Les OGM à l'INRA  
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Extrait du dossier publié par l'INRA en mai 1998


OGM Introduction


Risques et acceptabilité des biotechnologies : l'affaire d'un malentendu ?

L'opinion publique voit mal l'intérêt de l'utilisation d'OGM dans l'alimentation et se montre fataliste, d'où une réduction du crédit accordé aux experts. La Conférence de Citoyens prévue au mois de juin 1998, sans préjuger de ses conclusions, devrait largement aider à retrouver un débat sain, à lever les quiproquos, à concevoir un système de biovigilance adapté, à mettre en ¦uvre une information fiable et transparente et à mener une réflexion de fond sur l'évaluation des plantes transgéniques.

Pierre-Benoît Joly
Unité d'Économie et Sociologie Rurales
INRA Grenoble


La dernière livraison de l'Eurobaromètre le montre clairement : les Européens ont des opinions ambivalentes, mais très contrastées, sur les différentes utilisations des biotechnologies (1) .L 'intérêt de la production de nouveaux produits pharmaceutiques (protéines recombinées, vaccins) est clairement perçu, alors que le public doute de l'intérêt des applications agricoles et, plus encore, alimentaires.

Cette dernière enquête montre également que le soutien accordé par le public à ces développements n'est finalement que faiblement lié au risque perçu. Selon les auteurs, le soutien dépend principalement de deux variables : l'acceptabilité morale - qui est très faible dans le cas des recherches sur les animaux et dans celui des xénogreffes - et l'utilité ressentie. On peut douter de la capacité des techniques de sondage à grande échelle utilisées pour l'Eurobaromètre (16 246 européens sondés entre octobre et novembre 1996) à saisir correctement une notion aussi complexe que l'acceptabilité morale. Néanmoins, pris dans leur globalité, ces résultats sont cohérents avec ceux d'études conduites avec des méthodes plus qualitatives, comme celle de l'Université de Lancaster sur l'attitude du public anglais face à l'utilisation des OGM dans l'alimentation  (2). Cette dernière étude se base sur l'interprétation qualitative des discussions de neuf groupes («focus groups»), technique qui s'apparente à celles du marketing qualitatif.

Intérêt mal perçu et sentiment de fatalisme

Plus qu'une crainte vis-à-vis d'un risque précis (de nombreux citoyens sont prêts à consommer ces produits), les résistances s'expliquent par la conjonction de deux facteurs :

- un intérêt de l'utilisation des OGM dans l'alimentation mal perçu : les personnes interrogées considèrent que les besoins quantitatifs et qualitatifs sont satisfaits ;

- un sentiment de fatalisme : ces développements sont perçus comme inéluctables, indépendants du contrôle des populations et des choix publics, d'où une inquiétude quant à l'évolution à terme de l'utilisation des OGM. Or, lorsque les gens s'estiment privés de tout pouvoir d'influence sur les choix technologiques, le crédit qu'ils accordent aux experts est faible.

Ainsi, le principal écueil de l'utilisation des OGM dans l'alimentation n'est pas la perception du risque en tant que telle mais, plus globalement, le déficit d'objectifs socialement partagés et les questions relatives à la maîtrise sociale du changement. Pourquoi utilise-t-on ces techniques ? Quelles en sont les conséquences économiques et sociales ? Quelles en sont les implications éthiques ?

La situation de quiproquo entre une société qui pense «implications éthiques et socio-économiques» et une administration et des scientifiques qui pensent «risques» est amplifiée par le fonctionnement actuel des Commissions d'évaluation. En France, la Commission de Génie Biomoléculaire (CGB) fait un travail remarquable d'analyse des risques scientifiques. On s'accorde généralement pour reconnaître sa contribution décisive à l'adoption de pratiques de constructions génétiques «propres» (une seule insertion de la construction génétique, dûment caractérisée ; pas d'utilisation de gènes marqueurs indésirables, si possible...). Pourtant, elle se trouve souvent en limite de capacité lorsqu'elle met en évidence qu'un événement particulier est probable, par exemple le transfert à une adventice d'un gène de résistance à un herbicide. La mesure des conséquences d'un tel événement fait alors intervenir des considérations relatives à l'utilisation des plantes transgéniques, et donc à des questions d'ordre agronomique et socio-économique : une rotation adéquate peut-elle diminuer la probabilité d'un tel événement ou bien encore permettre d'intervenir efficacement s'il se produit ?... De telles analyses sur la maîtrise de l'utilisation et l'évaluation de l'intérêt socio-économique entraînent la cgb dans des domaines pour lesquels elle n'a pas de compétences. Il est donc nécessaire de modifier son fonctionnement ou bien encore de compléter le dispositif par un comité compétent en la matière.

Cadre réglementaire européen inadapté

Autre point concernant le fonctionnement des commissions d'évaluation, le cadre réglementaire européen s'avère aujourd'hui largement inadapté. La directive 90/220 sur la dissémination des OGM s'applique dans l'ensemble des états-membres mais ne précise pas les notions de risques, ni une méthodologie commune d'évaluation, de sorte que les différentes commissions nationales ont des pratiques divergentes. Ainsi, la réglementation de précaution adoptée par la Commission européenne continue-t-elle à souffrir du manque de légitimité qu'elle était censée résoudre, et qu'elle risque même de perpétuer !

À ce contexte général s'ajoute en France une situation particulière : la succession de plusieurs crises (amiante, sang contaminé, hormones de croissance, vache folle...) conduit à un sentiment de défiance à l'égard de l'expertise scientifique et des autorités réglementaires. La gestion politique du dossier du maïs transgénique tolérant à la pyrale illustre les conséquences d'un tel climat en même temps qu'elle le renforce : décisions dont la cohérence est mal perçue et mesures prises dans la précipitation. Ce cas est d'autant plus intéressant que la France est à l'origine de la demande européenne d'autorisation de culture et d'utilisation de cette plante. Alors que l'autorisation d'utilisation du maïs dans l'alimentation est accordée le 4 février 1997, quelques jours après seulement, le 12 février, et contre toute attente, le gouvernement décide de ne pas autoriser la culture du maïs transgénique en France. De telles contradictions remettent en cause la légitimité de la CGB qui avait donné un avis favorable et jettent un doute sur la transparence et le sérieux des procédures traditionnelles d'évaluation.

Conférence de Citoyens

Déficit de confiance vis-à-vis des experts et des politiques, manque d'objectifs socialement partagés autour du développement de ces techniques : on se trouve du coup confronté à un blocage qui fait apparaître une carence forte dans nos institutions : celle d'un espace public dans lequel des choix technologiques lourds de conséquences socio-économiques et éthiques puissent être débattus. Il y a fort à attendre de la Conférence de Citoyens qui se tiendra les 20, 21 et 22 juin 1998. Si cette initiative n'est pas exempte de critiques, l'organisation d'une telle conférence par l'Office Parlementaire d'Evaluation des Choix Scientifiques et Technologiques est de bon augure, car cette institution dont l'indépendance est indiscutable est susceptible de donner à cette expérience toute la légitimité requise. Un tel débat sera d'autant plus fructueux qu'il ne se réduira pas à une opposition assez schématique entre partisans inconditionnels et opposants irréductibles des OGM. Certes, la controverse doit permettre à l'ensemble des arguments de s'exposer et d'être débattus. Cependant, c'est pour mieux explorer le large espace qui s'étend entre l'interdiction et l'autorisation des plantes transgéniques : comment les utiliser ? à quelle(s) fin(s) ? comment limiter les effets indésirables de cette nouvelle technologie ? ...

En somme, avec cette formule qui a fait ses preuves dans les pays d'Europe du Nord, il s'agit d'expérimenter une nouvelle forme de démocratie participative pour une meilleure maîtrise sociale du changement technologique .

Sans anticiper sur les résultats d'un tel débat, on peut en attendre des contributions originales dans différents domaines, notamment :

- la conception d'un système de biovigilance efficace et transparent ;

- les conditions de mise en oeuvre d'une information fiable et transparente pour les consommateurs ;

- une réflexion de fond sur le dispositif d'évaluation des plantes transgéniques.

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(1) : INRA, 1997, European opinions on modern biotechnology : Eurobarometer 46.1, Brussel : INRA (Europe), European coordination office. Voir également Nature, Vol. 387, pp. 845-847. [vu]

(2) : R. Grove-White et al. 1997., Uncertain world : GMOs, food an public attitudes in Britain, Lancaster University. [vu]


Quelle est l'attitude des consommateurs européens à l'égard des OGM ?

Le génie génétique fait l'objet d'une vive controverse : ses applications en agriculture sont perçues par une partie des consommateurs comme inutiles et risquées et il ne leur paraît pas justifié de les mettre dès aujourd'hui sur le marché ; divers mouvements d'opinion s'y opposent même fortement. Ces réticences illustrent bien le caractère non linéaire du cheminement de l'innovation et la nécessité d'un large débat sur ces questions.

Un mouvement de suspicion s'est développé chez certains consommateurs à l'égard des techniques agricoles modernes jugées trop artificialisées et polluantes, et des aliments dont on déplore parfois qu'ils soient «sans saveur, gorgés d'eau, bourrés d'hormones, d'antibiotiques et de pesticides». En 1996 la crise de la vache folle a réactivé ces interrogations et ces doutes quant à la qualité des produits et à leurs méthodes d'obtention. Dans ce contexte, l'apparition d'aliments issus d'OGM a peu enthousiasmé les consommateurs. Ainsi une enquête téléphonique conduite par le bureau d'études britanniques MORI (Market and Opinion Research International) à la mi-décembre 1996 sur l'attitude à l'égard des aliments génétiquement modifiés a montré que 59 % des personnes enquêtées dans les six pays européens étudiés se déclaraient opposés au développement d'aliments génétiquement modifiés. Dans la dernière enquête Eurobaromètre de la Commission Européenne portant sur les opinions à l'égard des biotechnologies, seulement 30 % des répondants français et 29 % des européens (UE à 15) étaient plutôt d'accord avec la phrase «j'achèterais des fruits génétiquement modifiés s'ils avaient un meilleur goût». Et seulement 18 % des Français (28 % des Européens de l'UE) approuvaient plutôt l'idée «nous devrions accepter certains risques des biotechnologies si cela augmente la compétitivité économique en Europe» (Eurobaromètre 1997, enquête effectuée fin 1996).

Si certaines applications médicales du génie génétique, en particulier les tests de détection des maladies et la production de médicaments ou de vaccins, sont jugées utiles et moralement acceptables, les applications dans la production alimentaire sont moins bien accueillies (cf. tableau). L'emploi du génie génétique dans celle-ci risque donc d'accroître la suspicion d'une partie des consommateurs. A contrario cela entraîne un regain d'intérêt pour d'autres types de production, comme l'agriculture biologique. L'un des effets indirects du développement des OGM en agriculture pourrait être ainsi de contribuer au succès du créneau biologique, du moins à court terme; mais ce dernier restera probablement assez limité car une proportion sensible des consommateurs recherche des aliments bon marché et vite prêts, en particulier pour les repas ordinaires.

Mais le génie génétique ne risque-t-il pas de ternir davantage aux yeux de certains consommateurs l'image des techniques de production employées dans le reste de l'agriculture ? Il est en effet assez souvent perçu comme une artificialisation trop poussée de la production agricole. Ainsi dans le dernier sondage Eurobaromètre de 1996, plus de la moitié (54 %) des répondants français se déclarent plutôt d'accord avec la phrase «on devrait utiliser exclusivement des méthodes traditionnelles de croisement» (16 % choisissant de ne pas se prononcer). Cette proportion en faveur des méthodes traditionnelles s'élève à 70 % en Autriche, à 69 % en Grèce; elle est par contre relativement plus faible aux Pays Bas (41 %), en Belgique et en Espagne (46 %) (Eurobaromètre 1997). Toutefois les personnes interrogées jugent par ailleurs certains développements du génie génétique comme manifestement positifs à côté d'autres, qualifiés de négatifs ou ambivalents ; de plus la probabilité de réalisation des applications "positives" est estimée supérieure à celle des applications plutôt mal jugées. L'opinion pourrait donc être finalement nuancée selon les développements et effets qu'aura effectivement le génie génétique. En effet les perceptions de l'utilité, des risques et de l'acceptabilité morale varient selon les applications considérées. Les points de vue sont aussi influencés par diverses caractéristiques des individus, en particulier leur pays, leur degré de connaissance des biotechnologies, leur sensibilité politique et l'importance accordée à ce sujet.

Sylvie Bonny - Economie et Sociologie Rurales - INRA Grignon


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