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Le Courrier de la Cellule Environnement n°16, avril 1992    

les fusées et la forêt amazonienne cacheraient-elles les Indiens ?
histoire de plans d'Etat et rôle de la Recherche agronomique

par B. Vissac et M. Vivier

1. Le contexte
2. La Recherche en quête d'une finalité et d'une démarche.

3. Conclusion : la recherche agronomique, les grands projets et la politique.
Références bibliographiques.

[R] 1. Le contexte

Le succès de la fusée Ariane et les préoccupations relatives au rôle de la forêt Amazonienne constituent à la fois une réussite et un objet de questions vives. Ils interrogent la Recherche et plus particulièrement la Recherche agronomique, puisqu'elle se préoccupe de questions agricoles et rurales, c'est-à-dire de l'" interface " entre fusées et forêt.
Aérospatial et agriculture, les deux termes apparaissent antinomiques mais, à la réflexion, ils sont liés et conditionnent le développement d'une région où, si on n'y prend pas garde, la disparité des enjeux risque, à terme, de les opposer.

Entre l'Eldorado et le bagne
Un bref historique des interventions de l'Etat est tout d'abord nécessaire. Nombreuses furent en effet les tentatives de développement tout au long de l'époque coloniale, mais aucune n'a abouti. Les raisons de ces échecs sont traduites sous forme d'excuses : éloignement de la métropole, peuplement insuffisant, agressivité du milieu. En fait, la mise en perspective de ces opérations traduit plus une absence de cohérence qu'une fatalité socio-écologique. Aucun de ces projets n'a été vu dans la durée ni à partir d'un diagnostic objectif. Les possibilités étaient surestimées ou sous-estimées suivant les époques. Aucune de ces opérations n'a de plus donné lieu à bilans et critiques, en raison pour partie de l'inaccessibilité d'une information dispersée entre des bibliothèques de ministères, d'institutions et d'organismes extra-guyanais (INRA, 1982).

L'ambition gaullienne
La départementalisation (en 1948) fut l'occasion d'un nouveau Plan de développement agricole (BAFOG, Bureau agricole et forestier de Guyane) qui mettait en place une agriculture de petits paysans pratiquant l'élevage sur les savanes proches de Kourou-Sinnamary. Les résultats obtenus, quoique modestes, apparaissaient encourageants (Thomassin, 1962).
Puis, en 1964, le général de Gaulle annonce à Cayenne l'installation prochaine d'une base aérospatiale : " Nous avons à réaliser, vous sur place et la France avec vous, une grande oeuvre française en Guyane qui soit connue partout dans le monde " (1). Les espérances changent de niveau : il ne s'agit plus de l'agriculture ou de la cueillette de l'or, mais d'une technologie nouvelle à la pointe du modernisme. Sa mise en oeuvre transforme les échelles et s'inscrit dans la durée, ce qui n'avait jamais été le cas jusqu'ici (Patient, 1974).
L'histoire de la construction de Kourou et de la base aérospatiale de 1965 à 1969 est hors de propos ici, sauf dans ses conséquences socio-économiques : afflux interne (Noirs Bonis du Maroni) et externe (Colombiens, Surinamiens, Brésiliens, Haïtiens) de main-d'oeuvre plus ou moins contrôlée, déplacement des petits paysans installés depuis peu autour de Kourou vers Sinnamary, importations de denrées métropolitaines et développement de la culture hydroponique des légumes (par l'IRAT, Institut de recherche en agronomie tropicale) ; l'élevage bovin disparaît presque complètement malgré une tentative d'introduction par l'administration (1972) d'un " troupeau pilote " destiné à développer la production de la viande (à Matoury, à proximité de Cayenne).
Mais les préoccupations sont ailleurs.

Les années difficiles : la fièvre indépendantiste
Les espoirs nés du développement de la base de Kourou s'estompent à partir de 1971. Une fraction du personnel est licenciée, les expropriations massives qui ont touché la petite agriculture renaissante apparaissent inutiles. On parle de " SOS pour la Guyane " (Patient, 1974).
Le pays s'agite (juin 1974) et les manifestants brandissent le spectre de l'autodétermination et de l'indépendance : les responsables du MOGUYDE (Mouvement guyanais de décolonisation) sont arrêtés et emprisonnés en France métropolitaine.
Dans ce contexte, nombre d'immigrés (Brésiliens notamment), considérés comme en situation irrégulière, sont renvoyés dans leur pays. L'environnement géopolitique de la Guyane n'est pas non plus sans créer des tensions. A l'ouest, le Surinam accède à l'indépendance (en 1975). A l'est, le Brésil lance un programme de développement de l'Amazonie basé sur l'élevage tout en favorisant la petite et moyenne agriculture.
Le Conseil des ministres décide alors d'européaniser le programme spatial (en 1974). Les négociations aboutissent en 1975 à la création de l'ESO (Organisation spatiale européenne). Toutefois le centre spatial restera en sommeil jusqu'en 1977. Le VIIe Plan offre alors une opportunité pour proposer des solutions à la crise dans le cadre du développement régional (CGP, 1975).

Le Plan vert (version initiale), 1977
Sans disposer d'une analyse approfondie de la situation, un comité interministériel adopte, en 1975, le principe d'un plan d'ensemble destiné à tracer les contours de la " Guyane nouvelle ". Diversifié dans ses objectifs, le nouveau plan concerne l'ensemble des activités économiques et s'appuie sur des projets forestiers : ces derniers représentent de grosses unités de production de pâte à papier, autour d'opérations de déboisement (on parle de concessions de 300 000 ha). Une partie des déboisements serait replantée en essences adaptées et l'agriculture bénéficierait du solde afin de satisfaire, dans les meilleures conditions économiques possibles, le marché local et le développement des cultures d'exportation (riz, soja, citrons verts). Les mesures correspondantes, échelonnées sur dix ans, seront mises en oeuvre par le BUMIDOM (Bureau des migrations des départements d'outre-mer) et la SATEC (Société d'aménagement technique et économique) : elles impliquent la création de 12 000 emplois et l'implantation de 30 000 personnes (agriculture, industrie, tertiaire). Début 1975, le secrétariat d'Etat aux DOM-TOM recensait déjà 28 000 candidatures !

Les objectifs fixés par le Plan à l'agriculture était de créer, au cours des dix années suivantes (1975-1985), 300 exploitations et la mise en valeur de 18 000 ha. Les propositions gouvernementales furent traduites en terme d'objectifs sectorisés par filière (2). L'élevage de bovins à viande - dont le développement constitue une permanence historique fondée sur la nostalgie du temps où la Guyane était exportatrice de viande, vers 1840 (Anonyme, 1967) - y tient une place de choix. La DDA (Direction départementale de l'agriculture) avait d'ailleurs conçu dans ce sens un projet plus timide, mais qui n'eut pas de suite, avant même l'adoption du Plan vert (1974).
La mise en place du Plan est donc assurée, sous le contrôle de la DDA, par la SATEC jouant le rôle de banque de développement selon les pratiques de telles sociétés : études, installations de fermes pépinières, constitution des unités de production et installations d'agriculteurs bénéficiant d'un régime particulier de subventions et de prêts à taux modéré. La recherche est questionnée à ce stade à travers ses diverses institutions, sollicitées essentiellement pour des expertises. L'ORSTOM (Institut français de recherche scientifique pour le développement agricole) s'occupe des sols. Aux autres instituts reviennent des thèmes de recherche par production : l'IRAT, IRFA (Institut de recherche sur les fruits et agrumes), le CTFT (Centre technique forestier tropical) et l'INRA affirment bien la conception d'un développement vu en terme de filière de produit. On verra plus loin les limites d'une telle formule et ce qu'il faut en penser.
Tout ceci ressemble à un puzzle où chaque élément offre l'allure d'une " filière ". Encore faut-il en faire un assemblage judicieux et fonctionnel !

La contestation, l'échec du Plan papetier... et le Plan bovin
L'annonce du Plan et sa volonté de peuplement exogène entraîne des réactions régionales - de la part du CARICOM (Caribean Common Market) et d'Aimé Césaire, qui parle de " génocide de substitution " même s'il s'agit d'un " génocide par persuasion " - et départementales : S. Patient qualifie l'arrivée de 30 000 étrangers de " véritable ethnocide ". La critique du Plan de développement et le thème de l'indépendance deviennent les sujets majeurs de pamphlets éphémères et occultes dont, toutefois, la violence du vocabulaire limite l'audience.
Dans ce contexte, le gouvernement renonce à l'installation progressive des 30 000 migrants ; quelques familles réunionnaises, victimes de l'indépendance malgache, et 600 Hmongs seront néanmoins implantés. L'analyse en profondeur des problèmes socio-économiques remet en question l'orientation générale du Plan, d'autant plus que les groupes américains et français concernés renoncent à leurs projets de production de pâte à papier. Dès 1977, année de son lancement, le Plan vert perd sa charnière centrale (le défrichement) et disparaît de fait avant d'avoir vécu. Seul le volet agricole subsiste. Néanmoins " la Guyane maintient le cap sur le développement " dont l'élevage de bovins à viande devient l'élément moteur (vive le Plan bovin). Cette orientation du VIIe Plan (1980-1984) sera d'ailleurs renforcée par le VIIIe Plan (1984-1988).

Malgré le point de vue simple, optimiste et linéaire des planificateurs, le développement de l'élevage bovin apparaît compliqué, eu égard aux conditions guyanaises. Il faut intégrer dans le temps : la défriche, l'aménagement du territoire (accès, parcelle, points d'eau), la création de ressources fourragères (prairie), l'importation d'animaux, la constitution d'une structure économique susceptible de gérer l'amont et l'aval (une prairie plantée et non pâturée ou mal exploitée revient vite à une friche ligneuse sous ces climats). Ce n'est pas si simple :
- le déboisement manuel est pénible et lent, les interventions mécaniques transforment la structure des sols ;
- les introductions d'espèces fourragères sont incertaines et les choix réalisés sensibles aux phyto- et zooparasites particulièrement agressifs au point de décimer les plantations (comme au Brésil). L'animal retenu est le zébu Brahman, ceci pour des raisons sanitaires (Brésil) ou économiques (USA) ; il proviendra des élevages du Panama et du Costa-Rica ;
- les surfaces défrichées pour l'élevage, de 1976 à 1985, atteignent 7 000 ha ; l'effectif d'animaux importés est de 13 000 ; le nombre d'exploitations créées, de 250 (de plus de 5 ha) dont 150 concernées par la filière viande bovine.

L'élevage, les planificateurs et les éleveurs
La création d'élevages de novo sous-entend la présence d'éleveurs connaissant le bétail, sa conduite, la maîtrise d'un projet à long terme et son intégration dans l'environnement socio-économique.
Qui sont les éleveurs du Plan vert ? Disparates de par leurs origines géographiques et sociales, ils présentent quelques traits communs : des moyens financiers modestes, une expérience technique inexistante ou acquise en milieu tempéré.
C'est sur la base d'hypothèses contraires qu'ont travaillé les planificateurs. A l'optimum biologique de paramètres tirés de l'expérience hexagonale s'ajoutait une vision optimale des opérateurs sélectionnés sur une personnalité d'aventurier qui a toujours caractérisé les migrants.
Une structure administrative, technique et commerciale dénommée coopérative de l'élevage (et non, est-ce un pur hasard, des éleveurs) regroupait ces nouveaux agriculteurs aux compétences incertaines. En fait, ses objectifs concernaient plus l'accroissement du troupeau et l'intégration des aides publiques que la prise en compte de sa diversité interne et des problèmes techniques qu'elle posait : 5 % des éleveurs y possèdent 35 % du cheptel et 66 % n'en possèdent que 8 %. Lorsque le gouvernement décida, vers 1985, d'interrompre ses aides et après la faillite de la coopérative, seuls une dizaine d'opérateurs, plus habiles, avaient émergé des quelques 150 éleveurs bénéficiaires des aides.
Cette analyse des vicissitudes d'un plan d'Etat sur l'agriculture d'un DOM intègre les particularités guyanaises et les dépasse. Dès 1970 par exemple, se posait aussi à la Réunion le problème de l'implantation d'un élevage bovin pour remplacer les structures anciennes inadaptées aux besoins liés à l'urbanisation (boeufs tirant des charrettes transportant la canne à sucre). Ici, on n'avait pas su prévoir les conséquences de l'indépendance malgache et de la suppression du courant d'importation de bovins maigres qui fournissait une réponse temporaire aux besoins du territoire. Un plan a, là encore, servi de palliatif dans un contexte toutefois mieux préparé à l'action coopérative.
Bref, ces interventions découlaient d'une philosophie générale de planification d'Etat, inspirée d'une culture hexagonale.

[R] 2. La Recherche en quête d'une finalité et d'une démarche

C'est dans ce contexte que l'organisme animateur du Plan, la DDA, a fait appel, en 1977, à la Recherche et en particulier à l'INRA, qui n'était pas, à l'époque, représenté en Guyane.
Les caractéristiques de la commande initiale se traduisaient pour les chercheurs par un double aveuglement imposé :
- aveuglement technique d'abord : les chercheurs de l'ORSTOM disposaient sur place d'une information intéressante et utile sur le fonctionnement complexe des sols forestiers et de savanes, ainsi que sur la botanique et la pharmacopée locales. Mais il y a loin d'un sol forestier à un sol défriché et rien n'était dit sur la création des prairies et l'utilisation des plantes fourragères par les herbivores. On était frappé par l'agressivité et la vitesse de dissémination des agents des maladies des plantes et des animaux : les vampires et les taons constituaient des agents de propagation de maladies, telle la rage, pour les premiers. Les félins ont tué d'autant plus de veaux que les élevages se dispersaient dans un milieu hostile. Il y a, d'une façon générale, beaucoup d'expériences d'implantations de bovins en milieu tropical ; on savait dès 1970 que leurs résultats étaient très inférieurs à toutes les références provenant des milieux tempérés. Pour comprendre ce propos, il suffit de faire le tour de la mappemonde
pour s'apercevoir du vide de tentatives d'élevage et d'implantations de la Recherche en zones équatoriales de plaine, qui constituent un milieu bien particulier. Bref, la position de kamikaze était stimulante mais ô combien risquée : cette situation se doublait d'une balkanisation des institutions de recherche, peu ou pas représentées. Cela ne facilitait pas l'intégration pluridisciplinaire, pourtant absolument indispensable dans un écosystème aussi complexe.
- aveuglement socio-économique ensuite : dans ce contexte, l'animateur du Plan questionnait donc les institutions, selon leur compétence, dans la perspective de l'élaboration de filières spécialisées par produit, type d'élevage et culture correspondants. L'aveuglement imposé était ici de deux ordres :
. il n'était pas " conseillé " de se préoccuper des éleveurs hors Plan vert qui pratiquaient des formes d'élevage dérivées de l'abattis. La formule était considérée comme dénuée d'intérêt et sans avenir. Des travaux faits à ce sujet, " en sous-main ", dès 1982, traduisaient, pourtant, des formes d'intégration progressives intéressantes et peu coûteuses pour la collectivité. Les résultats furent considérés comme trop peu importants pour mériter d'être diffusés ;
. les commandes faites à la Recherche, dans le cadre du Plan vert, excluaient l'accès aux données comptables et économiques des éleveurs, contrôlées exclusivement par l'organisme gestionnaire. Lorsque, vers 1985, cet interdit fut levé, à la demande même des éleveurs du Plan, ces derniers étaient engagés, pour la majorité d'entre eux, dans la phase de l'" acharnement thérapeutique " et de la sélection de l'élite finale.
Bref, la Recherche devait apporter des connaissances techniques à un Plan dont on lui demandait de cautionner au préalable certains éléments. Les protagonistes, venus d'ailleurs, étaient supposés par essence compétents et coopératifs.
Cette histoire vécue de la Recherche agronomique dans un plan d'Etat est en cours d'écriture. Elle constituera la 3e partie d'une série d'ouvrages, tirés de mémoires d'étudiants, dont le nombre représente 3 à 4 fois celui des éleveurs en passe de survivre à cette " tourmente équatoriale ".
L'exposé pourrait en rester là, si la recherche faite par l'INRA en Guyane ne conduisait les chercheurs à des interrogations plus larges sur leur rôle par rapport à l'action. Cet exercice était d'autant plus nécessaire que ces derniers étaient rattachés par leur institution au département SAD (de Recherche sur les systèmes agraires et le développement), créé en 1979, dans la perspective d'analyser en France les méthodes du développement et les raisons des échecs souvent observés. La réflexion et les méthodes s'inspiraient d'un courant de travaux lancés à l'initiative de la DGRST (Délégation générale à la recherche scientifique) puis par le MRT (ministère de la Recherche et de la Technologie) entre 1970 et 1980. Le SAD visait, à travers des formes de recherche-action, à comprendre les pratiques des acteurs pour en dégager des pistes de recherches techniques adaptées. La problématique relevait, cette fois, de l'étude des systèmes complexes (Morin, le Moigne).

Cette nouvelle approche des problèmes conduisait, dès 1985, à émettre trois hypothèses sur l'engagement des chercheurs de ce département, hypothèses entre lesquelles ont évolué les pilotes de la Recherche :
1 : " Etayer " le Plan vert et répondre aux questions multiples sur les matériels biologiques et les milieux (la commande initiale). C'était ce que demandaient les protagonistes et le Gouvernement. Ce dernier en rajoutait même et un premier ministre (J. Chirac, en 1986) regrettait les " fesses plates et exotiques " des zébus importés - qui avaient été jugés, par les spécialistes, adaptés au milieu et... à la majorité des éleveurs -, par rapport à celles des Limousins qu'il connaissait bien. A la suite de quoi, l'arrivée des Limousins, sensibles aux maladies, a favorisé l'extension du champ des recherches et profité à quelques rares éleveurs capables de maîtriser la race en croisement. Cette voie de recherche, malgré ses limites sociales, n'aura pas été nulle pour la suite, auprès de l'élite du Plan vert.
2 : Développer des recherches biotechniques originales permettant d'étendre la palette de connaissances de base sur l'écophysiologie et l'adaptation des peuplements animaux et végétaux. Cette voie se situait dans l'environnement d'un centre important établi par l'INRA en Guadeloupe et dont l'antenne guyanaise pouvait servir de succursale. A condition de surmonter, il est vrai, les tendances isolationnistes et particularistes des chercheurs impliqués dans un tel contexte culturel. Cela pouvait néanmoins apporter des éléments utiles à la constitution des dossiers scientifiques de ces chercheurs isolés et souvent mal compris dans leur institution et leurs " académies ". Bref, une fenêtre et une vitrine équatoriale pour l'INRA. Mais une recherche pour quoi faire et, faute de plan, pour quelle cible ?
3 : Entreprendre une démarche de recherche-action à partir d'un diagnostic sur le fonctionnement du système agraire et des unités d'exploitation agricole qu'il comportait. C'est ce qui a été finalement réalisé depuis trois ans grâce aux efforts du département SAD, avec l'appui des étudiants d'écoles supérieures agronomiques, de l'Université et avec la collaboration des instances professionnelles agricoles guyanaises (Gachet, 1989). Le cheminement de cette démarche, fondée sur le postulat de complexité, est intéressant car il permet d'identifier les interfaces et les régulations mises en jeu dans le pilotage du système agraire et qui permettent de le maîtriser :
- les tribulations du Plan vert avaient déjà permis d'identifier l'importance de la maîtrise conjointe des systèmes d'élevage et de pâturage. Le coût du stockage fourrager et du concentré, dans ce contexte, est en effet prohibitif : il faut adapter en permanence la conduite des animaux à de fortes contraintes pédoclimatiques. Des recherches, aux résultats prometteurs, ont permis de tester l'intérêt d'associations de légumineuses herbacées et arborées au tapis graminéen particulièrement vivace mais dont la production est qualitativement déséquilibrée et rythmée par les épisodes variables de pluviosité ;
- d'autre part, force a été de constater que c'est à partir des cultures maraîchères et vivrières fondées sur l'abattis itinérant (déplacement des champs sur brûlis de la forêt après épuisement du sol cultivé) que s'opère la monétarisation des agriculteurs guyanais. Or, c'est à travers le stock de matière organique évoluée (fumier) que l'élevage des herbivores peut fournir à la sole maraîchère et vivrière les éléments nécessaires de production et stabiliser l'agriculture, issue de l'abattis itinérant après brûlis. Il apparaît en effet nécessaire, si l'on veut utiliser convenablement les ressources de la forêt amazonienne, de fixer les populations sur un territoire. Ceci est d'autant plus important que se développent des vagues de migrants incontrôlés chassés de leur pays par la famine ou le désordre politique et attirés par les avantages divers que procure la vie sur ce territoire français. Mais, comment, sous quelle forme, organiser l'installation de populations appartenant à des ethnies diversifiées sans connaître les pratiques qu'elles développent dans leurs relations au milieu, à l'espace et dans leurs rapports mutuels ? Cette fois, comprendre le système agraire implique de comprendre également les pilotes en action ! (Gachet et al., 1989).
- Sur ce territoire dominé par les circuits d'importations relayés par la grande distribution, la valorisation des quelques interstices qui s'offrent à la diversité des systèmes de production locaux n'est pas facile à exploiter pour répondre aux besoins d'une diversité ethnique dont les pratiques alimentaires restent très individualisées. Comment réguler ces micro-filières pour satisfaire aux exigences des consommateurs et respecter les contraintes des systèmes de production ? Les premiers travaux réalisés, surtout dans l'Ouest et dans la zone de Kourou, attestent de l'importance du rôle des ethnies. Implantés d'abord autour de Kourou (1970), puis déplacés plusieurs fois au rythme de l'expansion des projets spatiaux, les Créoles, souvent pluri-actifs, conduisent des stratégies personnelles : une survivance historique (Jolivet, 1987) avivée par la précarité de leur situation. Les Hmongs, partis de deux villages isolés, tentent de dominer le marché des fruits et légumes en utilisant largement les ressources de la solidarité asiatique. Les réfugiés, en situation précaire dans l'Ouest, profitent, eux, de cette capacité d'organisation sur des concessions que des Créoles " urbanisés " leur louent. On ne peut, en fait, comprendre un tel système agraire si on ne relie pas les activités conduites conjointement à la ville et à la campagne, synonyme pour beaucoup de lieu des activités du bagne.

Qu'a fait, en définitive, la Recherche depuis douze ans ?
Quels types de résultats a-t-elle fourni et quelles sont leurs représentations par rapport au contexte ?
- Elle s'est préoccupée, d'abord, d'étudier des peuplements fourragers sur le territoire des " fermes pépinières " créées par le Plan vert ainsi que chez un certain nombre d'éleveurs parmi les 150 bénéficiaires du Plan ; elle s'est occupée aussi des lots d'animaux, de leurs performances et de quelques aspects de leur pathologie (entre 1977 et 1982) : un moment de recherche sur les objets biologiques et les techniques ;
- Elle a évolué en 1984 vers l'étude du fonctionnement d'une trentaine d'élevages intégrant les éléments précédents en termes de système technique afin de comprendre et d'aider leur pilotage (INRA, 1987). A partir de cette époque, l'objet de la recherche n'est plus seulement les techniques mais aussi les acteurs et leurs pratiques. La plupart des éleveurs étaient alors en perdition. Il en restait une dizaine sur les 150.
- Elle a découvert progressivement (vers 1987) la réalité des systèmes agraires guyanais. Si les éleveurs prévus par le Plan vert ont disparu pour la plupart, le nombre d'agriculteurs opérant en Guyane a doublé du fait de l'affluence des migrants, souvent jeunes, qui trouvent dans l'activité agricole la seule voie de survie possible sur cette terre d'accueil. La recherche sur l'action a intégré l'ensemble social dans ses représentations.
De la réalité du système ainsi décrit à l'élaboration de scénarios d'évolution possible, à la confrontation des points de vue des acteurs, à la mise en oeuvre et au test de procédures opératoires, il y a maintenant un champ ouvert qui dépasse le chercheur pour interroger le politique.
Bref, des objets biologiques aux éleveurs implantés par l'Etat, aux paysans guyanais et aux utilisateurs potentiels, d'expérimentations analytiques vers des représentations systémiques suivant un continuum de niveaux d'organisation croissants, la Recherche a donc évolué de réponses précises à des questions partielles posées pour des cibles non représentatives vers une stratégie de questionnements (de bonnes questions ?) scientifiques qui concernent le développement endogène de l'ensemble de ce territoire. On pourrait conclure facilement qu'il suffisait d'inverser le sens de la démarche et de la progression pour être plus pertinent : aller de la représentation systémique aux études analytiques, de l'étude du " tout " à celle de ses composantes.
Ce serait malheureusement oublier plusieurs choses : le chercheur ne disposait pas, en 1977, d'outils et de méthodes opératoires pour aborder l'étude de systèmes complexes territorialisés à niveaux d'organisation multiples afin d'en améliorer la maîtrise. Les aurait-il eus, il ne disposait ni des modèles biotechniques ni des indicateurs nécessaires au diagnostic du fonctionnement des systèmes complexes considérés.                 

[R] 3. Conclusion : la recherche agronomique, les grands projets et la politique

Quoi qu'il en soit, cette expérience mit incontestablement en lumière le problème des rapports du chercheur agronome au contact des acteurs dans le contexte de projets et d'un plan d'accompagnement (le Plan vert) démesurés par rapport aux capacités du milieu. La lointaine Guyane est, à cet égard, exemplaire ; les fusées puissantes (mais fragiles) qui l'ont faite connaître aux yeux du monde sont de purs produits d'autres chercheurs éminents ; elles y côtoient des établissements humains diversifiés, souvent en économie de subsistance, qui s'y agglutinent et dont l'organisation régionale doit être respectée.
Tel n'est pas, en définitive, le moindre des paradoxes pour la Recherche : avoir à intervenir sur des opérations de portée mondiale mais ne pas être capable de comprendre les pratiques ancestrales des paysans qui gravitent dans cet environnement pour les aider à mieux les maîtriser. Le devenir de la fusée et celui de la forêt Amazonienne, objet à présent de tant de sollicitudes, sont pourtant liés à celui des Indiens et des peuplements stratifiés qui vivent dans leur ombre. Ce débat est-il contournable longtemps et n'y a t-il pas des rythmes à respecter dans la conduite d'un développement que nous pilotons à distance ?


[R] Références bibliographiques      
ANONYME, 1967. La Guyane française, le pays, ses problèmes économiques. Ed. Lapointe, Cayenne.
CGP, 1975. Rapport de la Commission départementale Outre-mer. Préparation du VIIe Plan (1 vol.), Commissariat général au Plan.
GACHET J.P., BERTHELOT CH., BOURLIER F., GARGANTA E., PINDARD A., 1989. Quelle politique de développement pour l'Agriculture guyanaise ? Contribution à une réflexion. Coll. Agriculture des départements d'outre-mer, 20-23 avril 1989, Guadeloupe.
GACHET J.P., 1989. D'un élevage introduit au système agraire guyanais. In J. BROSSIER, B. VISSAC & J.L. LE MAGNE : Modélisation systémique et systèmes agraires. CNRS Publications, 237-319.
INRA, 1981. Prairies guyanaises et élevage bovin. Coll. Les Colloques de l'INRA, n° 24, INRA Editions, Paris, 347 pp.
INRA, 1987. Système d'élevage herbager en milieu équatorial. Cayenne 9-10 décembre 1985. INRA Editions, Paris, 455 pp.
JOLIVET M.J., 1982. La question créole : essai de sociologie sur la Guyane française. ORSTOM, mém. 96, 503 pp.
PATIENT S., 1974. Libre propos : SOS pour la Guyane. Le Monde, 17 février 1974.
THOMASSIN M.R., 1962. L'élevage en Guyane. Doc. multigraph.BAFOG, Cayenne.


Notes
(1) Visite du Général de Gaulle aux Antilles et en Guyane, discours de Cayenne de mars 1964. Propos rapportés par le Monde. [VU]
(2)
 Selon un document le service multigraphié de la DDA de Guyane, 1976: le plan de développement de la Guyane: les objectifs agricoles; description du programme. [VU]

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