Avant-propos (par Jean-Louis Rivière)
Importance économique des insectes
pollinisateurs
Données biologiques succinctes concernant les insectes
pollinisateurs
Quelques causes de régression des populations
dinsectes mellifères pollinisateurs
Les modes de contamination des mellifères par les
insecticides
Acteurs impliqués dans la gravité des risques
encourus par les insectes mellifères exposés aux traitements
insecticides
En conclusion
par Jean-Louis Rivière
INRA, Phytopharmacie, route de Saint-Cyr, 78026 Versailles cedex
Jean.Louis-Riviere@versailles.inra.fr
« Les pesticides ont constitué un énorme progrès
dans la maîtrise des ressources alimentaires, mais le revers de la
médaille est apparu très rapidement ; des phénomènes
de résistance chez les insectes, puis l'apparition de troubles de
la reproduction chez les oiseaux ont montré de façon spectaculaire
les limites et les dangers pour l'environnement de leur utilisation sans
discernement. Le célèbre livre de Rachel Carson, Printemps
silencieux (1962), qui dénonçait avec force les
dégâts provoqués par les insecticides organochlorés,
a fait prendre conscience à la communauté scientifique et à
l'opinion publique des dangers des pesticides. Trente ans après, le
dilemme existe toujours entre la nécessité de construire un
système de développement durable pour l'humanité dans
un environnement de moins en moins contaminé, tout en assurant une
lutte efficace contre les ravageurs des cultures et les vecteurs de
maladies.
Dans ce débat, la recherche a son rôle à jouer et le
comité Ecologie et gestion du patrimoine naturel (EGPN) du SRETIE
(1) lançait un appel d'offres
sous le titre Impacts des pesticides sur la faune et la flore sauvages
pour inciter des travaux de recherche dans ce domaine. Ces travaux
terminés, à l'issue d'une journée de restitution des
résultats organisée à Lyon le 6 février 1991,
il est apparu intéressant, au-delà des interventions
spécialisées, de reprendre les principaux éléments
de la discussion, de mettre en lumière les constats et dégager
des perspectives.
Les textes [...], rédigés pour la plupart par des participants
à cet appel d'offres, sont ordonnés autour de deux points
essentiels : que savons-nous exactement aujourd'hui de la contamination de
l'environnement et des effets des pesticides sur les biocénoses ?
Comment évaluer demain le risque environnemental lié à
l'emploi des pesticides ? »
Ce texte, extrait de l'avant-propos du document (2),
date de quelques années déjà, mais
la situation n'a pas changé : les pesticides resteront pendant encore
longtemps la seule solution valable pour protéger l'homme et ses
ressources alimentaires contre les plantes et les animaux nuisibles.
L'appel d'offres intervenait au moment de la mise en place des directives
européennes pour l'homologation des pesticides ; l'évolution
a été rapide dans ce domaine, sous la pression de l'opinion
publique de l'Europe du Nord, très sensible à son environnement.
Les nouvelles réglementations sont beaucoup plus contraignantes et
les données écotoxicologiques constituent désormais
une part très importante du dossier d'autorisation des substances
actives et des préparations.
Les recherches écotoxicologiques devraient donc se poursuivre pour
deux raisons principales. D'abord, on est loin d'avoir fait un bilan complet
de l'impact des pesticides sur les écosystèmes ; les travaux
publiés dans les revues spécialisés nous apportent,
presque chaque jour, de nouveaux éléments, de nature à
modifier nos opinions sur la toxicité réelle des pesticides,
même sur les produits les plus anciens comme le DDT. Ensuite, un point
est devenu essentiel : le développement des méthodes
d'évaluation du risque. L'écotoxicologie a pour domaine de
compétence les effets des polluants et l'étude des mécanismes
sous-jacents (3) : ces connaissances
sont nécessaires pour assurer une base scientifique solide aux directives
réglementaires et permettre leur indispensable évolution vers
une plus grande pertinence écologique.
[R] Notes
(1) Le service de la Recherche et du Traitement de linformation sur lenvironnement (SRETIE) est devenu depuis le service de la Recherche et des Affaires économiques du ministère de lEnvironnement. [Vu]
(2) Impacts des pesticides sur la faune et la flore sauvages, ouvrage publié par le ministère de lEnvironnement (1996, 75 pp.), coordonné par Jean-Louis Rivière et Véronique Barre. Voir p. 115, rubrique Bibliographie, on signale. [Vu]
(3) On trouvera une discussion très intéressante sur le domaine et les axes de recherche de l'écotoxicologie dans l'ouvrage de V.E. Forbes et T.L. Forbes (Ecotoxicology in Theory and Practice, traduction à paraître aux éditions de l'INRA). [Vu]
Les abeilles domestiques sont surtout connues par les produits de la ruche,
miel, pollen, cire, etc., mais le rôle dauxiliaire de l'agriculture
de ces insectes est mis en avant beaucoup plus rarement. Quant aux autres
espèces appartenant au même grand groupe des mellifères,
comme disaient les auteurs anciens, c'est-à-dire les Bourdons et tout
le cortège des Abeilles non sociales, a-t-on une idée de la
taille de leur population et de leur action sur les plantes cultivées
? Il faut savoir que chez bon nombre dentre elles, l'intensité
et la qualité du transfert de pollen d'une fleur à l'autre
est un facteur du rendement au même titre que les éléments
nutritifs, l'eau, la température... L'importance du facteur pollinisation,
bien que reconnue, est assez difficile à chiffrer. Elle apparaît
d'une façon aiguë dans les cas de réduction subite et
de disparition accidentelle de la faune pollinisatrice dans les zones où
l'on cultive des plantes à gros besoins de pollinisation. Naturellement,
des expérimentations comparatives où l'on exclut les insectes
butineurs de certaines plantes fournissent des données irréfutables
sur l'action des pollinisateurs. Quelles sont donc les cultures entomophiles,
c'est-à-dire celles qui bénéficient de la visite d'insectes
mellifères ? Il faut citer cinq grands groupes de plantes entomophiles
cultivées : les arbres fruitiers (pommier, poirier, cerisier, kiwi,
prunier, amandier, pêcher, châtaignier), les « petits fruits
» (fraisier, framboisier, cassissier, groseillier), les oléagineux
(tournesol et colza), les légumes (melon, tomate), les productions
de graines et semences (luzerne, trèfle violet, trèfle blanc,
féverole), les semences légumières (carotte, oignon,
etc.). Les bénéfices apportés par les auxiliaires
pollinisateurs sont variables selon l'espèce considérée
et selon la variété. En 1982, la valeur des productions
entomophiles pouvait être estimée à 27 milliards de francs
et la part qui revenait aux insectes pollinisateurs à 12%, soit environ
3 milliards, ce qui représente d'après Borneck et Bricout (1984)
les exportations françaises de cognac ou bien le tiers des exportations
annuelles de blé.
A côté des espaces cultivés, une bonne partie des
éléments constituant le tapis végétal spontané
se reproduit grâce au butinage des pollinisateurs. Dans ce cas, il
n'y a pas lieu d'effectuer un chiffrage économique, mais de retenir
que ces insectes participent au maintien de la diversité des
végétaux et contribuent ainsi à la conservation des
plantes-abris et anti-érosion.
Si l'on considère l'Abeille domestique, on peut faire un recensement
des colonies domestiques : elles sont estimées à 1,3 millions
en France par Borneck et Bricout (1984). Les autres pollinisateurs sont sauvages,
exception faite d'espèces qu'il faut signaler telles que les Bourdons
de l'espèce Bombus terrestris qui est domestiquée et
fait l'objet d'une jeune industrie en Europe, où l'on estimait son
chiffre d'affaires à plus de 100 millions de francs en 1992. Ajoutons
que depuis des années, plusieurs abeilles non sociales sont
élevées aux Etats-Unis et au Japon en vue de polliniser la
luzerne-graines et les arbres fruitiers. Aux Etats-Unis, Levin (1983) estimait
à plusieurs millions de dollars l'activité annuelle touchant
à la pollinisation de la luzerne par la plus célèbre
de ces espèces, la mégachile Megachile rotundata.
Un trait commun relie les différentes espèces d'insectes
hyménoptères impliqués dans les transferts de pollen
: elles sont toutes strictement inféodées aux plantes à
fleurs, desquelles elles tirent exclusivement leurs ressources alimentaires,
le pollen et le nectar. Ces liens privilégiés, l'existence
de structures anatomiques adaptées à la récolte de cette
nourriture ainsi que l'abondance relative des hyménoptères
mellifères nous incitent à les considérer comme les
principaux insectes pollinisateurs, bien supérieurs en efficacité
aux autres ordres d'insectes floricoles pouvant appartenir aux
coléoptères, diptères (mouches), lépidoptères.
Les hyménoptères mellifères, que l'on rassemble aussi
sous le vocable dApoïdes, seront désignés dans la
suite de ce texte par le terme de « mellifères » pour rappeler
ce qui les attire dans les fleurs. Le groupe de ces pollinisateurs est
constitué d'espèces sociales et d'espèces à moeurs
solitaires. Les mellifères sociaux vivent en colonies qui atteignent
50 000 individus chez l'Abeille domestique mais qui dépassent rarement
500 individus chez les Bourdons. Les colonies de Bourdons sont annuelles
alors que celles d'Abeille sont pérennes. Il existe une dizaine
d'espèces de Bourdons communes dans notre pays parmi la trentaine
recensées. Chez les mellifères non sociaux, appelés
aussi abeilles solitaires, on compte un millier d'espèces en Europe.
Elles n'ont pas de comportement d'entraide sociale, les femelles se contentant
de confectionner des cellules d'élevage qu'elles garnissent partiellement
avec une pâtée plus ou moins liquide, mélange de pollen
et de nectar, et qui sert de support à chaque oeuf.
Quant à l'habitat des mellifères, il est extrêmement
varié : on sait que les Abeilles domestiques occupent soit les ruches
d'apiculteurs, soit des cavités naturelles obscures. Les Bourdons
logent dans des terriers abandonnés par des rongeurs, mais ils peuvent
également édifier leur nid à la surface du sol sous
des débris végétaux forestiers. Abeille domestique et
Bourdons sécrètent de la cire qu'ils utilisent pour construire
les cellules d'élevage. Beaucoup d'espèces de mellifères
solitaires (Andrènes, Halictes) creusent des terriers soit en recherchant
un sol herbeux, soit au contraire un sol nu comme certains chemins, tandis
que les Mégachilides nidifient au-dessus du sol dans des cavités
naturelles (bois mort, vieux murs). Ils cloisonnent leur nid avec des
matériaux très divers allant de la terre humidifiée
(Osmies maçonnes) à la laine de mouton en passant par de la
résine de conifère (Heriades), des poils végétaux
(Anthidium) ou des découpures de feuilles (Mégachiles). Il
est à noter que la fécondité des femelles mellifères
solitaires dépasse rarement une vingtaine d'oeufs. Le vol et la
période de ponte de chaque espèce ont souvent lieu une fois
par an, durant seulement 1 à 2 mois. Certaines espèces sont
printanières, d'autres sont estivales, voire automnales. La période
d'apparition d'une espèce donnée est assez brève (1
à 2 mois) si on la compare à celle des espèces sociales
: au moins 8 mois pour l'Abeille domestique et 6 à 8 mois pour le
Bourdon, Bombus terrestris. Bien souvent, les espèces solitaires
fréquentent préférentiellement une famille de plantes
alors qu'Abeille et Bourdons sont capables de se nourrir sur une très
large gamme d'hôtes végétaux.
Figure 1. Accidents survenus en France durant 4 ans à des ruches exposées à des traitements phytosanitaires appliqués à 4 types de cultures (Wimmer, 1987)
La population d'Abeilles domestiques varie en un lieu donné au gré des migrations saisonnières, les transhumances, qui sont le fait des apiculteurs à la recherche des floraisons les plus profitables pour leurs colonies. Par contre, chez les mellifères sauvages, le maintien des peuplements ne peut être attendu que si leur habitat est conservé et la nourriture assurée. Il est donc possible d'énumérer une série de raisons expliquant dans certaines zones la régression notable de leur population, voire de leur extinction. L'urbanisation et la mise en culture intensive impliquent la suppression des zones refuges que sont les jachères, haies et talus et aussi la réduction des ressources alimentaires ; celle-ci est la conséquence de deux actions conjuguées : celle des herbicides totaux ou sélectifs et celle de la monoculture en particulier la culture de plantes dépourvues d'intérêt pour les insectes mellifères telles que les céréales. Naturellement, l'usage des insecticides est aussi un facteur perturbant parfois très gravement les insectes pollinisateurs, insuffisamment protégés malgré leur statut d'auxiliaires de l'agriculture et leur action bénéfique dans le maintien de la diversité de la flore spontanée. Louveaux (1984) rappelle que l'apiculture a énormément souffert de la généralisation des traitements phytosanitaires dans les années 50, particulièrement dans le Bassin parisien où s'étendait d'année en année la culture du colza. D'après cet auteur, des milliers de ruches ont été détruites par les insecticides organochlorés de l'époque. A une plus grande échelle, des statistiques précises et éloquentes sont disponibles aux Etats-Unis où l'on cite la destruction de 70 000 colonies d'Abeilles en Californie, pour la seule année 1967, en raison de traitements du coton avec du carbaryl (Louveaux, 1984). Toute culture visitée préférentiellement par les Abeilles et les autres mellifères et subissant un ou plusieurs traitements phytosanitaires est une culture à risques. Actuellement ces cultures, qui sont citées au début de cet article, couvrent en France plus d'1,5 million d'hectares, dont les trois quarts sont représentés par les oléagineux : colza et tournesol. Il est à noter que les céréales, dont les fleurs n'ont rien d'attractif pour les insectes mellifères, peuvent être elles aussi des cultures à risque, car elles sont parfois visitées par les abeilles qui viennent butiner les déjections sucrées très abondantes des pucerons des épis (miellat). Cet aliment est quelquefois relativement prisé par les butineuses. La figure 1 montre que les vergers et surtout les champs de colza sont de fréquentes causes d'accidents survenant aux ruches proches de ces cultures, mais que les céréales sont également une source de surprises désagréables pour les apiculteurs, allant de l'affaiblissement de la colonie à sa disparition totale. La vigne, bien qu'étant une culture non entomophile, peut devenir comme en 1985 une culture à risque pour les butineuses de pollen.
Les insecticides prennent deux chemins principaux pour atteindre leur cible.
Ils peuvent traverser le tégument des mellifères lorsque ceux-ci
se trouvent sous le jet d'un appareil de traitement ou lorsqu'ils marchent
sur les résidus du produit déposé sur les
végétaux. Ils sont également ingérés lors
de la consommation du nectar contaminé au fond des corolles. Cette
contamination est d'autant plus forte que l'insecticide peut avoir des
propriétés endothérapiques, pénétrant
ainsi facilement dans les vaisseaux conducteurs de sève. Les abeilles
domestiques consomment également de l'eau ou du miellat de pucerons
pollués. Il existe un mode insidieux de contamination : le transport
au nid, par les butineuses, des aliments pollués, nectar ou pollen,
qui vont servir à nourrir, soit des congénères adultes,
ce qui arrive régulièrement chez l'Abeille domestique, soit
des larves. Les molécules toxiques agissent généralement
en désorganisant la conduction de l'influx nerveux ; cependant des
produits d'une génération nouvelle (« régulateurs
de croissance ») inhibent la synthèse de constituants du
tégument et, de ce fait, ne perturbent que les larves.
Il est évident que les effets des intoxications des mellifères
seront, en fonction de la matière active, tantôt immédiats,
tantôt différés. S'il y a effet immédiat, les
conséquences sont visibles après quelques heures et durant
2 à 4 jours, aboutissant parfois à l'extinction totale de la
population. Dans le cas des insecticides régulateurs de croissance,
les effets peuvent être lents à apparaître : par exemple
on a vu que la mortalité larvaire maximale, dans un rucher butinant
un verger traité au phénoxycarbe, n'était enregistrée
qu'au 17e jour. Cette matière active, inoffensive pour les adultes,
était transmise par les ouvrières nourrices récoltant
nectar et pollen contaminés aux larves, qui, très sensibles,
n'ont pu arriver au terme de leur développement de 3 semaines. Il
est des cas où les effets létaux sont encore plus retardés
; ainsi, lorsque l'insecticide est intégré à des provisions
de pollen qui sont stockées plusieurs mois dans la ruche. Un tel stockage
survient facilement avec les insecticides « encapsulés »
qui se présentent sous l'aspect de microsphères creuses et
poreuses en matière synthétique, laissant diffuser lentement
la matière active tout en la protégeant. Ces microsphères
ont la même taille que certains grains de pollen, soit quelques dizaines
de microns de diamètre et elles adhèrent sans difficulté
à la pilosité recouvrant le corps des butineuses. Les méfaits
des insecticides encapsulés sur les larves durent tant que les provisions
de pollen sont utilisées. Un autre mode de transport des insecticides
a été observé en champ de luzerne chez la Mégachile
utilisée à grande échelle pour la pollinisation de cette
culture en Amérique du Nord. Elle confectionne son nid en tapissant
des cavités tubulaires avec des morceaux de feuille de luzerne
découpés. Ce comportement constructeur particulier, propre
à ce genre, provoque l'intoxication des larves lorsque ces dernières
sont sensibles à l'ingestion de certains résidus qui contaminent
les provisions en contact très étroit avec les feuilles.
Le symptôme typique d'empoisonnement est le dépeuplement rapide
des nids suite à la mort des adultes ou des larves. Les adultes peuvent
mourir à l'entrée du nid ou dans le cas de certaines intoxications
au sein même de la culture traitée. D'autres symptômes
ont été identifiés : ce sont des réactions
sublétales. On peut les obtenir expérimentalement par application
de faibles doses de produit. Le signe le plus bénin est
l'hyperactivité. Les comas réversibles surviennent dans le
cas d'intoxication avec les pyréthrinoïdes. Le retour à
une activité normale des insectes comateux est lié à
la dégradation interne des molécules insecticides grâce
à certains enzymes. Chez la Mégachile de la luzerne, on a
enregistré des baisses de fécondité des femelles à
la suite d'applications sublétales de trichlorfon, de deltaméthrine
et de fenvalérate. La longévité des ouvrières
d'Abeille domestique est réduite après des traitements au carbaryl,
au diazinon et au malathion. Le fenthion rend les colonies incapables de
produire les reines nécessaires à la multiplication de
l'espèce par essaimage. Quant au parathion, il occasionne à
faible dose des pertes de l'orientation des butineuses en raison du
dérèglement du système de transmission des informations
concernant l'emplacement des ressources de nourriture. Ces observations
convergentes montrent que lorsqu'un traitement phytosanitaire est
exécuté sur une culture visitée par des pollinisateurs,
ces derniers subissent des pertes immédiates ou différées
qui affectent les adultes ou les larves. Très souvent se greffent
sur ces troubles assez visibles des perturbations physiologiques sublétales
atteignant insidieusement le potentiel de reproduction des insectes
mellifères ou leur comportement alimentaire.
La toxicité intrinsèque des matières actives utilisées
en protection des cultures peut être évaluée par des
essais de laboratoire standardisés et l'on peut ainsi classer les
insecticides selon leur action sur les insectes pollinisateurs. Il est cependant
difficile, malgré l'acquisition des données du laboratoire,
de prévoir l'étendue des dommages que subira la faune
pollinisatrice soumise à l'épandage de tel ou tel produit
commercial sur une culture. En effet, les circonstances de l'application
peuvent en modifier profondément les conséquences. Plusieurs
sortes de facteurs sont à considérer : l'environnement,
particulièrement le climat et la flore, le facteur « insecte
», à savoir l'espèce ou le stade de développement,
et les facteurs « techniques », tels que le choix du produit, son
dosage, etc.
Il est évident que les risques encourus par les mellifères
sont accrus lorsque la température et l'heure dans la journée
sont favorables au butinage. De même, si la culture traitée
est beaucoup plus attractive que l'environnement floral, la quasi-totalité
des butineuses s'y trouveront concentrées et elle deviendra un piège
redoutable comme bien souvent le sont colza et vergers. Comme on l'a vu plus
haut, il existe chez les insectes mellifères une grande diversité
d'espèces qui révèlent des sensibilités variables
à une même matière active. La figure 2 montre clairement
que la Mégachile de la luzerne est 2 fois plus sensible au toxaphène
que l'Abeille domestique (DL50 (4) 2 fois moindre) et qu'elle est, à
l'opposé, 23 fois plus résistante au carbaryl que l'Abeille.
Si l'on considère les stades de développement d'une espèce
donnée, il n'est pas rare de constater une grande différence
de sensibilité entre les larves et les adultes. Par exemple, le diazinon
est 3 700 fois plus toxique pour la larve d'Abeille que pour l'ouvrière,
mais le disulfoton est 6 fois plus toxique pour l'ouvrière que pour
la larve alors que les 2 stades réagissent de la même façon
à la même dose d'endosulfan. A noter que le captane qui est
un fongicide inoffensif pour les ouvrières est dangereux pour les
larves en raison de leur sensibilité 70 fois plus élevée.
Si l'on porte un regard global sur l'évolution des populations en
contact avec les insecticides, on peut affirmer que les effets nocifs seront
plus sûrement ressentis par les Abeilles non sociales (Mégachiles,
par exemple), car les individus exposés sont les responsables exclusifs
de la reproduction de l'espèce, à savoir les mâles et
les femelles. Dans le cas des Bourdons, les individus reproducteurs sont
les reines qui, fécondées à l'automne, sortent au printemps
de leur loge d'hibernation et peuvent être en contact avec les traitements
insecticides précoces, et ce jusqu'au début de l'été.
Plus tard elles seront protégées car elles restent dans leur
nid et seules les ouvrières nées des couvées initiales
pourront subir les dommages dus aux insecticides. Quant aux Abeilles domestiques,
ce sont elles qui ont relativement la meilleure protection puisque les reines
ne vont jamais butiner et sont constamment nourries par les ouvrières.
On doit aussi souligner que chez les mellifères sociaux, les colonies
issues de reines de haute qualité, pondant intensivement, se
développent vite et sont pourvues d'un plus grand nombre de butineuses
que les colonies faibles, par conséquent ce sont elles qui vont courir
le plus grand danger dans les champs traités.
Figure 2. Toxicité de 2 insecticides à l'égard
de 2 espèces d'insectes pollinisateurs : la Mégachile de la
luzerne (Megachile rotunda) et l'Abeille domestique
Estimation de la DL50 (Johansen, Jaycox et Hutt, 1963)
Figure 3. Toxicité de quelques matières actives
insecticides à l'égard de lAbeille domestique
(Atkins, Kellum et Atkins, 1981).
Figure 4. Effets de synergie d'une association insecticide-fongicide : cas de la deltaméthrine (D.) et du prochloraze (P.1) pulvérisés soitséparément (I et II), soit l'un après l'autre (III et IV), soit en mélange (V). Doses utilisées : deltaméthrine : 0,125 g/ha, prochloraze : 25 g/ha (selon Belzunces et Colin, 1993).
Bien des surprises en matières d'écotoxicologie proviennent
du comportement de l'utilisateur du produit de traitement. Il est donc utile
de discuter l'importance de quelques paramètres techniques impliqués
dans les intoxications de mellifères. Plusieurs questions méritent
d'être posées : quelle matière active est employée
? A quel dosage par hectare ? Avec quel outil d'épandage ? Y a-t-il
association d'autres produits avec l'insecticide ? Quelle est la rémanence
de l'insecticide sur les plantes ?
En premier lieu, considérons la toxicité intrinsèque
de la matière épandue : on peut être surpris par l'ampleur
de la variation de cette donnée fournie par un même laboratoire
et concernant une même espèce de mellifère. La figure
3 montre qu'il faut 267 fois moins de deltaméthrine que de pyrimicarbe
pour occasionner la même mortalité chez l'Abeille domestique.
Naturellement, le classement des matières actives s'effectue dans
un premier temps à l'aide de cette indication de base mais les
conséquences négatives du traitement découleront en
grande partie de la quantité qui entrera en contact avec les butineuses,
autrement dit de la dose/ha épandue. Cette donnée est en principe
invariable pour une culture précise (dose d'homologation). Le rapport
de cette dose/ha au niveau de toxicité évaluée en
laboratoire est un indice qui laisse présager les dommages que subiront
les populations de mellifères. Parfois des accidents imprévisibles
surviennent dans des ruches exposées à des traitements
effectués avec des mélanges de produits a priori sans danger,
par exemple de la deltaméthrine et un fongicide inoffensif tel que
le prochloraze. Un essai de laboratoire (figure 4) a montré qu'une
telle association rend l'insecticide dévastateur même si son
dosage est 50 fois inférieur à la dose homologuée (6,25
g/ha). Il est remarquable que cette synergie soit, bien qu'atténuée,
encore sensible lorsque le traitement insecticide est appliqué, soit
avant, soit après le traitement fongicide. Un élément
réduit souvent les risques d'intoxication, c'est la
répulsivité des insecticides. Elle n'est pas constante, variant
non seulement d'une matière à l'autre mais également
d'une application à une autre pour un même produit. Les butineuses
qui abordent la fleur traitée rebroussent chemin sans se poser, c'est
ainsi que les parcelles traitées voient se raréfier les visiteurs
durant plusieurs heures suivant le traitement. Cet effet a des conséquences
négatives sur la pollinisation, mais favorables à la conservation
des mellifères. Il est d'autant plus marqué que l'application
du traitement est faite de façon progressive, ce qui est le cas des
applications par voie terrestre. Par contre, si l'insecticide est
pulvérisé par avion ou hélicoptère, les insectes
butineurs sont touchés d'une manière beaucoup plus brutale,
leur possibilité de fuite étant très réduite.
Par ailleurs, les traitements aériens s'effectuant avec de faibles
volumes de liquide, les gouttelettes sont très concentrées
en produit actif et sont de ce fait plus agressives à l'égard
des insectes auxiliaires que dans le cas des traitements
terrestres.
Figure
5. Résidus de deltaméthrine en mg/kg sur diverses parties de
plantes de colza traité le jour «J0»
(d'après Sabik, 1991).
Il est enfin important de considérer la longévité des résidus sur les plantes. Certaines substances ou formulations ont une grande rémanence, par exemple les insecticides encapsulés. La deltaméthrine a une réputation de bonne rémanence, pourtant on se rend compte sur la figure 5 qu'il y a une dégradation assez rapide de la molécule puisqu'au bout de 6 jours les feuilles traitées ne contenaient plus que le tiers de la matière active déposée. Quant aux prélèvements exécutés sur les fleurs, ils indiquent une chute du taux de contamination beaucoup plus rapide : au bout de 2 jours les fleurs récoltées ne renferment que le dixième des résidus initiaux. Ce résultat s'interprète en considérant que les fleurs fanent vite et que plus on attend et plus on a la chance de prélever une fleur peu chargée en insecticide car en bouton au moment du traitement. Il y a tout lieu de penser que dans le cas des insecticides agissant uniquement par contact, les dommages peuvent survenir sur une période de 2 à 3 jours seulement. Sur la figure 5, on constate que le nectar est 30 fois moins contaminé que les anthères renfermant le pollen. L'analyse chimique prouve que l'on ne peut plus détecter d'insecticide sur les ressources alimentaires des butineuses, 6 jours après la pulvérisation.
Les pesticides dans leur ensemble peuvent tous perturber les insectes
pollinisateurs, les herbicides participent à la raréfaction
de leurs ressources alimentaires et, dans quelques cas, peuvent avoir une
certaine action insecticide.
Les fongicides appartenant à des familles chimiques particulières
peuvent également engendrer des troubles inattendus s'ils sont
associés à des insecticides peu dangereux. Les insecticides
sont les pesticides les plus fortement impliqués dans les dommages
infligés à la faune pollinisatrice. Leur action peut être
directe, mais elle est assez souvent indirecte par les résidus
déposés sur les plantes, contaminant la nourriture des insectes
mellifères : pollen et nectar. Divers symptômes affectent les
adultes, la survie des insectes cachant parfois des conséquences
sublétales des traitements, affaiblissant leur potentiel de reproduction.
L'action des insecticides sur les stades immatures est d'autant plus insidieuse
qu'elle est obligatoirement différée.
[R] Références bibliographiques
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