les animaux sauvages captifs peuvent-ils rester " naturels "
?
L'ontogenèse perturbée
Stress et bien-être
Des populations réduites
90% de la variation génétique sur 200 ans
Défauts héréditaires et
congénitaux
La purge des allèles
délétères
Quels changements évolutifs ?
La copie du vivant
Encadré1
La consanguinité chez le bighorn, le guépard et la gazelle
de Speke
Encadré2
Le chemin de la domestication
La faune sauvage captive est présente dans les zoos et les parcs
animaliers, les laboratoires, les établissements d'élevage
et chez les particuliers. Il s'agit généralement d'espèces
communes, mais aussi d'espèces menacées. La gestion de ces
dernières, dans les établissements zoologiques, et le maintien
de leurs caractères propres sont suivis avec attention, car les risques
de leur disparition s'accroissent et des probabilités d'extinctions
massives ont été avancées.
Il a notamment été souligné que si toutes les espèces
de mammifères et d'oiseaux actuellement menacées disparaissaient
dans le siècle en cours, et si le rythme d'extinction se maintenait,
la moitié de la plupart des représentants des ordres de
mammifères et d'oiseaux seraient éliminés dans les
siècles suivants. Les mammifères seraient davantage touchés,
car leurs ordres sont représentés par moins d'espèces
et les rythmes d'extinction plus rapides que chez les des
oiseaux (1). Ainsi, il faudrait attendre
de 500 à 1 000 ans, avec une stabilisation de la population humaine
mondiale, pour que les conditions de restauration des habitats de la faune
sauvage soient réunies ; dans l'intervalle, la planète pourrait
perdre de 3 à 16 millions d'espèces ; les établissements
zoologiques auraient donc un rôle d'" arches " (de Noé) pour
recueillir un nombre variable d'individus d'environ 2 000 espèces
de vertébrés terrestres
(2).
Les établissements zoologiques, depuis longtemps, ont commencé
ce travail de préservation. 25 espèces proches de l'extinction
ont pu ainsi être sauvées. Parmi les mammifères, le cheval
de Przewalski (Equus przewalskii), le cerf du Père David
(Elaphurus davidiensis), le bison d'Europe (Bison bonatus),
l'oryx d'Arabie (Oryx leucoryx). Et, actuellement, de nombreuses autres
espèces de différentes classes, vulnérables ou en danger
dans la nature, sont concernées aussi par des programmes de conservation
en captivité.
Mais le bilan global reste faible. Il n'y a pas assez d'établissements,
dans le monde, ni assez de place dans chacun d'entre eux, ni assez de
financements, pour toutes les espèces menacées. Et puis, l'option
de la captivité n'est pas la seule. Maintenir les animaux dans leurs
habitats naturels, en dépit de l'ampleur des problèmes, reste
une tâche indispensable et considérée comme
prioritaire.
Mais, dès lors que des espèces sont représentées
en captivité, se pose la question de leur évolution dans un
tel cadre, des changements qui peuvent les affecter. Surtout si l'objectif
final est de procéder à des réintroductions ou des
renforcements de ces espèces dans leur habitat naturel.
Comment évaluer ces changements ? Une première approche est
de comparer, pour une même espèce, des individus captifs et
des individus dans la nature. Cela ne va pas sans incertitudes. Outre
l'insuffisance des données concernant les individus dans la nature,
ceux-ci sont considérés à une certaine époque,
ce qui signifie qu'il y a eu une évolution depuis l'état ancestral.
La référence est donc relative. Une deuxième méthode
est d'enregistrer les changements affectant une population captive sur plusieurs
générations. Elle est en principe plus facile, mais à
condition de connaître l'histoire de cette population. Les deux
méthodes peuvent se combiner.
En captivité, l'environnement global présente des différences
plus ou moins importantes avec celui de la nature. Environnement physique,
d'abord : avec la contraction et l'artificialisation de l'habitat (voire
du climat). Environnement biologique : la boisson et la nourriture sont fournies
en permanence ; les animaux sont à l'abri des prédateurs, et
aussi des agents infectieux, des maladies et des parasites naturels (ils
peuvent contracter d'autres affections en captivité). Environnement
social : la densité et la composition des populations, ainsi que leur
reproduction, sont largement déterminées par les gestionnaires
des établissements ; l'homme, qui apparaît comme une espèce
à laquelle les animaux doivent s'habituer, conditionne une part certaine
de leur comportement.
Tous ces facteurs peuvent influer sur la morphologie des espèces,
leur physiologie et leur éthologie.
On peut tout d'abord le constater au niveau de l'ontogenèse, en
particulier pour le développement du système nerveux et du
système musculaire. L'embryon est sensible aux perturbations
nutritionnelles et environnementales, qui peuvent influer sur la croissance
de ces deux systèmes. D'autant plus que les capacités de
régénération de leurs cellules sont réduites,
ce qui exposera l'adulte à des handicaps de coordination neuromusculaire,
par rapport à la " règle " en vigueur chez son
espèce (3). Ainsi, lorsque des
ufs de tortues happeuses (Chelydra serpentina) sont mis à
incuber sur des surfaces sèches, au lieu des surfaces humides habituelles
pour cette espèce (l'absorption d'eau est nécessaire au bon
développement embryologique), les animaux, à leur naissance,
présentent une hypertrophie du cur, qui pourrait être
causée par une hypovolémie circulatoire (diminution du volume
sanguin circulant) (4).
Lors de la mise en uvre de processus d'enrichissement (l'introduction
de stimuli dans l'environnement d'un animal, de façon à renforcer
ses capacités cognitives et instrumentales), on peut également
relever plusieurs effets neuroanatomiques et neurochimiques : un accroissement
de poids des régions corticales et un épaississement du cortex
; une augmentation de la cholinestérase (enzyme activant
l'acétylcholine, laquelle transmet l'influx nerveux d'une excitation
au niveau des synapses) ; une élévation des niveaux de l'ARN
comparés à ceux de l'ADN
(5).
La nutrition à elle seule peut être un facteur de changement
morphologique. Ce changement affecte en priorité la boîte
crânienne avec, généralement, un raccourcissement et
un élargissement de celle-ci (6).
Des rhinocéros indiens (Rhinoceros unicornis) et de Java
(Rhinoceros sondaicus) captifs avaient un crâne moins long et
plus large, et une taille corporelle plus petite, comparativement aux normes
de leurs congénères dans la nature ; chez deux rhinocéros
de Sumatra (Dicerorhinus sumatrensis), la taille corporelle était
au contraire plus importante, le crâne nettement plus long. Toutes
ces modifications ont été attribuées au régime
alimentaire (7). Les crânes de lions
captifs (" Felis leo massaica ", i.e. Panthera leo massaicus)
étaient beaucoup plus courts et plus larges, reflétant des
changements semblables dans la structure de la mâchoire (en sus d'un
assombrissement marqué de la couleur de la peau et d'une crinière
plus abondante) (8). Plusieurs cas comparables
ont été observés chez d'autres espèces,
d'équidés en particulier.
Tous ces exemples représentent des variations non
héréditaires, qui sont dues à des changements dans
l'environnement des animaux et qui sont théoriquement réversibles.
Les variations héréditaires ont des implications plus importantes.
Eteinte dans la nature, l'espèce du cheval de Przewalski s'est reproduite
en captivité, mais avec une anomalie dans la couleur de la robe. Le
cheval captif ne possède pas la pigmentation noire caractéristique
de l'espèce aux extrémités distales des membres, à
la crinière et à la queue, mais une pigmentation rousse/alezane.
Cette anomalie tient au fait que les chevaux de Przewalski actuels descendent
d'un croisement des rares survivants avec une jument porteuse de ce " gène
roux. "
Quand il s'agit d'une " tare " reconnue chez un individu seul, plusieurs
options sont possibles. Si le caractère concerné n'a pas
d'incidence majeure sur le comportement de l'animal et donc sur la vie du
groupe, et si l'animal n'est pas reproducteur, il pourra être maintenu
parmi ses congénères. Mais, dans le cas contraire, il pourra
être isolé et, lorsque le bilan est critique, euthanasié.
Dans la nature, aussi bien, les espèces sont loin d'être rares
dont certains individus présentent des défauts morphologiques.
En 1980, un mâle reproducteur rhinocéros noir (Diceros bicornis
minor) introduit dans le parc national des éléphants d'Addo
(Afrique du Sud) a été castré, pour éviter que
le gène de sa malformation, l'absence du pavillon auriculaire droit,
ne passe dans le pool génétique de sa population d'accueil
(plusieurs autres cas sont connus de rhinocéros sans pavillons
auriculaires). L'un des enseignements de cette stérilisation, pour
la captivité, est le changement de comportement de l'animal,
désormais dépourvu de l'" agressivité " et de la crainte
des humains qu'on attribue généralement aux
rhinocéros noirs (9).
Dans le domaine du comportement, les observations sont souvent rapportées
au stress, la réponse biologique et psychologique à une situation
nouvelle ou menaçante, l'inadaptation physiologique et éthologique
d'un animal à des stimulus de son environnement qui prennent la forme
d'une agression. Cet état réactionnel affecte les systèmes
nerveux et endocrinien et il peut être mesuré par des augmentations
des taux d'adrénaline et de noradrénaline, une activation des
corticosurrénales, des secrétions de neuropeptides. Les facteurs
occasionnant le stress ne manquent pas en captivité. Dans un tel
environnement, l'animal voit sa capacité de contrôle réduite.
Soumis à un confinement spatial, dont la qualité n'est pas
toujours celle qui lui conviendrait (si l'habituation est couramment
constatée en captivité, on ignore véritablement à
quel prix l'animal s'y résout), il est confronté à une
promiscuité permanente quand, dans la nature, il pourrait avoir la
ressource de s'écarter, au moins temporairement. Les bruits
extérieurs non naturels, parfois des infrasons, peuvent le
déstabiliser. De mauvais indices de photopériodicité,
des écarts thermiques importants, une nourriture inadéquate,
des maladies ou des traumatismes, sont autant de causes de stress.
Les conséquences de ce phénomène peuvent être
significatives. Les cas d'analgésie et d'ulcères ne sont pas
rares. Les capacités de reproduction peuvent être
altérées. Pour les mâles, cela se traduit par une baisse
de la spermatogénèse. Pour les femelles, par une perturbation
du cycle reproducteur pouvant aller jusqu'à l'avortement. Des troubles
de comportement ont été constatés chez les petits de
femelles stressées. Des mères peuvent repousser leur
progéniture après la mise bas, et il faut alors entreprendre
un élevage à la main, ce qui n'est pas toujours aisé.
Les systèmes de dominance/subordination peuvent aussi être
concernés. En captivité, il a été montré
que les animaux de rang inférieur d'espèces sociales, les
subordonnés, ceux dont le succès de reproduction est moindre,
voire nul, secrètent des niveaux élevés de
glucocorticoïdes (11-oxycorticostéroïdes) qui ont, notamment,
pour effet d'inhiber la reproduction en réponse au stress manifesté
devant les dominants. Tel est le schéma habituel. Or, de récentes
études ont établi que, dans la nature en tout cas, des dominants
d'espèces sociales peuvent avoir des niveaux élevés
de glucocorticoïdes plus souvent que des subordonnés. Donc manifester
davantage des phénomènes de stress, en raison, notamment, de
l'obligation de réaffirmer leur statut, dans un environnement social
où la hiérarchie est remise en question avec une certaine
régularité. Au total, la dominance ne serait donc pas aussi
bénéfique qu'elle le semble, puisque l'augmentation des
secrétions de glucocorticoïdes peut se traduire par d'autres
effets néfastes, sur le métabolisme et le système
immunitaire (10).
Le stress a aussi une action réductrice sur les enzymes qui sont
chargées, principalement dans le foie, d'éliminer les produits
toxiques non biologiques (les xénobiotiques) qui pénètrent
dans l'organisme (11).
Il est, par ailleurs, probablement l'une des causes des stéréotypies
des animaux captifs. Les stéréotypies sont des
répétitions des mêmes actes, sans grandes variations
et sans fonctions ni buts apparents. La base fonctionnelle de ces comportements
est l'incapacité de l'animal à exécuter une fonction
habituelle, ce qui occasionne une frustration et le déclenchement
d'un comportement de substitution. Chez beaucoup d'espèces, des
stéréotypies surviennent quand l'animal est en attente de
nourriture, voire quand son régime alimentaire est modifié.
Les carnivores, par exemple, sont assez coutumiers des déambulations
le long des cages ou des enclos. La stéréotypie peut s'expliquer
aussi par l'impossibilité de l'animal de se rapprocher d'un espace,
d'un objet, d'engager une relation particulière avec un
congénère. Ainsi deux ours à lunettes (Tremarctos
ornatus) du zoo de Zürich (Suisse) ont-ils été
affectés d'un ballonnement répété de la tête.
Pour la femelle, Tolima, cela exprimait la frustration de ne pouvoir utiliser,
à cause des écarts de température, son aire favorite
de repos dans les arbres de l'enclos ; quant au mâle, Sangay, ses avances
sexuelles étaient repoussées par Tolima
(12).
Si les stéréotypies peuvent s'expliquer par des interactions
de stimulus, certains auteurs les comprennent davantage comme les expressions
d'un mal-être de l'animal, et de sa subjectivité. Elles impliquent
l'apparition d'un processus de fixation, avec une rigidité et une
répétition, donc une perte de contrôle de l'animal et
de sa subjectivité. Ainsi F. Wemelsfelder estime-t-il que " le
comportement stéréotypé est le signe manifeste d'une
souffrance chronique de l'animal et d'une diminution de son
bien-être " (13).
Ce concept de bien-être est maintenant largement accepté dans
les établissements zoologiques. Lorsque des individus captifs sont
confrontés à des situations non stimulantes (limitation ou
impossibilité des explorations, des rencontres, des jeux, des
accouplements, etc.), ils peuvent devenir léthargiques, ne pas
répondre à de nouvelles situations, développer des
stéréotypies ou bien manifester des comportements
d'autostimulation, dont l'automutilation est une forme grave. Ou encore prendre
des postures apparemment naturelles, mais éloignées de leur
contexte, comme le léchage des barreaux, la demande de nourriture
aux visiteurs, le lancer d'objets
(14).
En résumé, ce qui s'apparente à un mal-être de
l'animal peut affecter tout son registre comportemental, qu'on décrit
par son éthogramme : l'exploration, la nutrition, les interactions
sociales, le toilettage, la reproduction, donc les rythmes d'activité
comme les rythmes de repos.
Le concept d'enrichissement a été développé pour
répondre à cette problématique. Il s'agit d'améliorer
l'environnement physique, social et psychologique de l'animal. Sur le plan
matériel, avec des enclos ou des cages convenant aux espèces,
un régime alimentaire adapté et une nourriture moins facile
d'accès pour obliger l'animal à passer plus de temps à
la rechercher, une complexification de l'espace disponible et la disposition
éventuelle d'objets différents dans le périmètre
pour éviter l'uniformité spatiale et promouvoir la
découverte. Dans la nature, les animaux, les mammifères en
tout cas, consacrent la moitié, voire les trois quarts ou davantage,
de leur période quotidienne active à la recherche de nourriture.
Captifs, ils reçoivent à heure fixe une ration qu'ils avalent
rapidement. Chez les ours bruns sauvages, par exemple, cette recherche
représente 95% du temps actif ; mais chez leurs congénères
captifs, seulement 10 à 20%. La cage des orangs-outans (Pongo
pygmaeus) de la ménagerie du Jardin des plantes, à Paris,
a été repensée, il y a quelques années, dans
le sens d'un essai de recréation d'une portion de forêt tropicale,
avec beaucoup de structures (troncs, filets) et d'objets, une lumière
du jour atténuée, la dispersion dans tout l'espace de la
nourriture.
Toutefois l'enrichissement matériel n'est pas une panacée.
L'amélioration significative de l'enclos et de l'alimentation des
ours du zoo de Zürich, en particulier, est restée sans effet
sur leurs stéréotypies (12).
Car il s'agit aussi de respecter des critères fonctionnels pour la
constitution des groupes, critères concernant le taux sexuel, l'effectif,
le degré de parenté des individus. Ce qui est moins facile,
puisque les espèces captives sont généralement
représentées par de petites, voire très petites,
populations. Et puis, il faut compter aussi sur l'apprentissage de la
docilité, à l'occasion de la mise à disposition de
nourriture, du nettoyage de l'espace, des soins, des manipulations diverses,
qui est utile pour la gestion des animaux, mais qui interfère avec
leur comportement naturel. Ce comportement ne doit pas être inhibé,
notamment pour la transmission par les adultes, aux jeunes, des patrons en
matière de relations sociales, de nutrition, de sexualité.
À cet égard, depuis quelques années, l'importance de
l'effet Allee a été soulignée. Cet effet a été
étudié chez des espèces dans la nature, mais ses incidences
sur les espèces captives semblent également plausibles. Il
stipule une relation positive entre les composants de la vigueur d'une
espèce et la taille de la population. En pratique, les individus peuvent
bénéficier de la présence de congénères,
par l'exemple qu'ils donnent, pour exprimer de façon satisfaisante
les composants de leur propre vigueur : surveillance et agression des
prédateurs, modifications de l'environnement, facilitation de la
reproduction, etc. L'important est cette socialité, cette
coopération entre individus, qui permet à chacun d'illustrer
les modes comportementaux de son espèce. Or, lorsque la population
est très réduite, il arrive qu'il n'existe plus assez de
références vivantes pour que cette transmission puisse se faire.
En conséquence, la vigueur individuelle et collective diminue, et
les risques d'extinction de la population s'accroissent, toutes choses
égales par ailleurs (15).
La petitesse des populations captives représente bien un problème
essentiel pour la poursuite de leur évolution, qui se traduit sur
le plan génétique.
Quatre facteurs sont en effet impliqués dans l'évolution naturelle
: les mutations (sources de la variabilité génétique,
laquelle conditionne l'évolution) ; la sélection ; la dérive
génétique ; les migrations.
On peut déjà, pour la captivité, supprimer le facteur
migrations, en considérant simplement que le brassage démographique
et génétique (le flux génique), en captivité,
ne s'opère que par le moyen des échanges d'individus, ou par
le renforcement des populations (ce qui peut être déterminant
pour la survie d'une population captive).
De même, la sélection naturelle est en grande partie
artificialisée, en raison de l'anthropisation de l'environnement et
du relâchement des pressions qui s'exercent habituellement sur les
espèces dans la nature. Ce qui implique surtout, en pratique, que
des individus qui seraient éliminés dans la nature peuvent
généralement vivre en captivité.
Le facteur essentiel à prendre en compte est la variabilité
génétique (le polymorphisme, l'existence de phénotypes
différents) d'une population. Celle-ci se caractérise aussi
par le nombre moyen d'allèles (les formes d'un gène) par locus
(la position d'un gène sur un chromosome) et par
l'hétérozygotie (la présence de deux allèles
différents à un locus). C'est l'hétérozygotie
qui représente le brassage entre les individus et la diversité
génétique entre les populations. La fréquence des
allèles, en référence au stock parental, est toujours
aléatoire à chaque génération, puisque l'un des
deux allèles n'est pas transmis par le géniteur. C'est le
phénomène de la dérive génétique. Il est
plus accentué lorsque la population est réduite, le taux sexuel
des reproducteurs biaisé, les tailles des familles disparates et le
nombre des reproducteurs fluctuant (toutes situations présentes en
captivité). En effet, il y a moins de compensations entre les variations
dans la distribution des gamètes. En conséquence, certains
allèles peuvent devenir très rares, voire disparaître,
et d'autres, au contraire, notamment les allèles
délétères, être surreprésentés,
ce qui appauvrit le pool génétique.
Il faut compter aussi, et surtout, avec les mutations (les modifications
de structure de l'ADN, donc des gènes). Ce sont elles qui peuvent
être à la base de l'adaptation, d'où leur importance.
Elles peuvent être neutres (les plus nombreuses), favorables ou
défavorables. Les gènes favorables qui sont fixés sont
rares, parce que les organismes vivants sont dans un état
d'équilibre constitutif. Plus une mutation favorable se rapproche
de l'optimum de vigueur d'une espèce, moins elle peut se fixer. Et,
pour un organisme complexe (comme un grand mammifère, opposé
à un microbe, par exemple), cette règle joue avec davantage
de rigueur. Il a donc été suggéré que la vitesse
d'adaptation évolutive ralentissait chez les organismes complexes,
pour trois raisons : la probabilité de fixation est réduite
; le gain de vigueur ne peut qu'être limité ; et la
probabilité qu'une mutation soit favorable est une fonction
décroissante, puisqu'elle est liée au niveau de complexité
de l'organisme (16). En revanche, les
mutations nuisibles ont bien davantage de chances d'être fixées,
parce qu'il est nettement plus facile de déstructurer un organisme
que de le structurer. Plus les gènes délétères
sont concentrés dans une population, plus ils représentent
un fardeau génétique. En théorie, la population ne peut
donc que décliner. Jusqu'à un stade final, une fusion de mutation,
avec un taux d'accroissement démographique négatif
(17).
Dans cette même problématique, il faut prendre en compte le
stress, considéré dans sa fonction de force évolutive.
Ses effets à ce titre ont été constatés en
laboratoire, mais comme pour l'effet Allee, des implications pourraient exister
pour les espèces en captivité. Un environnement stressant peut
faire augmenter le taux de mutation, ce qui augmente la variation
phénotypique, notamment pour les caractères
morphologiques (18).
En captivité, l'accumulation des mutations délétères
peut aussi rester cachée, l'érosion de la vigueur ne pas s'exprimer
complètement, puisque la sélection naturelle a un faible impact.
Mais si une population captive est réintroduite dans la nature, alors
ces mutations peuvent prendre effet. Moins fortement, si l'environnement
se caractérise par une compétition intraspécifique minimale
; mais la capacité de la population à survivre n'en reste pas
moins compromise (19).
[R] 90% de la variation génétique sur 200 ans
Il est un autre phénomène qui affecte grandement la survie des populations, celui dit du goulet d'étranglement, qui se produit en nature. Il peut toutefois s'exercer sur des populations captives, si les générations qui les ont précédées en ont été victimes. Ce phénomène se caractérise par la baisse d'effectif brutale due à des catastrophes naturelles, des épizooties, des déficits alimentaires, la prédation animale ou humaine, etc. Les suites d'un goulet d'étranglement varient en fonction de son importance et aussi du taux de fécondité de la population. Si ce taux reste élevé après l'événement, les pertes d'hétérozygotie pourront être limitées. Mais s'il est faible, l'hétérozygotie ne pourra remonter que très lentement (20). Des espèces très diminuées ont pu, dans la nature, montrer un rétablissement satisfaisant, en raison de leur vigueur démographique, et aussi, peut-être, d'une réduction de la compétition intraspécifique et d'une moindre prévalence des maladies et des parasites. Mais ces rétablissements sont très aléatoires. Quantité d'exemples existent de populations animales ayant subi des goulets d'étranglement, dont les descendants présentent des malformations génétiques. Chez des carnivores comme les guépards, des anomalies spermatiques existent. En laboratoire, il est facile de faire la démonstration de la perte de vigueur. Des populations de mouches drosophiles (Drosophila melanogaster), par exemple, qui passent par un tel goulet, succombent à des concentrations de chlorure de sodium plus faibles que celles auxquelles sont exposées des populations non réduites ; les premières montrent donc moins de résistance devant l'introduction d'un facteur létal (21)
Hors goulet d'étranglement, les mutations défavorables
réduisent de toutes façons la vigueur d'une population. Mais
dans une population de taille importante, ces mutations sont habituellement
éliminées par le différentiel
mortalité/fécondité.
Et, même pour les petites populations, des mutations défavorables
peuvent être contenues. Certains allèles peuvent être
néfastes pour la vigueur (qu'on peut qualifier aussi de valeur adaptative
ou de succès reproductif, et qui traduit la viabilité et/ou
la fécondité) d'un individu, mais ne pas affecter le succès
reproducteur d'une population. Des allèles, en particulier, qui concernent
la reproduction des mâles : les femelles peuvent se détourner
des mâles considérés comme insuffisamment performants
pour la transmission des gènes et ne choisir que les meilleurs
partenaires, ceux qui manifestent justement une vigueur plus forte. Ainsi,
par la sélection sexuelle notamment, les effets de mutations
défavorables peuvent rester circonscrits au sein d'une population
et a contrario des mutations favorables peuvent être
bénéficiaires. Il a été récemment
évalué une taille critique de population, au-delà de
laquelle des mutations favorables pourraient permettre à une population
de persister et qui est de quelques centaines d'individus de population efficace
(la fraction d'une population qui participe effectivement à la
reproduction) (22). D'autres auteurs,
auparavant, avaient suggéré une taille de population efficace
de 500 individus (23), voire de 5 000
individus (24), pour assurer une
viabilité à long terme. Ce qui, dans toutes les estimations,
suppose une population de référence importante, cinq à
dix fois supérieure en nombre, peut-être, à la population
efficace.
Qu'en est-il, alors, des populations captives, qui sont, pour l'essentiel,
très réduites en effectif ?
La variabilité génétique n'est que peu affectée
pour des populations démographiquement stables, non perturbées,
car, dans ce cas, elle ne peut baisser de façon significative
qu'après plusieurs centaines, voire plusieurs milliers de
générations. Un mammifère avec un temps de
génération de 10 années, réduit à une
population efficace de 50 en 1900, conserverait 90% de son
hétérozygotie aujourd'hui ; une étude conduite sur 80
populations mammaliennes a ainsi montré que 90% des espèces
n'avaient perdu que 10% de leur hétérozygotie
initiale (25). D'une manière
générale, il a été suggéré que
l'un des critères essentiels de l'élevage en captivité
devrait être de maintenir sur une période de 200 ans 90% de
la variation génétique des populations fondatrices (sauvages),
ces populations devant comprendre chacune, dans la plupart des cas, 25 individus
efficaces ou davantage (2). Ces chiffres sont également à moduler,
puisque certaines espèces, de carnivores en particulier, ont naturellement
une faible variabilité.
Mais il faut souligner qu'en captivité, la variabilité peut
diminuer parfois rapidement, à cause des biais existant dans la structure
des populations et à cause de la consanguinité.
Le phénomène que les gestionnaires des établissements
zoologiques surveillent donc en priorité est celui de la
consanguinité, qui s'exprime par l'augmentation de l'homozygotie (la
présence des deux mêmes allèles pour les deux exemplaires
du gène, le cas d'un individu dont les deux parents sont
apparentés). Car ses effets sont rapides. Ils peuvent se manifester
dès la génération qui suit l'appariement.
Ils incluent une diminution des capacités de reproduction, de la
fécondité, une augmentation de la mortalité juvénile,
un ralentissement de la croissance, des déséquilibres du
développement, une sensibilité accrue au stress et aux maladies,
un affaiblissement de la compétition intra- et interspécifique.
Tous ces effets sont regroupés sous le terme général
de dépression de consanguinité.
[R] Défauts héréditaires et congénitaux
La consanguinité peut notamment faciliter l'apparition de maladies
héréditaires et peut-être congénitales (acquises
in utero). Pour les premières, la cause est bien
l'expression de gènes récessifs délétères,
jusque-là " contenus " par l'hétérozygotie. Quantité
de maladies héréditaires, certifiées ou non, ont
été constatées chez des animaux captifs. Notamment la
cataracte (lamas, Lama glama ; vigognes, Vicugna vicugna ;
loups, Canis lupus) et l'albinisme (mangabeys, Cercocebus spp.
; gorilles, Gorilla gorilla ; ours bruns, Ursus arctos). Une
proportion importante d'ours bruns de zoos de pays nordiques sont ainsi albinos
et ils appartiennent tous à des familles consanguines ; la transmission
du gène albinos a été facilitée par l'inexistence,
jusqu'à l'époque récente, de plans de gestion
génétique de l'espèce (80% de la population actuelle
concernée provient de fondateurs dont l'origine géographique
est inconnue) (26). Le cas des " tigres
blancs " (Panthera tigris), par contre, représente bien un
phénomène d'erreur chromosomique volontairement exploité
pour la captivité, et l'on peut s'interroger sur l'élevage
de tels animaux, à une époque où l'on insiste sur le
respect de l'intégrité de la biodiversité. Les maladies
congénitales, elles, sont largement amenées par les problèmes
qui peuvent se poser dans l'environnement captif : problèmes d'infections,
de nutrition, d'exposition à des agents toxiques, d'affaiblissement
des défenses immunitaires dû au stress. Défauts
héréditaires et défauts congénitaux peuvent aussi
se combiner.
Un coût de la dépression de consanguinité a été
estimé pour 40 populations captives de mammifères
représentant 38 espèces. La mortalité des juvéniles
nés de relations parents-enfants ou bien enfants-enfants était
supérieure de 33% à celle des juvéniles nés de
parents non apparentés (27).
S'agissant d'espèces dans la nature, il est parfois avancé
que la consanguinité ne les affecterait pas réellement. Elles
auraient des stratégies pour en limiter les effets : les individus
reconnaissent leur parenté commune et ne s'accouplent pas entre eux,
s'ils restent dans le groupe natal ; ou bien les jeunes se dispersent aux
alentours de la maturité sexuelle. Toutefois, ces règles sont
plus difficiles à respecter dans les petites populations isolées.
De fait, la consanguinité et la dépression de consanguinité
sont souvent constatées chez elles et représentent l'une des
plus graves menaces pour leur survie
(28). Des niveaux de consanguinité même
supérieurs à ceux de populations captives ont été
relevés pour des populations de 20 espèces sauvages d'animaux
et 15 de plantes (29). Mais, bien sûr,
les espèces dans la nature peuvent compenser ces handicaps quand la
taille de leurs populations est importante, ce qui permet de " diluer " la
consanguinité.
Il n'en reste pas moins qu'un problème peut se poser lorsque des individus
consanguins dans la nature sont introduits en captivité : ils apportent
avec eux leur homozygotie. Une telle perspective est malgré tout
réduite de nos jours, d'abord parce que les contrôles sont plus
efficaces que par le passé, et ensuite parce que les captures d'animaux
sont plus rares. Toutefois la question reste ouverte pour les individus
homozygotes anciennement capturés (qu'ils soient encore vivants ou
que leurs gènes leur aient survécu, chez leurs descendants).
Le coefficient de consanguinité au niveau de la population est
établi par la formule f = 1/2Ne par génération, Ne
étant la population efficace. Ainsi, pour une population de 100 individus
dont 20 de population efficace, f = 1/40 = 0,025. Un taux similaire de 2
à 3% est souvent retenu pour les races d'animaux domestiques, dont
le génotype a été modifié par plusieurs siècles
de sélection artificielle. Pour les espèces sauvages captives,
un taux plus faible, de 1%, a été proposé, de façon
à conserver le maximum d'hétérozygotie ; ce taux correspond
à une population efficace de 50 individus
(30). On constate une fois encore que ce dernier chiffre
est loin d'être la norme dans les établissements zoologiques,
surtout pour les grands mammifères. Naturellement, il est nécessaire
de pondérer, car le taux de consanguinité est variable suivant
les espèces et il est fonction aussi du temps de génération
: chez les espèces à génération longue (grands
mammifères), la consanguinité mettra plus de temps à
se manifester que chez les espèces à génération
courte (rongeurs, par exemple).
Au niveau des individus captifs, l'examen du pedigree peut permettre
d'évaluer la consanguinité et la dépression de
consanguinité : tout individu dont les parents possèdent des
ancêtres communs est considéré comme consanguin, avec
un coefficient de consanguinité qui s'établit en fonction de
la proximité parentale entre les générations
précédentes.
Pour les individus sauvages, le pedigree peut aussi être utilisé,
en parallèle avec d'autres méthodes, essentiellement des analyses
génétiques. Elles ont leurs points forts et leurs points faibles,
et s'appuient chacune sur des facteurs particuliers : ainsi la corrélation
entre la vigueur individuelle et l'hétérozygotie (puisque
l'augmentation de la première est en principe liée à
celle de la seconde) ; la similarité d'allèles propres à
deux individus, ou bien, entre eux, d'allèles hérités
du père et de la mère ; les probabilités de descendance
de certains individus (28).
La détermination du niveau de consanguinité est certes une
première étape. Mais le problème se complique en raison
du statut, de la pertinence des allèles qui expriment la
consanguinité. Car les effets d'un gène ne sont pas univoques.
Ils dépendent de l'environnement qui les reçoit. Un allèle
peut avoir un effet néfaste à une certaine époque dans
un environnement, mais être sans conséquence nuisible à
une autre ; pour un caractère néfaste observé, plusieurs
autres pourraient exister à l'état latent ; en conséquence,
même si l'on était sûr de la permanence temporelle d'un
environnement, pourrait-on prendre le risque de se baser sur le seul
caractère observé ? (31).
Dans la nature, la sélection naturelle se charge de faire
disparaître les individus trop déviants par rapport aux normes
des espèces. En captivité, ces individus (qu'ils soient
laissés dans le groupe si la déviance n'est pas
considérée comme gênante, ou bien retirés)
représentent une perte proportionnellement plus importante pour le
pool génétique, puisque les effectifs sont réduits.
De plus, une difficulté supplémentaire réside dans le
fait que la différenciation entre gènes neutres, favorables
ou défavorables, est, dans l'état actuel des connaissances,
encore très insuffisante en pratique. On peut toutefois mesurer l'impact
d'une adaptation qui s'est produite en analysant la variation de l'ADN sur
plusieurs générations ; de même, les séquençages
récents du génôme de plusieurs espèces (dont celui
de l'espèce humaine presque intégralement) devraient permettre,
dans un proche avenir, de sérier notamment les gènes
néfastes, par homologie, chez des espèces menacées
(certains, comme ceux de maladies ou de défauts héréditaires,
sont déjà connus) (32).
[R] La purge des allèles délétères
Mais quand les effets de la consanguinité sont patents, constatés chez un grand nombre d'individus d'un groupe, alors une décision devient nécessaire. Parmi les mesures envisageables, figure la " purge " des allèles délétères. La théorie prédit que ce résultat pourrait être atteint en appariant dans un groupe des animaux dont la consanguinité est bien établie mais qui manifestent individuellement une vigueur satisfaisante. Ces animaux seraient moins susceptibles d'être porteurs d'allèles délétères que des animaux allosanguins, puisque s'ils ont pu parvenir à l'âge adulte, c'est que ces allèles, par définition, ont peu ou prou été éliminés. Cet accouplement de partenaires consanguins fonctionnerait comme celui d'animaux allosanguins, dont le génotype est différent, ce qui représente toujours une hybridation. Chez plusieurs espèces de plantes, notamment domestiquées, l'hybridation entre populations est habituelle, et certaines peuvent, de ce fait, être purgées d'allèles délétères.
Mais pour les animaux, cette purge est nettement plus problématique.
Elle pourrait dépendre de la base génétique de la
dépression de consanguinité. Selon un modèle (simulant
le cas des premières générations d'une espèce
en danger en captivité), cette dépression pourrait être
purgée lorsque le fardeau génétique est lié à
des allèles létaux ; mais quand ce fardeau implique des
allèles néfastes aux effets relativement limités, la
purge aurait des effets négatifs, car ces allèles deviendraient
fixés, la vigueur diminuerait et la probabilité de l'extinction
de la population augmenterait (33).
Les résultats d'une étude menée sur 25 populations captives
d'autant d'espèces de mammifères ont montré qu'une purge
resterait largement inefficace : une légère baisse de la
dépression de consanguinité pour la survie néo-natale,
mais aucune amélioration pour la survie jusqu'au sevrage et pour la
taille des portées. Il serait donc préférable de ne
pas entreprendre de telles purges chez des populations captives, parce qu'elles
auraient pour conséquences de fixer à nouveau des allèles
délétères et d'altérer davantage le pool
génétique, tout en renforçant, en revanche, l'adaptation
à l'environnement captif (34)
(voir encadré ci-dessous).
En pratique, le recours à une purge ne peut être, de toutes
façons, que limité. Les populations captives ont de faibles
effectifs et une purge ne pourrait être statistiquement probante que
si elle portait sur un échantillonnage important.
Une autre méthode pour contrer les effets de la consanguinité
à un niveau plus restreint, celui de l'individu, est l'introduction
de congénères provenant d'une autre population, dont le bilan
génétique est satisfaisant. C'est la restauration
génétique. Elle se pratique entre zoos, en particulier pour
les programmes d'échanges européens de l'EEP. Cela suppose
de bien connaître, encore une fois, les pedigrees, afin d'éviter
le phénomène de la dépression de croisement (qui s'analyse
davantage au niveau des populations) : la sélection naturelle fait
se créer des populations adaptées à leur environnement
local ; si on introduit l'une d'entre elles dans un nouvel environnement,
elle peut ne pas s'y adapter, ce qui veut dire que des gènes
néfastes pourront se manifester (fléchissement des défenses
immunitaires, par exemple, ou, au contraire, propagation de maladies
jusque-là inconnues de la population d'accueil). Parmi les exemples
d'introductions réussies dans la nature, celui concernant la
panthère de Floride (Felis concolor coryi) est significatif. Cette
sous-espèce était réduite à quelques dizaines
d'individus affligés de caractères déviants :
cryptochordisme (testicules unilatéralement descendus), queue en forme
de crosse sur les cinq dernières vertèbres, bosse sur le dos,
qualité spermatique très pauvre. Le relâcher d'individus
d'une autre sous-espèce de puma, du Texas (F.c. stanleyana) a
déjà permis de corriger largement ces défauts, puisque
aucune queue en forme de crosse, notamment, n'est signalée parmi les
représentants des deux nouvelles générations issues
des croisements des deux sous-espèces (32).
Parmi les populations captives, les techniques de reproduction assistée
sont aussi de plus en plus utilisées pour redresser un bilan
démographique insuffisant : insémination artificielle et
fécondation in vitro. Même pour des grands mammifères
comme les rhinocéros ou les éléphants, l'insémination
artificielle devrait être davantage applicable dans un proche avenir.
Et la récolte de sperme de ces deux ongulés est déjà
en cours dans la nature, dans le but de suppléer aux carences
éventuelles de leurs congénères captifs. C'est une
orientation importante, dont tous les effets restent à évaluer.
Naturellement, la stratégie générale de conservation
en captivité varie en fonction du degré de
vulnérabilité des espèces. Pour celles qui sont à
la fois communes dans la nature et en captivité, la préoccupation
principale est d'avoir des populations viables, facilement adaptées
à l'environnement des établissements, en n'oubliant pas qu'au
rythme de la déplétion de la faune sauvage dans le monde, elles
pourraient un jour acquérir le statut d'espèces menacées
; pour les espèces captives en danger dans la nature, la viabilité
est aussi un impératif, et la préservation de leur variation
génétique tout autant, notamment dans l'hypothèse de
réintroductions (ce qui suppose une adaptation réduite à
la captivité) ; et, quant aux espèces qui font
précisément l'objet de programmes de réintroduction,
il s'agit de garantir en particulier que leur physiologie, leur système
immunitaire, leur comportement, n'auront pas été
altérés, afin qu'elles puissent, le moment venu, s'adapter
facilement à leur nouvel environnement
(35). Lorsque ce dernier cas se présente, peut
se poser le problème du fractionnement de la variabilité
génétique (on pourrait faire le même constat dans le
cas d'animaux captifs échangés entre des établissements)
: c'est l'effet de fondation. Les animaux réintroduits empruntent
une partie de cette variabilité à la population dont ils sont
issus ; et les animaux qui restent captifs, à cet égard, en
sont appauvris. Or, il est évidemment nécessaire que les uns
et les autres possèdent une diversité génétique
suffisante. En pratique, la tâche n'est pas aisée, qui consiste
à faire des dosages, à définir des critères de
sélection, pour respecter les équilibres des
populations (36).
Toutefois, en pratique, les réintroductions sont peu nombreuses :
elles demandent de très importants moyens financiers, elles demandent
aussi, et avant tout, qu'un habitat d'accueil soit disponible, c'est-à-dire
préservé. Ces deux paramètres sont rarement respectés.
[R] Quels changements évolutifs ?
Lorsqu'elles sont confrontées à des modifications importantes
de leur environnement, des populations ou des espèces ont le " choix
" entre trois solutions : migrer, s'éteindre ou s'adapter. La
réintroduction peut se comprendre comme une forme de migration - mais
elle est donc limitée. La justification des programmes de conservation
est d'éviter l'extinction - celle-ci est alors théoriquement
exclue. Reste l'adaptation, qui concerne l'essentiel des animaux qui sont,
et seront, maintenus en captivité. Peut-on évaluer les changements
évolutifs qui les affecteront à long terme, sans renforcement
de population avec des individus pris dans la nature ?
Il faudrait pour cela se placer dans une perspective historique, insaisissable
par définition. Néanmoins, quelques directions peuvent être
esquissées.
Sur le plan comportemental, certaines fonctions indispensables aux animaux
dans la nature pourraient disparaître en captivité : la
compétition interspécifique, la fuite devant les prédateurs,
la capacité de capturer des proies vivantes. D'autres pourraient
évoluer : la compétition intraspécifique, la recherche
de nourriture. Dans le cas des espèces domestiquées, la fourniture
de nourriture et la maîtrise de la reproduction, qui sont du ressort
de l'homme, réduisent et, parfois, éliminent la compétition
intraspécifique et permettent la rétention de traits
juvéniles chez les individus adultes (néoténie). De
plus, ces espèces témoignent d'une capacité limitée
à répondre aux changements de leurs environnements biologique
et physique car, dans ces environnements, leurs stimulations sont réduites,
leur isolement par rapport aux congénères est difficile et
l'homme reste omniprésent, qui privilégie de toutes façons
la docilité des animaux (37).
Ces mêmes pressions de sélection affectent les espèces
en captivité.
L'exemple de la domestication de canidés, à l'époque
contemporaine, montre les adaptations nécessaires à ce processus
(voir encadré ci-dessous). Et, par analogie, on pourrait reconstituer
celles qui se sont produites pour le chien (Canis familiaris), dont
la divergence d'avec son ancêtre, le loup, est la plus ancienne parmi
les animaux domestiques. Le cas du chien soulève une autre question
d'évolution non négligeable. L'analyse de l'ADN des deux
espèces montre que cette divergence se serait produite il y a 135
000 ans, contredisant les données fossiles qui attribuent au chien
une datation de 14 000 ans seulement ; pour expliquer cet écart, il
a été suggéré que la différenciation
morphologique ne serait apparue qu'après la différenciation
génétique, à la suite de nouveaux modes de sélection
correspondant au passage des sociétés de chasseurs-cueilleurs
en sociétés d'agriculteurs, soit précisément
à l'époque (10 000 - 15 000 ans) indiquée par la
paléontologie (38). Cette
interprétation semble cohérente, si l'on considère notamment
que l'absence d'un changement morphologique n'implique pas nécessairement
l'absence d'évolution, parce qu'une adaptation physiologique peut
survenir indépendamment de la morphologie, donc ne laisser aucune
trace sur un fossile (18). Les animaux captifs pourraient-ils être
aussi bien concernés par cette dichotomie entre évolution
moléculaire et évolution morphologique ?
En laboratoire, l'étude des phénomènes évolutifs
est évidemment plus facile - et la sélection artificielle s'exerce
sur des espèces dont les temps de génération très
courts permettent justement d'obtenir des résultats. Des sélections
de caractères morphologiques sur des drosophiles ont montré
que des mutations déclenchées de ce type pouvaient se
révéler robustes sur plusieurs dizaines ou plusieurs centaines
de générations ; et pareillement, des sélections concernant
en particulier le taux de croissance, sur des dizaines de milliers de
générations de bactéries. De plus, la possibilité
de plusieurs formes d'évolution inversée, à rebours
(la réacquisition par des populations dérivées de
mêmes caractères que ceux de leurs populations-ancêtres)
a été démontrée, surtout pour des cas de
consanguinité, mais pas uniquement, sur des populations de drosophiles
et de microbes (cette évolution inversée a aussi été
constatée, mais plus rarement, sur des populations sauvages, le cas
le plus connu étant celui de la phalène du bouleau, Biston
betuleria, un Lépidoptère, pour son polymorphisme
mélanique) (39).
Si l'on se projette encore plus loin, comment évaluer le
phénomène de la spéciation, la création de nouvelles
espèces, pour les animaux captifs ?
Plusieurs types de spéciation existent et pourraient être
invoqués. La spéciation allopatrique (la différenciation
en tant qu'espèces de deux populations séparées par
une barrière géographique), puisque les populations captives
sont bien isolées de leurs consurs dans la nature et n'ont plus
de flux génique avec elles. La spéciation sympatrique
(différenciation de populations partageant le même habitat),
car si l'on considère que populations captives et populations sauvages
appartiennent au même milieu d'origine, leurs contraintes écologiques
ne sont pas les mêmes et il existe entre elles une barrière
reproductive. Cette dernière peut se traduire au niveau moléculaire
par des remaniements chromosomiques (justifiant l'appellation particulière
de spéciation stasipatrique), lesquels sont favorisés par la
dérive génétique et la consanguinité.
Tant pour la spéciation allopatrique que pour la spéciation
sympatrique, l'isolement reproductif est déterminant. Il présente
deux facettes, l'isolement prézygotique (précopulatoire) et
l'isolement postzygotique (postcopulatoire), qui tous deux renforcent les
divergences menant à la spéciation. Le premier prévient
la formation des hybrides. Le second se traduit par la stérilité
ou l'inviabilité des hybrides. L'isolement prézygotique est
amené par des causes diverses, écologiques, sexuelles, temporelles,
mécaniques (incompatibilité des structures génitales)
ou gamétiques (incompatibilité des gamètes).
L'isolement postzygotique est encore mal connu. Il pourrait être dû,
notamment, à des " gènes de la spéciation " exprimant
des incompatibilités géniques. Ainsi, d'une part, des gènes
de la reproduction peuvent se différencier rapidement, surtout chez
les mâles, entre des populations ou des espèces sous l'effet
de la sélection sexuelle. Mis en contact chez des hybrides, ils ne
pourraient se combiner. Et d'autre part, un phénomène normalement
masqué chez une espèce ou une population pourrait apparaître
lors de l'hybridation : la surreprésentation de chromosomes par rapport
à d'autres, survenant lors de la méiose (division cellulaire),
qui se traduit par la suppression de gamètes, et. Ce phénomène
est appelé distorsion de ségrégation
(40).
Ces deux facteurs de l'isolement postzygotique illustrent le fait que la
sélection sexuelle peut exister sans lien direct avec des conditions
environnementales. Et, plus largement, un tel phénomène peut
se constater tant en situation de sympatrie qu'en situation d'allopatrie.
Mais l'isolement prézygotique, avec toutes ses causes potentielles,
serait davantage prononcé en sympatrie qu'en allopatrie. C'est ce
qui a été notamment démontré chez des mouches
drosophiles. L'isolement prézygotique (sexuel, dans cet exemple)
était plus de trois fois supérieur en sympatrie qu'en allopatrie
(pour des paires d'espèces de la même classe
d'âge) (41, 42).
C'est le mécanisme du renforcement, l'intensification
de l'isolement prézygotique par la sélection naturelle (se
traduisant par la restriction du flux génique entre des taxons), de
façon à éviter l'hybridation, qui est
délétère.
Si des phénomènes de spéciation devaient affecter les
espèces captives, quelles seraient les perspectives temporelles à
envisager ? à nouveau, aucune certitude n'est possible. Mais il n'est
pas inutile de rappeler quelques éléments. Dans l'histoire
fossile, les changements morphologiques ont généralement
été très lents, reflétant, peut-être, un
manque de variabilité génétique appropriée ;
les radiations adaptatives n'auraient pu se produire qu'à la suite
de modifications importantes de l'environnement, associés ou non à
des séquences de mutations (43).
On constate, de toutes façons, que nombre de ces radiations adaptatives
sont apparues brusquement, à l'exclusion ou presque de stades
transitionnels. Pour expliquer les sauts évolutifs de la spéciation,
il a été notamment suggéré (sur le modèle
de la théorie des équilibres ponctués de N. Eldredge
et S.J. Gould) que la plupart des mutations non létales restent à
l'état récessif, tant qu'il n'existe pas un nombre
d'hétérozygotes suffisant dans une population pour produire
des homozygotes exprimant les mutations. Après un certain nombre de
générations, donc, ces mutations pourraient surgir dans le
phénotype de la population, et la spéciation
survenir (44).
En laboratoire, des expérimentations ont permis d'estimer par
modélisation le temps nécessaire à des populations de
drosophiles pour se différencier comme espèces. En situation
de sympatrie, il faudrait environ 200 000 ans ; en situation d'allopatrie,
2,7 millions d'années. Ces périodes ont été
calculées en fonction de la distance génétique (entre
les gènes) séparant les populations ; et calibrées par
horloge moléculaire (représentant le taux d'évolution
moléculaire, supposé être constant dans le temps). Les
résultats montrent que la spéciation sympatrique serait plus
de dix fois plus rapide que la spéciation allopatrique (42).
Dans la nature, on a pu observer des rythmes de spéciation bien plus
rapides. Ainsi, au large du Panama, des populations de paresseux tridactyles
(Bradypodidae, ordre des Xénarthres), séparées
récemment du continent par des insularisations, sont-elles en voie
de spéciation. L'une d'entre elles vient d'être élevée
au rang spécifique (Bradypus pygmaeus) et sa divergence d'avec les
populations continentales n'est que de 8 900 ans environ
(45).
On voit que les temps de spéciation de ces drosophiles et de ces paresseux
diffèrent par un, ou deux, ordres de grandeur. Mais les
phénomènes ne sont pas exactement comparables. Les
spéciations des drosophiles se rapportent à des populations
d'effectifs importants, celles des paresseux, et en tout cas pour la nouvelle
espèce, ne pourraient avoir eu qu'un nombre réduit de fondateurs,
d'où un effet démographique accentué et une divergence
accélérée, après l'instauration d'une barrière
reproductive.
Bien sûr, pour les animaux en captivité, de telles hypothèses
de spéciation restent aléatoires et lointaines. Mais les conditions
préliminaires de leur mise en uvre semblent être réunies
et, à cet égard, l'exemple des paresseux pourrait davantage
être invoqué, puisque les populations captives sont effectivement
à la fois très réduites en effectif et insularisées.
Dans les temps qui s'ouvrent, il est un autre élément qui pourrait
déjà influer fortement sur l'évolution des espèces
menacées : l'utilisation d'une technique de transgenèse, le
clonage, pour obtenir des copies d'organismes vivants. Pourquoi ne pas multiplier
les chances d'éviter à ces espèces de disparaître,
en augmentant leurs effectifs, tant en captivité que dans la nature,
grâce à cette technique ? Depuis le premier clonage d'un
mammifère, avec la brebis Dolly (1997), les expérimentations
se poursuivent. Le clone d'un individu d'une sous-espèce menacée
dans la nature, celle d'un mouflon sauvage (Ovis orientalis musimon) s'est
révélé viable, jusqu'à
présent (46). Des banques d'ADN
d'espèces en danger ou vulnérables sont actuellement
constituées dans le monde. L'arche de Noé se réduira-t-elle
à des armoires remplies d'éprouvettes ? Des projets de "
reconstituer " des espèces disparues, comme le mammouth ou le thylacine,
existent aussi. Ces directions n'en sont pas moins très discutées,
même si l'on ignore l'ampleur qu'elles pourront prendre dans les
décennies à venir. Elles se placent dans la problématique
d'une évolution arrêtée, fixée, elles
représentent une forme de sélection artificielle, quand
l'évolution naturelle est dynamique.
[R] Encadré1
La consanguinité chez le bighorn, le guépard et la gazelle
de Speke
Trois cas peuvent illustrer le problème de la consanguinité
chez des espèces captives. Dans chacun d'entre eux, il apparaît
notamment qu'une amélioration de l'environnement global (par la
réduction du stress et/ou l'adéquation des soins
vétérinaires) joue certainement un grand rôle pour limiter
la dépression de consanguinité.
Bighorn (Ovis canadensis). Aux États-Unis, la
réduction importante des effectifs de cette espèce dans la
nature, au XXe siècle, a été attribuée,
entre autres causes, à la consanguinité. Une première
étude avait conclu à son importance dans les zoos américains,
pour des animaux nés dans les années 1970 et au début
des années 1980 : un taux de survie de 78% des individus non consanguins
et de 46% des individus consanguins
(1). Une seconde étude, plus récente,
a donné des résultats davantage modulés : globalement,
une dépression de consanguinité peu significative pour l'ensemble
de la population captive ; pour les quatre premières années
examinées (1976-1979), un taux de survie des animaux consanguins bien
plus réduit (38%) que celui des animaux non consanguins (67%) ; mais
pour les années suivantes (1980-1995), une viabilité presque
équivalente (77% contre 73%) entre les deux catégories. Selon
les auteurs, ce bilan plus positif pourrait s'expliquer par les mesures prises
en faveur des animaux, prophylaxies notamment, depuis l'époque de
la première étude ; toutefois ils soulignent que la mortalité
juvénile n'est pas le seul facteur à prendre en compte pour
évaluer la consanguinité et que celle-ci pourrait être
présente à travers d'autres facteurs
(2).
Guépard (Acinonyx jubatus). Le cas de cet animal est
souvent cité comme celui d'une espèce génétiquement
condamnée. Que faut-il en penser ? Parmi les points négatifs,
on peut relever que la variation génétique est faible.
L'hétérozygotie est bien plus réduite que celle d'autres
félidés, et des allèles délétères
sont davantage fixés : des greffes de peau entre guépards sont
communément acceptées, ce qui prouve la similitude de leur
complexe majeur d'histocompatibilité (déterminant l'identité
du système immunitaire, ce complexe chromosomique abrite des gènes
qui défendent l'organisme contre les agressions extérieures,
comme, à ce titre, les greffes, et contre les mutations) ; de même,
ces animaux sont souvent exposés à des pathologies et des taux
élevés de mortalité juvénile sont enregistrés
en captivité. Toutefois, quelques aspects de la variation
génétique sont satisfaisants, comme celui qui concerne les
microsatellites (courtes séquences d'ADN avec un motif
répété). Et puis, la mortalité juvénile,
dans la nature, est certainement due davantage à la prédation
des lions et des hyènes plutôt qu'à des défauts
génétiques. Le bilan démographique souvent défavorable
en captivité (en tout cas dans les zoos d'Amérique du Nord)
s'expliquerait par des pratiques d'élevage non optimales et par un
environnement insatisfaisant (plusieurs cas de petits délaissés
par leur mère ont été enregistrés), et non par
des handicaps anatomiques ou physiologiques de la fonction
reproductrice (3). Une autre
hypothèse n'est pas non plus à écarter, celle d'un goulet
d'étranglement qui se serait produit en Afrique pour les guépards
à une certaine époque, goulet suivi d'une perte importante
de la variabilité génétique.
Gazelle de Speke (Gazella spekei). La " purge " des allèles
délétères d'animaux consanguins a été
expérimentée chez cette gazelle, aux États-Unis, entre
1979 et 1983. C'était une première, d'où son importance.
Dans un premier temps, les résultats du programme ont été
considérés comme satisfaisants : une dépression de
consanguinité réduite sur trois générations,
en choisissant comme géniteurs des animaux consanguins mais en pleine
possession de leurs capacités reproductrices. L'utilisation de cette
technique a donc été recommandée
(4).
Ultérieurement, plusieurs auteurs ont mis en question la pertinence
des résultats. Les méthodes d'analyse statistique utilisées,
notamment, auraient pu créer des biais faussant les estimations. De
fait, le réexamen du bilan du programme a produit plusieurs constats
divergents : une diminution de la dépression de consanguinité
s'est bien produite, mais seulement pour la première
génération, et cette dépression concernait essentiellement
des portées consanguines nées de parents non consanguins ;
la viabilité accrue de ces portées n'est pas due à la
purge opérée, mais sans doute à l'amélioration
des conditions d'élevage dans les établissements concernés.
En conséquence, il vaudrait mieux s'en tenir à la pratique,
plus prudente, de sélectionner des couples reproducteurs dans une
population pour maximiser la variation
génétique (5).
Références
(1) Sansman
K.A., 1984. Survival of Captive-born Ovis canadensis in North American
Zoos. Zoo Biology, 3, 111-121.[VU]
(2) Kalinowski.T., Hedrick P. W., 2001. Inbreeding depression
in captive bighorn sheep. Animal Conservation, 4,
319-324..[VU]
(3) CaroT. M., Laurenson M.K., 1994. Ecological and Genetic
Factors in Conservation : A Cautionary Tale. Science, 263,
485-486..[VU]
(4) TempletonA.R., Read B., 1984. Factors Eliminating
Inbreeding Depression in a Captive Herd of Speke's Gazelle. Zoo Biology,
3, 177-199..[VU]
(5) Kalinowski S.T., Hedrick P.W., Miller P.S., 2000.
Inbreeding Depression in the Speke's Gazelle Captive Breeding Program.
Conservation Biology, 14(5),
1375-1384.[VU]
[R] Encadré2
Le chemin de la domestication
La domestication d'espèces sauvages, une forme de sélection
artificielle, se traduit par l'adaptation fixée à un environnement
anthropisé. Elle est générée par une association
de changements génétiques et environnementaux. Un phénotype
" domestique " résulte de ces processus.
La propension à la domestication d'une espèce est facilitée,
ou au contraire limitée, par un ensemble de patrons de comportement
naturel : la structure du groupe, le système de reproduction, les
interactions parents-enfants, les attitudes envers l'homme, et d'autres traits.
La préadaptation à la domestication se signale ainsi par des
groupes importants et hiérarchisés ; une reproduction dans
une ambiance communautaire ; une éducation sociale par imprégnation
; une réactivité modérée à la présence
de l'homme ; une alimentation omnivore ; la capacité de s'adapter
à des environnements variés
(1).
La domestication induit des changements morphologiques très divers,
mais certains sont communs à beaucoup d'espèces : des
variétés d'espèces naines ou géantes ; l'état
pie (dépigmentation) du pelage ; des poils ondulés ou frisés
; une queue enroulée ; une queue raccourcie et moins de vertèbres
; un changement du cycle reproducteur
(2).
Un chien adulte, comparé à un loup adulte de même poids,
a une tête et un cerveau de 20% plus petits. Une chienne peut être
en chaleur deux fois par an, mais une louve, une seule fois. Et un chien
adulte peut manifester des caractères morphologiques (comme les oreilles
tombantes) ou éthologiques (mendicité de nourriture) qui sont
ceux des louveteaux. Il a été suggéré que la
rétention à l'âge adulte de caractères immatures
(néoténie), chez le chien, reproduit celle qui a concerné
les premiers loups domestiqués : afin de manifester leur soumission
à l'homme (comme le louveteau est soumis au loup adulte), ces loups
ont dû conserver ces caractères, d'abord en tant que louveteaux
(après avoir été, sans doute, capturés), et ensuite,
en tant qu'adultes (3).
Cette soumission, cet apprivoisement, ont été
considérés par Dimitri Belyaev comme les facteurs essentiels
menant à la domestication. Pionnier de l'expérimentation
génétique, ce chercheur a entrepris, à partir de 1959,
de domestiquer les renards " argentés " (renard roux, Vulpes vulpes)
d' un élevage. Afin de maintenir l'homozygotie due à la
consanguinité inévitable à des niveaux acceptables,
la population a été croisée régulièrement
avec des congénères provenant d'autres établissements.
Les renards autorisés à se reproduire étaient ceux qui
manifestaient naturellement un comportement non agressif envers l'homme (soit
10 à 15% de la population). Le programme, qui s'est déroulé
sur plus de 40 ans, a livré une moisson d'enseignements.
Plusieurs changements morphologiques sont ainsi apparus, l'état pie
du pelage, les oreilles tombantes, la queue enroulée, le crâne
plus petit à l'exception du museau plus large. Également des
changements physiologiques, avec une reproduction saisonnière
prolongée, doublée d'une reproduction extra-saisonnière,
ainsi qu'une époque de mue également allongée et
décalée. Sur le plan du comportement, le plus notable est
l'habituation à l'homme et même la recherche du contact avec
lui.
Comment expliquer ces changements ? selon Belyaev, le point-clé est
la sélection des animaux pour un certain type de comportement, celui,
justement, de l'apprivoisement. C'est une sélection "
déstabilisante. " Car elle induit des modifications hormonales, lesquelles
influent sur l'ontogenèse. Les gènes qui gouvernent principalement
l'ontogenèse sont ceux qui contrôlent le fonctionnement des
systèmes neurologique et endocrinien - et aussi le registre
éthologique de l'animal. Les renards domestiqués montraient
en particulier des niveaux de glucocorticoïdes bien moins élevés
que ceux d'une population-contrôle d'autres renards argentés,
ce qui correspondait, chez les premiers, à une réduction du
stress. Les changements morphologiques seraient aussi dus à des inflexions
du rythme de développement embryonnaire, avec l'expression de gènes
jusque-là contenus (2, 4).
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