Le Courrier de l'environnement n°33, avril 1998

L'évolution de la nature des cultures en Lorraine et en Alsace : une menace pour les nappes


Les systèmes de culture ont un impact direct sur la qualité des eaux souterraines. Deux critères caractérisent ces systèmes de culture : le choix des couverts végétaux mis en place (assolement) et la conduite de ceux-ci (itinéraires techniques). Nous analysons ici l'impact de l'assolement sur les risques encourus par les ressources en eau. Cette première contribution concerne les effets sur la teneur en nitrate des eaux souterraines.
L'évolution de ces assolements est une donnée essentielle pour comprendre la teneur en nitrate des eaux souterraines.

La liaison entre les cultures et les pertes de nitrates en nappe

Les pertes vers les nappes des matières fertilisantes azotées non utilisées par les cultures correspondent à des surfertilisations et à la création de périodes de sols nus dont les raisons sont diverses :
- estimation préalable de fertilisation très incertaine : les plantes, sensibles aux variations du climat, ont des besoins en nitrates très variables d'une année sur l'autre. De plus, les fournitures naturelles du sol dépendent également du climat ;
- besoins instantanés très élevés de certaines cultures sur une courte période : les nitrates disponibles avant et après cette période ne sont alors pas valorisés par les plantes ;
- minéralisation naturelle à contretemps : pendant la période située entre la récolte et l'absorption des nitrates par la plante suivante, la matière organique du sol et celle apportée (fumiers, lisiers...) se minéralisent et produisent naturellement des nitrates disponibles pour le lessivage des sols lors des épisodes pluvieux, notamment en hiver.
- " retournement " de prairies anciennes : il met à disposition des sols, durant 2 à 5 ans, des quantités de nitrates qui dépassent largement les besoins des cultures pratiquées après ce retournement.
A ces raisons, qui s'imposent dans le cadre normal de pratiques agricoles, même prudentes, s'ajoutent les erreurs humaines et un besoin de " sécurité " pour atteindre la production espérée. Le coût des engrais excédentaires est marginal par rapport à l'espérance de gain de rendement.
Ainsi, les pertes vers les nappes des nitrates d'origine agricole peuvent être minimisées mais non supprimées. Elles sont liées aux pratiques mises en oeuvre sur les couverts végétaux et au choix des successions culturales qui déterminent la longueur et la position de l'interculture. Cette dernière représente une période clé des pertes vers les nappes. Ces pertes peuvent être lues à travers cinq épisodes dont deux seulement sont maîtrisables par l'agriculteur (Sebillotte et Meynard, 1990).

L'importance du phénomène

Les mesures réalisées en Alsace et en Lorraine montrent que chaque type de culture peut être caractérisé par une teneur en nitrate de l'eau " sous racines ". Ces valeurs varient en fonction du climat de l'année et surtout du respect plus ou moins strict des " bonnes pratiques agricoles ". Les concentrations des eaux produites sous cultures qui correspondent à ces " bonnes pratiques agricoles " (encadré en fin d'article) peuvent se résumer ainsi :
prairies fertilisées et pâtures 20 mg/l
céréales d'hiver ou de printemps 45 mg/l
maïs grain ou ensilage à fumure minérale 80 mg/l
colza et cultures sarclés 80 mg/l
maïs ensilage recevant des effluents d'élevage 125 mg/l

Ces chiffres proviennent de moyennes mesurées dans le cadre de pratiques réelles (Vittel et Haut-Saintois) ou de démonstrations de pratiques agricoles raisonnées (Info-azote en Alsace, lycée de Courcelles Chaussy, INRA Châlons-en-Champagne). Il s'agit donc de valeurs souvent optimisées.
Il faut ici insister sur l'importance de disposer, comme cela a été le cas, de dispositifs de mesure en continu pour ne pas perdre l'information apportée par des épisodes climatiques significatifs brefs. De plus, certaines pratiques agricoles non répétées chaque année ont un effet sur la qualité de l'eau : les apports de lisiers, par exemple. Ces dispositifs permettront de mettre en évidence l'effet d'une culture longtemps après sa récolte (" l'effet suivant ", Sébillotte, 1978).
Il ressort que la proportion de cultures à fortes pertes de nitrates dans l'ensemble de la surface du bassin d'alimentation joue un rôle important dans l'intensité de la pollution diffuse des eaux souterraines.
La part de la surface forestière dans un bassin d'alimentation joue d'ailleurs un grand rôle pour maintenir des valeurs faibles en nitrates. En effet, une enquête portant sur 34 bassins forestiers a donné une valeur moyenne de 4,2 mg/l de nitrate (Fizaine, 1993).

Figure 2. Évolution de la SAU (surface toujours en herbe et maïs) et de la teneur en nitrates en Alsace
Figure 3. Évolution de la SAU (surface toujours en herbe, maïs, céréales et colza) et de la teneur en nitrates calculée en Lorraine
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Trait fin, carrés gris : surface toujours en herbe ; trait gras, carrés noirs : maïs ; trait fin, carrés blancs : céréales ; trait fin, carrés noirs : colza.
Trait gras simple : NO3

L'évolution des cultures pratiquées depuis 1980
L'évolution de la SAU (surface agricole utile) et des cultures correspondantes peut être appréciée à partir des statistiques agricoles publiées annuellement.
Pour la période 1980-1995, la SAU de l'Alsace (300 000 ha), comme celle de la Lorraine (1 100 000 ha), évoluent très peu en valeur globale mais la répartition des cultures a modifié très sensiblement le paysage durant ces 16 années
- en Alsace, les herbages sont passés de 40% de la SAU à un peu moins de 30%, et on a assisté à une véritable explosion du maïs (grain essentiellement) passant de 20% à 50% (fig. 1, ci-dessous) ;
- en Lorraine, la situation a évolué également, les pâturages diminuant de 60% à 50% de la SAU (soit environ 140 000 ha retournés) au profit du colza et du maïs. Les céréales hors maïs se maintiennent vers 30% (fig. 2, ci-dessous).
Ainsi, tant en Alsace qu'en Lorraine, les surfaces enherbées disparues (et anciennement protectrices des eaux souterraines) ont d'abord donné naissance à de grandes quantités de nitrates lessivables, du seul fait du " retournement ", puis cédé la place à des cultures dont les effets sont défavorables vis-à-vis de la teneur en nitrate des eaux souterraines (maïs en Alsace, colza et maïs en Lorraine).
Si l'on prend en compte les valeurs moyennes citées au paragraphe précédent et si on les " combine " en proportion de chacune des cultures, on obtient par le calcul une valeur moyenne " théorique " des nitrates présents dans l'eau d'origine agricole qui alimente les nappes. Cette valeur a évolué comme le montre le tableau I, ci-dessus.

Tableau I. Teneur moyenne en nitrate (mg/l) des eaux issues des surfaces agricoles
(forêts non prises en compte)

1980
NO3 mg/l
1985
NO3 mg/l
1990
NO3 mg/l
1995
NO3 mg/l
Lorraine 36 39 43 44
Alsace 48 53 58 61


Une limite à ce calcul réside dans l'extrapolation réalisée à partir de quelques sites de mesure continue de pertes en nitrate. Nous avons supposé que leur domaine de validité recouvre la zone d'étude.
En réalité, seule une partie des sols situés au-dessus des nappes est valorisée en cultures de labours, les nappes bénéficient aussi de l'influence des zones non cultivées et de prairies génératrices de faibles teneurs en nitrates. C'est grâce à cette répartition que certaines nappes ont pu garder, jusqu'à présent, une qualité satisfaisante en ce qui concerne les nitrates. Mais l'évolution en cours apparaît comme très inquiétante. Quelle en est l'origine ?

Les causes de cette évolution

Les progrès génétiques, un large recours à la chimie et le développement de l'irrigation ont levé les obstacles techniques à la culture du maïs en Alsace. Les conditions pédoclimatiques et les développements technologiques en Lorraine ont été très favorables au colza. La forte intensification laitière de la Lorraine a incité les exploitants à " basculer " de l'herbe au maïs ensilage pour des raisons d'économie de main d'oeuvre et de rendement financier.
Ces aptitudes techniques font écho au puissant levier économique des subventions de la Politique agricole commune (PAC), qu'il s'agisse du soutien des cours jusqu'en 1992 ou de la prime " compensatoire " à l'hectare depuis 1993.
Cette dernière s'élève, par exemple, à :
- 3 100 F/ha pour le maïs irrigué en Alsace,
- 1 950 F/ha pour le maïs en Lorraine,
- 3 750 F/ha pour le colza en Lorraine.
En regard, la " prime à l'herbe " est attribuée aux bovins (300 F/ha environ) simultanément à une prime à l'élevage extensif (239 F/bovin) dès lors que la charge à l'hectare est inférieure à 1,4 UGB. Il en résulte une prime maximale de 800 F par hectare d'herbages " extensifs ".
Il y a là matière à réflexion. Un remaniement du levier économique des subventions ne pourrait-il pas contribuer à modifier la tendance ?

Propositions

Les effets combinés des progrès techniques et des subventions de la PAC ont mis en marche un bouleversement profond des assolements très défavorable à la conservation des ressources en eau souterraine. Les effets induits étant de grande inertie, la dégradation des nappes se poursuivra encore longtemps même en cas d'arrêt immédiat de l'évolution des assolements.
Un revirement de la PAC dans le sens de l'intérêt de l'environnement est-il envisageable ? On pourrait s'inspirer de la gestion herbagère de la zone inondable de l'Ill (Bas-Rhin) ainsi que de l'expérience réussie de Vittel, (suppression du maïs et gestion soignée des herbages), toutes deux coordonnées à une incitation économique spécifique. De fait, quelques interventions localisées en périmètres de protection ou en zone inondable ont pu inverser l'évolution du taux de nitrate sur des petites surfaces. Elles ne sont toutefois pas à l'échelle du problème (6 000 ha sur l'ensemble du bassin Rhin-Meuse).
Au stade où nous sommes, une limitation des surfaces labourées et une incitation aux herbages va s'imposer pour la protection des nappes. Une adaptation à court terme de la PAC serait une bonne réponse à ce besoin.

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Valeurs connues de teneur en nitrate des eaux " sous racine " en Alsace et en Lorraine (encadré)
a) nappe d'Alsace et sources vosgiennes sous forêt = 2 à 10 mg/l,
b) teneur de l'eau des sols sous racines en Alsace :
- maïs grain à Barr-Stotzheim = 84 mg/l (4 années de suivi)
c) teneurs sous racines à Vittel et Lorraine
- pâtures = 10 à 40 mg/l
- maïs ensilage = 126 mg/l (moyenne sur nombreux sites)
- blé d'hiver = 27 à 60 mg/l
d) teneur moyenne des drainages à Courcelles Chaussy :
- blé = 40 à 60 mg/l
- maïs = 30 à 86 mg/l (fumure minérale uniquement
e) teneur sous racines en lysimètre INRA Châlons :
- Colza = 80 mg/l (3 années de suivi)
f) Estimation de la teneur moyenne (mg/l) en nitrates de la lame d'eau drainée au cours de l'hiver 1990-91, d'après les calculs réalisés avec le modèle de Burns en Lorraine (Thèse F. Gaury, 1992).
Bois, friches 2
Prés de fauche, parcs à génisses fauchés, vergers 20
Parcs à vaches laitières fauchés ou non, parcs à génisses 30
Prairies permanentes dont le mode d'exploitation est inconnu 25
Prairies temporaires et artificielles 25
Céréales d'hiver 55
Céréales de printemps 35
Pois, vesce 140
Maïs 125


Références bibliographiques

Sébillotte M., Meynard J.M., 1990. Systèmes de culture, systèmes d'élevage et pollutions azotées.
In R. Calvet : Nitrates, Agriculture, Eau. INRA Editions, Paris, pp. 289-312.
Sébillotte M. 1978. Itinéraires technique et évolution de la pensée agronomique. C. R. Acad. Agric. France, LXIV, 906-914.
Fizaine G. 1993. Forêts et teneurs en nitrates des eaux souterraines. ENGREF- INRA, 19 pp. + ann.


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