Épidémiologie des trypanosomoses
africaines
Analyse et prévision du risque dans des paysages en
transformation (1)
par Stéphane de La Rocque
CIRAD, BP 5035, 34032 Montpellier cedex 1
stephane.de_la_rocque@cirad.fr
Entomologie et paysages
Des glossines plus ou moins dangereuses selon leur
environnement
Le fonctionnement de la transmission trypanosomienne
Les espaces pastoraux
L'identification des sites de transmission
Comprendre les dynamiques environnementales pour apprécier
le risque sanitaire
En conclusion
L'OMS estime qu'en Afrique, 60 millions de personnes sont soumises au risque
de trypanosomose humaine ou " maladie du sommeil ". Depuis 1995, la maladie
est en augmentation constante, les estimations récentes avançant
300 000 cas par an, chiffre certainement sous-estimé du fait de la
rareté des campagnes de dépistage. Certains pays, actuellement
en crise, sont dans des situations particulièrement graves, des
localités de la République démocratique du Congo étant
infestées à plus de 70% avec les taux de mortalité
dépassant ceux liés au SIDA. En fait, la situation est aujourd'hui
jugée pire que dans les années 1920.
Dans le domaine vétérinaire, les trypanosomoses animales restent
une des contraintes pathologiques majeures pour le développement de
l'élevage en Afrique sub-saharienne, en gênant ou en empêchant
les productions animales sur près de 7 à 8 millions de
kilomètres carrés qui offrent pourtant de fortes
potentialités fourragères et agricoles. Selon certains experts,
les pertes économiques dues à l'ensemble des pathologies animales
au sud du Sahara s'élèveraient à 6 milliards d'euros
par an, dont le quart est attribuable aux seules trypanosomoses (De Haan
et Bekure, 1991). En zone infestée par les glossines, la perte de
production de viande est de 30%, celle de lait de 40%, un paysan
élève environ 2 fois moins d'animaux de trait et cultive 3
fois moins de surface (Swallow, 1998).
En Afrique, les principaux vecteurs des trypanosomoses sont les glossines
ou mouches tsé-tsé (Diptères, Glossinidés). 31
espèces ou sous-espèces de glossines ont été
répertoriées, chacune ayant ses propres exigences écologiques
qui définissent ses habitats, sa distribution et son abondance (Itard,
1986). Hématophages dans les deux sexes, les glossines acquièrent
les parasites en se nourrissant sur un animal infecté, assurent leur
multiplication et leur maturation dans leurs organes digestifs et les
transmettent à des hôtes naïfs lors de repas
ultérieurs.
La lutte anti-vectorielle reste la méthode de choix pour contrôler
les trypanosomoses. Elle repose essentiellement sur la pose de pièges
et d'applications épicutanées de formulations insecticides
sur le bétail (Cuisance et al., 1994). Les méthodes
sont simples, écologiquement satisfaisantes, et peuvent diminuer
significativement les densités de vecteurs. Cependant, pour être
supportable à la fois techniquement et financièrement par les
populations rurales, elle doit être ciblée localement autour
des sites majeurs de transmission.
Une étude, menée récemment au Burkina Faso, a permis
de développer des méthodes permettant de révéler
ces sites dangereux à partir d'indicateurs issus notamment de l'imagerie
satellitale à haute définition. Ce travail a été
réalisé dans la zone agropastorale de Sidéradougou,
située au sud de la ville de Bobo Dioulasso. Représentative
de la zone soudano-guinéenne, elle est soumise depuis une dizaine
d'années à une forte pression humaine due à ses
potentialités agricoles notamment pour la culture cotonnière.
Figure 1. Carte de situation

Fig 2. Évolution de l'occupation agricole entre 1976
et 1996 dans la zone de Sidéradougou
Évaluation à partir d'images de télédétection
de différentes dates (LANDSAT MSS, mars 1976, résolution :
57 x 79 m ; SPOT, décembre 1991 et 1996, résolution : 20 x
20 m). Le parcellaire agricole a été cartographié
directement sur les images satellites brutes, numérisé puis
agrégé à l'intérieur d'une trame dont la maille
élémentaire représente 400 ha.
Le blanc et les 3 niveaux de gris représentent respectivement les
valeurs 0%, moins de 10 %, de 10 à 30 % et plus de 30
%.
Une vaste prospection entomologique a été menée durant la saison sèche 1996. Un millier de pièges ont été déposés de manière systématique et ont capturé plus de 3 600 glossines, appartenant à deux espèces vivant dans les galeries forestières, le long des rivières : Glossina tachinoides et G. palpalis gambiensis. La première a été trouvée sur l'ensemble du réseau hydrographique, la seconde uniquement sur le cours d'eau majeur.
Lors de la pose des pièges, des informations concernant la structure
de la végétation, l'état du cours d'eau et la
fréquentation du site par les animaux et les hommes ont été
relevées. Des typologies ont été réalisées
pour décrire les formations végétales, les architectures
de cours d'eau et la fréquentation des sites de piégeage,
permettant de résumer la variabilité des structures
écologiques rencontrées dans la zone. La figure 3, ci-après,
présente l'exemple des résultats portant sur les structures
végétales.
Une scène SPOT couvrant la zone d'étude été acquise.
Elle a été choisie en saison sèche froide, période
où le compromis est le meilleur entre le contraste entre les formations
ligneuses et herbacées et la perturbation du signal par la poussière
de l'harmattan. Cette image a été traitée par classification
dirigée selon le maximum de vraisemblance, par référence
à des sites d'apprentissage étudiés sur le terrain.
Toutefois, la taille des formations ligneuses riveraines est souvent proche
de celle des pixels de l'image (20 m), ce qui rend incertaine leur discrimination
du fait de la dilution du signal dans les pixels voisins. De plus, leur
réponse spectrale peut se confondre avec celles de certaines formations
végétales ayant une activité photosynthétique
comparable au moment de la prise de vue (prairies de bas-fond, savanes denses).
Pour supprimer ces ambiguïtés, une approche paysagère
a été adoptée. Les unités cartographiques ne
sont plus alors considérées comme des entités propres,
mais comme des éléments structurant des paysages de vallée,
traduisant les caractéristiques hydrologiques, géomorphologiques
ou même anthropiques des bassins versants (Rougerie et Beroutchachvili,
1991). 8 types de paysages ont été jugées
représentatifs et ont été sélectionnés
comme entités d'apprentissage pour une classification paysagère
réalisée avec le logiciel PAPRI mis au point au CIRAD. Pour
des raisons techniques, l'analyse a été limitée à
une zone tampon large de 600 m de part et d'autre du réseau
hydrographique.
Confrontées à la répartition des glossines, trois classes
de paysages se sont révélées favorables à celles-ci,
dont une de manière très significative.

Figure 3. Types de formations végétales
présents le long des cours d'eau et densités moyennes de glossines
associées
DAP : nombre de glossines par piège et par jour.
[R] Des glossines plus ou moins dangereuses selon leur environnement
Sur les 3 600 glossines capturées, la moitié ont pu être
disséquées pour rechercher les trypanosomes dans les
différents organes où les parasites se multiplient : les
pièces buccales, l'intestin moyen et les glandes salivaires. 16,5%
de ces glossines ont été trouvées infectées.
Les résultats des dissections ont également montré des
situations épidémiologiques très différentes
selon les zones de capture. Deux parties du réseau hydrographique
se distinguent plus particulièrement par leur taux élevé
d'infection, une à l'ouest (zone de Nyarafo-Ménégué),
l'autre à l'est (zone de Yéguéré).
Différentes espèces de trypanosomes sont pathogènes
pour le bétail (Trypanosoma vivax, T. congolense, T. brucei
brucei). Au microscope, ces parasites ne peuvent être directement
reconnus, et leur identification nécessite des analyses ultérieures
par PCR (Solano et al., 1996). Le taux d'identification a été
ici variable selon l'espèce de glossine : 29% pour G. p. gambiensis
et 64% pour G. tachinoides. Les amorces ADN disponibles actuellement étant
considérées spécifiques des différents trypanosomes
pathogènes circulant dans la sous-région, les infections non
identifiées sont attribuées à des parasites de reptiles
tels que T. grayi -like ou T. varani. Ces analyses ont alors indiqué
que, dans ces deux zones, les vecteurs n'hébergent pas les mêmes
parasites. La nature de ces infections est à rapprocher de l'analyse
des repas sanguins des vecteurs, les glossines riveraines ayant en effet
un comportement alimentaire opportuniste et s'alimentent sur les
vertébrés localement disponibles.
Dans les zones faiblement occupées par l'homme (partie ouest,
Nyarafo-Ménégué), les repas sanguins prélevés
sur des reptiles (varans, crocodiles) sont majoritaires et les glossines
ne portent que peu de trypanosomes pathogènes. En revanche, dans les
zones fortement anthropisées (partie est, Yéguéré),
les vecteurs se nourrissent essentiellement sur les bovins et les suidés,
et sont infectés par des parasites pathogènes. Ramenés
à la population totale et à la superficie de chacune des zones,
ces résultats indiquent que la densité de glossines porteuses
de trypanosomes reconnus pathogènes est de 2,5 individus par
kilomètre de réseau hydrographique dans la zone de
Nyarafo-Ménégué, et de 7 individus par kilomètre
dans la zone de Yéguéré. Ces deux sites ne sont pourtant
distants que d'une dizaine de kilomètres (de La Rocque, 1997).
[R] Le fonctionnement de la transmission trypanosomienne
Des travaux complémentaires ont été menés afin
de mieux comprendre le fonctionnement de la transmission selon les
différentes configurations d'environnement et l'utilisation de l'espace
par les bovins.
Deux groupes d'animaux sentinelles, appartenant à des systèmes
d'élevage contrastés, ont été suivis durant 2
ans (de La Rocque et al., 1999). Le premier est détenu par
des éleveurs Peuhl, localisés dans la partie pastorale au sud-ouest
de la zone (près de Nyarafo). Le second est constitué d'animaux
appartenant à plusieurs agriculteurs d'ethnie Bobo installés
dans une zone fortement occupée par l'agriculture (terroir de
Péfrou).
Les troupeaux ont été prélevés mensuellement
pour estimer la pression parasitaire. Pour juger de la régularité
des contacts entre les bovins et les glossines, les parcours journaliers
ont été appréciés par des suivis réalisés
à différentes périodes de l'année et des pièges
ont été disposés le long de transects allant du point
d'abreuvement le plus proche jusqu'au village.
Chez les Peuhl, les animaux sont généralement confiés
à un jeune bouvier qui quitte le campement toute la journée
et guide le troupeau dans les savanes. En fin de saison sèche (juillet),
période de la préparation des cultures, ils doivent éviter
les aires cultivées et leurs déplacements sont orientés
vers un site d'abreuvement, généralement au niveau d'un point
d'eau pérenne du réseau hydrographique (Landais, 1983 ; Lhoste
et al., 1993). Au mois de septembre, les pluies ont créé
de nombreuses mares temporaires, l'espace pastoral se libère après
les premières récoltes et les animaux pénètrent
dans les champs pour profiter des résidus de cultures. Les parcours
sont alors plus restreints et centrés autour du campement.
La dispersion des mouches dans les savanes est maximale durant la saison
des pluies. Lors du suivi entomologique, Glossina tachinoides a
été capturée régulièrement à
différents niveaux du transect de piège, et jusque dans le
village de Nakaka pourtant distant de 2 km du réseau hydrographique.
Cette dispersion est favorisée par la situation du village, localisé
dans une zone peu anthropisée et le long d'une dépression humide
où la végétation arborée est dense. Dans ce troupeau,
les incidences mensuelles de l'infection à T. vivax se situent
pratiquement toute l'année entre 5 et 10%, avec des pics jusqu'à
20% en saison sèche chaude. Celles de T. congolense sont
centrées sur la fin de saison sèche chaude et la saison des
pluies, période où les densités de glossines sont
élevées.
Ainsi, à Nyarafo, dans un milieu peu modifié et avec des pratiques
d'élevages traditionnelles, les animaux sont en permanence soumis
à une pression parasitaire. En saison sèche, la transmission
des trypanosomes est assurée par un contact étroit et
régulier entre les bovins et les glossines au niveau des points
d'abreuvement situés dans la galerie. En saison des pluies, les bovins
ne fréquentent plus le réseau hydrographique mais les mouches
se dispersent dans les savanes et peuvent infecter les animaux jusque dans
le village.
Les pratiques d'élevage observées chez les agriculteurs de
Péfrou sont très différentes. Les troupeaux sont de
petite taille (une ou deux paires de bufs, auxquelles s'ajoutent
éventuellement quelques animaux de reproduction). Confiés à
un enfant de la famille, les animaux restent en périphérie
de la concession, même durant la période de culture. Après
les récoltes, le troupeau est mené sur les parcelles pour consommer
les résidus de culture et assurer la fertilisation organique du sol.
Lorsque le campement se situe à proximité du cours d'eau, les
animaux sont abreuvés au niveau des puisards creusés dans le
lit de la rivière. Le contact avec les glossines est alors fréquent.
Les courbes d'incidences parasitaires obtenues chez les animaux issus de
campements localisés à moins de 500 mètres de la
rivière indiquent que la pression de transmission est intense et
régulière tout le long de l'année.
Lorsque les campements sont plus éloignés du cours d'eau, les
enfants extraient l'eau du puits familial. Les animaux ne fréquentent
alors pas le réseau hydrographique, et restent éloignés
des biotopes des glossines. Par ailleurs, les mouches tsé-tsé
ne se dispersent pas ou peu dans ces savanes densément occupées
par l'agriculture. L'absence de contact entre le bétail et les glossines
se traduit par des incidences parasitaires quasiment nulles.
Ces résultats révèlent la diversité des situations
épidémiologiques à l'échelle de quelques
kilomètres, selon les pratiques d'élevage, l'utilisation de
l'espace par les animaux et les hommes, l'intensité des contacts avec
les vecteurs.
Ces résultats ont amené à s'intéresser à
la répartition du cheptel et à sa fréquentation des
espaces occupés par les glossines. Un recensement exhaustif du cheptel
bovin a été réalisé dans la zone. Plus de 800
concessions, rassemblant environ 16 500 bovins, et les points d'eau
fréquentés par les animaux ont été
répertoriés et positionnés. Une étude typologique
a mis en évidence trois principaux systèmes d'élevage.
Le premier type correspond aux éleveurs Peuhl, propriétaires
de grands troupeaux, sédentarisés ou plus récemment
arrivés. Le deuxième type regroupe les agro-pasteurs allochtones,
propriétaires de quelques bufs de trait et, pour les plus anciens,
d'un petit troupeau de reproducteurs. Le dernier type correspond aux agriculteurs
d'ethnies locales, dont les troupeaux ne dépassent
généralement pas 5 bovins.
Les parcours quotidiens des troupeaux varient selon les saisons, les modes
d'élevage et l'effectif. En saison sèche, ils sont essentiellement
dictés par la recherche de points d'eau. Une démarche
modélisatrice prenant en compte ces différents paramètres
a permis d'affecter des espaces pastoraux à chacun des campements.
Le modèle crée autour de l'axe entre le parc de nuit et le
point d'eau une zone de présence probable ou " zone d'usage ",
représentée par un polygone dont la surface dépend de
la taille du troupeau et de la distance entre ces deux points (Michel et
al., 1999).
La projection des zones d'usage sur un maillage géographique et la
sommation des effectifs associés ont permis d'établir une carte
de densité. De sa comparaison avec la carte de l'emprise agricole,
il ressort que la corrélation entre densité animale et
densité de culture est positive et significative dans les zones fortement
cultivées, traduisant l'importance des animaux de labour et de la
thésaurisation des revenus agricoles dans l'élevage, et confirmant
que les fortes emprises agricoles n'empêchent pas le développement
de l'élevage. En revanche, dans les parties plus pastorales, cette
relation n'est plus significative, et l'occupation agricole ne peut pas servir
d'indicateur pour prévoir la densité de cheptel.
[R] L'identification des sites de transmission
L'espace des glossines étant caractérisé par les paysages
de bas-fond les plus favorables aux insectes, celui des bovins étant
représenté par la carte des zones d'usage du cheptel, une grille
de risque a été établie pour rechercher les combinaisons
les plus favorables à la transmission. La démarche
révèle alors que, sur les 126 km du réseau hydrographique
concerné, 15 km appartiennent à la classe de risque maximum,
8 km à la classe de risque moyen, et 16 km à la classe de risque
faible. Les 87 km restants représentent un risque négligeable.
La pertinence de ces résultats a été validée
par les données de PCR obtenues chez les glossines capturées
lors de la prospection. Il apparaît que le pourcentage de glossines
infectées par des trypanosomes pathogènes est, pour les 3
espèces de parasites, d'autant plus important que la zone a
été décrite comme dangereuse. À l'inverse, le
taux de trypanosomes non identifiés est plus élevé dans
les zones où le risque est considéré comme faible ou
négligeable. Les cartes de prévalences confirment également
la forte liaison entre les zones de risque maximum et la présence
de parasites ou d'anticorps chez les bovins. La fréquentation d'une
zone à risque entraîne une augmentation d'un facteur 3 à
4 de la prévalence parasitologique.
Une lutte antivectorielle très ciblée sur ces points
épidémiologiquement dangereux est actuellement en place. Dans
3 sites identifiés dangereux par le modèle et séparés
de plusieurs kilomètres, un nombre très limité
d'écrans imprégnés ont été disposés
sur quelques centaines de mètres. Des applications de formulations
insecticides " pour-on "(2) ont
été effectuées durant la saison pluvieuse sur les troupeaux
sédentaires résidant à proximité. Ce dispositif
minimum a permis de diminuer rapidement la densité des populations
locales de glossines, malgré les recolonisations par les zones adjacentes.
Le suivi de troupeaux sentinelles a mis en évidence une rupture des
cycles parasitaires. Les résultats obtenus sur un site témoin,
situé à plusieurs kilomètres des sites de lutte,
indiqueraient en outre un effet à distance du dispositif. La
légèreté de ce dispositif et son efficacité ont
été des éléments déterminants pour la
prise en charge de la lutte par les populations locales qui, moyennant quelques
ajustements techniques, se sont organisées et appropriées les
méthodes et les acquis.

Figure 4. Superposition d'informations au sein du SIG pour
révéler les sites de transmission
a) réseau hydrographique - b) végétation naturelle -
c) distribution et abondance des glossines - d) occupation agricole
- e) densité de bovins, systèmes d'élevage - f)
physiographie, densité humaine
[R] Comprendre les dynamiques environnementales pour apprécier le risque sanitaire
L'Afrique connaît actuellement une croissance démographique de l'ordre de 3 % par an. Cet accroissement de population, associé aux changements climatiques des trente dernières années et aux bouleversements politiques et économiques du continent, modifie les paysages africains. Le développement agricole tend à intégrer de manière croissante la traction animale et à privilégier les systèmes agro-pastoraux. En parallèle, les éleveurs traditionnels diminuent l'amplitude de leurs transhumances lorsque leurs zones d'accueil sont suffisamment pourvues en ressources hydriques et pastorales, et tendent à se sédentariser. De profondes modifications dans l'occupation des terres se produisent, transforment l'environnement et affectent la biodiversité. La végétation arborée et la faune sauvage régressent face à l'augmentation des surfaces cultivées, les paysages naturels se fragmentent puis s'uniformisent, avec une composante anthropique croissante. Les contextes épidémiologiques des trypanosomoses s'en trouvent modifiés, et les modalités de transmission évoluent.
Dans la littérature, le risque trypanosomien pour le cheptel est
classiquement relié à l'importance quantitative des vecteurs
(Milligan, 1990 ; Rogers, 1985). Cette relation entre les densités
de glossines et la pression de transmission est bien admise avec des mouches
de savanes qui ont une distribution large et des capacités de dispersion
saisonnière rapides et amples, amenant à considérer
leur répartition spatiale comme homogène.
Dans le cas des glossines riveraines, étroitement inféodées
aux formations végétales riveraines, les zones de contact entre
les vecteurs et les bovins sont très circonscrites. Le risque n'est
pas lié seulement aux densités de glossines, mais à
l'intensité des interfaces spatiales et temporelles entre le bétail
et les vecteurs. Une faible population de glossines fréquemment au
contact des animaux domestiques (ou des hommes) au niveau des points
d'abreuvement peut assurer une transmission intense et régulière.
Des systèmes épidémiologiques très différents
se succèdent à quelques kilomètres de distance, selon
les milieux naturels (faune sauvage, végétation, cours d'eau)
et humains (agriculture, parcours des animaux, pratiques d'élevage).
L'évaluation du risque impose alors de replacer le fonctionnement
du système de transmission dans l'environnement global de la zone
considérée, d'étudier l'évolution et l'impact
des différents facteurs environnementaux notamment sous l'effet
anthropique, et d'avoir alors une approche multidisciplinaire et systémique
des différents processus écologiques, biophysiques et sociaux
qui façonnent des paysages épidémiologiques et donnent
naissance aux systèmes " éco-socio-pathogènes " (Amat-Roze
et Gentilini, 1995).
L'originalité de ce travail a été d'appréhender
de façon nouvelle, à la fois le système parasitaire
lui-même mais aussi des facteurs agroécologiques (formations
végétales, morphopédologie, hydrologie, paysages, etc.)
et socio-économiques (occupation par l'homme, bétail, pratiques,
gestion, etc.), qui entretiennent, exacerbent ou atténuent les risques
de transmission des parasites aux hôtes. L'environnement au sens large
n'est pas neutre dans les processus de maintien, d'émergence et de
réémergence des trypanosomoses. Cette étude souligne
la nécessité de bien connaître l'agent infectieux, mais
aussi l'importance d'identifier des indicateurs de présence des vecteurs
et de contact avec les hôtes afin qu'apparaissent les éléments
explicatifs essentiels du fonctionnement épidémiologique dans
un milieu donné, et que soient définis les paysages
générateurs de risques. Cette démarche, appliquée
ici aux glossines ripicoles, peut être étendue à d'autres
maladies parasitaires liées à des vecteurs (comme les tiques
ou divers Diptères d'importance médicale), à des hôtes
intermédiaires, ou même à certaines pathologies à
transmission directe.
Cette étude constitue aussi une étape de recherche appliquée,
ancrée dans des problèmes concrets de développement.
Dans la situation préoccupante de résurgence des trypanosomoses,
la démarche de croisement de couches d'informations
multi-thématiques a des chances d'apporter des explications
supplémentaires à l'explosion de certains foyers, dont les
causes restent encore mal définies.
Photographies de l'auteur
dessin de Claire Brenot
Notes
(1) Texte repris
de S. de La Rocque et coll., 2001. Le risque trypanosomien, une approche
globale pour une décision locale. Éditions du CIRAD, Montpellier,
152 p.[VU]
(2) Qui assurent une diffusion cutanée de la matière
active. La préparation est généralement appliquée
sur la ligne de dos de l'animal.[VU]
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