par B. Vissac et M. Vivier
1. Le contexte
2. La Recherche en quête d'une finalité et d'une
démarche.
3. Conclusion : la recherche agronomique, les grands projets
et la politique.
Références bibliographiques.
Le succès de la fusée Ariane et les préoccupations relatives
au rôle de la forêt Amazonienne constituent à la fois
une réussite et un objet de questions vives. Ils interrogent la Recherche
et plus particulièrement la Recherche agronomique, puisqu'elle se
préoccupe de questions agricoles et rurales, c'est-à-dire de
l'" interface " entre fusées et forêt.
Aérospatial et agriculture, les deux termes apparaissent antinomiques
mais, à la réflexion, ils sont liés et conditionnent
le développement d'une région où, si on n'y prend pas
garde, la disparité des enjeux risque, à terme, de les opposer.
Entre l'Eldorado et le bagne
Un bref historique des interventions de l'Etat est tout d'abord nécessaire.
Nombreuses furent en effet les tentatives de développement tout au
long de l'époque coloniale, mais aucune n'a abouti. Les raisons de
ces échecs sont traduites sous forme d'excuses : éloignement
de la métropole, peuplement insuffisant, agressivité du milieu.
En fait, la mise en perspective de ces opérations traduit plus une
absence de cohérence qu'une fatalité socio-écologique.
Aucun de ces projets n'a été vu dans la durée ni à
partir d'un diagnostic objectif. Les possibilités étaient
surestimées ou sous-estimées suivant les époques. Aucune
de ces opérations n'a de plus donné lieu à bilans et
critiques, en raison pour partie de l'inaccessibilité d'une information
dispersée entre des bibliothèques de ministères,
d'institutions et d'organismes extra-guyanais (INRA, 1982).
L'ambition gaullienne
La départementalisation (en 1948) fut l'occasion d'un nouveau Plan
de développement agricole (BAFOG, Bureau agricole et forestier de
Guyane) qui mettait en place une agriculture de petits paysans pratiquant
l'élevage sur les savanes proches de Kourou-Sinnamary. Les résultats
obtenus, quoique modestes, apparaissaient encourageants (Thomassin, 1962).
Puis, en 1964, le général de Gaulle annonce à Cayenne
l'installation prochaine d'une base aérospatiale : " Nous avons à
réaliser, vous sur place et la France avec vous, une grande oeuvre
française en Guyane qui soit connue partout dans le monde "
(1). Les espérances changent de
niveau : il ne s'agit plus de l'agriculture ou de la cueillette de l'or,
mais d'une technologie nouvelle à la pointe du modernisme. Sa mise
en oeuvre transforme les échelles et s'inscrit dans la durée,
ce qui n'avait jamais été le cas jusqu'ici (Patient, 1974).
L'histoire de la construction de Kourou et de la base aérospatiale
de 1965 à 1969 est hors de propos ici, sauf dans ses conséquences
socio-économiques : afflux interne (Noirs Bonis du Maroni) et externe
(Colombiens, Surinamiens, Brésiliens, Haïtiens) de main-d'oeuvre
plus ou moins contrôlée, déplacement des petits paysans
installés depuis peu autour de Kourou vers Sinnamary, importations
de denrées métropolitaines et développement de la culture
hydroponique des légumes (par l'IRAT, Institut de recherche en agronomie
tropicale) ; l'élevage bovin disparaît presque complètement
malgré une tentative d'introduction par l'administration (1972) d'un
" troupeau pilote " destiné à développer la production
de la viande (à Matoury, à proximité de Cayenne).
Mais les préoccupations sont ailleurs.
Les années difficiles : la fièvre
indépendantiste
Les espoirs nés du développement de la base de Kourou s'estompent
à partir de 1971. Une fraction du personnel est licenciée,
les expropriations massives qui ont touché la petite agriculture
renaissante apparaissent inutiles. On parle de " SOS pour la Guyane " (Patient,
1974).
Le pays s'agite (juin 1974) et les manifestants brandissent le spectre de
l'autodétermination et de l'indépendance : les responsables
du MOGUYDE (Mouvement guyanais de décolonisation) sont arrêtés
et emprisonnés en France métropolitaine.
Dans ce contexte, nombre d'immigrés (Brésiliens notamment),
considérés comme en situation irrégulière, sont
renvoyés dans leur pays. L'environnement géopolitique de la
Guyane n'est pas non plus sans créer des tensions. A l'ouest, le Surinam
accède à l'indépendance (en 1975). A l'est, le Brésil
lance un programme de développement de l'Amazonie basé sur
l'élevage tout en favorisant la petite et moyenne agriculture.
Le Conseil des ministres décide alors d'européaniser le programme
spatial (en 1974). Les négociations aboutissent en 1975 à la
création de l'ESO (Organisation spatiale européenne). Toutefois
le centre spatial restera en sommeil jusqu'en 1977. Le VIIe Plan offre alors
une opportunité pour proposer des solutions à la crise dans
le cadre du développement régional (CGP, 1975).
Le Plan vert (version initiale), 1977
Sans disposer d'une analyse approfondie de la situation, un comité
interministériel adopte, en 1975, le principe d'un plan d'ensemble
destiné à tracer les contours de la " Guyane nouvelle ".
Diversifié dans ses objectifs, le nouveau plan concerne l'ensemble
des activités économiques et s'appuie sur des projets forestiers
: ces derniers représentent de grosses unités de production
de pâte à papier, autour d'opérations de déboisement
(on parle de concessions de 300 000 ha). Une partie des déboisements
serait replantée en essences adaptées et l'agriculture
bénéficierait du solde afin de satisfaire, dans les meilleures
conditions économiques possibles, le marché local et le
développement des cultures d'exportation (riz, soja, citrons verts).
Les mesures correspondantes, échelonnées sur dix ans, seront
mises en oeuvre par le BUMIDOM (Bureau des migrations des départements
d'outre-mer) et la SATEC (Société d'aménagement technique
et économique) : elles impliquent la création de 12 000 emplois
et l'implantation de 30 000 personnes (agriculture, industrie, tertiaire).
Début 1975, le secrétariat d'Etat aux DOM-TOM recensait
déjà 28 000 candidatures !
Les objectifs fixés par le Plan à l'agriculture était
de créer, au cours des dix années suivantes (1975-1985), 300
exploitations et la mise en valeur de 18 000 ha. Les propositions
gouvernementales furent traduites en terme d'objectifs sectorisés
par filière (2). L'élevage de
bovins à viande - dont le développement constitue une permanence
historique fondée sur la nostalgie du temps où la Guyane
était exportatrice de viande, vers 1840 (Anonyme, 1967) - y tient
une place de choix. La DDA (Direction départementale de l'agriculture)
avait d'ailleurs conçu dans ce sens un projet plus timide, mais qui
n'eut pas de suite, avant même l'adoption du Plan vert (1974).
La mise en place du Plan est donc assurée, sous le contrôle
de la DDA, par la SATEC jouant le rôle de banque de développement
selon les pratiques de telles sociétés : études,
installations de fermes pépinières, constitution des unités
de production et installations d'agriculteurs bénéficiant d'un
régime particulier de subventions et de prêts à taux
modéré. La recherche est questionnée à ce stade
à travers ses diverses institutions, sollicitées essentiellement
pour des expertises. L'ORSTOM (Institut français de recherche scientifique
pour le développement agricole) s'occupe des sols. Aux autres instituts
reviennent des thèmes de recherche par production : l'IRAT, IRFA (Institut
de recherche sur les fruits et agrumes), le CTFT (Centre technique forestier
tropical) et l'INRA affirment bien la conception d'un développement
vu en terme de filière de produit. On verra plus loin les limites
d'une telle formule et ce qu'il faut en penser.
Tout ceci ressemble à un puzzle où chaque élément
offre l'allure d'une " filière ". Encore faut-il en faire un assemblage
judicieux et fonctionnel !
La contestation, l'échec du Plan papetier... et le Plan bovin
L'annonce du Plan et sa volonté de peuplement exogène
entraîne des réactions régionales - de la part du CARICOM
(Caribean Common Market) et d'Aimé Césaire, qui parle de "
génocide de substitution " même s'il s'agit d'un " génocide
par persuasion " - et départementales : S. Patient qualifie
l'arrivée de 30 000 étrangers de " véritable ethnocide
". La critique du Plan de développement et le thème de
l'indépendance deviennent les sujets majeurs de pamphlets
éphémères et occultes dont, toutefois, la violence du
vocabulaire limite l'audience.
Dans ce contexte, le gouvernement renonce à l'installation progressive
des 30 000 migrants ; quelques familles réunionnaises, victimes de
l'indépendance malgache, et 600 Hmongs seront néanmoins
implantés. L'analyse en profondeur des problèmes
socio-économiques remet en question l'orientation générale
du Plan, d'autant plus que les groupes américains et français
concernés renoncent à leurs projets de production de pâte
à papier. Dès 1977, année de son lancement, le Plan
vert perd sa charnière centrale (le défrichement) et
disparaît de fait avant d'avoir vécu. Seul le volet agricole
subsiste. Néanmoins " la Guyane maintient le cap sur le
développement " dont l'élevage de bovins à viande devient
l'élément moteur (vive le Plan bovin). Cette orientation du
VIIe Plan (1980-1984) sera d'ailleurs renforcée par le VIIIe Plan
(1984-1988).
Malgré le point de vue simple, optimiste et linéaire des
planificateurs, le développement de l'élevage bovin apparaît
compliqué, eu égard aux conditions guyanaises. Il faut
intégrer dans le temps : la défriche, l'aménagement
du territoire (accès, parcelle, points d'eau), la création
de ressources fourragères (prairie), l'importation d'animaux, la
constitution d'une structure économique susceptible de gérer
l'amont et l'aval (une prairie plantée et non pâturée
ou mal exploitée revient vite à une friche ligneuse sous ces
climats). Ce n'est pas si simple :
- le déboisement manuel est pénible et lent, les interventions
mécaniques transforment la structure des sols ;
- les introductions d'espèces fourragères sont incertaines
et les choix réalisés sensibles aux phyto- et zooparasites
particulièrement agressifs au point de décimer les plantations
(comme au Brésil). L'animal retenu est le zébu Brahman, ceci
pour des raisons sanitaires (Brésil) ou économiques (USA) ;
il proviendra des élevages du Panama et du Costa-Rica ;
- les surfaces défrichées pour l'élevage, de 1976 à
1985, atteignent 7 000 ha ; l'effectif d'animaux importés est de 13
000 ; le nombre d'exploitations créées, de 250 (de plus de
5 ha) dont 150 concernées par la filière viande bovine.
L'élevage, les planificateurs et les éleveurs
La création d'élevages de novo sous-entend la présence
d'éleveurs connaissant le bétail, sa conduite, la maîtrise
d'un projet à long terme et son intégration dans l'environnement
socio-économique.
Qui sont les éleveurs du Plan vert ? Disparates de par leurs origines
géographiques et sociales, ils présentent quelques traits communs
: des moyens financiers modestes, une expérience technique inexistante
ou acquise en milieu tempéré.
C'est sur la base d'hypothèses contraires qu'ont travaillé
les planificateurs. A l'optimum biologique de paramètres tirés
de l'expérience hexagonale s'ajoutait une vision optimale des
opérateurs sélectionnés sur une personnalité
d'aventurier qui a toujours caractérisé les migrants.
Une structure administrative, technique et commerciale dénommée
coopérative de l'élevage (et non, est-ce un pur hasard, des
éleveurs) regroupait ces nouveaux agriculteurs aux compétences
incertaines. En fait, ses objectifs concernaient plus l'accroissement du
troupeau et l'intégration des aides publiques que la prise en compte
de sa diversité interne et des problèmes techniques qu'elle
posait : 5 % des éleveurs y possèdent 35 % du cheptel et 66
% n'en possèdent que 8 %. Lorsque le gouvernement décida, vers
1985, d'interrompre ses aides et après la faillite de la
coopérative, seuls une dizaine d'opérateurs, plus habiles,
avaient émergé des quelques 150 éleveurs
bénéficiaires des aides.
Cette analyse des vicissitudes d'un plan d'Etat sur l'agriculture d'un DOM
intègre les particularités guyanaises et les dépasse.
Dès 1970 par exemple, se posait aussi à la Réunion le
problème de l'implantation d'un élevage bovin pour remplacer
les structures anciennes inadaptées aux besoins liés à
l'urbanisation (boeufs tirant des charrettes transportant la canne à
sucre). Ici, on n'avait pas su prévoir les conséquences de
l'indépendance malgache et de la suppression du courant d'importation
de bovins maigres qui fournissait une réponse temporaire aux besoins
du territoire. Un plan a, là encore, servi de palliatif dans un contexte
toutefois mieux préparé à l'action coopérative.
Bref, ces interventions découlaient d'une philosophie générale
de planification d'Etat, inspirée d'une culture hexagonale.
C'est dans ce contexte que l'organisme animateur du Plan, la DDA, a fait
appel, en 1977, à la Recherche et en particulier à l'INRA,
qui n'était pas, à l'époque, représenté
en Guyane.
Les caractéristiques de la commande initiale se traduisaient pour
les chercheurs par un double aveuglement imposé :
- aveuglement technique d'abord : les chercheurs de l'ORSTOM disposaient
sur place d'une information intéressante et utile sur le fonctionnement
complexe des sols forestiers et de savanes, ainsi que sur la botanique et
la pharmacopée locales. Mais il y a loin d'un sol forestier à
un sol défriché et rien n'était dit sur la création
des prairies et l'utilisation des plantes fourragères par les herbivores.
On était frappé par l'agressivité et la vitesse de
dissémination des agents des maladies des plantes et des animaux :
les vampires et les taons constituaient des agents de propagation de maladies,
telle la rage, pour les premiers. Les félins ont tué d'autant
plus de veaux que les élevages se dispersaient dans un milieu hostile.
Il y a, d'une façon générale, beaucoup d'expériences
d'implantations de bovins en milieu tropical ; on savait dès 1970
que leurs résultats étaient très inférieurs à
toutes les références provenant des milieux tempérés.
Pour comprendre ce propos, il suffit de faire le tour de la mappemonde
pour s'apercevoir du vide de tentatives d'élevage et d'implantations
de la Recherche en zones équatoriales de plaine, qui constituent un
milieu bien particulier. Bref, la position de kamikaze était stimulante
mais ô combien risquée : cette situation se doublait d'une
balkanisation des institutions de recherche, peu ou pas représentées.
Cela ne facilitait pas l'intégration pluridisciplinaire, pourtant
absolument indispensable dans un écosystème aussi complexe.
- aveuglement socio-économique ensuite : dans ce contexte,
l'animateur du Plan questionnait donc les institutions, selon leur
compétence, dans la perspective de l'élaboration de filières
spécialisées par produit, type d'élevage et culture
correspondants. L'aveuglement imposé était ici de deux ordres
:
. il n'était pas " conseillé " de se préoccuper des
éleveurs hors Plan vert qui pratiquaient des formes d'élevage
dérivées de l'abattis. La formule était
considérée comme dénuée d'intérêt
et sans avenir. Des travaux faits à ce sujet, " en sous-main ", dès
1982, traduisaient, pourtant, des formes d'intégration progressives
intéressantes et peu coûteuses pour la collectivité.
Les résultats furent considérés comme trop peu importants
pour mériter d'être diffusés ;
. les commandes faites à la Recherche, dans le cadre du Plan vert,
excluaient l'accès aux données comptables et économiques
des éleveurs, contrôlées exclusivement par l'organisme
gestionnaire. Lorsque, vers 1985, cet interdit fut levé, à
la demande même des éleveurs du Plan, ces derniers étaient
engagés, pour la majorité d'entre eux, dans la phase de l'"
acharnement thérapeutique " et de la sélection de l'élite
finale.
Bref, la Recherche devait apporter des connaissances techniques à
un Plan dont on lui demandait de cautionner au préalable certains
éléments. Les protagonistes, venus d'ailleurs, étaient
supposés par essence compétents et coopératifs.
Cette histoire vécue de la Recherche agronomique dans un plan d'Etat
est en cours d'écriture. Elle constituera la 3e partie d'une série
d'ouvrages, tirés de mémoires d'étudiants, dont le nombre
représente 3 à 4 fois celui des éleveurs en passe de
survivre à cette " tourmente équatoriale ".
L'exposé pourrait en rester là, si la recherche faite par l'INRA
en Guyane ne conduisait les chercheurs à des interrogations plus larges
sur leur rôle par rapport à l'action. Cet exercice était
d'autant plus nécessaire que ces derniers étaient rattachés
par leur institution au département SAD (de Recherche sur les
systèmes agraires et le développement), créé
en 1979, dans la perspective d'analyser en France les méthodes du
développement et les raisons des échecs souvent observés.
La réflexion et les méthodes s'inspiraient d'un courant de
travaux lancés à l'initiative de la DGRST (Délégation
générale à la recherche scientifique) puis par le MRT
(ministère de la Recherche et de la Technologie) entre 1970 et 1980.
Le SAD visait, à travers des formes de recherche-action, à
comprendre les pratiques des acteurs pour en dégager des pistes de
recherches techniques adaptées. La problématique relevait,
cette fois, de l'étude des systèmes complexes (Morin, le Moigne).
Cette nouvelle approche des problèmes conduisait, dès 1985,
à émettre trois hypothèses sur l'engagement des chercheurs
de ce département, hypothèses entre lesquelles ont
évolué les pilotes de la Recherche :
1 : " Etayer " le Plan vert et répondre aux questions multiples
sur les matériels biologiques et les milieux (la commande initiale).
C'était ce que demandaient les protagonistes et le Gouvernement. Ce
dernier en rajoutait même et un premier ministre (J. Chirac, en 1986)
regrettait les " fesses plates et exotiques " des zébus importés
- qui avaient été jugés, par les spécialistes,
adaptés au milieu et... à la majorité des éleveurs
-, par rapport à celles des Limousins qu'il connaissait bien. A la
suite de quoi, l'arrivée des Limousins, sensibles aux maladies, a
favorisé l'extension du champ des recherches et profité à
quelques rares éleveurs capables de maîtriser la race en croisement.
Cette voie de recherche, malgré ses limites sociales, n'aura pas
été nulle pour la suite, auprès de l'élite du
Plan vert.
2 : Développer des recherches biotechniques originales permettant
d'étendre la palette de connaissances de base sur l'écophysiologie
et l'adaptation des peuplements animaux et végétaux. Cette
voie se situait dans l'environnement d'un centre important établi
par l'INRA en Guadeloupe et dont l'antenne guyanaise pouvait servir de
succursale. A condition de surmonter, il est vrai, les tendances isolationnistes
et particularistes des chercheurs impliqués dans un tel contexte culturel.
Cela pouvait néanmoins apporter des éléments utiles
à la constitution des dossiers scientifiques de ces chercheurs
isolés et souvent mal compris dans leur institution et leurs "
académies ". Bref, une fenêtre et une vitrine équatoriale
pour l'INRA. Mais une recherche pour quoi faire et, faute de plan, pour quelle
cible ?
3 : Entreprendre une démarche de recherche-action à
partir d'un diagnostic sur le fonctionnement du système agraire et
des unités d'exploitation agricole qu'il comportait. C'est ce qui
a été finalement réalisé depuis trois ans grâce
aux efforts du département SAD, avec l'appui des étudiants
d'écoles supérieures agronomiques, de l'Université et
avec la collaboration des instances professionnelles agricoles guyanaises
(Gachet, 1989). Le cheminement de cette démarche, fondée sur
le postulat de complexité, est intéressant car il permet
d'identifier les interfaces et les régulations mises en jeu dans le
pilotage du système agraire et qui permettent de le maîtriser
:
- les tribulations du Plan vert avaient déjà permis d'identifier
l'importance de la maîtrise conjointe des systèmes d'élevage
et de pâturage. Le coût du stockage fourrager et du concentré,
dans ce contexte, est en effet prohibitif : il faut adapter en permanence
la conduite des animaux à de fortes contraintes pédoclimatiques.
Des recherches, aux résultats prometteurs, ont permis de tester
l'intérêt d'associations de légumineuses herbacées
et arborées au tapis graminéen particulièrement vivace
mais dont la production est qualitativement déséquilibrée
et rythmée par les épisodes variables de pluviosité
;
- d'autre part, force a été de constater que c'est à
partir des cultures maraîchères et vivrières fondées
sur l'abattis itinérant (déplacement des champs sur brûlis
de la forêt après épuisement du sol cultivé) que
s'opère la monétarisation des agriculteurs guyanais. Or, c'est
à travers le stock de matière organique évoluée
(fumier) que l'élevage des herbivores peut fournir à la sole
maraîchère et vivrière les éléments
nécessaires de production et stabiliser l'agriculture, issue de l'abattis
itinérant après brûlis. Il apparaît en effet
nécessaire, si l'on veut utiliser convenablement les ressources de
la forêt amazonienne, de fixer les populations sur un territoire. Ceci
est d'autant plus important que se développent des vagues de migrants
incontrôlés chassés de leur pays par la famine ou le
désordre politique et attirés par les avantages divers que
procure la vie sur ce territoire français. Mais, comment, sous quelle
forme, organiser l'installation de populations appartenant à des ethnies
diversifiées sans connaître les pratiques qu'elles développent
dans leurs relations au milieu, à l'espace et dans leurs rapports
mutuels ? Cette fois, comprendre le système agraire implique de comprendre
également les pilotes en action ! (Gachet et al., 1989).
- Sur ce territoire dominé par les circuits d'importations relayés
par la grande distribution, la valorisation des quelques interstices qui
s'offrent à la diversité des systèmes de production
locaux n'est pas facile à exploiter pour répondre aux besoins
d'une diversité ethnique dont les pratiques alimentaires restent
très individualisées. Comment réguler ces
micro-filières pour satisfaire aux exigences des consommateurs et
respecter les contraintes des systèmes de production ? Les premiers
travaux réalisés, surtout dans l'Ouest et dans la zone de Kourou,
attestent de l'importance du rôle des ethnies. Implantés d'abord
autour de Kourou (1970), puis déplacés plusieurs fois au rythme
de l'expansion des projets spatiaux, les Créoles, souvent pluri-actifs,
conduisent des stratégies personnelles : une survivance historique
(Jolivet, 1987) avivée par la précarité de leur situation.
Les Hmongs, partis de deux villages isolés, tentent de dominer le
marché des fruits et légumes en utilisant largement les ressources
de la solidarité asiatique. Les réfugiés, en situation
précaire dans l'Ouest, profitent, eux, de cette capacité
d'organisation sur des concessions que des Créoles " urbanisés
" leur louent. On ne peut, en fait, comprendre un tel système agraire
si on ne relie pas les activités conduites conjointement à
la ville et à la campagne, synonyme pour beaucoup de lieu des
activités du bagne.
Qu'a fait, en définitive, la Recherche depuis douze ans ?
Quels types de résultats a-t-elle fourni et quelles sont leurs
représentations par rapport au contexte ?
- Elle s'est préoccupée, d'abord, d'étudier des peuplements
fourragers sur le territoire des " fermes pépinières "
créées par le Plan vert ainsi que chez un certain nombre
d'éleveurs parmi les 150 bénéficiaires du Plan ; elle
s'est occupée aussi des lots d'animaux, de leurs performances et de
quelques aspects de leur pathologie (entre 1977 et 1982) : un moment de recherche
sur les objets biologiques et les techniques ;
- Elle a évolué en 1984 vers l'étude du fonctionnement
d'une trentaine d'élevages intégrant les éléments
précédents en termes de système technique afin de comprendre
et d'aider leur pilotage (INRA, 1987). A partir de cette époque, l'objet
de la recherche n'est plus seulement les techniques mais aussi les acteurs
et leurs pratiques. La plupart des éleveurs étaient alors en
perdition. Il en restait une dizaine sur les 150.
- Elle a découvert progressivement (vers 1987) la réalité
des systèmes agraires guyanais. Si les éleveurs prévus
par le Plan vert ont disparu pour la plupart, le nombre d'agriculteurs
opérant en Guyane a doublé du fait de l'affluence des migrants,
souvent jeunes, qui trouvent dans l'activité agricole la seule voie
de survie possible sur cette terre d'accueil. La recherche sur l'action a
intégré l'ensemble social dans ses représentations.
De la réalité du système ainsi décrit à
l'élaboration de scénarios d'évolution possible, à
la confrontation des points de vue des acteurs, à la mise en oeuvre
et au test de procédures opératoires, il y a maintenant un
champ ouvert qui dépasse le chercheur pour interroger le politique.
Bref, des objets biologiques aux éleveurs implantés par l'Etat,
aux paysans guyanais et aux utilisateurs potentiels, d'expérimentations
analytiques vers des représentations systémiques suivant un
continuum de niveaux d'organisation croissants, la Recherche a donc
évolué de réponses précises à des questions
partielles posées pour des cibles non représentatives vers
une stratégie de questionnements (de bonnes questions ?) scientifiques
qui concernent le développement endogène de l'ensemble de ce
territoire. On pourrait conclure facilement qu'il suffisait d'inverser le
sens de la démarche et de la progression pour être plus pertinent
: aller de la représentation systémique aux études
analytiques, de l'étude du " tout " à celle de ses
composantes.
Ce serait malheureusement oublier plusieurs choses : le chercheur ne disposait
pas, en 1977, d'outils et de méthodes opératoires pour aborder
l'étude de systèmes complexes territorialisés à
niveaux d'organisation multiples afin d'en améliorer la maîtrise.
Les aurait-il eus, il ne disposait ni des modèles biotechniques ni
des indicateurs nécessaires au diagnostic du fonctionnement des
systèmes complexes considérés.
Quoi qu'il en soit, cette expérience mit incontestablement en
lumière le problème des rapports du chercheur agronome au contact
des acteurs dans le contexte de projets et d'un plan d'accompagnement (le
Plan vert) démesurés par rapport aux capacités du milieu.
La lointaine Guyane est, à cet égard, exemplaire ; les fusées
puissantes (mais fragiles) qui l'ont faite connaître aux yeux du monde
sont de purs produits d'autres chercheurs éminents ; elles y
côtoient des établissements humains diversifiés, souvent
en économie de subsistance, qui s'y agglutinent et dont l'organisation
régionale doit être respectée.
Tel n'est pas, en définitive, le moindre des paradoxes pour la Recherche
: avoir à intervenir sur des opérations de portée mondiale
mais ne pas être capable de comprendre les pratiques ancestrales des
paysans qui gravitent dans cet environnement pour les aider à mieux
les maîtriser. Le devenir de la fusée et celui de la forêt
Amazonienne, objet à présent de tant de sollicitudes, sont
pourtant liés à celui des Indiens et des peuplements
stratifiés qui vivent dans leur ombre. Ce débat est-il contournable
longtemps et n'y a t-il pas des rythmes à respecter dans la conduite
d'un développement que nous pilotons à distance ?
[R] Références
bibliographiques

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économiques. Ed. Lapointe, Cayenne.
CGP, 1975. Rapport de la Commission départementale Outre-mer.
Préparation du VIIe Plan (1 vol.), Commissariat général
au Plan.
GACHET J.P., BERTHELOT CH., BOURLIER F., GARGANTA E., PINDARD A., 1989. Quelle
politique de développement pour l'Agriculture guyanaise ? Contribution
à une réflexion. Coll. Agriculture des départements
d'outre-mer, 20-23 avril 1989, Guadeloupe.
GACHET J.P., 1989. D'un élevage introduit au système agraire
guyanais. In J. BROSSIER, B. VISSAC & J.L. LE MAGNE : Modélisation
systémique et systèmes agraires. CNRS Publications, 237-319.
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de l'INRA, n° 24, INRA Editions, Paris, 347 pp.
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Cayenne 9-10 décembre 1985. INRA Editions, Paris, 455 pp.
JOLIVET M.J., 1982. La question créole : essai de sociologie sur la
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PATIENT S., 1974. Libre propos : SOS pour la Guyane. Le Monde, 17 février
1974.
THOMASSIN M.R., 1962. L'élevage en Guyane. Doc. multigraph.BAFOG,
Cayenne.
Notes
(1) Visite du Général de Gaulle aux Antilles
et en Guyane, discours de Cayenne de mars 1964. Propos rapportés par
le Monde. [VU]
(2) Selon un document le service multigraphié de la DDA
de Guyane, 1976: le plan de développement de la Guyane: les objectifs
agricoles; description du programme. [VU]