Enseignement et recherche zootechniques face aux contraintes
des
élevages au Maroc : une convergence encore à
réaliser ?
Des élevages du Maroc
Enseignement et recherche zootechniques au Maroc
Recherches zootechniques avec les exploitations : une
approche adaptée ?
En conclusion
Les écrits sur les rôles et fonctions de toutes sortes des animaux délevage au Maroc ne sont pas légion. Il est vrai que les statistiques officielles ne sont que récentes et avant la période du Protectorat (1912 - 1956), seuls des récits de voyageurs étrangers parcourant le pays et de chroniqueurs relatant la vie dans les campagnes viennent dévoiler une réalité encore dactualité : lomniprésence des animaux délevage dans la société marocaine et leur participation plus que vitale à la régulation de son fonctionnement. Couleau (1968), dans une étude très minutieuse des rites et des mécanismes encadrant les sociétés paysannes, arrive à la conclusion que les troupeaux, outre leur participation à lalimentation des humains, à la génération de richesses et de travail, assument une fonction encore plus importante de gestion des territoires et, finalement, de délimitation et de partage du pouvoir entre groupes humains. Il en arrive même à la conclusion que la tribu, en tant quentité organisationnelle de base de la société marocaine, et en dépit de la diversité de ses formes, sorganise foncièrement par les liens qui se tissent entre groupements humains et les rapports que leur permettent dentretenir les troupeaux avec lespace.
Dun point de vue quantitatif, les premières enquêtes
officielles de limpôt agricole ou tertib, les travaux
de caractérisation des races animales et les campagnes de vaccination
contre les grandes épizooties nont vraiment commencé
quavec lavènement du XXe siècle.
À ce moment, les puissances colonisatrices ont pris conscience de
limportance de cette manne que représente le secteur de
lélevage, qui était alors exportateur net de produits
animaux (ufs, viandes, cuirs et laines). De plus, la diversité
des races quon retrouvait au Maroc, en faisait un support idéal
pour des projets délevage intensifié destiné aux
métropoles comme, par exemple, le cas des croisements pratiqués
dans la région de lOriental pour la création de la souche
" Petit Oranais " réputée pour la saveur de sa viande.
Aussi, pour la défense de leurs intérêts propres et pour
laffermissement de leur emprise sur le pays, les puissances de la
colonisation ont-elles rapidement investi le terrain de létude
de lélevage (Miège, 1961). Concrètement,
ceci sest traduit par le rassemblement de statistiques fiables issues
de travaux sur le terrain et, surtout, par des ébauches de recherche
sur les productions animales. En témoigne lexcellente synthèse
sur les ressources génétiques animales publiée par le
docteur Vaysse (1952), qui faisait alors le point sur lextérieur
des populations marocaines de bovins, dovins, de caprins, et même
des animaux de la basse-cour. À linstar de ce que mentionne
Landais (1990) en Afrique subsaharienne, la majorité des recherches
sur les performances du bétail au Maroc étaient le fait des
vétérinaires coloniaux, persuadés quils étaient
de la primauté des considérations liées à
lhygiène et à la santé sur leurs performances.
En outre, les résultats dessais zootechniques préliminaires
conduits en station confirment limportance des caractères du
milieu et surtout de la conduite alimentaire sur les performances maternelles
(ovines et bovines). De manière très succincte, il semble que
les races bovines marocaines (la Oulmès-Zaër et la Brune de
lAtlas fondamentalement) aient des aptitudes réelles en termes
de gain de poids, (certains spécimens mâles de la race
Oulmès-Zaër dépassent 1 000 g de gain moyen
quotidien - GMQ), mais la variabilité intra-raciale est très
élevée étant donné labsence de programmes
formels de sélection. La distinction précoce de nombreux
écotypes ou souches bovines, ovines, caprines et même de dromadaires
a renforcé la conviction de la présence dune
biodiversité très riche, qui pourrait servir de base à
des programmes ultérieurs damélioration
génétique. Toutefois, en production laitière, aucune
race bovine ou caprine, même, par exemple, la vache de type noir-pie
de Meknès pourtant née du désir ancien dun sultan
de disposer de femelles à potentiel laitier avéré, ne
semblait convenir à un objectif daccroissement rapide de la
productivité du cheptel. Ce qui fait que, très tôt, les
colons ont envisagé limportation de matériel
génétique étranger quils ont acclimaté
avec succès aux conditions du pays dans certains de leurs domaines.
Par simple suivisme, les autorités marocaines poursuivront cette
philosophie dimportation massive de races laitières occidentales,
après lIndépendance, en dépit de nombreuses mises
en garde, pour la nécessaire sélection des
bénéficiaires de femelles à hautes potentialités
laitières dans des environnements délevage contraignants
(Projet Sebou, 1961). Jusquà nos jours, cest ce même
esprit de rapidité et de facilité de gain génétique
quassurent les croisements des races locales avec des gènes
importés qui continuera de constituer la trame de fond de la
réflexion sur la gestion du patrimoine bovin. Les opérations
dinsémination artificielle et dimportation des génisses
y trouveront une puissante légitimation, même si leur
évaluation objective est loin davoir été
réalisée. Ainsi, comment peut-on avancer comme résultats
de linsémination artificielle, les simples cumuls de
réalisations annuelles, à un moment ou aucune donnée
chiffrée fiable ne parle du pourcentage de réussite des
actes ? Quant au programme de transferts dembryons, lui aussi
tenté après un tapage médiatique bien orchestré
(il a été réservé en priorité aux
élevage délite dits
" pépiniéristes "), il a tout simplement été
remisé aux oubliettes, sans aucune mention de la viabilité
des produits et encore moins de leur devenir et performances ! Ceci,
à un moment où la présence de souches bovines locales
à niveau de performances intermédiaires (jusquà
2 000 kg de lait par lactation), qui mériteraient un effort
de sélection mûrement réfléchi et de longue haleine,
a déjà été documentée : cest
le cas, par exemple, du groupe de bovins dénommés
" Tidili ", localisé dans les oasis de Ouarzazate (Duplan,
1994).
Lors de la caractérisation des performances des troupeaux ovins, leur
qualité fondamentale identifiée est la rusticité qui
les rend adaptés la multitude denvironnements physiques
prévalant au Maroc. De plus, une réelle diversité des
ressources génétiques ovines a été rapportée
et, jusquà ce jour, elle est loin davoir été
analysée de façon exhaustive puisque seules 5 races ont
été formellement concernées par des projets de
promotion (Béni Guil, Boujâad, Dman, Sardi et Timahdite,
qui représentent officiellement moins de 40% de leffectif total
selon le dernier recensement général de lagriculture
- RGA). À ce propos, il reste regrettable que les programmes
de caractérisation des races ovines marocaines continuent à
sélaborer en stations, sur des effectifs réduits, loin
de la réalité des élevages les plus communs, et avec
le risque de la perte de certaines souches délaissées des aides
publiques et des intérêts de la recherche (cas de la race Béni
Ahsen, considérée comme une ancêtre de la race Mérinos
à laine, et des nombreuses races de montagne). Par ailleurs,
labsence de races à queue grasse (fait unique dans le monde
arabe qui montre lisolement du patrimoine génétique ovin
marocain par rapport au reste du Maghreb et du Proche-Orient, en majorité
influencés par la colonisation ottomane) est un autre indicateur qui
confirme le travail de fixation phénotypique (race Sardi " à
lunettes ", races Dman à prolificité élevée,
etc.) entrepris par des générations déleveurs
marocains, aidés en cela par la sélection naturelle. Aussi,
les effets de la colonisation à ce niveau se sont-ils limités
à quelques importations très ciblées de mâles
pour laccroissement des performances bouchères, souvent dans
le cadre de croisements à double étage ou de croisements de
type industriel.
En parallèle à ces essais de caractérisation des ressources
génétiques, de nombreux travaux conduits par des chercheurs
en géographie ou par des équipes de développement (on
consultera ici les résultats issus des enquêtes du projet Sebou,
1961) ont mis laccent sur un point encore plus important que la
diversité génique : limportance des effectifs animaux
et, surtout, la faible productivité absolue du cheptel. Dautres
chercheurs citent aussi la pléthore de personnes vivant directement
de lélevage et nhésitent pas à y voir un
facteur contribuant à ces manques de rendement. De même,
létat sanitaire défaillant est largement incriminé
pour expliquer les très faibles rendements du bétail (INRA,
1965). Ces conclusions sont largement commentées et, dans lesprit
des organismes de développement, elles militent pour la proposition
de plans de promotion conséquents, autant il est sûr quil
est plus facile dimpulser un élan à une situation initiale
délétère que de faire évoluer un objet
déjà modelé. Aujourdhui, ces constats restent
parfaitement valables, puisque si le Maroc dispose de plus de 17 millions
dovins (12e cheptel par la taille dans le monde), de 5 millions
de caprins et de 2,5 millions de bovins, il nen demeure pas moins que
les niveaux de consommation sont très en deçà de la
moyenne mondiale et des recommandations de la FAO et de lOMS, sans
aucune exportation de produits animaux. En sattachant à un seul
type de produit, on arrive à une conclusion similaire. Tel est, par
exemple, le cas du lait, où la moyenne de production par vache
présente (tous types génétiques confondus) est de
lordre de 700 litres par an. Pire, il y a actuellement plus de
700 000 exploitations qui détiennent des vaches (MADRPM, 1999).
Sachant que la production laitière nationale nexcède
pas les 1,2 milliards de litres, ceci natteint même pas une
production de 1 700 litres par étable ! Ceci sans parler
de la faiblesse des rendements en lait par unité de travail humain.
Cette sous-productivité nest pas le fruit du hasard. Elle a
de nombreuses explications quil convient de bien cerner pour avancer
dans la réflexion que veut lancer cet article. La plus importante
est liée à un facteur indispensable dans tout processus
agricole : lénergie. Ce qui caractérise
aujourdhui les systèmes délevage au Maroc, cest
labondance de bras (plus de 45% de la main-duvre rurale
est sous-employée au gardiennage des troupeaux et, selon Abaab et
al. en 1995, dans tous les pays du Maghreb, ce fléau du sous-emploi
agricole est largement occulté) et le manque dénergie
primaire, cest-à-dire de biomasse végétale. Dans
ce contexte, lui-même issu de la structure de la majorité
écrasante des exploitations agricoles, il est plus que difficile
dintervenir avec les outils classiques de lagronome
zootechnicien : diagnostic par composante des ateliers délevage
afin de déceler dans les rations ou les génotypes ce qui
mérite amélioration. En effet, il convient de rappeler que
plus de 78% des exploitations détenant des bovins reposent sur une
superficie de moins de 5 ha, surface sur laquelle doivent être
assouvis en priorité les besoins vivriers du groupe familial
(céréales, en premier lieu). Car il est une lapalissade plus
que dactualité en productions animales : rien ne se crée,
rien ne se perd, tout se transforme ! Comment sattendre à
ce quun cheptel donné puisse aboutir à des résultats
délevage à la hauteur de ses potentialités
génétiques quand à la base, il na pas dintrants
en quantité suffisante ? Quant à parler de qualité
des inputs délevage (équilibre azote/énergie,
supplémentation en oligo-éléments stratégiques
et traitements hormonaux des femelles en cas de problèmes récurrents
de reproduction), ceci relève beaucoup plus de lutopie. Telle
est la réalité de la majorité des exploitations
délevage, dont les préoccupations de base vont souvent
dans le sens dassurer la survie du cheptel (par euphémisme,
les zootechniciens parleront volontiers dentretien), dans le contexte
de disette que nous avons développé, que de prodiguer des soins
pour une production. Quant aux effets dun déficit
pluviométrique, ils sont tellement percutants quils
népargnent pas les plus nantis des agriculteurs. Nous avons
ainsi pu constater personnellement que les performances économiques
par vache pouvaient être réduites de plus de 60%, après
un épisode de sécheresse, dans une étable
spécialisée de 70 vaches Holstein en zone dagriculture
pluviale, suivie pendant 3 campagnes agricoles (Sraïri et El Khattabi,
2001). Cette diminution de marge brute par unité zootechnique
sexpliquait entièrement par le renchérissement des frais
alimentaires (augmentation des quantités de concentrés
consommées et des prix de revient de lunité fourragère
- UF - issue des parcelles cultivées en vert) afin de pouvoir
conserver un niveau de productivité laitière à la hauteur
du potentiel laitier (environ 5 000 kg par femelle) des vaches.
Aussi, lexiguïté des superficies par exploitation, le manque
dinvestissement dans lagriculture et des savoir-faire rudimentaires
en matière de production fourragère (Jouve, 1993) sont-ils
tous en jeu. Ceci sans omettre que la tradition laitière est peu
établie (pas de races à vocation laitière et peu de
préparations fromagères artisanales ancrées) et que,
le plus souvent, il faut malheureusement le souligner, les b.a.-ba et les
principes rationnels de conduite des troupeaux sont ignorés, surtout
en mode délevage supposé intensif (élevage laitier
spécialisé et engraissement soutenu). En effet, tout observateur
attentif aux pratiques adoptées par les éleveurs ne peut que
sétonner de voir la très faible diffusion des techniques
de rationnement, la part ridicule des aliments composés du bétail
(plus de 95% des aliments de provende sont destinés à la volaille)
et linexistence souvent frappante de la prophylaxie sanitaire. À
lexception de rares unités de production, à la genèse
très différente des exploitations détenues par la
paysannerie (à cet égard, Abaab et al., 1995, mentionnent
que le domaine colonial a surtout permis la constitution dun secteur
dentreprises agricoles menées à partir des villes) et
qui peuvent se targuer davoir assimilé tant bien que mal les
techniques modernes de la production animale, mais à quel prix, la
majorité continue de se débattre dans des problèmes
structurels, pour ne pas dire existentiels, face au manque de perspectives
de viabilité ! Les calculs de rentabilité des ateliers
délevage chez ce genre dexploitations agricoles, en
dépit de leur diversité, révèlent leur profond
mal-être. Dans une étude conduite en 2000/2001 au Gharb, chez
différents types de détenteurs de cheptel bovin, force a
été de constater que la proportion dexploitations
déficitaires allait en augmentant lorsque diminuait la taille du cheptel
bovin et la superficie agricole (Sraïri et Kiade, 2002). Dans dautres
régions dagriculture pluviale favorable (plaine du Saïss,
région du piémont dEl Hajeb, et plateau de Khémisset),
Amar (2002) précise que la rentabilité de lélevage
ne devenait suffisante pour assurer la survie des exploitations que lorsque
sont réunis les moyens financiers et le savoir-faire nécessaires
à lintensification. Et dajouter que, dans létat
actuel des choses, seule une minorité dagriculteurs dispose
de ces conditions. Le constat de difficultés économiques
était encore plus alarmant chez les agriculteurs qui conjuguaient
cette exiguïté de la surface et le manque de liquidités
avec des erreurs de conduite, principalement les déséquilibres
alimentaires (cest encore plus dommageable, quand ceci rime avec
excès de concentrés pour ceux qui peuvent en acheter accessoirement
et qui les financent le plus souvent au prix de la négligence de
lalimentation du groupe familial !). Les conséquences sur
lavenir de la filière laitière sont actuellement
imprécises, mais dans la région du Gharb, il nous a été
donné dassister à des reconversions vers des modes de
conduite dominés par la production de viande : extensification
de la production en lait par le recours uniquement à des pratiques
dengraissement des veaux et de limitation des distribution des
concentrés aux seules périodes dabsence de fourrages
(Sraïri et al., 2002).
En définitive, il nous faut retenir que les performances de
lélevage marocain sont avant tout conditionnées par les
réalisations concrètes des petites exploitations, tant leur
effectif domine le recensement des étables, aussi bien en nombre de
femelles en production quen livraison de lait et/ou de viande. Et ce
ne sont pas les tentatives dirrigation, soit financées
personnellement, soit liées à linitiative de
lÉtat, qui contredisent cette conclusion, car même en
périmètres irrigués, les problèmes
antérieurement cités de structures agraires pèsent de
tout leur poids. Il est cependant vrai que lirrigation prodigue un
volant de sécurité qui devient visible en cas de sécheresse
prononcée. Cest donc avec ces unités de production en
majorité de petite taille, avec des moyens de capitalisation encore
très réduits (le recours au crédit agricole est rare
et ardu), avec une richesse génétique encore mal
caractérisée et un niveau de formation de leurs gestionnaires
souvent rudimentaire quil va falloir apprendre aux techniciens
délevage à traiter. Ceci est valable aussi bien pour
celui qui est déjà en fonction comme pour celui qui est en
formation. Et surtout avec des succès rapides, partagés, et
durables. Cest dire lampleur de la tâche. Sinon,
sobstiner à faire fi de cette réalité, et à
ne sintéresser uniquement quaux objets détude
plus faciles à manier (exploitations agricoles de grande taille, stations
de recherche et laboratoires) expose peut-être le technicien
délevage à passer au travers de la réalité
de sa mission.
[R] Enseignement et recherche zootechniques au Maroc
Lanalyse des évolutions de lenseignement
et de la recherche zootechniques au Maroc passe nécessairement par
lidentification des acteurs dans ces secteurs et de leur devenir. En
fait, la tâche est relativement aisée, étant donné
le nombre réduit dinstitutions investies dans cette mission.
Avant le Protectorat, il est avéré quil nexistait
pas de véritable institution denseignement et de recherche selon
les canons académiques mondialement reconnus. En revanche, il est
sûr que la diversité des races endémiques danimaux
domestiques que nous avons déjà évoquée ne provient
pas dun simple hasard. Si, en Europe, les travaux des pionniers, qui
se sont investis dans les améliorations des caractères quantitatifs
et dans la fixation de certains standards de race, sont largement connus
(Bakewell, le fermier écossais est systématiquement cité
dans tous les manuels de génétique), il est clair que
lempirisme des éleveurs marocains pour la fixation de races
ovines aussi typées que la Sardi ou la Dman, ou de la race bovine
Oulmès-Zaër ne la pas été autant. Seule une
transmission orale de leur savoir-faire et des résultats de leurs
observations devait être de mise. Malheureusement, les chroniqueurs
ont très peu relaté ces découvertes, dont
lélaboration et lhistoire gagneraient sûrement à
être décrites, afin de préciser les circonstances de
la genèse de races animales fort utiles aujourdhui. Avec
lavènement de la colonisation, des initiatives de formation
locale de techniciens délevage voient le jour, avec en
parallèle, comme nous lavons mentionné, des essais
préliminaires de caractérisation du matériel animal
disponible. Mais ce nest vraiment quà
lIndépendance du pays (1956), avec la volonté politique
clairement énoncée de faire de lagriculture un moteur
de développement, que se concrétisent les objectifs de
création dinstitutions de formation technique en matière
délevage. Actuellement, outre de nombreux centres de formation
de techniciens (les instituts techniques agricoles, ITA), lenseignement
au stade dingénieur zootechnicien est assumé par deux
établissement denseignement supérieur : lInstitut
agronomique et vétérinaire Hassan II (IAV Hassan II) et
lÉcole nationale dagriculture de Meknès (ENA
Meknès). Il faut y ajouter la formation à lIAV Hassan
II des docteurs vétérinaires, qui doivent aussi être
considérés comme des techniciens sensu stricto du monde
des productions animales. En termes de recherches, il faut ajouter à
ces institutions lInstitut national de la recherche agronomique (INRA)
et, à un degré moindre, les interventions de certaines
facultés des sciences dans certains domaines ayant trait à
des résultats délevage. Voici, résumée
de manière sommaire la contribution des différents organismes
étatiques pouvant prétendre contribuer à la recherche
et à lenseignement zootechniques au Maroc. La part
dorganismes privés étant insignifiante, à moins
de considérer quelques exploitations agricoles participant à
des programmes souvent de manière intéressée (cas des
essais alimentaires ou de caractérisation de potentiels
génétiques de troupeaux de races précises conduits chez
des éleveurs précis et qui bénéficient
ainsi de lexpertise des chercheurs, avec en retour la mise à
disposition de leurs unités de production).
Il nest pas dans notre propos de procéder à une
évaluation des interventions de chaque acteur, et encore moins de
dresser un bilan dactivités ponctuel de chaque institution,
car les écrits comme les documents existants ne le permettent pas
sérieusement. Il sagit plutôt de chercher à comprendre
de manière globale les objectifs, les missions et les motivations
de chacun. Car, dans les institutions précédemment citées,
la recherche et lenseignement en zootechnie est bien sûr
déléguée à des entités bien
identifiées : les départements des Productions animales,
les départements ou unités interdépartementaires de
Pastoralisme et, bien sûr, les divers départements relevant
de la filière vétérinaire à lIAV Hassan
II. Décortiquer les cursus de formation et les méthodes
pédagogiques étant superflu, en raison de leur analogie criarde
avec les programmes de formation doutremer (Europe et Amérique),
il conviendrait plutôt de rappeler que les lauréats de ces blocs
académiques accèdent au grade dingénieur
dÉtat et devraient donc être capables, sur le marché
du travail, dassister à la conception et à la gestion
dun projet ou dune entreprise liée aux filières
de lélevage, dans leur globalité, sans omettre la
contribution des docteurs vétérinaires dans le secteur plus
que sensible de la santé animale et ses répercussions sur celle
de lHomme. Quen est-il réellement de létat
desprit avec lequel accèdent les lauréats en Productions
animales sur le marché du travail ? Pour ce qui se rapporte aux
zootechniciens (ENA Meknès et IAV Hassan II), après les
années fastes du recrutement quasi garanti dans les antennes centrales
et régionales du ministère de lAgriculture (encadrement
administratif à la direction de lÉlevage, laboratoires
de recherche de lINRA, enseignement agricole, offices régionaux
de mise en valeur agricole - ORMVA -, etc.), depuis le début
des années 1990 et avec les diktats imposés par les plans
dajustement structurel, les options se sont nettement amenuisées.
Car, il a alors fallu que le secteur privé, avec foncièrement
ses éleveurs comme principaux acteurs, trouve un intérêt
à embaucher ces jeunes lauréats. Ceci, si toutefois le statut
du lauréat zootechnicien était déjà clairement
identifié, ce qui est loin dêtre le cas. Car, tandis que
le docteur vétérinaire est le principal acteur en santé
animale (il nest pas seul, du moment quune kyrielle de techniciens,
voire de rebouteux accèdent au titre de " médecin des
bêtes ", et cest là un aspect du problème
auquel il faudrait consacrer plusieurs pages de discussion), le zootechnicien,
du moment quil ne véhicule avec lui ni blouse blanche, ni seringue,
mais uniquement des connaissances académiques liées aux besoins
des bêtes et à la manière dassouvir leurs exigences,
est loin dêtre identifié à sa juste valeur. Or,
comment les élevages privés peuvent-ils supporter un aussi
lourd fardeau que lengagement dun ingénieur zootechnicien,
sils ignorent même son statut, ses missions et ses compétences,
surtout avec les moyens si dérisoires quon leur a vus, en
labsence de groupements indépendants et fiables qui veillent
à leurs intérêts (associations déleveurs,
syndicats
) ? Et la question encore plus que sensible qui se pose
à ce niveau est de voir si le zootechnicien, tel quil a
été outillé par lÉcole, peut vraiment aider
les petits éleveurs. Théoriquement, sil a été
mû par une volonté dapprendre son futur métier,
il ne fait pas de doute que le bagage (cours académiques, travaux
pratiques, stages, manipulations de laboratoires, rapports personnels
)
que lui confère son diplôme devrait lui permettre de comprendre
lampleur du problème et de cibler ses interventions. Il est
vrai aussi quil est souvent reproché, parfois à raison,
à lÉcole de ne pas trop se remettre en cause, de
négliger la révision de ces cursus, de ne pas sadapter
à un monde en perpétuelle évolution, mais est-ce suffisant
pour dénigrer totalement la qualité de son enseignement, et
donc la valeur de ses produits ? Et puis, ces experts de tous bords
qui critiquent généralement les cursus, ne sont-ils pas
eux-mêmes des lauréats de lÉcole ? Cet
argumentaire ne doit cependant pas servir à sendormir sur ces
lauriers, mais plutôt inciter les participants à la formation
des ingénieurs (dans le système en vigueur, certains agriculteurs
en font aussi partie !) à revoir et à réactualiser
perpétuellement leurs enseignements et leur méthodologie de
travail. Mais il y a tout de même un hiatus qui persiste : à
lÉcole, lors de lachèvement de son cursus,
lélève-ingénieur a travaillé sur une
problématique de recherche pour décrocher son diplôme
dans le cadre de son travail ou mémoire de fin détudes.
Et à ce niveau, il est malheureusement permis de penser que la
thématique quil a eu à traiter na que peu de chances
davoir une connexion même infinitésimale avec les
préoccupations des petits éleveurs. Car à cette année
interface entre la recherche et lenseignement dune part et la
vie active dautre part, que constitue lannée de
rédaction dun mémoire de fin détudes, le
futur ingénieur ne peut que se mouler dans les axes de recherche que
propose le corps enseignant. Et à cet égard, étant
donné le suivisme de la recherche et des chercheurs zootechniciens
marocains à légard de leurs homologues doutremer
et des liaisons intenses quils ont établies, les investigations
dans les laboratoires, ou ce qui tient lieu de laboratoire, ne peuvent
quêtre éloignées de la réalité des
élevages au Maroc. Parfois, carrément, elles sous-traitent
le travail pour certains laboratoires étrangers, quand elles ne leur
donnent pas tout simplement de la matière grise qui effectue des besognes
dans les unités de recherche à létranger, sans
lombre dune emprise avec les préoccupations du secteur
de lélevage au Maroc.
Nous ne reviendrons pas ici en détail sur les écrits de
différents auteurs en Europe tout comme en Amérique (Schiere
et al., 2001 ; Bradford, 1988 ; Ørskov, 1993 ;
Landais et Bonnemaire, 1996) concernant le décalage sensible qui
sest créé entre les éleveurs et les zootechniciens
et qui a été induit par la recherche sans ménagement
de laccroissement continu de productivité des animaux domestiques.
A fortiori, plusieurs chercheurs reconnaissent que les méthodes
actuelles de la zootechnie telles quelle se déclinent dans les
laboratoires spécialisés des pays industrialisés nont
plus aucune incidence potentielle sur les attentes des éleveurs des
pays du Sud (Faye et Alary, 2001). Il est même judicieux de rappeler
quaujourdhui la majorité des thèmes de recherche
se formulent directement dans les laboratoires. Il aura fallu que certains
pionniers décèlent les conséquences désastreuses
de cet état de fait (pour certains auteurs, tels que Landais en 1996,
la recherche de productivité effrénée en élevage
bovin laitier va lui ôter tout caractère de durabilité,
et il impute à ce genre de décalage lexpression de crises
aussi graves que lEncéphalopathie spongiforme bovine, la pollution
par les nitrates des nappes phréatiques, etc.) pour que soit entamée
une réflexion sur les moyens à mettre en uvre afin de
permettre à la zootechnie dassumer ses ambitions initiales.
Pour les différents auteurs sintéressant à cette
cause, le constat est unanime : il faut formuler à nouveau les
priorités de la recherche en zootechnie et se préoccuper davantage
a) de la caractérisation b) du diagnostic et c)
de la durabilité des systèmes délevage. La phase
de diagnostic est primordiale car elle aboutit à un tableau précis
des tenants et des aboutissants dun processus de productions
animales, avec ses répercussions sur la santé économique
et même écologique des entreprises qui sy sont investies.
Le zootechnicien est ensuite amené à rectifier le tir, notamment
en préparant le terrain à des recherches adaptées. Ainsi,
formulée, lapproche semble fort accessible. Mais en fait, elle
dissimule en elle tout un positionnement philosophique voire déontologique,
qui devrait faire réfléchir tous les enseignants et chercheurs
en zootechnie : ne plus se concentrer sur des questions monofactorielles
et adopter une position beaucoup plus globalisante dans la réflexion
sur les élevages et leurs performances. Cela veut dire que les
résultats dun élevage ne consistent pas en une simple
sommation des parts qui le constituent. En dautres termes, agir sur
une composante (la ration, la race, le logement
) dun troupeau
nest pas nécessairement synonyme damélioration.
Or, que constate-t-on lorsquon examine les thèmes de recherche
en zootechnie au Maroc : ils procèdent, pour leur immense
majorité, de lapproche monovariée où, par une
volonté légitime de simplification, le chercheur réduit
la complexité du problème (du système) en faisant varier
une seule composante. Telle est la base idéologique de tous les essais
alimentaires. En dépit du bon sens de la plupart dentre eux,
même si parfois certains modèles calqués sont
horsnorme (comment justifier lincorporation de céréales
ou de légumineuses entières dans des régimes pour
herbivores, dans des contextes où les populations humaines ne trouvent
pas à manger en qualité et parfois même en quantité
suffisantes ?) ou aboutissent à des résultats très
poignants, on ne peut que rester dubitatif quant à leur pertinence
pour lamélioration de lordinaire de lagriculteur
éleveur. Il arrive quannuellement plusieurs travaux de fin
détudes sur des essais traitant de divers sous-produits
agro-alimentaires, dordinaire gaspillés, soient réalisés
et fournissent des résultats très logiques. Mais il est consternant
de voir que sur le terrain, en franchissant la barrière des laboratoires
et des fermes expérimentales, les recommandations pratiques ne sont
guère diffusées. Et le problème ne tient pas seulement
à linaction des organismes de vulgarisation, mais tout
particulièrement au déphasage des résultats avec le
contexte de la majorité des situations délevage telles
que nous les avons décrites. Pour preuve des échecs patents
des transferts de technologie aux petites exploitations, il est possible
de se référer aux résultats des programmes de traitement
des pailles à lurée et aux alcalis, aux réalisations
en chute libre du ley-farming
(1) aux performances concrètes
de linsémination artificielle, ou encore aux essais de diffusion
de races synthétiques adaptées à certains environnements
de production. Or, derrière tous ces déboires sur le terrain,
il y avait à lorigine des projets de recherche conséquents,
avec des budgets respectables et défendus par des équipes
dexperts dont la compétence scientifique ne peut être
contestée. Mais lapproche réductrice, monovariée,
qui ne tient pas compte de la multitude de contraintes que gèrent
les petits élevages ne peut que vouer à leur perte ce genre
de projets. Il faut un réel courage intellectuel pour faire admettre
à un chercheur qui aura investi des années de carrière
sur un projet, que celui-ci est totalement en porte-à-faux avec la
réalité de son objet détude, en loccurrence
les milliers déleveurs dune région donnée.
Une équipe de chercheurs de lICARDA (International Center for
Agricultural Research in Dry Areas) en Syrie a eu le mérite de le
faire en déclarant dans une publication on ne peut plus sérieuse
que le ley - farming, malgré tous ces aspects théoriques
séduisants pour les exploitations du Sud de la Méditerranée
(fixation dazote dans des sols pauvres, augmentation des rendements
céréaliers, production momentanée de fourrages riches
en protéines), avait été totalement refusé par
les éleveurs en raison de ses inconvénients (résidus
toxiques pour le métabolisme de la reproduction dans les médics,
risque de météorisation) et de ses lourdeurs dapplication
(Christiansen et al., 2000). De même, le traitement des pailles
est a priori très intéressant dans un pays comme le
Maroc et, pourtant, les réalisations sont on ne peut plus
dérisoires, car pour le petit éleveur, les quantités
de paille récoltées sont trop précieuses pour être
soumises à un risque de perte partiel au cours et à la fin
du traitement. De plus, un aspect aussi infime que le coût de la
bâche en plastique nécessaire au recouvrement de la meule de
paille est souvent suffisant pour compromettre, voire mettre en échec
tout le projet. Cest bien là la réalité des petits
élevages. Un autre exemple révélateur consiste en la
faible adoption par les éleveurs des croisements des ovins de race
locale avec des races à viande plus lourdes ou des ovins prolifiques,
ce qui garantirait une meilleure productivité pondérale des
troupeaux, en dépit de toute une panoplie de résultats et
publications scientifiques. Ici, largument principal en jeu est la
fréquence des descendants mottes, qui nont que peu de chances
dêtre bien vendus sachant que le consommateur exige des antenais
avec des cornes bien apparentes, surtout lors de la fête religieuse
de lAïd El Kébir qui draine en un seul jour plus de 50%
des ovins abattus en une année. Autre argument souvent avancé,
limportance des besoins alimentaires des croisés obtenus, dont
la satisfaction est souvent en contradiction avec des pratiques
délevage orientées vers une contribution maximale des
fourrages et du pâturage, conjuguées avec la mobilisation des
réserves corporelles ; pratiques en partie imposées par
létat de trésorerie des éleveurs. Or, ces ovins
croisés nont nullement les caractères de rusticité
pour saccommoder de longues périodes de disette.
Il est aussi possible de citer le cas de certains sous-produits agro-industriels (pulpes de betterave et dagrumes, mélasses de sucrerie, résidus de conserverie, brou damandes, etc.) dont lévaluation en station donne des résultats de digestibilité et de croissance- engraissement fort intéressants. Mais, la rareté relative de ces produits (souvent destinés en priorité à lexportation ou monopolisés par de grands groupes industriels), la difficulté à y accéder auprès des usines qui les produisent, sont déjà un point très contraignant pour des éleveurs en majorité analphabètes. Et puis, les aléas issus de lutilisation de ces produits (risque de météorisation, mortalités éventuelles, pigmentation des produits tels le lait et la viande), dont le chercheur minimisera lincidence car généralement peu concerné par les aspects de gestion financière de la station expérimentale où il mène ces travaux, risquent de les transformer en inconvénients majeurs chez les petits éleveurs. Il est, en effet, beaucoup plus difficile à une exploitation à cheptel réduit dassumer la perte dun animal.
Outre ce décalage entre recherches et producteurs, il existe aussi des contraintes endogènes aux organismes de recherche agronomique et qui font douter plusieurs de lefficacité de la mission dinvestigation en zootechnie au Maroc. En effet, quiconque sintéresse à létat et au fil directeur des activités des unités de recherche zootechnique, ne peut que sinterroger sur les motivations sous-jacentes à leurs projets scientifiques. En dautres termes, quelles sont les lignes directrices qui orientent le chercheur en zootechnie au Maroc ? Quels organismes coordonnent ces recherches, et en fonction de quelles priorités ? Le chercheur doit-il sastreindre à une espèce animale, à une région ou à un type de produits donnés ou est-il aussi libre que le vent ? Et, dans cette liberté, est-il quand même contrôlé, évalué dans les résultats quil produit, ou est-ce une sorte de fonctionnaire de luxe dont le statut de chercheur ouvre toutes les portes sans les enfoncer pour autant ? Voici quelques questions pour lesquelles aucune réponse concrète ne peut être définitivement avancée. Ce qui est sûr, rétorqueront les chercheurs qui portent ce lourd fardeau sur leurs épaules, cest que finalement, dans létat actuel des choses, beaucoup plus de temps est consacré à lattraction et à la quête des moyens de faire de la recherche quà la recherche elle-même ! Et, comme il ny a pour ainsi dire aucune instance de coordination et dorientation de la recherche zootechnique, chacun y va de son penchant, de ses rêves et des occasions que lui offrent sa carrière, de ses connaissances et parfois tout bonnement de la chance. Et puis, que dire de létat de ce qui se catalogue sous lappellation stations de recherche ? Cest malheureusement un tel fouillis statutaire et organisationnel que vouloir saventurer à en démêler les fils relève de limpossible. Là encore, de nombreux chercheurs qui y ont investi de nombreuses années et des deniers précieux ne peuvent que se sentir floués. La frustration atteint son comble, lorsque pour un problème de salaire mensuel de la main-duvre, ou de négligence délibérée, ou encore dabsence de liquidités dans des fermes étatiques de plus de 300 ha, toute une expérimentation, toute une génération de descendants, voire tout un capital animal pour lequel il a fallu des années de croisement ou de sélection, deviennent inutilisables. Que peut faire le chercheur pour se justifier ? Pour se disculper vis-à-vis des étudiants quil est censé initier à la rigueur scientifique ? Pour se protéger de lire des bailleurs de fonds qui lui ont octroyé les moyens dentamer son projet ? Pas grand chose. Ne parlons pas de lautocritique à laquelle il doit fréquemment se livrer, pour peu quil mérite vraiment son statut de chercheur. Il nest pas exclu que toutes ces considérations soient responsables des tentatives de légitimation des fuites en avant et des nombreuses désertions que connaît la recherche zootechnique, ces dernières années.
En somme, au Maroc, lenseignement et encore plus la recherche zootechniques semblent être devenues aujourdhui bien loin des préoccupations des éleveurs. Dun point de vue académique, les cursus ne diffèrent pas vraiment de leurs homologues en Europe ou en Amérique, puisque le corps enseignant qui en est chargé sest unanimement imprégné de longs séjours dans ces contrées et a assimilé les bases et les soubassements des sciences animales. Mais, le fait de voir des recherches en sciences animales tenir sur des disquettes et des écrans dordinateur, de voir les chercheurs confinés dans des stations de recherche, pour leur majorité dans un état piteux, conséquences dinepties dans leur gestion, ne peut que poser la question de la durabilité des investigations zootechniques au Maroc. A moins dopter pour une reconversion des objectifs et des modes de la recherche vers les ambitions réelles des petits élevages, ce qui permettrait alors de former des ingénieurs opérationnels, prompts à gérer la complexité de la majorité des unités de production. Car, en fin de compte, tout se passe dans linconscient des chercheurs et des ingénieurs en zootechnie comme si limage générale des résultats des élevages était très bien digérée et même assimilée, mais avec un point dinterrogation énorme sur les pratiques et les savoir-faire concourant à leurs performances. Lélevage nest somme toute plus considéré comme une activité en soi, avec son lot quotidien dopérations sur les bêtes et leurs exigences, mais comme un simple agrégat, comme sil était procédé à une abstraction totale du support physique qui arrive à la production animale : les troupeaux, les soins qui leurs sont apportés, la gestion des ressources alimentaires Avec ce type dattitude de départ, il est clair que le zootechnicien aura tendance à considérer les pratiques en vigueur dans les exploitations comme une énorme boîte noire pour laquelle il ne se dotera pas des outils et encore moins de la volonté darriver à en déchiffrer les secrets.
[R] Recherches zootechniques avec les exploitations : une approche adaptée ?
Face à lampleur du décalage entre le savoir académique
représenté par les chercheurs et autres enseignants dans les
centres dinvestigation agronomiques et lordinaire complexe des
exploitations délevage, il ne peut y avoir une multitude de
solutions. La plus adaptée est celle où le chercheur franchit
le pas et soblige à venir rencontrer son objet détude
pour en faire un terrain de travail, car " rien ne remplace le travail
à la base, à la ferme, sur le terrain " (Dumont, 1974).
Cest une étape fort délicate car, dans la volte-face
déontologique que nous évoquions antérieurement, le
rapport du chercheur en zootechnie avec lélevage et
léleveur évolue. Il doit nécessairement faire
appel à son humilité et renoncer momentanément à
son statut dexpert " qui sait tout " pour apprendre
simultanément avec lagriculteur. Cest lillustration
même des propos de Freire (1974), ou aussi bien enseignants
quenseignés progressent ensemble. Mais les perspectives ouvertes
pour la recherche sont alors on ne peut plus exaltantes, car elles fournissent
matière à démarrer tout un cycle dinvestigations
et pourquoi pas à initier des projets en exploitations, correspondant
au concept anglo-saxon récent de " on-farm research
" développé par Amir et Knipscheer (1988). Mais, au
préalable, pour comprendre et ordonner la diversité des types
dexploitations agricoles pratiquant lélevage et identifier
les variables qui influent le plus sur leurs résultats, il est
nécessaire de procéder à une longue immersion dans leur
réalités. Ceci ne peut se faire sans la mobilisation des
facultés de dialogue et même déchange. Comme
lexprime de manière très adroite Dumont (1974), " il
ne sagit pas daller enseigner les paysans, mais bien de se rendre
compte quon a tellement à apprendre deux ".
Lidéal est aussi darriver à cerner les hommes
ressources les plus susceptibles dêtre réceptifs à
ce genre dinvestigations, et qui pourront servir ultérieurement
de modèles de diffusion des résultats obtenus. Il faut ainsi
au préalable prétendre être novice en la matière
et avancer modestement pour découvrir avec le temps, quitte à
modeler par lexpérience du terrain les futurs projets de
recherche-développement adaptés à la réalité
concrète rencontrée. Il est aussi une autre condition indispensable
pour mener à bien ce genre de travaux : leur acceptation et
validation par les pouvoirs publics et les bailleurs de fonds de la recherche.
Or, jusquici lapproche techniciste, monovariée des
résultats zootechniques a été de loin la plus
privilégiée, en dépit de toutes les critiques quelle
a pu rencontrer, pour la simple raison quelle rejoint les
intérêts des groupes de pression, de lindustrie de la
provende, des herdbooks et même du monde académique. Très
peu de projets de recherche, même ceux qui ont drainé le plus
de deniers et déquipes pluridisciplinaires de chercheurs en
relation avec la zootechnie ont vraiment intégré les
paramètres de diffusion des résultats quils apportent
au niveau des élevages, qui constituent pourtant leur raison
dêtre. Par exemple, fait révélateur,
lévaluation du devenir et des performances de races
étrangères na jamais été faite, sur le
terrain, par les défenseurs de leur croisement avec les animaux de
type local. Il faut dire quà un moment, il a même
été envisagé un " croisement dabsorption "
par des gènes Holstein-Friesian de ce qui a été appelé
" race locale ", et qui groupait en fait tous les bovins autochtones.
Heureusement, le bon sens des éleveurs guidé par la
réalité des contraintes du milieu délevage sest
opposé à ce projet, qui aurait décimé une
biodiversité issue de siècles de pratiques délevage.
Et, de toutes les façons, avec la faible diffusion des contrôles
de performances et les conditions de leur application sur le terrain (moins
de 5% des vaches de génotype Friesian Pie-Noire sont soumis au
contrôle laitier au Maroc et, dans plus de 25% des cas, les données
brutes collectées sont inutilisables pour vice de forme : fiches
de données illisibles, non respect des fréquences de
visites
), lexploitation des résultats quil est possible
den extraire risque dêtre sans impact majeur pour le cheptel
bovin au Maroc, quand elle nest tout simplement pas aberrante
(résultats hors norme car les données initiales sont
insensées). Cest dans une même optique quil faut
considérer les programmes de testage des taureaux
dinsémination artificielle : quelle crédibilité
leur accorder, lorsquon sait que les performances des filles de ces
taureaux ne sont que rarement disponibles, étant donné la faible
incidence des contrôles de performances et labsence de suivis
des troupeaux ?
Plus quune affaire de simple changement de cap pour la recherche en
zootechnie, lors du passage du laboratoire aux petites exploitations, il
y a principalement une qualité primordiale qui doit caractériser
le chercheur et ses ambitions. Car, comme le disait si bien Pascon (1980)
" le problème du Maroc, cest le calquage des modèles
et labsence dinnovations ". En recherche zootechnique classique
(évaluation de rations, testage de nouvelles races
) où
il sagit de renouveler des expériences déjà accomplies
sous dautres cieux, et dadhérer à des équipes
(les chercheurs affectionnent le terme de réseau) constituées,
la créativité est bien réduite. Les essais consistent
le plus souvent à calculer des coefficients de digestibilité,
des flux de nutriments ou encore des héritabilités, selon des
protocoles et des formules bien huilés et définitivement
scellés. En revanche, en travaillant sur le terrain, dans des contextes
toujours différents les uns des autres, linnovation est plus
que de mise. Mais elle requiert au préalable, lindépendance
de la réflexion et la liberté daction. Il est
dailleurs avéré que pour les travaux détude
des systèmes délevage et de leur organisation, il nest
pas de méthodologie universellement adoptée (Roeleveld et Van
den Broek, 1998) et le chercheur est appelé en permanence à
rectifier le tir et à sadapter aux aspects nouveaux que lui
réservent les enquêtes et les suivis délevage.
Certes, la majorité des chercheurs évoquent limportance
des diagnostics zootechniques comme point de départ de tout travail
de recherche systémique, mais les outils même de ce type
dinvestigation restent du ressort du libre arbitrage du chercheur.
En effet, en fonction des moyens dont il dispose, de létendue
de la zone sur laquelle il veut prospecter le niveau de production du cheptel,
du nombre délevages concernés, des aspects relevant du
diagnostic (simple évaluation de la productivité, ou détail
des performances économiques, techniques, des consommations de travail
et dintrants
) et même des rôles de lélevage,
la tâche du chercheur nen sera que plus différente (Brossier
et Hubert, 2001).
Après plus de quatre décennies de recherche et denseignement zootechniques dans des institutions érigées après lIndépendance du Maroc, le bilan porte à croire que les équipes qui se sont constitué sont sur la voie de passer à côté de leur objet dexistence : la promotion des résultats des élevages, des plus nantis tout comme des plus démunis, ô combien plus nombreux. Il est révélateur à ce niveau dobserver quaucune unité de recherche - enseignement ne dispose dune antenne de vulgarisation (extension service des universités anglo-saxonnes). De plus, lécrasante majorité des éleveurs ne connaissent les services chargés de lélevage quà travers les campagnes déradication des zoonoses, qui elles mêmes sont devenues de plus en plus parcimonieuses, tandis que le statut et le rôle du zootechnicien sont pour ainsi dire inconnus dans les zones rurales marocaines. En bref, si les cursus académiques et les programmes de recherche zootechniques nont rien à envier à ceux de structures plus évoluées, dans des pays tiers, cest ladaptation au contexte de lélevage marocain qui sème le doute. Pour preuve, la très faible diffusion au niveau des unités délevage des innombrables résultats que la recherche a pu élaborer. Ne sont pas seulement incriminées à ce niveau les structures de vulgarisation, mais, en premier lieu, la nature même des recherches zootechniques sans emprise sur la complexité des élevages. Il y a déjà plusieurs années, Couleau (1968) constatait que " lusure du pays physique, la faiblesse des revenus et des techniques rudimentaires contribuaient à faire de la paysannerie marocaine, une masse égarée ". Plus de 30 années plus tard, le constat est toujours dactualité, et les établissements denseignement et de recherche en zootechnie ont sûrement un rôle à jouer pour renverser la vapeur. Pour cela, une voie prometteuse consiste à adapter la recherche et même les modes denseignement à la réalité concrète des élevages et, surtout, de proposer des résultats assimilables, à tous les égards, par les paysans. En dautres termes, il faudrait aux chercheurs innover, créer de nouvelles voies en sciences animales à lécoute des aspirations des éleveurs et tenant compte de la complexité des systèmes quils ont à gérer. Il y va sûrement de la crédibilité et même de la durabilité des acteurs et des entités chargés de la recherche.
Dessins Claire Brenot, daprès des photographies dAlain Bourbouze.
(1) Système de rotation entre une céréale et une légumineuse [VU]
[R] Références bibliographiques
Abaab A., Bédrani S., Bourbouze A., Chiche J., 1995.
Les politiques agricoles et la dynamique des systèmes agropastoraux
au Maghreb. Options Méditerranéennes, sér. B,
140-165.
Amar M., 2002. Le rôle des coopératives agricoles dans le
secteur laitier au Maroc. Thèse de doctorat en Sciences biologiques
appliquées, section Agronomie, univ. de Gand, Belgique, 254 p.
Amir P., Knipscheer H.C., 1989. Conducting on-farm animal research :
procedures and economic analysis. Winrock International Institute for
Agricultural Development and International Development Research Centre, USA,
244 p.
Bradford E., 1989. Animal agriculture research and development : challenges
and opportunities. Can. J. Anim. Sci., 69, 847-856.
Brossier J., Hubert B., 2001. Intégrer les sciences biotechniques,
économiques et sociales. Cahiers Agricultures, 10, 25-39.
Christiansen S., Bounejmate M., Sawmy-Edo H., Mawlawi B., Shomo F., Cocks
P.S., Nordblom T.L., 2000. Tah village project in Syria : another
unsuccessful attempt to introduce ley-farming in the Mediterranean basin.
Experiment. Agric., 36, 181-193.
Couleau J., 1968. La paysannerie marocaine. Éditions du CNRS,
Paris, 295 p.
Crotty R., 1980. Cattle, economics and growth. Commonwealth Agricultural
Bureaux. Farn Royal, Slough SI 2 3 BN, 253 p.
De Gasparin A., 1843. Cours dAgriculture. Paris, La Maison Rustique,
5 vol.
Dumont R., 1974. Agronome de la faim. Coll. Un homme et son métier,
Robert Laffont, Paris, 394 p.
Duplan J.M., 1994. La race bovine marocaine Tidili : station,
région, esquisse dun programme de conservation et de
sélection. Doc. Ron. ORMVA de Ouarzazate, Maroc, 35 p.
Faye B., Alary V., 2001 Les enjeux des productions animales dans les pays
du Sud. INRA Prod. Anim., 14, 3-13.
Freire P., 1974. Pédagogie des Opprimés. Maspéro,
Paris, 197 p.
INRA, 1965. Les cultures fourragères irriguées au Maroc.
Coll. Techniques et productions agricoles, Rabat, 152 p.
Jouve P., 1993. Adaptation des systèmes de production à
laridité au Maroc et au Sahel. Thèse de doctorat,
univ. Paul-Valéry, Montpellier III, Géographie de
lAménagement, 188 p.
MADRPM,1999. Lagriculture marocaine en chiffres : résultats
du dernier recensement agricole. Ministère de lAgriculture,
du Développement rural et des Pêches maritimes, Rabat,
28 .
Landais E., 1996. Élevage bovin et développement durable.
Courrier de lEnvironnement de lINRA,.29, 59-72.
Landais E., Bonnemaire J., 1996. La zootechnie, art ou science ? Entre
nature et société, lhistoire exemplaire dune discipline
finalisée. Courrier de lEnvironnement de
lINRA, 27, 23-44.
Landais E., 1990. Sur les doctrines des vétérinaires coloniaux
français en Afrique noire. Cah. ORSTOM, sér. Sci. Hum.,
26, 33-71.
Miège J.L., 1961. Le Maroc et lEurope, 1830-1894.
Tome II : L'ouverture. Presses universitaires de France, Paris,
588 p.
Ørskov E.R. [1993]. Reality in rural development with emphasis
on livestock. Rowett Research Institute Ltd., Aberdeen, 88 p.
Pascon P., 1980. Études rurales. SMER, Rabat, 158 p.
Projet Sebou, 1961. Mise en valeur agricole de la Plaine du Gharb.
Élevage bovin, fascicule 4, livret 2, Rabat, 85 p.
Roeleveld A.C.W., Van Den Broek A., 1999. Les systèmes
délevage : orienter la recherche. Institut royal des
Tropiques, Amsterdam.
Schiere J.B., Singh K., De Boer A.J., 2000. Farming Systems Research and
Livestock Feed Development; the case of a project on feeding of crop residues
in India. Exp. Agric., 36, 51-62.
Sraïri M.T., Kiade N., 2002. Typology of dairy cattle farming systems
in the Gharb irrigated perimeter, Morocco. Livest. Prod. Sci. (soumis
pour publication)
Sraïri M.T., El Khattabi M., 2001. Évaluation économique
et technique de la production laitière intensive en zone semi-aride
au Maroc. Cahiers Agricultures, 10, 51-55.
Sraïri M.T., Leblond J.M., Bourbouze A., 2002. Production de lait et/ou
de viande : stratégies des éleveurs de bovins dans le
périmètre irrigué du Gharb au Maroc. Rev. Elév.
Méd. Vét. Pays trop. (soumis pour publication)
Vaysse J. (dir.), 1952. Lélevage au Maroc, 35 années
dexpérience zootechnique et de protection du cheptel, vol. 1,
Ruminants. La Terre Marocaine, Rabat, 326 p.