Levée ou non de l'embargo sur la viande britanniqueLe rôle des experts scientifiquesGérard Pascal Exposé-débat organisé pour le personnel
du centre Inra de Paris |
Introduction de Claude Béranger,
président du centre Inra de Paris.
Un nouvel épisode médiatique de la crise de la vache folle s'est ouvert le 1er octobre dernier, avec le refus de la France de se plier à la levée de l'embargo sur la viande bovine britannique, mesure décidée par la Commission européenne fin 1998, qui devait prendre effet au 1er août 1999. Le refus français était fondé sur un avis défavorable rendu par l'AFSSA, l'Agence française de sécurité sanitaire des aliments, le 30 septembre. Le 29 octobre, le comité scientifique européen chargé de la question rendait un avis apparemment en contradiction avec celui des experts français...
Pratiquement tous les jours, les médias nous parlent de ces affrontements autour de la levée éventuelle de l'embargo sur les viandes britanniques et de la mobilisation répétée des experts, sur les avis desquels tout semble reposer. Si nous pouvons nous sentir concernés par ces questions en tant que chercheurs, nous le sommes également en tant que membres de l'INRA, puisque l'Institut semble au coeur du débat : Gérard Pascal, Directeur de la DS NHSA, est le président du Comité scientifique directeur à Bruxelles, Bernard Chevassus, notre ancien Directeur général, est le président de l'AFSSA, l'Agence Française de Sécurité Sanitaire des Aliments, des chercheurs de l'INRA sont engagés dans des études sur les prions, certains travaillent directement avec l'AFSSA... Comment les chercheurs de l'INRA qui sont amenés à intervenir en tant qu'experts peuvent-ils à la fois mobiliser les connaissances nécessaires, dialoguer à l'intérieur de comités nationaux et internationaux, dialoguer avec les politiques ? Quelles sont les interactions entre le travail de recherche, l'expertise scientifique, la présidence de comités, et les décisions politiques qui sont prises et vont se prendre chaque jour ?
Le Centre de Paris a donc décidé d'organiser, comme il l'avait déjà fait pour d'autres sujets d'actualité qui suscitent des débats dans la société, un exposé-débat ouvert à l'ensemble du personnel de l'INRA. Je remercie beaucoup Gérard Pascal d'avoir accepté de nous faire part de son témoignage et de son expérience, de nous éclairer pour que nous soyons nous-mêmes capables de répondre aux questions qui nous sont posées sur le sujet, dans un cadre professionnel, mais aussi familial ou amical.
Exposé de Gérard PascalDirecteur
Scientifique Nutrition Humaine et Sécurité Alimentaire à
l'INRA, |
C'est moi qui te remercie de cette initiative, car il me paraît tout à fait judicieux d'apporter un certain nombre d'informations aux agents de l'INRA qui doivent, s'ils ne sont pas très au fait des événements récents, se poser pas mal de questions, en particulier sur la position de l'INRA. D'ailleurs, existe-t-il une position de l'INRA ? Ils doivent s'interroger quand ils constatent que certains chercheurs sont membres du groupe d'experts français qui a donné un avis négatif sur la levée de l'embargo, alors que d'autres sont membres d'un comité européen qui a rendu un avis apparemment contradictoire. Il est donc légitime de vous apporter des informations pour que vous puissiez vous faire une idée de ce que font les chercheurs INRA dans ces différentes instances, et aussi de la façon dont ils engagent ou non l'INRA dans les décisions qui sont prises par les comités d'experts.
Je commencerai
par revenir sur ce qui s'est passé à Bruxelles depuis l'éclatement
de la crise de la vache folle, en 1996, et vous apporter ainsi des informations
sur l'organisation et le fonctionnement de l'expertise au niveau européen.
L'organisation de l'expertise au niveau européen
L'organisation de l'expertise en France
La question de la levée de l'embargo
Post
scriptum : l'évolution de la situation depuis le jour de l'exposé...
L'organisation
de l'expertise au niveau européen
Au mois
de mars 1996, le ministre de la Santé britannique a annoncé qu'il
était tout à fait vraisemblable que l'agent de l'ESB, un prion,
soit transmissible à l'homme et responsable d'une nouvelle variante d'une
maladie dégénérative du système nerveux central,
la maladie de Creutzfeldt-Jakob. Cette annonce a ouvert la "crise de la vache
folle". Le Parlement européen s'est alors beaucoup ému de la façon
dont la question, depuis la mise en évidence d'une épidémie
de vaches folles en Angleterre, avait été traitée par la
Commission européenne, à la fois par les directions générales
de la Commission et par certains comités scientifiques.
Quelle
était la situation à l'époque ? Sans rentrer dans les détails
de l'organisation et du fonctionnement de la Commission, je rappellerai qu'elle
comprend des Directions générales qui sont en quelque sorte l'équivalent
de nos ministères ou des directions générales de nos ministères
et sont chargées de la réglementation dans leur domaine d'activité.
Il existe en particulier une Direction générale de l'Agriculture,
la "DG 6", qui est la plus grosse DG de la Commission, compte tenu de l'importance
de l'agriculture dans l'Union européenne ; cette DG traite de tous les
problèmes liés au développement et à l'organisation
de l'agriculture dans l'UE. A cette DG 6 était rattaché un comité
permanent vétérinaire et, par ailleurs, un Comité scientifique
vétérinaire chargé de donner des avis, en matière
d'évaluation de risques notamment.
La DG
comprenait donc à la fois des instances qui gèrent le risque,
puisqu'elles légifèrent, et des instances qui organisent l'évaluation
scientifique de ce risque. Or ce sont deux activités totalement différentes.
L'évaluation scientifique de risques est du domaine de la responsabilité
des experts scientifiques. Mais les comités scientifiques sont toujours
consultatifs ; ils donnent des avis à ceux qui vont prendre des décisions,
directions générales de ministères, cabinets de ministres
et ministres au niveau national, Commission, Conseil et Parlement européen
au niveau de Bruxelles. Les experts scientifiques ne sont pas habilités,
n'ont pas compétence à prendre des décisions ; ils se limitent
à donner des avis aux décideurs, administratifs et politiques.
Il doit y avoir une séparation très nette entre ceux qui font
de l'expertise scientifique et donnent des avis scientifiques, et ceux qui prennent
les décisions politiques, qui se traduisent le plus souvent par des textes
réglementaires ou législatifs. C'est bien le niveau administratif
et politique qui est responsable, qui prend la décision. Cette décision
est évidemment fondée sur les avis scientifiques, mais elle peut
prendre en compte beaucoup d'autres éléments, en particulier des
aspects économiques, sociaux ou éthiques, que les scientifiques
n'intègrent pas nécessairement, encore que les aspects éthiques
soient de plus en plus pris en compte par les comités scientifiques.
La
réorganisation des comités scientifiques Revenons
à la situation en 1996. Le Parlement Européen s'était ému
de la façon dont tout ce problème de vache folle avait été
traité au niveau de la Commission de Bruxelles, et en particulier du
fait qu'au sein d'une même Direction générale, on mélangeait
l'évaluation scientifique du risque, la gestion de ce risque et la réglementation.
C'était une solution malsaine. Des organisations du même type,
sans séparation entre évaluation scientifique et gestion, existaient
dans d'autres Directions générales, et en particulier à
la DG 3, celle de l'industrie : en charge de tous les produits industriels et
donc des produits alimentaires transformés, elle hébergeait le
Comité scientifique de l'Alimentation humaine. La Commission a donc pris
la décision de réorganiser l'ensemble des multiples comités
scientifiques qui avaient à donner des avis sur les relations entre l'alimentation
et la santé.
Cette
réorganisation des comités nécessitant du temps, la Commission
a décidé, sans attendre, de s'attaquer à la question de
la vache folle, qui posait des problèmes spécifiques et présentait
de multiples dysfonctionnements. Par exemple, des dossiers scientifiques importants
s'étaient égarés, ce qui avait conduit le Comité
scientifique vétérinaire à donner, n'ayant pas connaissance
de ces dossiers, des avis qui n'étaient pas tout à fait adaptés
à la situation ; puis ces dossiers étaient réapparus...
La Commission a donc décidé très rapidement de mettre en
place un Comité multidisciplinaire - j'insiste sur "multidisciplinaire"
- dédié spécifiquement aux problèmes de vache folle.
Ce Comité a été placé auprès du secrétariat
général de la Commission, afin d'éviter tout "mélange"
avec ce qui relevait de la gestion de ces problèmes. J'ai alors été,
en tant qu'"incompétent" - on reviendra sur ce problème de la
compétence - désigné comme membre de ce Comité,
qui était un tout petit groupe, constitué pour le reste, je pense,
des meilleurs spécialistes des problèmes de prions en Europe.
Parmi eux figurait Dominique Dormont, par ailleurs président du groupe
d'experts français (dit "comité Dormont"). La mise en place de
ce Comité remonte à juillet 1996. Si je n'ai pas les compétences
scientifiques sur le sujet, j'ai quand même acquis un certain "vernis",
depuis trois ans que j'ai en permanence à traiter de ces problèmes
de vache folle.
La réorganisation
des différents comités scientifiques de la Commission est intervenue
à l'été 1997. Elle a notamment consisté à
réunir l'ensemble des comités scientifiques au sein d'une Direction
générale qui s'appelait à l'époque "Politique des
consommateurs" et s'est intitulée, à partir de cette réorganisation,
"Politique des consommateurs et protection de leur santé". C'est la DG
24, au sein de laquelle ont donc été regroupés les 8 comités
scientifiques : Alimentation humaine, Alimentation animale, Santé animale
et bien-être animal, Mesures vétérinaires en relation avec
la santé publique, Plantes (comité qui traite, entre autres, des
OGM), Cosmétiques et produits non alimentaires, Produits médicaux
et dispositifs médicaux et Toxicologie, écotoxicologie et environnement.
A également
été créé à cette occasion un Comité
scientifique directeur, dont la mission consiste à coordonner l'activité
des 8 comités scientifiques et à organiser l'évaluation
scientifique sur des questions très pluridisciplinaires. Le problème
de la vache folle étant par essence pluridisciplinaire, c'est au sein
du Comité scientifique directeur, qu'a été créé
un groupe dit "ad hoc", sur les problèmes d'encéphalopathies spongiformes
transmissibles. Dès sa mise en place, à l'automne 1997, le Comité
directeur était donc chargé des questions d'évaluation
des risques liés à l'ESB, avec l'aide d'un groupe ad hoc spécialisé,
constitué d'experts scientifiques plus pointus, dont D. Dormont ; je
pense que, là encore, les scientifiques les plus compétents en
Europe avaient été choisis pour former ce groupe.
Comment
les membres de ces comités scientifiques sont-ils choisis ? Là
aussi, on a innové, en matière de transparence. Ces comités
scientifiques ont été constitués à partir des réponses
à un appel international à candidature. La sélection parmi
les candidats a été opérée par un jury présidé
par des scientifiques, selon des critères et une grille de notation des
dossiers parfaitement connus ; tout était donc transparent. Les experts
ont été sélectionnés à la fois sur la base
de leur "excellence scientifique" - vocabulaire bruxellois que je n'aime pas
beaucoup - et de leur expérience en matière d'expertise. Il ne
s'agit pas seulement d'avoir des scientifiques pointus, mais aussi des personnes
qui ont l'habitude de faire de l'expertise scientifique, métier qui n'est
pas exactement le même que celui de chercheur à la paillasse. Je
crois que c'est très important. Ces scientifiques doivent aussi avoir
une aptitude à travailler en groupe, à confronter des opinions
divergentes et à parvenir à un consensus, puisque l'objectif de
ces comités scientifiques est de fournir aux décideurs administratifs
et politiques des réponses utilisables, qui ne peuvent donc pas être
: "c'est tout gris" ; il faut que ce soit plutôt blanc ou plutôt
noir. Il faut donc accepter de se mouiller, ce qui n'est quand même pas
une des qualités premières du chercheur, qui a toujours tendance
à dire : "C'est compliqué, je ne peux pas vous donner la réponse
tout de suite ! Donnez-moi des crédits pour continuer mes travaux et
dans 4 ou 5 ans vous en saurez un peu plus". En situation d'expertise, ce n'est
pas pertinent. Les données sont souvent incomplètes, insuffisantes,
mais malgré tout il faut décider si ça penche plutôt
vers le blanc ou plutôt vers le noir. En tout cas, je pense que les comités
scientifiques ont été constitués selon des règles
assez transparentes.
Ces comités
scientifiques sont tous pluridisciplinaires : un effort très important
a été fait pour trouver des compétences complémentaires,
permettant d'aborder les différents aspects d'une question scientifique.
Ces comités comprennent donc en général des médecins,
des vétérinaires, des biologistes, des agronomes... A l'évidence,
beaucoup de ces membres ne sont pas pointus scientifiquement sur chacune des
questions abordées par le comité scientifique. Dans la plupart
des comités, des groupes de travail spécialisés se sont
donc institués. Ce caractère généraliste est bien
sûr encore plus marqué au niveau du Comité directeur, que
dans les huit comités plus spécialisés.
Le Comité
directeur est constitué de 16 membres au total. Huit ont été
sélectionnés par la procédure que j'ai décrite,
spécifiquement pour le Comité directeur, avec interdiction d'appartenir
à quelque autre comité européen que ce soit ; ces 8 personnes
sont un peu des "vieux routiers" de l'expertise, qui exercent encore souvent
des activités d'expertise à un niveau plus international, dans
des comités de l'OMS ou de la FAO par exemple, et qui ont un certain
recul par rapport aux problèmes d'actualité qui leur sont posés.
Ces huit premiers membres ont présidé les jurys de sélection
pour les huit autres comités scientifiques. Les huit autres membres du
Comité directeur sont les présidents (élus) des 8 comités
scientifiques. Sur les 16 membres du Comité directeur, 8 ont donc un
peu plus de recul par rapport aux événements puisqu'ils ne sont
impliqués que dans ce Comité, et 8 ont davantage les mains dans
le cambouis puisqu'ils ont à traiter toute une série de questions
dans le cadre de leurs comités scientifiques respectifs.
Ce dossier est donc traité,
au sein du Comité directeur, par un groupe de travail dit "ad hoc", spécialisé
sur l'ESB, qui comprend lui-même des groupes de travail multiples (une
dizaine depuis le début de nos activités) qui sont encore plus
pointus et font appel à des experts extérieurs vraiment très
très spécialisés sur certaines questions.
Globalement,
depuis l'instauration de cette structure, le Comité directeur a émis
plus de trente avis sur des problèmes liés à la vache folle.
Et aucun de ces avis, jusqu'à présent, n'avait été
contesté. Pour assurer la transparence, tous les avis sont mis sur Internet
dès qu'ils sont adoptés. Pour quelques avis qui nous posaient
quand même un certain nombre de questions, un projet d'avis a été
mis sur Internet, afin de collecter toutes les remarques, critiques, propositions
de modifications ; cette possibilité d'expression était accessible
absolument à tout le monde, groupes ou individus. Nous avons ensuite
adopté des avis définitifs, tenant compte ou non de certaines
des critiques, remarques et observations formulées. Voilà donc,
en gros, comment cela fonctionne à Bruxelles.
L'organisation
de l'expertise en France
La
question de la levée de l'embargo
Quelques
jours après l'annonce par le ministre de la Santé britannique
du risque de transmission du prion bovin à l'homme, un embargo sur la
viande bovine britannique avait été décrété
; cet embargo était total, il n'était pas question d'exporter
d'Angleterre quelque produit bovin que ce soit. Fin 1998, sur la base d'au moins
4 avis émis par le Comité scientifique directeur, la Commission
européenne a décidé de lever cet embargo. Cette décision
a été prise sur la base de propositions anglaises d'un schéma
d'exportation extrêmement contraignant, sur lequel je reviendrai.
Le Comité
Dormont a donc été saisi, il s'est réuni et il a émis
un avis. Il a toutefois refusé d'émettre un avis sur le texte
réglementaire et s'est prononcé sur l'évaluation du risque.
Mais ce premier avis a été accompagné d'un second, signé
du directeur général de l'agence, qui portait, lui, sur le texte
réglementaire. C'est déjà un peu complexe comme fonctionnement.
L'avis du directeur de l'Agence, qui devenait l'avis de l'Agence était
: "avis défavorable à ce projet d'arrêté", donc défavorable
à la levée de l'embargo sur l'exportation de viande anglaise.
Il est important de savoir quelle avait été la question posée.
Le premier
argument part du fait qu'en France, lorsque nous avons un cas de vache folle
dans un troupeau, nous abattons la totalité du troupeau. Par conséquent,
aucun produit issu d'un animal appartenant à un troupeau dans lequel
un cas de vache folle a été identifié n'est commercialisé.
Ce système a été retenu également en Irlande du
Nord, mais pas en Angleterre. Le problème est qu'on voudrait que l'Angleterre
se plie à la même règle. Signalons simplement que plus de
la moitié des troupeaux anglais ont connu au moins un cas de vache folle
et que cette proportion dépasse 70% parmi les troupeaux de laitières,
qui sont les plus atteintes ; appliquer cette mesure aurait donc signifié
l'éradication quasiment totale du cheptel bovin anglais.
Un deuxième
problème concerne les tissus susceptibles de véhiculer une infectiosité.
Il existe une ambiguïté entre infectiosité et mise en évidence
de la fameuse protéine prion anormale. Un certain nombre de recherches
extrêmement récentes, présentées lors d'un congrès
à Tübingen en septembre dernier, montrent que pour certains prions,
autres que les prions bovins, et dans certaines espèces animales, autres
que bovine, on peut trouver la protéine prion à de très
faibles concentrations dans de nombreux tissus et organes, y compris le sang.
Jusqu'à présent, même avec ces méthodes non validées
et très sensibles, on n'a jamais réussi à mettre en évidence
cette protéine dans le muscle de bovins. Mais la protéine est
détectée dans beaucoup d'organes et en particulier dans les ganglions
lymphatiques et même, dans certains modèles expérimentaux,
dans les nerfs périphériques. Or la viande comporte quand même
des ganglions et des nerfs.
Des remarques
ont également été faites concernant les farines de viande
et les théories retenues concernant la transmission de l'ESB. La première
cause de transmission du prion, expliquant la survenue d'une véritable
épidémie en Angleterre, est la consommation de farine de viandes
et d'os (FVO). Le prion est essentiellement présent dans le système
nerveux central, à forte concentration quand les animaux sont malades.
Or le système de fabrication de FVO incorporait la totalité du
cerveau et de la moelle épinière. Alors que le prion était
quasiment totalement détruit par la technologie classique de fabrication
des farines, le nouveau système mis en place en Angleterre, pour des
raisons d'économie essentiellement, ne détruisait pas cet agent.
Mais personne ne le savait et ne pouvait le savoir à l'époque.
On a ainsi entretenu un cycle de contamination qui est parvenu, extrêmement
rapidement, à contaminer au total près de 200 000 animaux en Angleterre.
C'est ce cycle infernal de recyclage de matériaux dans la même
espèce qui a conduit à cette explosion de l'épidémie.
Certains chercheurs le contestent encore, mais c'est en tout cas l'hypothèse
de très loin la plus probable pour expliquer l'apparition de l'épidémie.
Plus tard, on s'est aperçu qu'il pouvait aussi y avoir, ce n'est pas
démontré à 100% mais c'est très vraisemblable, une
transmission "verticale", de la mère au veau. En revanche, on n'a pas
réussi à démontrer l'existence d'une transmission "horizontale",
d'un animal à l'autre au sein d'un troupeau, transmission qui existe
dans le cas de la tremblante ovine. Actuellement, les deux modes de transmission
considérés comme les causes principales de propagation de la maladie
sont la consommation de FVO et la transmission maternelle. Dans son avis, le
groupe Dormont s'interroge sur l'efficacité des mesures d'interdiction
des FVO en Grande-Bretagne, et sur la possibilité d'exclure l'existence
d'autres modes de transmission de la maladie.
La deuxième
objection est que le nombre d'animaux atteints en Angleterre ne descend pas
aussi vite que la modélisation faite par les équipes anglaises
ne le prévoyait. Ce chiffre ne baisserait même pas du tout, les
résultats de 1999 étant similaires à ceux de 1998. Un tel
constat doit conduire à s'interroger sur la pertinence des hypothèses
retenues concernant les modes de transmission de la maladie et donc sur l'efficacité
des mesures proposées dans le schéma d'exportation.
La troisième
objection est qu'il existe des tests applicables sur le terrain (et non plus
au niveau du laboratoire), qui permettent de détecter le prion anormal
dans le cerveau de vaches atteintes de la maladie ; ces tests sont actuellement
utilisés pour confirmer le diagnostic chez des animaux présentant
déjà des symptômes cliniques. Or ces tests seraient peut-être
capables de détecter l'agent avant l'apparition des symptômes et
donc d'éviter que les animaux en phase d'incubation ne passent à
l'abattoir et soient consommés. Il faut donc appliquer ces tests le plus
vite possible.
Un dernier
élément concerne les produits à base de viande, qui posent
des difficultés supplémentaires de traçabilité,
et peuvent contenir, en plus de la viande, des matériaux à risques
d'infectiosité vis-à-vis de l'ESB. Une bonne traçabilité
étant impossible, l'exportation d'Angleterre de ces produits à
base de viande est donc inacceptable.
Voilà
en gros la position française, que je ne pense pas avoir trop déformée.
Ceux qui souhaiteraient rentrer dans les détails peuvent se référer
à l'avis des experts français et à l'avis de l'AFSSA, ainsi
qu'à l'avis émis par le Comité scientifique directeur en
réponse aux objections françaises. Ce document communautaire,
en anglais, assez volumineux et technique, est toutefois plus difficilement
accessible à ceux qui n'auraient pas suivi l'affaire de près.
Le
schéma d'exportation anglais
La première
condition est que l'exportation ne concerne que de la viande désossée.
Une expérimentation a mis en évidence l'agent prion dans la moelle
osseuse ; cette observation est contestée, mais personne ne voulant prendre
de risque, les Anglais ont décidé de désosser la viande
pour l'exportation.
Deuxième
condition : ne peut être exportée que la viande d'animaux nés
après l'interdiction complète de l'utilisation de farines de viande
et d'os en Angleterre, c'est-à-dire le 1er août 1996. Il faut noter
qu'il s'agit bien d'une interdiction totale, concernant l'alimentation de tous
les animaux d'élevage. Alors qu'en France, l'utilisation de FVO est interdite
pour l'alimentation des bovins depuis 1990, mais reste autorisée pour
l'alimentation des porcs et des poulets, ainsi que des poissons (pour lesquels
elles ne seraient plus employées). Cette situation est d'ailleurs l'une
des explications officielles du ministère de l'Agriculture en France
pour rendre compte du fait que nous avons toujours des cas de vaches folles.
L'utilisation de FVO pour les monogastriques rend en effet possible une "contamination
croisée" : des agriculteurs élevant à la fois des bovins
et des porcs ou des poulets, se trouvant en rupture de stock d'aliments bovins,
utiliseraient alors momentanément un aliment contenant des FVO pour nourrir
leurs bovins. Ce mécanisme serait l'une des raisons de la persistance
des cas de vaches folles en France. Il est d'ailleurs invoqué pour expliquer
le dernier cas en date, 25ème de l'année, qui a été
signalé le week-end dernier en Mayenne. L'Angleterre se distingue donc
de la France par cette interdiction totale des FVO, accompagnée de contrôles
et de la saisie des stocks de farines, dont la destruction pose d'ailleurs beaucoup
de problèmes.
Viennent
ensuite un certain nombre de conditions concernant l'origine des animaux et
surtout leur âge : plus de 6 mois et moins de 30 mois.
Pourquoi
moins de 30 mois ? Les Anglais ont mis en oeuvre une énorme expérimentation
de contamination de vaches et d'abattages à des âges croissants,
de manière à voir comment évolue la maladie et comment
l'agent envahit certains tissus et organes. Il s'agit d'une énorme manip.,
que seuls les Anglais pouvaient réaliser ; elle a commencé il
y a 6 ans 1/2 et est encore en cours. Dans ce cadre expérimental, jusqu'à
présent, on n'a jamais observé d'infectiosité, même
dans le cerveau, avant 30 mois après la contamination. Des animaux de
moins de 30 mois atteints de la maladie ont toutefois été observés
sur le terrain, depuis le début de l'épidémie en Angleterre
; ils étaient toutefois très peu nombreux, et plus aucun cas n'a
été enregistré depuis 1995. Dans cette expérimentation
en cours, le prion n'est pas détecté avant 30 mois, sauf dans
une partie de l'intestin (la partie distale de l'iléon) qui est de toute
façon éliminée après l'abattage.
Il faut
signaler qu'aucune viande d'un animal âgé de plus de 30 mois n'est
consommée en Angleterre. Les animaux de plus de 30 mois, en particulier
les vaches laitières, qui poursuivent leur carrière de productrices
de lait au-delà de cet âge, sont détruits lorsqu'ils sont
abattus. Ce n'est pas le cas en France, où environ 50%, je crois, de
la viande bovine consommée proviennent de vaches de réforme qui
sont âgées, et présentent donc d'autant plus de risques
d'être en phase d'incubation, puisque la durée d'incubation moyenne
est de l'ordre de 5 ans, mais s'étale entre 3 et 7-8 ans.
Pourquoi
au moins 6 mois ? Cette clause est liée à la possible transmission
de la mère au veau. Pour éliminer ce risque, l'animal abattu doit
être âgé d'au moins 6 mois, sa mère doit rester en
vie durant cette période, et on doit s'assurer qu'elle n'a pas développé
la maladie pendant les 6 mois qui suivent la mise bas. Ce délai est de
6 mois, parce que ce sont vraiment les derniers mois de gestation qui sont les
plus dangereux en termes de transmission maternelle. Cette mesure n'existe nulle
part ailleurs, l'Angleterre est la seule à la proposer.
Le schéma
anglais comporte enfin un certain nombre de conditions concernant l'élimination
de ganglions lymphatiques (dont la liste est longue) et l'obligation de travailler
dans des abattoirs agréés. Il faut signaler qu'il n'en existe
que deux, en Angleterre et en Ecosse, et que ces abattoirs mettent en oeuvre
un dispositif de traçabilité sur ordinateur que personne d'autre
ne possède.
Les conditions
d'exportation sont donc extrêmement sévères, mais justifiées
par le fait, souligné par le groupe d'experts français, qu'il
y a encore actuellement environ 100 fois plus de vaches folles en Angleterre
qu'en France. Ce rapport sera en fait vraisemblablement un peu inférieur,
puisque la France atteint déjà 25 cas à la mi-novembre,
et qu'on en prévoit environ 2 000 pour l'année en Angleterre.
Il y a donc, d'un côté, une incidence de la maladie beaucoup plus
élevée en Angleterre, mais de l'autre des mesures concernant l'exportation
de viande qui sont extrêmement sévères et ne sont pas appliquées
en France. On ne voit d'ailleurs pas pourquoi on les appliquerait en France,
puisque la situation, en termes d'épidémiologie n'est pas la même.
L'avis
du Comité européen
La première
question était : l'Agence Française a-t-elle apporté des
éléments scientifiques nouveaux qui n'avaient pas été
pris en compte dans les quatre derniers avis du Comité scientifique directeur,
dont le plus récent date du mois de mai 1999. La réponse à
cette question a été : oui. Effectivement l'Agence française
s'est en particulier appuyée sur les résultats présentés
lors de la conférence de Tübingen, en septembre 1999, et donc postérieurs
à notre dernier avis. La réponse était clairement positive
: la documentation fournie par l'Agence française comportait des éléments
nouveaux.
Seconde
question : ces éléments nouveaux sont-ils de nature à exiger
un réexamen des avis précédemment émis par le Comité
scientifique directeur ? A cette question, la réponse a été
: non. En résumé, le Comité directeur a fondé sa
position sur l'idée que sa mission consiste à protéger
la santé des habitants de l'ensemble de l'Union européenne et
non d'un seul pays. Nous avons donc essayé de mettre en parallèle
le risque que présenterait la consommation de viande exportée
d'Angleterre dans les conditions que je viens d'exposer, avec le risque présenté
par la consommation de viande produite dans d'autres pays de l'Union dans lesquels
existent des cas de vache folle. Or, qu'est-ce qui nous inquiète en France
et à Bruxelles ? Ce ne sont pas les bêtes cliniquement atteintes,
celles-là sont abattues et détruites, mais les animaux en phase
d'incubation, qui ont donc l'air en bonne santé mais portent déjà
la protéine prion anormale, peut-être en forte concentration, au
moins au niveau du système nerveux central.
Il fallait
donc essayer d'évaluer, compte tenu de l'incidence de la maladie en Angleterre
et des conditions très contraignantes pour l'exportation, le nombre d'animaux
cliniquement sains mais déjà en phase d'incubation qui risquaient
de fournir de la viande pour l'exportation. Une telle évaluation relève
d'un calcul statistique, reposant sur des données épidémiologiques.
Globalement, sans tenir compte de la clause qui concerne la baisse du risque
de transmission maternelle (animaux âgés de plus de 6 mois avec
maintien en vie des mères...), compte tenu du nombre d'animaux potentiellement
exportés d'Angleterre, le risque était au maximum d'un animal
en phase d'incubation exporté par an. Il ne s'agit pas d'une démonstration
mathématique, mais de l'estimation d'un ordre de grandeur. En rajoutant
la clause qui concerne la survie de la mère, on passait en dessous de
1 ; une moyenne inférieure à 1 animal signifie que le nombre réel
peut être 0, 1 ou 2... Parallèlement, nous nous sommes demandé
s'il n'existait pas des pays dans lesquels ce risque est à peu près
du même niveau. J'étais quand même un peu sur la sellette,
et nous avons pris le cas de la France. Je vous signale qu'en France, le nombre
de vaches folles augmente d'année en année depuis un moment, même
s'il reste assez faible. Ne risque-t-il pas d'y avoir en France une vache en
phase d'incubation qui passe à l'abattoir ? Personne ne peut répondre
que c'est exclu. Notre conclusion a donc été que le risque que
présenterait la consommation de viande exportée d'Angleterre en
respectant les conditions proposées par les Anglais, est équivalent
au risque présenté par la consommation de viande produite dans
d'autres états de l'Union.
La conclusion
est qu'on n'est pas au risque zéro. Existe-t-il pour autant un vrai problème
de santé publique ? Il s'agit de viande désossée, dénervée,
de laquelle on a au maximum enlevé les ganglions, et jusqu'à présent,
quelle que soit la méthode utilisée, on n'a jamais trouvé
une infectivité dans la viande, même accompagnée de quelques
nerfs et ganglions. La conclusion de l'Agence française a été
que le risque n'est pas acceptable, et qu'il n'est pas totalement maîtrisé
en Angleterre. Le comité européen n'est pas en désaccord
avec ce dernier constat, mais il considère que le risque n'étant
sans doute pas totalement maîtrisé dans d'autres pays de l'Union,
il n'est pas justifié de différencier un risque particulier dans
l'un des pays. Puisqu'il existe un risque, extrêmement minime mais non
nul, dans plusieurs pays de l'UE, essayons plutôt de prendre des mesures
pour réduire encore ce risque, mais pas dans le cadre d'une crise politique
et économique. L'objectif étant d'empêcher au maximum la
consommation de viande d'animaux en phase d'incubation, essayons notamment d'utiliser
les tests qui permettent de détecter la protéine prion anormale
chez les animaux cliniquement malades pour voir si l'on ne pourrait pas, avec
ces mêmes tests, la mettre en évidence chez les animaux en phase
d'incubation.
L'avis
du comité européen n'est pas une critique des mesures qui ont
été prises en France, qui sont parmi les plus sévères
des pays de l'UE, après la Grande-Bretagne qui, vue sa situation, a bien
été obligée de prendre les mesures les plus strictes. La
France a pris des mesures très sévères, mais cela ne signifie
pas que le risque soit totalement maîtrisé en France. Je crois
qu'il faut le reconnaître, et essayer d'améliorer encore les choses.
On n'est pas au risque zéro, mais on n'en est vraisemblablement pas loin.
Surtout si on le compare à ce qu'a été l'exposition des
consommateurs britanniques, bien sûr, mais aussi français, au moment
où on ne savait pas grand chose : on a alors consommé la viande
d'animaux qui étaient manifestement en phase d'incubation, et d'animaux
qui avaient consommé des FVO anglaises, que les Anglais nous vendaient
pas cher et que nous avons donc largement utilisées. Le niveau d'exposition
auquel nous avons été soumis, nous consommateurs français,
il y a 10 ou 15 ans, est sans commune mesure avec celui qui résulterait
actuellement de la consommation de viande britannique. Il n'existe donc pas
de désaccords fondamentaux entre les deux comités scientifiques.
Le dernier
point concerne un désaccord apparent sur les chiffres, sur l'évolution
de la maladie en Angleterre. Les Français s'étaient fondés
sur les chiffres disponibles à l'époque, qui effectivement semblaient
montrer qu'il n'y a avait plus diminution, entre 1998 et 1999. En fait, les
Anglais avaient fourni plusieurs chiffres... Tout cela n'était pas très
clair, et avant d'arrêter notre position à Bruxelles, nous avons
donc redemandé des précisions, et rediscuté au sein du
groupe ad hoc. Avec les dernières données britanniques (qui s'arrêtent
au 10 octobre de cette année), il apparaît qu'il y a bien une diminution
du nombre de cas, et que les chiffres rentrent dans la fourchette des prévisions.
La décroissance n'est pas linéaire ; comme pour toute épidémie,
la queue de décroissance est beaucoup plus lente. Mais la baisse se poursuit
: il y a eu 3 200 cas en 1998 et, sur la base des données au 10 octobre,
on estime qu'il y en aura sans doute 2 000 en 1999, soit une réduction
de plus de 1 000 cas. Il faut rappeler qu'on a atteint 36 000 cas par an au
pic de l'épidémie. Il n'y avait donc pas un désaccord entre
experts, mais un problème de chiffres différents, qu'on a pu ensuite
valider.
Je crois
que les médias ont pas mal envenimé les choses, en particulier
en insistant sur les différences d'évaluation des experts. Très
honnêtement, pour ceux qui voudraient se livrer à une analyse précise
des arguments des uns et des autres, il n'y a pas un fossé infranchissable
entre les deux avis. Il existe des différences d'interprétation
et, surtout, des questions différentes, qui ne pouvaient donc aboutir
à des réponses exactement identiques.
- C'est
l'éternel problème des avis donnés par des groupes différents,
et à des moments différents, surtout sur des sujets comme celui-là,
sur lesquels la recherche progresse rapidement. De nouvelles publications paraissent
tous les jours, et à deux mois d'intervalle, on ne dispose déjà
plus exactement des mêmes informations scientifiques. Il faut absolument
organiser une concertation entre les différents comités. Or cela
n'a pas été fait. L'annonce de la décision française
de refuser la levée de l'embargo a été faite à grands
renforts médiatico-politiques, sans que les comités d'experts
à Bruxelles et les équivalents administratifs de l'Agence française
n'aient été informés au préalable. Je crois qu'il
faut en tirer les leçons. Il faut instaurer le débat scientifique
avant que des décisions politiques soient prises. Sinon, les politiques
se trouvent pris dans un piège : il suffit de voir ce qui se passe depuis
2 ou 3 semaines ! Il faut absolument éviter de telles situations.
Une réflexion
sur ces problèmes est menée à Bruxelles depuis quelques
temps déjà. J'ai ainsi été chargé, avec un
collègue britannique et un collègue allemand, de réfléchir
sur l'avenir de l'évaluation scientifique dans le cadre de la nouvelle
Commission et sur une nouvelle organisation de l'expertise scientifique qui
pourrait se mettre en place - on parle d'une agence ou d'une autorité
européenne -. Ce travail a démarré au mois de mai 1999.
Bien entendu, la question de l'harmonisation et de l'utilisation des compétences
des comités nationaux est posée. Nous n'avons pas encore tout
à fait la réponse, mais il est clair qu'il faut absolument une
concertation préalable, un échange d'informations et de positions
entre ces comités. Sinon, on n'en sortira jamais. Si demain l'Allemagne
dit : "Vos fromages au lait cru nous font courir un risque" et qu'on conteste
les avis des comités européens, il n'y aura rapidement plus ni
marché intérieur, ni Union européenne. Il faut donc absolument
qu'on trouve une solution pour éviter que ces problèmes ne se
reproduisent.
En ce
qui concerne les chiffres différents, je crois que les Anglais sont en
partie responsables. Nous avons quand même beaucoup de difficultés
à obtenir les données les plus récentes et à ce
qu'elles soient complètement validées. Il a fallu beaucoup insister,
mais les experts britanniques sont finalement venus participer au groupe ad
hoc avec leurs données, qui ont été discutées et
critiquées, y compris par Dominique Dormont qui faisait partie du groupe.
Je crois que tout le monde était d'accord sur les données sur
lesquelles nous avons fondé notre avis ; peut-être pas sur leur
interprétation, mais sur le fait qu'il s'agissait des données
les plus actuelles et les plus valables.
- Nos
amis de l'INSERM ne peuvent pas dire grand chose, parce qu'il y a eu un seul
cas en France, dont je ne sais même pas s'il est définitivement
confirmé. Supposons qu'il le soit : ce n'est pas sur un cas qu'on peut
établir des prévisions. En Angleterre, on doit en être à
47 cas de Creutzfeldt-Jakob attribués à l'agent bovin, et nos
collègues britanniques sont toujours dans la plus grande incertitude.
Au cours du dernier trimestre 1998, la confirmation d'un grand nombre de ces
47 cas a fait craindre qu'on soit dans une phase d'accélération
et de démarrage d'une véritable épidémie chez l'homme.
Et puis ça s'est arrêté. Depuis le début de l'année,
quelques nouveaux cas sont apparus, mais la courbe est presque étale.
Les nouveaux cas sont assez peu nombreux, mais certains concernent des gens
extrêmement jeunes. Les deux derniers ont touché des personnes
de 17 ans, ce qui pourrait signifier que la phase d'incubation pour cette nouvelle
variante de MCJ est relativement courte. Mais ces 47 cas comprennent aussi des
gens beaucoup plus âgés. Donc on n'en sait vraiment rien. On ignore
la durée d'incubation. La moyenne ne veut rien dire, parce que de toute
façon, on sait très bien pour la MCJ "traditionnelle", que la
durée d'incubation est très variable. Les prévisions des
épidémiologistes britanniques sont toujours aussi larges : "Ca
peut aller de 100 à 100 000 cas, et on est incapable de resserrer la
fourchette pour le moment". Le fait que les mois passent sans qu'on observe
d'augmentation du nombre de cas est plutôt rassurant, mais compte tenu
de la durée d'incubation, il faut encore attendre pour se prononcer.
Il ne faut pas oublier que les Anglais mangeaient des quantités de cervelle
de boeuf assez faramineuses, parce qu'ils en étaient friands (certains
en consommaient même sur des tartines), mais aussi parce qu'elle était
incorporée à des taux importants, de l'ordre de 10 à 15%,
dans de nombreux produits à base de viande. Les Anglais ont donc mangé
des tonnes de cervelles de bovins contaminées au moment où personne
ne le savait ; l'exposition a été faramineuse. Je pense que les
Français ont été nettement moins exposés ; malgré
tout, de la cervelle a été utilisée dans un certain nombre
de produits à base de viande français, et des produits anglais
ont été consommés. La France en est à un cas de
maladie, identifié il y a déjà trois ans ; les Anglais
atteignent 47 cas, et ils sont toujours très inquiets et suivent vraiment
de très très près l'évolution de la maladie chez
l'homme.
- J'aurais
tendance à dire que ces deux questions ne me concernent pas. Mais je
vais quand même essayer d'y répondre ! J'ai beaucoup insisté
sur le soin que nous mettions dans les comités scientifiques à
Bruxelles à ne pas mélanger les problèmes d'évaluation
scientifique et les problèmes de gestion. Cela nous différencie
un peu de l'Agence française, qui d'une part est obligée de le
faire et d'autre part n'a peut-être pas encore l'expérience des
effets néfastes de ce mélange des genres. Nous avons donc toujours
dit que nos opinions étaient fondées sur l'hypothèse d'un
respect strict des conditions proposées par les Britanniques ; et nous
n'allons pas plus loin. Je ne suis pas inspecteur vétérinaire,
je n'ai pas compétence à savoir si les mesures sont mises en oeuvre
ou pas. Chacun son métier. L'application des mesures est un problème
de gestion. Il existe une inspection vétérinaire au niveau européen,
des inspections vétérinaires dans les états-membres ; c'est
de leur responsabilité de s'assurer que les mesures sont effectivement
prises.
A propos
de la deuxième question, j'aurais tendance à penser que la négociation
actuelle concerne essentiellement des mesures de gestion. Sur le plan scientifique,
tout le monde était d'accord sur l'idée d'essayer d'utiliser au
mieux les tests qui permettraient peut-être de détecter sur le
terrain des animaux en phase d'incubation, pas seulement en Angleterre, mais
aussi en France... ; ce sont les mesures pratiques qui sont discutées.
Pour le reste, ce sont des problèmes de gestion. Les produits à
base de viande sont un faux problème, puisque les Anglais eux-mêmes
n'ont pas demandé d'autorisation d'exportation de ces produits ; ils
n'ont pas proposé d'installations qui pourraient être agréées
par l'inspection vétérinaire européenne ; ils n'ont pas
les moyens de le faire, et ils l'ont reconnu. Il n'y a pas d'exportation de
produits à base de viande, c'était un faux problème. Si
l'on en est arrivé à la situation actuelle, c'est qu'il n'y a
pas eu de concertation préalable, mais une décision politique
française quand même brutale ! Lorsqu'on se met ainsi à
part, la situation n'est ensuite plus très facile à gérer.
J'aurais bien sûr des commentaires personnels à faire... Mais tout
pouvant être retenu contre moi, je préfère m'arrêter
là !
- La
règle d'abattage de tout le troupeau n'est pas liée à l'hypothèse
d'une éventuelle transmission horizontale, mais repose plutôt sur
l'idée que les animaux, ayant consommé les mêmes aliments,
ont été soumis au même risque de contamination. Concernant
le non-abattage de l'ensemble du troupeau, j'ai déjà apporté
un élément de réponse, valable au moins pour le passé
: compte tenu du nombre de troupeaux atteints en Angleterre, les responsables
politiques anglais, considérant le risque économique et social
d'un côté et le risque de santé de l'autre, ont décidé
de ne pas faire abattre l'ensemble des troupeaux. La France l'a fait. Elle l'a
fait parce que le nombre de cas était relativement limité... Encore
que... On n'en est effectivement qu'à 25 cas cette année. Mais
prenons ce dernier cas, en Mayenne : le troupeau comptait 97 bêtes qui
ont été toutes abattues ; et comme certains de ces animaux avaient
séjourné dans deux autres troupeaux, ces deux troupeaux, qui comprenaient
respectivement de l'ordre de 70 et 85 bêtes, ont aussi été
abattus. Est-ce justifié ? Si on parle d'éthique, j'essaie d'imaginer
les effets sur l'éleveur... Face à ces conséquences sociales,
humaines, y a-t-il véritablement nécessité d'abattre le
troupeau ? Je n'ai pas la réponse. Un commentaire
sur le principe de précaution : il s'agit d'une invention récente,
mais, comme M. Jourdain, nous le mettons tous en oeuvre depuis longtemps, quand
nous faisons de l'expertise scientifique et de l'évaluation de risque.
Par exemple, lorsqu'en 1997, le Comité scientifique directeur a établi
une liste des "matériaux à risques spécifiés", c'est-à-dire
des tissus et organes susceptibles de contenir l'agent de l'ESB, nous ne nous
sommes pas contentés de la liste des tissus bovins dans lesquels l'agent
bovin avait été mis en évidence : nous y avons ajouté
tous les organes et tissus dans lesquels on avait trouvé de l'infectivité
de l'agent de la tremblante chez le mouton. On a donc bien appliqué le
principe de précaution. On l'applique en permanence. On l'applique quand,
en toxicologie, on prend un coefficient de sécurité qui est en
général de 100 (c'est-à-dire qu'on fixe, pour une molécule
dont la toxicité a été démontrée pour une
dose x, un seuil de tolérance 100 fois inférieur à cette
valeur x). Mais si j'applique le principe de précaution vraiment à
la lettre et jusqu'au bout, alors je ne bouge plus de mon lit ! Le principe
de précaution pose que ce n'est pas parce qu'on n'a pas démontré
l'existence d'un danger qu'il ne faut pas prendre des mesures ; il se définit
contre la position selon laquelle "tant qu'on ne l'a pas démontré,
on ne fait rien". Dans ce sens-là, le principe de précaution est
utile. Mais il ne faut pas le pousser à l'extrême, sinon il bloque
tout. De plus, cela empêche d'enseigner au citoyen qu'il est utile d'essayer
d'avoir une échelle de niveau de risque. Sinon on ne peut plus vivre.
Si on place tous les risques au même niveau et qu'on veut un risque zéro
ou quasi nul, je ne sais pas quelles activités humaines on peut encore
développer !
Ce principe
de précaution est un truc très utile aux politiques, quand ils
veulent ouvrir tout grand le parapluie. En France, on souffre du syndrome du
sang contaminé. Les Anglais ont dit que les Français avaient pris
position contre la levée de l'embargo pour des raisons économiques.
Ce n'est pas vrai ! De toute façon, les Anglais auraient exporté
10 ou 20 000 tonnes de viande, ce qui ne représente rien sur le plan
économique. C'est vraiment un problème d'inquiétude des
responsables politiques après ce qui s'est passé avec le sang
contaminé. Il peut alors être très utile pour certains politiques
d'utiliser ce principe de précaution, de manière peut-être
un peu extrême. Il est également très utile aux politiques
d'avoir des comités scientifiques ou des agences, qui peuvent toujours
servir de fusibles, et donc les protéger. Ce qui peut pousser les experts
scientifiques, à leur tour, à ouvrir le parapluie. Il y a des
pièges partout.
Il n'est
donc pas toujours inutile, pour les scientifiques qui siègent dans un
comité, d'avoir un peu de métier, d'expérience dans l'expertise,
d'être un peu pluridisciplinaire. Mais alors, ce sont des experts "incompétents"
qui émettent les avis en bout de chaîne, et on peut se demander
s'il ne vaut pas mieux que les avis soient rendus par des scientifiques extrêmement
pointus. C'est une vraie question. A Bruxelles, nous l'avons réglée
par des "couches" successives de groupes d'experts. Je ne sais pas comment l'Agence
française la réglera. C'est un vrai débat, notamment dans
un institut de recherche. Je comprends parfaitement que les scientifiques très
spécialisés sur un domaine puissent être un peu choqués
que des avis, qui ont finalement une importance internationale, soient rendus
par des gens qui n'ont pas les compétences scientifiques pointues. Cela
étant, après 3 années de lecture de documents sur la vache
folle, je crois quand même avoir un peu compris de quoi il s'agissait.
Mais je ne suis pas, c'est sûr, un spécialiste de la vache folle,
et encore moins du prion.
- J'ai
présidé pas mal de comités, et je préside maintenant
un comité directeur. Je me suis toujours efforcé d'être
le porte-parole du groupe. J'ai toujours essayé d'organiser le débat,
de permettre la confrontation des points de vue et de faire passer mon opinion
personnelle au second rang. Un groupe d'experts est un collectif de scientifiques,
et il est très important qu'il fonctionne effectivement en collectif.
Il faut respecter les avis de tous et essayer d'obtenir le consensus. Mais si
on constate qu'il y a vraiment des avis assez contradictoires et argumentés,
à un moment, il faut s'arrêter dans la recherche du consensus,
et le dire. Cela ne m'est arrivé qu'une fois : il existait vraiment deux
opinions diamétralement opposées, défendues par des groupes
de tailles équivalentes, et après 6 mois de discussion on n'avait
pas avancé dans la direction d'un consensus. On s'est arrêtés,
et on a fait part à la Commission de notre incapacité à
répondre à sa question, à aller plus loin. Je crois que
le rôle du président est de s'assurer que chacun peut s'exprimer,
que le débat est correctement mené et que les conclusions et l'argumentaire
sont clairs, compréhensibles par ceux qui vont avoir à les utiliser.
Il faut avoir une grande capacité d'écoute et surtout ne pas essayer
d'imposer quoi que ce soit.
J'ai
insisté sur le fait que chacun ne représentait que lui même
; il n'empêche que chacun a une nationalité et qu'il n'est quand
même pas toujours facile de l'oublier. Il arrive donc relativement souvent
que certains se laissent aller... Dans un collectif, quelqu'un finit généralement
par dire : "Ecoute, ça suffit maintenant, on sait que là tu exprimes
des positions nationales. On reprend notre discussion, et on oublie tout ça".
Mais ce n'est pas toujours très rapide ni très simple... Le rôle
du président d'un comité européen consiste donc aussi à
essayer d'éviter de telles dérives des débats.
- Cet
avis sur le risque lié à la consommation de viande anglaise a
été adopté à l'unanimité. Et l'unanimité
a été obtenue en quatre heures, ce que personne ne croit. Et pourtant,
c'est vrai. Si la réunion a quand même duré deux jours,
c'est que nous avons tenu - c'est toujours ainsi que nous travaillons - à
rédiger un avis détaillé. Un jour et demi ont donc été
consacrés à cette tâche, qui n'a d'ailleurs pas été
tout à fait achevée dans le délai, car il n'est pas très
facile de mettre en forme, en anglais, un document qui soit bien compréhensible.
Les conclusions (mot pour mot), le communiqué de presse et les grandes
lignes de l'argumentaire scientifique ont été adoptés à
l'unanimité. Pour la rédaction, nous nous sommes répartis
en plusieurs groupes avant de revenir en séance plénière...
C'est toute une technique, une organisation à avoir, qui n'est pas hyper
simple.
A ce
propos, je signale que mes collègues et moi avons regretté que
l'avis français ait été une opinion exprimée en
termes assez généraux. La France a ensuite rendu 600 pages de
documents non triés, non classés, non hiérarchisés,
ce qui ne facilite pas la compréhension de l'argumentation. Pour nous,
il était gênant de ne pas avoir un argumentaire beaucoup plus détaillé
scientifiquement des positions françaises. Mais je pense que c'est un
problème de rodage des méthodes de travail. A Bruxelles, le Comité
de l'alimentation humaine (qui est le plus ancien des comités) travaille
depuis 25 ans : cette durée a permis la mise en oeuvre d'un certain nombre
de pratiques, mais aussi d'exigences en termes de transparence. A partir du
moment où l'on rend un avis et qu'il est consultable sur Internet, il
faut que les gens puissent comprendre et discuter l'argumentaire qui a conduit
à ces conclusions. La transparence, c'est très exigeant et ça
prend du temps.
L'unanimité
a été obtenue immédiatement, avec une parfaite connaissance
des problèmes, parce que le Comité directeur passe 80% de son
temps à parler de problèmes de vache folle depuis sa constitution,
il y a maintenant deux ans. Tous les mois, on se réunit et on passe plus
d'une journée à discuter de ces problèmes, en étant
informés des derniers développements scientifiques commentés
au sein du groupe ad hoc, donc par les scientifiques les plus pointus et les
plus compétents. Par conséquent, on ne "débarquait" pas
sur le sujet, et on n'avait pas besoin de plusieurs jours de discussion pour
trouver un accord. L'unanimité a facilité les choses, dans un
contexte de travail qui n'était quand même pas facile, étant
donnée l'énorme pression médiatique...
- Effectivement,
on n'a pas trouvé d'ESB aux Etats-Unis... Mais à chaque fois que
des inspecteurs vétérinaires européens vont enquêter
aux Etats-Unis, ils reviennent assez catastrophés. Prenons l'exemple
de la viande hormonée. Elle est interdite à l'importation en Europe,
mais la viande non hormonée est autorisée ; il existe donc soi-disant
une surveillance. L'inspection vétérinaire européenne est
allée aux Etats-Unis pour contrôler qu'effectivement les animaux
dont la viande est exportée vers l'Europe n'ont pas été
traités. D'abord, ils ont retrouvé des résidus dans la
viande, alors qu'il ne doit pas y en avoir, même dans une viande traitée
si elle l'a été correctement. Ensuite, ils ont mis en évidence
des failles énormes dans le système de contrôle vétérinaire
aux Etats-Unis ; c'est vraiment une catastrophe, dans ce domaine comme dans
d'autres.
En fait,
on ne trouve vraiment que ce qu'on cherche. Si les Suisses ont beaucoup de cas
d'ESB, c'est qu'ils ont un labo qui est parmi les plus compétents dans
l'étude des prions et qui a conduit les autorités suisses à
rechercher l'ESB avec vraiment beaucoup d'attention et de précision.
Il existe bien un pays où l'on est à peu près sûr
qu'il n'y a pas d'ESB : c'est la Nouvelle-Zélande. Mais pour le reste,
compte tenu de l'absence de mesures de sécurité... Nous avons
étudié les dossiers de 25 pays, qui voulaient obtenir une reconnaissance
d'un statut en matière de risque d'ESB ; il s'agissait de 14 des 15 pays
de l'Union (la Grèce n'a pas déposé de dossier), et de
pays tiers, dont les Etats-Unis. Les Etats-Unis ont donc fourni un dossier.
Nous leur avions posé de très très nombreuses questions
auxquelles il est extrêmement difficile de répondre si on n'a pas
une inspection et une surveillance très précises. Nous avons ces
données et je connais donc la situation américaine, mais on n'en
parlera pas pour l'instant, car c'est potentiellement assez explosif... Non
pas qu'il y ait un problème d'ESB aux Etats-Unis ; les Américains
commencent d'ailleurs à prendre des mesures de sécurité.
Mais de là à dire que certains pays qui n'ont soi-disant pas de
cas de vache folle sont sans risques, sûrement pas.
Je pense
en particulier à l'Allemagne, qui joue en ce moment un jeu politique
un peu complexe. Elle prétend n'avoir aucun problème, et continue
à ne prendre aucune mesure de précaution, à fabriquer ses
farines de viande et d'os avec les têtes entières de bovins, à
ne pas enlever les matériaux à risque spécifié...
Une équipe de recherche allemande, celle de Lüker, vient de montrer
la présence de cerveau de bovin dans 14,5% de 69 échantillons
d'un type de saucisse (Kochmettwürste. L'Allemagne prend des risques énormes
si jamais, ce que personne ne peut exclure, un animal contaminé entre
en Allemagne et rentre dans le circuit : il risque alors de reproduire la boucle
infernale observée en Angleterre. Mais il est impossible de faire entendre
quoi que ce soit aux Allemands. Contrairement à ce qu'ils peuvent dire,
l'économie prime : ils estiment que prendre des mesures coûterait
trop cher, et ils ne font donc rien. A la limite, ils peuvent faire courir des
risques aux autres pays de l'Union, si jamais le cycle infernal se déclenche
chez eux. - Les
Portugais n'ont commencé à prendre des mesures que très
récemment. Pendant longtemps, ils ont cru qu'il n'y avait pas de problèmes
et n'ont pris aucune précaution. C'est bien pour cela qu'il y a eu une
telle épidémie, qui justifiait pleinement un embargo. C'est un
peu à l'image de ce qui s'est passé en Angleterre. Les Anglais
ont pris mesures sur mesures, et aujourd'hui il apparaît à la Commission
qu'on peut lever l'embargo dans les conditions qu'ils proposent. Pour les Portugais,
j'espère qu'il en sera de même dans un an ou deux. En tout cas
pour l'instant, ils ne le demandent même pas. Ils savent très bien
qu'il faut d'abord qu'ils prennent les mesures nécessaires, et que celles-ci
manifestent leurs effets... Aujourd'hui encore, l'Espagne prétend qu'elle
n'a aucun problème ! Je veux bien ! Mais c'est l'histoire du nuage de
Tchernobyl, qui ne franchissait pas nos frontières !
- Nous
n'avons absolument pas répondu à une question politique. La presse
a complètement déformé et les missions du Comité
directeur, et les questions auxquelles nous avons répondu. Y pouvons-nous
quelque chose ? Oui, dans la mesure où j'ai refusé tout contact
avec les médias, quels qu'ils soient, pendant les 15 jours qui ont précédé
l'avis du Comité directeur. Je l'ai fait parce qu'on avait complètement
déformé mes propos lorsque, pensant qu'il était légitime
d'apporter un certain nombre d'informations à la presse, j'avais voulu
m'exprimer. A partir du moment où on a déformé mes propos,
et je ne pense pas que c'était totalement innocent, c'était fini,
c'était le black-out total. En tout cas, ni moi ni mes collègues,
n'avons parlé d'embargo ; le terme ne figure nulle part dans nos documents.
On n'a jamais répondu et on ne répondrait jamais à une
question comme : faut-il ou non lever l'embargo ?
Les comités
scientifiques sont purement consultatifs et n'ont aucun pouvoir décisionnel.
Or la presse fait un mélange, volontaire ou pas, avec les comités
permanents. Il existe à Bruxelles des comités impliqués
dans la prise de décision, qui sont des comités de gestionnaires,
constitués de représentants officiels des états-membres
; il existe ainsi un comité vétérinaire permanent, ?? composé
de Chief veterinary officers, de chefs vétérinaires, qui représentent
des positions nationales. Ces comités n'ont rien à voir avec les
comités scientifiques.
J'aurais
beaucoup à dire au sujet de la presse. Beaucoup de choses me surprennent,
par exemple la façon dont un même organe de presse, en huit jours,
change complètement d'opinion, effectue un virage à 180°...
Des cas existent. Bien sûr, des groupes de pression influencent la presse
et les opinions qu'elle diffuse... Je ne suis pas sociologue, mais je crois
qu'il y a un travail intéressant à faire sur ces cas concrets.
Mes collègues sociologues s'y intéressent d'ailleurs depuis longtemps,
mais encore davantage maintenant. Il y aura sans doute des bouquins très
intéressants à lire dans les mois qui viennent... Les relations
avec la presse sont en tout cas une expérience difficile à vivre.
J'ai été traîné dans la boue par les tabloïds
britanniques : le jeudi matin encore, il était impossible que je continue
à présider le Comité, parce que j'étais français,
et patriote de surcroît ! Mais le vendredi soir, j'étais vraiment
un grand ami des Anglais et un traître pour la France ! Ce n'est pas tout
à fait ainsi que les choses se présentent ! Comment travailler
avec cette pression ? Il y avait 300 journalistes devant le Centre Borchette
à Bruxelles. J'ai essayé de me sauver le soir par les garages,
mais ils m'ont rattrapé ; c'était vraiment les paparazzi ! Il
y avait je ne sais combien de caméras de télé... Nous avons
quand même réussi à leur échapper et à aller
travailler tranquillement dans un autre bâtiment de Bruxelles. C'était
vraiment l'enfer ! Donc les relations avec la presse...
Les négociations
menées au cours du mois de novembre pour tenter de sortir de la crise
ont abouti à l'acceptation, par la Grande-Bretagne, de conditions supplémentaires
pour l'exportation de ses viandes bovines : étiquetage de la viande exportée
; réalisation de tests de dépistage sur un échantillon
des plus âgés des animaux britanniques nés après
le 1er août 1996 ; abattage, en cas d'apparition d'un cas d'ESB dans un
troupeau, de tous les autres animaux appartenant à la même classe
d'âge ("cohorte contemporaine"). Cette dernière mesure repose sur
l'hypothèse que l'abattage de la cohorte constitue un moyen de réduire
encore le risque de consommation de viande d'animaux en phase d'incubation.
Les tests de dépistage visent à rechercher d'éventuels
cas de contamination dus à d'autres hypothèses de transmission
que celles retenues par le schéma anglais.
Un avis
sur ces nouvelles conditions a été demandé à l'AFSSA,
le 23 novembre. Dans cet avis, rendu le 6 décembre, l'Agence ne se prononce
pas sur l'opportunité de la levée de l'embargo ; relayant l'avis
du comité sur les ESST, elle juge que l'échantillon retenu pour
les tests est insuffisant pour permettre la détection de cas peu fréquents,
et que le retrait de la cohorte ne modifie pas dans l'immédiat l'évaluation
du risque présenté dans l'avis du groupe d'experts du 30 septembre
1999. Si ces deux mesures sont de nature à améliorer la connaissance
et la réduction des risques, elles ne sauraient avoir d'effet immédiat.
Le
gouvernement français a alors confirmé son refus de la levée
de l'embargo, et la Grande-Bretagne a porté plainte auprès de
la Cour européenne de justice. Depuis, un nouveau cas de variante de
la maladie de Creutzfeldt-Jakob a été observé en Angleterre
portant le nombre total à 48. Un second cas vient d'être confirmé
en France. Trois nouveaux cas de maladie de la vache folle viennent également
d'être constatés en France, ce qui porte le total à 28 depuis
le début 1999. Pour suivre l'actualité
depuis le début de l'an 2000, voir les "Nouvelles
de la vache folle", sur le site du Courrier de l'Environnement de l'Inra.
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(réservé au personnel Inra)
La situation avant la crise de la vache folle
La
composition des comités scientifiques
Concernant
la France, je serai beaucoup
plus rapide car, vous le savez, l'AFSSA, l'Agence française de sécurité
sanitaire des aliments, n'a été mise en place qu'au printemps,
après de longues négociations politico-administratives. L'Agence
est en phase d'installation, et ses règles de fonctionnement ne sont
pas encore totalement arrêtées. Une réflexion est ainsi
en cours sur la structuration des comités scientifiques ; elle devrait
déboucher en début de l'année 2000. Plusieurs solutions
sont possibles, et les groupes ne sont pas formellement en place. Un appel à
candidature pour constituer des listes d'experts a toutefois été
lancé, avec demande de réponse pour la fin du mois de décembre.
La
saisine de l'AFSSA
L'application de cette décision européenne devait se traduire
au plan national par la prise d'un arrêté de levée de l'embargo
pour la France. Ce projet de texte règlementaire imposait la saisine
de l'Agence française. Son directeur général, Martin Hirsch,
a alors pensé que le groupe d'experts existant sur les problèmes
de vache folle, le "comité Dormont", était le plus compétent
pour donner à l'Agence un avis sur le texte.
La question posée à l'Agence était, c'est ma traduction
d'une formulation administrative plus complexe : "Approuvez-vous ce texte réglementaire
qui a pour objet de lever l'embargo sur l'exportation de viande anglaise ?"
Ce type de question, portant sur un texte réglementaire, est du domaine
de la gestion du risque et relève donc de la responsabilité des
décideurs politiques. Ce n'est pas une question qu'on devrait poser à
des scientifiques. Je dois dire qu'au niveau des comités européens,
nous nous employons depuis plusieurs années à renvoyer à
la Commission toute question qui pourrait être du ressort de la gestion
des risques et nous demandons que l'on nous pose strictement les questions relevant
de la gestion scientifique. Les scientifiques ont une responsabilité
à assumer, mais pas celle de la décision politique, qui n'entre
ni dans leur rôle, ni dans leur compétence. La législation
et la réglementation françaises actuelles posent donc un problème
évident ; des situations du même type risquent de se reproduire
à l'avenir.
Les objections françaises
Quels sont les arguments qui ont été développés
par le comité français ?
Je vais
essayer de résumer les objections majeures de la France. La première,
que j'ai déjà évoquée, est qu'il existe de nouvelles
méthodes, certes non encore validées par des analyses circulaires
entre laboratoires, mais des méthodes très sensibles qui permettent
de mettre en évidence la protéine prion anormale à des
concentrations extrêmement faibles dans les tissus dans lesquels on ne
l'avait encore jamais trouvée. Ces résultats ont été
obtenus sur des modèles non bovins, mais ils peuvent laisser penser qu'avec
des méthodes plus sensibles encore, on pourrait peut-être détecter
l'agent de l'ESB dans beaucoup plus de tissus bovins que ceux répertoriés
jusqu'à présent.
L'avis favorable à la levée de l'embargo a été rendu
au vu des mesures proposées par les Anglais pour l'exportation de leur
viande. Or ce schéma d'exportation est extrêmement contraignant,
élément important que la presse n'a en fait jamais véritablement
développé.
Le
Comité européen a eu à répondre à des questions
qui lui étaient posées par la Commission, puisque nous ne sommes
pas chargés de formuler les questions. Ces questions n'étaient
pas les mêmes que celles soumises à l'Agence française ;
elles ne concernaient pas la gestion, ne portaient pas sur l'embargo.
Les avis français et européen sont-ils en contradiction ?
Sur le plan scientifique, contrairement à ce qu'ont écrit et dit
les médias, il n'y a pas de contradiction formelle entre les avis des
deux groupes de scientifiques : il y a d'abord des questions posées différentes
et ensuite une interprétation différente ou, tout au moins, ne
correspondant pas au même niveau d'analyse. Je pense que le niveau français
avait comme objectif la protection de la santé des consommateurs français,
et qu'au niveau européen notre objectif était la protection de
l'ensemble des consommateurs de l'Union, ce qui nous a conduit à relativiser
et comparer les niveaux de risque. Je le répète : il ne s'agit
pas d'une démonstration mathématique, mais il nous a semblé
anormal de prétendre qu'il existait un risque particulier lié
à l'exportation de viande anglaise, par rapport au risque qui existe
dans d'autres pays, en particulier ceux dans lesquels la maladie est présente.
Pour terminer, je reviens sur mon interrogation de départ : Existe-t-il
une position de l'INRA ? Il n'y a pas de position de l'INRA. Il y a des chercheurs
de l'INRA qui siègent à titre strictement personnel dans un groupe
d'experts français, le comité Dormont, ou dans des comités
d'experts européens. Ce que je vous ai expliqué de la sélection
des experts européens montre bien qu'il ne s'agit pas d'experts proposés
par un Etat ou par une institution nationale ; ce sont des experts qui siègent
à titre strictement personnel et qui n'engagent qu'eux-mêmes. Des
chercheurs de l'INRA ont travaillé dans un groupe et d'autres dans l'autre
comité ; ces groupes, qui n'avaient pas la même composition et
ont répondu à des questions différentes, n'ont pas abouti
exactement aux mêmes conclusions. Il y a donc des positions de chercheurs
qui évaluent différemment certains éléments, mais
il n'y a pas de position officielle de l'INRA. L'INRA n'est ni pour ni contre
la levée de l'embargo. Ce n'est pas le rôle de l'Institut de donner
un avis sur cette question, et on ne lui a d'ailleurs jamais demandé
de le faire. C'est l'Agence qui a été interrogée, c'était
à elle de répondre et elle a répondu.
Discussion
- Vous
avez montré que les comités français et européen
ne disposaient pas toujours des mêmes informations, et qu'ils n'ont aussi
pas évalué le risque de la même manière. Comment
pourrait-on améliorer le fonctionnement de ces comités, pour éviter
de telles situations ?
- Vous
avez dit que les consommateurs ont été exposés au risque
le plus élevé il y a une dizaine ou une quinzaine d'années.
Même si l'on admet un temps d'incubation plus long chez l'homme que chez
les bovins, ne devrait-on pas déjà voir apparaître une augmentation
des cas de Creutzfeldt-Jakob atypique ? Qu'en est-il ? Qu'en pensent nos amis
de l'INSERM, qui semblent peu bavards sur le sujet ?
- Aussi
drastique que soit le système de contrôle de l'abattage des bêtes
et de suivi de la commercialisation annoncé par les Anglais, certains
mettent en cause les moyens de contrôle réels, et donc l'efficacité
de ce système. Quel est votre point de vue à ce sujet : existe-t-il
ou non des "trous" dans le système britannique de contrôle des
viandes exportées. La seconde question est un peu plus subjective. On
est actuellement plus ou moins dans une impasse. A votre avis, va-t-on aller
jusqu'à la crise économique ou trouver une solution ? Et si oui,
sur quelles bases ?
- Ma
question concerne le principe de précaution. La transmission de la maladie
d'un animal à un autre dans un même troupeau n'a pas été
actuellement démontrée scientifiquement. En France, cependant,
au nom du principe de précaution, on abat tout le troupeau dès
qu'un animal atteint de maladie y a été détecté
; en Angleterre, on ne le fait pas. Les scientifiques se préoccupent
d'éthique, en Angleterre et en France. Pourquoi n'aboutissent-ils pas
aux mêmes conclusions dans les deux pays ?
Mais nous aurons peut-être assez rapidement des éléments
de réponse. Il faut d'abord savoir qu'en Angleterre, 90% des troupeaux
touchés ne comportaient qu'un seul animal atteint. Certains troupeaux
comptaient quand même 2, 5, 10 animaux atteints. Quand on regarde d'un
peu plus près ces derniers cas, on s'aperçoit que certains troupeaux
anglais ont sans doute servi de "poubelles" : on y a ramené des animaux
qui présentaient déjà des symptômes... Si vraiment
90% des troupeaux n'ont révélé qu'un cas, cela vaut-il
le coup d'abattre la totalité des troupeaux ? Il y a plusieurs mois,
nous avons créé à Bruxelles un groupe de travail spécialisé
sur cette question ; ce groupe ad hoc essaie de travailler avec les Anglais,
qui disposent de données sur ce sujet. Ils ont abattu un certain nombre
de troupeaux et ils sont en train d'essayer d'évaluer l'impact de cette
mesure sur la diminution de la fréquence de la maladie. Les premiers
résultats dont on dispose sembleraient - je dis bien "sembleraient" -
montrer que l'abattage du troupeau n'a pas eu d'impact très important
sur le développement de l'épidémie. Mais il ne s'agit que
de résultats préliminaires, annoncés par les Anglais ;
ils ont intérêt à les dire, nous avons intérêt
à les vérifier ! Mais c'est une vraie question. Je pense qu'elle
a été posée à l'Agence française récemment,
et que le groupe Dormond s'est réuni pour y réfléchir.
C'est vraiment très difficile, parce qu'il y a d'un côté
une dimension scientifique, avec un risque qu'on ne sait pas quantifier mais
qu'on ne peut pas négliger totalement et, de l'autre côté
une dimension humaine... Cela vaut quand même la peine de se poser la
question suivante : le risque n'est-il pas plus grand d'avoir des morts par
suicide d'éleveurs que par maladie de Creutzfeldt-Jakob ?
- Une
question sur le fonctionnement des comités scientifiques et les procédures
d'établissement de leurs avis. Quel est le rôle du président
du comité ? Est-il juste le porte-parole de l'ensemble des experts, ou
sa voix est-elle prépondérante ?
- Et
l'avis est-il adopté à l'unanimité ou à la majorité
?
- J'aurais
voulu savoir si on trouvait l'ESB aux Etats-Unis. Et si on ne la trouve pas,
quelles en sont les raisons ? Cela tient-il aux techniques d'élevage
?
Tout est donc d'une complexité extrême. Je ne sais pas si cela
démontre que, sur un problème comme celui de l'ESB, il y a peut-être
intérêt à avoir un groupe pluridisciplinaire pas trop pointu
scientifiquement, dans la mesure où il s'appuie sur des scientifiques
pointus pour connaître l'état de la science, l'état de l'art.
En tout cas, je peux dire que le Comité multidisciplinaire instauré
en phase intermédiaire, qui était composé de deux non-spécialistes
et de spécialistes, n'a jamais sorti un seul avis utilisable par les
décideurs. Parce que ces spécialistes extrêmement pointus
du prion, et en particulier du prion bovin, ont passé leur temps à
s'écharper et ne parvenaient jamais à se mettre d'accord. C'est
pour cette raison qu'au bout d'un an, on est passé à un Comité
scientifique directeur. Il n'empêche que la question de la composition
des comités reste posée, et qu'il s'agit d'un vrai débat.
- Pourquoi
lever l'embargo sur la viande bovine anglaise et pas celui qui frappe un tout
petit pays, le Portugal ?
- On
est en France dans un contexte où les relations science-société
sont très ambiguës, avec à la fois rejet de la science et
recours à cette science pour résoudre les problèmes. Etes-vous
sûr que le caractère "scientifique" du Comité directeur
soit bien compris, dans la mesure où les gens ont l'impression qu'il
a accepté de répondre à des questions politiques, concernant
l'embargo ? La confusion n'a-t-elle pas été entretenue par les
médias ?
- Je
me demande dans quelle mesure la presse est totalement responsable de certaines
déviances et dans quelle mesure elle n'est pas elle-même manipulée,
quelquefois par des pressions qui s'exercent sur elle à son insu et dont
le journaliste lui-même n'est pas toujours conscient. C'est une question.
- Moi, je n'en sais rien, je ne peux pas répondre à cette question.
J'ai travaillé avec des gens qui m'ont paru honnêtes et qui n'ont
pas déformé mes propos. J'ai travaillé avec des journalistes
honnêtes mais dont la rédaction l'était moins, puisque,
sans déformer mes propos eux-mêmes, elle a ajouté un grand
titre, un sous-titre, ou une introduction qui voulaient dire exactement le contraire...
Et puis j'ai rencontré des journalistes qui étaient carrément
malhonnêtes. Etaient-ils manipulés à leur insu ? Peut-être...
J'ai quand même un peu de mal à y croire ! Parce qu'alors ils sont
manipulés dans l'autre sens quand ils changent brutalement d'avis ! Bon
! Les pressions de tous ordres jouent sur la presse aussi... Je n'en dirai pas
plus...
Post
scriptum : l'évolution de la situation depuis le jour de l'exposé...