disposent d'équipements modestes et de bâtiments
généralement très vétustes. Ces derniers
correspondent davantage à des habitudes et à des usages
plutôt qu'à une nécessité réelle. Ils
s'avèrent cependant utiles pour stocker au moins partiellement le
fourrage et abriter les animaux lors des mises bas. Les équipements
d'élevage sont plus importants et mieux conçus que dans la
gestion naturaliste du fait du nombre plus grand des reprises, mais
aussi parce que le gestionnaire possède une plus grande expérience
de l'agriculture et est mieux informé des tech-niques. Toutefois ce
choix est modéré par un coût souvent élevé
des bâtiments et équi-pements.
Les parcelles des sites ayant une gestion agricole à amb-ition
traditionnelle ne sont pâturées que quelques jours par an,
le plus souvent en période estivale, en consé-quence les abris
sur le site sont tout à fait superflus. En ce qui concerne la
période hivernale, l'éleveur est généralement
propriétaire ou locataire de bâtiments d'élevage plus
ou moins fonctionnels et qu'il utilise pour stocker son fourrage et abriter
ses animaux.
Il apparaît clairement une incohérence entre le discours des
gestionnaires (inutilité des abris) et la réalité du
terrain car, dans la quasi totalité des cas, un abri plus ou moins
rudimentaire est présent sur le site. Les abris sont donc au centre
d'une controverse et un travail mesurant l'impact de la présence d'abris
sur le comportement et l'état de santé pourrait valider le
raisonnement des responsables de sites.
Un autre phénomène, qui n'a curieusement pas été
évoqué par les gestionnaires, concerne le stress subi par les
animaux lors de la contention. Celui-ci est d'autant plus important que l'animal
est peu habitué à être manipulé. Une estimation
des conséquences de la contention sur le comportement : moindre
fréquentation des abords du lieu de reprise, mais également
une approche des risques d'accidents pour l'animal contribuerait à
l'amélioration des techniques de contention et éventuellement
à la conception d'éléments plus adaptés à
la gestion écologique.
Au cours des enquêtes, les gestionnaires ont fréquemment
signalé les difficultés qu'ils éprouvaient lorsqu'ils
avaient à manipuler les animaux. L'observation, la description et
le diagnostic des opérations de contention effectuées sur les
sites et axées plus particulièrement sur les bovins, qui sont
réputés dangereux, contribueraient à l'amélioration
de la sécurité de personnes généralement peu
habituées à côtoyer des animaux : sur les sites, il y
a souvent utilisation de main d'uvre occasionnelle lors des reprises
et les risques d'accidents sont un souci permanent des responsables de sites.
Ainsi l'étude des pratiques pourrait aboutir à l'amélioration
des techniques, soit par des conceptions nouvelles, soit par l'adaptation
de méthodes d'élevage.
La conduite alimentaire reste le point essentiel de la logique de
gestion. Globalement, il s'agit de contrôler l'action des animaux sur
le milieu tout en maîtrisant le mieux possible les autres
paramètres.
Dans la gestion naturaliste, le gestionnaire cherche à instaurer
un équilibre et c'est l'ampleur de la dynamique de végétation
qui va le guider dans le pilotage de l'alimentation. Ainsi " la gestion par
le pâturage est l'art de pérenniser les premiers stades
d'enfrichement qui enrichissent les biocénoses mais qui, inscrit dans
une dynamique tendant au boisement, sont par essence fugaces " (Lecomte,
1995). Il s'ensuit que les animaux pâturent librement l'ensemble du
site toute l'année, excepté lorsque le parcellaire ou les
inondations n'autorisent pas cette pratique. La conduite du troupeau consiste
alors à ajuster plus ou moins empiriquement le chargement en fonction
de l'état du milieu. Or, toute la difficulté réside
dans l'évaluation d'un chargement qui convienne aussi bien
l'été que l'hiver.
S'il y a trop d'animaux, cela provoque un surpâturage qui implique
un appauvrissement du milieu ; il est alors indispensable de retirer les
animaux excédentaires. Si le troupeau n'est pas suffisamment important,
cela suscite une tendance à l'enfrichement qui génère
également un appauvrissement du milieu ; il est alors nécessaire
d'ajouter des animaux. Si le nombre des animaux est convenable, il y a alors
un contrôle satisfaisant de la végétation en période
estivale ; en période hivernale les ressources étant moindres,
le troupeau consomme des ligneux et enraye ainsi l'enfrichement. Toutefois
cela contraint les herbivores à mobiliser leurs réserves
corporelles et ils maigrissent : " ils font l'accordéon " (Lecomte,
1995). Ce sont donc les animaux qui, par le jeu de l'utilisation et de la
reconstitution de leurs réserves corporelles, atténuent les
fluctuations du milieu.
L'aspect qualitatif de la consommation est estimé à partir
d'inventaires botaniques et, inévitablement, les animaux ne consomment
pas les plantes indésirables ou bien ingèrent des plantes
remarquables ou protégées. Il faut d'ailleurs noter à
ce propos une certaine candeur de la part des gestionnaires !
Le gestionnaire naturaliste à ambition traditionnelle souhaite
davantage conserver au paysage son aspect traditionnel et éviter
d'épuiser la ressource alimentaire. Par conséquent, il pratique
un pâturage tournant. Il retire les animaux de la parcelle dès
qu'il l'estime suffisamment exploitée. Il est davantage guidé
dans sa prise de décision par le souci de ne pas pénaliser
la repousse ultérieure des végétaux que par l'enjeu
écologique de la préservation des espèces. Il établit
son chargement en fonction du nombre d'animaux que peut supporter sans dommage
le site lors des plus mauvaises années. Il s'ensuit que le risque
de surpâturage est extrêmement faible.
Ici, le responsable du site accorde une importance certaine à l'état
corporel de ses animaux : cela est nécessaire à une bonne
commercialisation des reproducteurs et satisfait son amour-propre
d'éleveur. Il est donc amené à apporter
régulièrement du fourrage aux animaux pendant la période
hivernale et à les complémenter en minéraux et
vitamines.
La logique de la gestion agricole à ambition traditionnelle
est de coordonner l'obtention d'un stade optimum du milieu et une couverture
suffisante des besoins alimentaires des animaux : ce sont des milieux secs
ayant une dynamique végétale faible qui sont utilisés
et le raisonnement du responsable de site s'appuie sur les travaux de Dutoit
(1995).
Il en résulte que les parcelles sont pâturées une fois
par an de façon assez intensive pendant quelques jours, puis
abandonnées à une dynamique spontanée. Cependant, les
enquêtes ont montré que les responsables de site éprouvaient
des difficultés à déterminer et à exprimer la
combinaison chargement-temps de présence correspondant à une
consommation idéale sans surpâturage ni sous-pâturage
et où les animaux ne sont pas restés assez longtemps pour provoquer
des zones de stationnement avec des accumulations de déjections.
La logique alimentaire de l'éleveur est davantage axée sur
l'obtention d'une production et, bien qu'il soit satisfait d'avoir gracieusement
accès à des parcours, il complémente néanmoins
son troupeau avec du fourrage, des minéraux et des vitamines et apporte
des céréales au moment des mises bas dans le but d'obtenir
un nombre de produits acceptable.
Quoique les différentes stratégies alimentaires soient assez
nettement définies, c'est dans ce domaine que le désarroi des
gestionnaires est le plus perceptible. Les interrogations sont multiples
et les réponses apportées restent empiriques,
désordonnées
En ce qui concerne les pratiques alimentaires, il faut remarquer que la notion
de chargement n'est peut-être pas idéale pour évaluer
la pression de pâturage exercée par les animaux. Il y a, en
effet, une différence fondamentale entre l'agriculture et la gestion
écologique à ce niveau : en élevage, le chargement est
calculé en fonction de la productivité d'une culture d'herbe
et pour obtenir une production des animaux, alors que les gestionnaires
établissent le chargement en fonction d'un stade optimal du milieu
sans tenir compte de l'état des animaux. Ce sont ces derniers qui
" tamponnent " les variations en faisant " l'accordéon " Les gestionnaires
ont alors à gérer les amaigrissements et les reprises de poids
successifs inhérents aux variations des ressources alimentaires du
milieu. Étudier ce phénomène, au demeurant parfaitement
normal chez l'animal sauvage, ses conséquences sur l'animal domestique,
ainsi que l'apti-tude plus ou moins grande des races à stocker et
déstocker des réserves, apporterait des éléments
importants pour la gestion de la pression de pâturage.
Par ailleurs, l'unité de chargement - UGB/ha (unité gros
bétail) - est établie après mesure, dans une unité
commune - l'UF (unité fourragère) - des besoins des animaux
et de la productivité d'une culture d'herbe. Cette mesure n'est pas
valable dans la gestion par le pâturage (valeurs en UF de milieux
hétérogènes, variations dans le temps de ces
valeurs
). Il serait plus rationnel de concevoir des références
plus particulièrement adaptées à ce mode de gestion.
D'ailleurs, certains responsables de sites utilisent de façon empirique
des indicateurs de l'état du milieu et modifient leurs effectifs en
fonction de ces données.
Cependant, la mise en place de normes ou de points de repères n'est
pas la seule préoccupation des gestionnaires en matière
d'alimentation. En effet, la pratique d'une complémentation n'est
pas neutre, elle provoque généralement des zones de
surfréquentation néfastes au milieu ; c'est pour éviter
cela que certains gestionnaires se refusent à toute complémentation.
L'évaluation des impacts de la complémentation sur l'état
sanitaire des animaux et sur le milieu clarifierait la polémique existant
à ce niveau.
La liberté des animaux s'exprime également par le fait qu'ils
effectuent des circuits journaliers et que ces circuits connaissent une
évolution annuelle. Leur étude et leur justification faciliterait
la gestion des zones piétinées et celles où les
déjections s'accumulent. Il semble par ailleurs probable qu'il y ait
des liaisons entre cette répartition spatio-temporelle et des
comportements alimentaires. Une étude de ces derniers serait
vraisemblablement essentielle. Un premier point concerne les
préférences et les refus des animaux vis-à-vis de certaines
espèces végétales. En déterminer les causes :
composant particulièrement attirant ou repoussant, éventuellement
en relation avec le stade végétatif de la plante, ou son
accessibilité, ainsi que situer ces espèces en fonction des
autres disponibilités du milieu permettraient d'établir des
règles de comportement dans le choix de l'alimentation.
Une relation existe probablement aussi avec des aspects qualitatifs : ainsi
une carence en un élément inciterait les animaux à consommer
davantage les végétaux qui en sont riches. Les organismes disposent
d'un certain nombre de ressources et, en cas de détresse, des
mécanismes physiologiques se mettent en place provoquant des comportements
de sauvegarde. Il faut remarquer qu'une complémentation les inhiberait.
Ainsi une meilleure connaissance des comportements alimentaires retentirait
sur le pilotage des troupeaux.
La logique alimentaire engendre inévitablement une régulation
des effectifs puisque c'est en ajustant l'effectif en fonction de
l'état du milieu que le gestionnaire tente d'atteindre un
équilibre.
L'effectif du troupeau est considéré, ici, comme la
résultante d'un flux entrant, provenant des naissances et des importations
d'animaux, et d'un flux sortant découlant de la mortalité et
des exportations. Ainsi, la logique de régulation des populations
va être déterminée par la destination du produit. Dans
le cas de la gestion naturaliste, les jeunes sont principalement
destinés à renouveler l'effectif du site. Le gestionnaire
interviendra donc assez peu sur la reproduction et se contentera d'identifier
les parents du jeune. Il ne souhaite pas se trouver dans une situation de
surpopulation et donc ne cherche en aucune façon à augmenter
le nombre des produits. De même, il laissera les animaux âgés
mourir et se décomposer sur place favorisant ainsi la fermeture des
cycles biogéochimiques. Il palliera un excédent d'animaux en
les exportant vers d'autres sites appartenant à l'organisme gestionnaire.
Il peut s'agir de dons ou de ventes.
Pour le gestionnaire naturaliste à ambition traditionnelle,
c'est également la destination du produit qui va induire la logique
de régulation des effectifs. Le gestionnaire intervient sur la
reproduction, surtout en ce qui concerne le choix des accouplements. Il produit
ainsi des animaux ayant une bonne valeur génétique et répond
à l'objectif de conservation des races. D'autre part, comme il existe
souvent dans cette gestion une finalité de revenu, il intervient
également au moment des naissances pour éviter des pertes inutiles.
Il limite par contre le flux sortant en ne pratiquant pas de réforme
et en laissant les animaux vieillir et mourir sur le site. Il aboutit ainsi
à des résultats acceptables tant sur le plan idéologique
que sur le plan financier et ce sans dégrader le milieu naturel.
Dans la gestion agricole à ambition traditionnelle, l'éleveur
gère les effectifs du troupeau et, dans la mesure où son objectif
est d'obtenir un revenu, il a tendance à vouloir maximiser les produits
et donc intervient sur la reproduction. En matière d'accouplements,
cela se traduit par le choix des reproducteurs et, éventuellement,
celui de la date des mises bas (désaisonnement). Il y a également
une surveillance attentive des mises bas et les jeunes font l'objet de soins
dès la naissance (allaitement artificiel). De même, de façon
à pouvoir optimiser son revenu, l'éleveur ne peut se permettre
de conserver des femelles âgées, peu productives, voire de perdre
des animaux, d'où une réforme par les filières
classiques.
Les logiques de régulation des effectifs ne sont pas clairement
définies par les gestionnaires. Ils oscillent entre les solutions
traditionnelles et des solutions radicalement différentes des pratiques
des éleveurs. Par exemple, le fait de laisser mourir "naturellement"
les animaux est une différence fondamentale par rapport au système
agricole où les animaux sont réformés dès qu'ils
sont estimés trop âgés et donc moins productifs. Les
causes de la mortalité : vieillissement, maladies, accidents, induisent
bien des interrogations. En effet, il n'existe pas de travaux sur les
phénomènes liés au vieillissement des animaux domestiques,
et une étude dans ce domaine serait probablement fructueuse
(évolution de l'appareil locomoteur avec l'âge, usure et perte
de la dentition, altération de la vue, conséquences sur le
mode d'alimentation et la résistance aux maladies et parasites). La
connaissance des maladies ou parasites directement responsables de la mort
d'un animal pourrait justifier (ou non) le recyclage biologique des cadavres,
permettre d'évaluer les risques sanitaires d'une telle pratique et
éventuellement de la réglementer.
Enfin, il faut remarquer que les gestionnaires redoutent les accidents, qui
frappent souvent des animaux jeunes ou appartenant à une même
lignée, et qui sont ,semble-t-il, plus nombreux que dans des conditions
d'élevage classique : animaux noyés, foudroyés,
encornés, sans oublier les chutes fréquemment provoquées
par des chiens. Il faut d'ailleurs noter que les accidents ne provoquent
pas toujours la mort et que des guérisons spontanées, contraires
aux pronostics des spécialistes, se produisent. L'étude de
ces phénomènes et des mécanismes biologiques mis en
jeu conforterait (ou non) les gestionnaires dans leurs stratégies
d'interventions.
La reproduction est un domaine où les comportements présentent
une spécificité : la présence de plusieurs mâles,
généralement un adulte et des jeunes, va provoquer des
phénomènes de dominance et des combats. Des responsables de
site expliquent que les jeunes femelles ne sont pas saillies malgré
tout, car les vieux mâles sont trop lourds et la génisse se
dérobe à l'accouplement ; les jeunes mâles repoussés
par le plus âgé n'ont pas la possibilité d'approcher.
L'identification et la description de tels comportements contribueraient
à des connaissances fondamentales justifiant des techniques
différentes. Il serait tout aussi intéressant de caractériser
dans une typologie les conduites de la reproduction, et d'évaluer
la compatibilité entre la finalité de gestion de l'espace et
la finalité de revenu de l'éleveur qui dépend de la
production de jeunes. Cela justifierait la mise en place de systèmes
cohérents combinant les deux objectifs.
Il ressort également de l'étude de fonctionnement que la
commercialisation des animaux n'est pas satisfaisante. Pourtant, à
l'heure où le marché de la viande bovine connaît des
difficultés, la vente de viande 4 très saine pourrait avoir
sa place. Une étude sur la valorisation possible des carcasses issues
de la gestion par le pâturage pourrait justifier auprès des
éleveurs les contraintes qu'entraîne l'écopastoralisme.
Il apparaît, sur les sites pâturés par des ovins, que
la laine n'est généralement pas vendue ; cela est lié
à un marché très défavorable, mais aussi à
une mauvaise qualité : les animaux parcourant des milieux plus ou
moins embroussaillés accrochent quantité de débris
végétaux, et la laine devient très difficile à
nettoyer. Enfin la vente des animaux reproducteurs vers d'autres sites ne
semble pas poser de problème majeur dans l'immédiat parce que
beaucoup de sites se mettent en place et sont demandeurs en animaux. Mais
il serait prudent d'évaluer à terme ce marché.
Tableau II. Récapitulatif des choix
| Mode de gestion Choix |
Gestion naturaliste |
Gestion naturaliste |
Gestion agricole |
| De la race : Des équipements : Des bâtiments : De l'alimentation : Type de pâturage complémentation De la régulation des populations : naissances sorties De la conduite sanitaire : |
primitive |
rustique locale |
moderne |
Les enquêtes, effectuées sur un petit nombre de sites, étaient
relativement complètes et ont permis d'identifier et de décrire
les grandes tendances en matière d'écopastoralisme. Elles
soulignent à la fois les atouts et les contraintes de ces techniques.
Les logiques de gestion soulèvent bien des interrogations et engendrent
débats et controverses.
Ce rapide tour d'horizon de la gestion des espaces naturels par des animaux
domestiques en termes de fonctionnement et en termes de perspectives met
en évidence une évolution remarquable des techniques de gestion
en un temps relativement court. Cependant il reste à l'issue de ce
travail une nette impression d'empirisme : les gestionnaires essaient, ajustent,
bref tâtonnent
Ainsi, ce contexte original, au confluent de l'écologie et de
l'agriculture ouvre un vaste champ de réflexion. Le travail de prospection
effectué devrait vraisemblablement contribuer à conforter les
coopérations engagées entre l'INRA (ME&S) et les acteurs
de la gestion des espaces naturels sensibles.
Il apparaît maintenant important d'établir un panorama complet
des compromis existants entre le " tout écologique " et " le tout
agricole " ainsi que d'évaluer la pertinence de ces systèmes
vis-à-vis de leur environnement naturel et de leur environnement
socio-économique. Globalement ce type de gestion est amené
à se développer pour pallier l'enfrichement des terres agricoles
abandonnées. Il s'agit donc de repérer les modes de gestion
présentant une certaine pérennité et de faciliter leur
développement.
Il n'est d'ailleurs pas impossible que les problématiques induites
par ce nouveau type d'utilisation d'animaux domestiques, éclairent
des interrogations nées, elles, de la nécessaire évolution
des pratiques de l'élevage à vocation économique vers
une agriculture durable.
Illustrations libres, par Claire Brenot
[R] Encadré
Les structures de gestion
Un certain nombre d'événements ont permis, depuis les années
70, la mise en place de politiques de protection de la nature. Il en a
résulté la création de structures ayant pour mission
la protection des espaces naturels.
Les PN (parcs nationaux) sont les premiers à être créés
dès 1963, et protègent des patrimoines naturels exceptionnels.
Ils sont actuellement au nombre de 7 et couvrent une superficie de 12 800
km2.
Les RN (réserves naturelles), les RNA (réserves naturelles
associatives) et les RNV (réserves naturelles volontaires) contribuent
aussi à la protection de sites intéressants du patrimoine
régional et national sur des surfaces beaucoup plus modestes. Il existe
137 RN occupant 3 330 km2.
Les premiers PNR (parcs naturels régionaux) apparaissent dès
1969. Ce sont des structures contractuelles entre l'État et des
collectivités territoriales ayant pour objectif de concilier
activité économique et conservation des espèces et des
milieux. Ils sont 37 et occupent un peu plus de 10% du territoire
français.
Dès 1975, le CELRL (Conservatoire des espaces littoraux et des rivages
lacustres) acquiert des sites littoraux menacés. Il intervient sur
420 sites représentant une superficie de 58 000 ha, le long de 780
km de rivage.
Les premiers CREN (conservatoires régionaux des espaces naturels),
créés en 1976, à l'initiative des associations de protection
de la nature et de collectivités locales, assurent la préservation
des richesses biologiques de milieux menacés, par la maîtrise
foncière ou des conventions de gestion. Les 22 Conservatoires gèrent
plus de 30 000 ha répartis en 900 sites.
[R]
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