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L’Inra de Bordeaux traque le frelon asiatique

Environnement - Décembre


Vespa Velutina
© Inra, K. Monceau
Le frelon asiatique, ou frelon à pattes jaunes, est une véritable menace pour la filière apicole car les abeilles sont l’une de ses proies préférées. Redoutable chasseur, carnassier vorace, Vespa velutina s’est très rapidement répandu à travers la France. En Aquitaine, épicentre de l’invasion biologique, une équipe* de l’UMR 1065 Santé et agro-écologie du vignoble étudie à l’Inra de Bordeaux le comportement de V. velutina depuis 2007. Denis Thiéry, directeur de l’unité, fait le point sur cette invasion et les recherches de son unité.

 

Le frelon asiatique, Vespa velutina nigrithorax, est entré sur notre territoire en 20041. Du premier nid observé à côté d’Agen en 2005, cette espèce invasive a réussi à coloniser tout l’hexagone2. Près de 2 000 nids ont été recensés en 2010 (source : MNHN). L’envahisseur s’est si bien acclimaté et a si bien prospéré sous nos latitudes qu’il n’est déjà plus question de l’éradiquer. Dorénavant, il faudra donc compter avec cet insecte. 
 



Trois questions à… Denis Thiéry, directeur de l’unité Save à l’Inra de Bordeaux-Aquitaine


Pouvez-vous nous dresser le portrait-robot de Vespa Velutina ?

Parler de frelon asiatique est impropre car il existe plus d’une dizaine d’espèces de frelons asiatiques. Il est préférable de parler de frelon à pattes jaunes. En effet, cette couleur de l’extrémité de ses pattes le distingue du frelon européen que nous connaissons bien, Vespa crabro. Vespa velutina est brun-orangé avec des segments abdominaux bordés de jaune. Il est plus foncé que le frelon européen, plus velu aussi. Sa taille varie de 2 à 3 cm, donc il est un peu plus petit que le frelon d’Europe. Mais il fait deux fois la taille d’une abeille.

Paradoxalement, depuis son arrivée en France en 2004, nous n’avons pas observé de hausse significative de piqûres ni en Aquitaine ni en Gironde où il est le plus répandu3. Il est nécessaire de rappeler que le venin de Vespa velutina n’est pas plus dangereux pour l’homme que celui d’autres hyménoptères (guêpe, frelon européen, abeille). Seul un choc est à craindre chez les personnes qui sont allergiques aux piqûres de ces insectes. Vespa velutina devient très agressif si l’on s’approche de son nid, à moins de quelques mètres.

Une reine fonde sa colonie au printemps. Des premiers œufs naissent des femelles qui seront les ouvrières. Elles vont progressivement permettre à la reine de se consacrer uniquement à la ponte. A la fin de l’été, commence la production des premiers mâles et des futures reines. Le nid peut alors abriter plusieurs milliers d’individus : on estime ce chiffre à plus de 10 000 pour les plus grosses colonies. À titre de comparaison, un nid de frelons d’Europe abrite quelques centaines d'individus.

Les reines fécondées quittent leur nid au début de l’hiver, et vont individuellement rechercher une cachette dans l’attente du printemps suivant. Lorsque la température diurne permet le vol, les reines hivernantes sortent de leur cachette (tas de bois, abris dans le sol), et cherchent des sources d’eau et de nourriture. On peut ainsi en observer voler en Aquitaine durant les beaux jours de février. 

Cycle de vie de Vespa velutina. © Inra Save
Cycle de vie de Vespa velutina. © K. Monceau, D. Thiéry. Inra, Save.


Vespa velutina
est actif de mars à novembre-décembre selon les conditions climatiques. Durant cette période, la population est la plus élevée. Le nombre d’ouvrières augmente alors pour assurer l’alimentation, l’entretien et la protection de la colonie. Les besoins de la colonie pourraient être résumés en quatre grandes catégories : 

  • Nourrir le couvain, ce qui est principalement assuré par une alimentation protéique, d’où la prédation sur les abeilles.
  • Fournir l’énergie aux adultes pour les différents travaux, dont la chasse des proies : les ouvrières chasseuses peuvent voler de longues distances et ont donc besoin de beaucoup d’énergie pour le vol.
  • Trouver de l’eau : le nid est construit en cellulose végétale malaxée avec de l’eau, et les besoins en eau sont probablement très importants. 
  • Entretenir le nid, le consolider au fur et à mesure de sa croissance et assurer son bon état sanitaire. C’est probablement ce qui explique l’observation de frelons recherchant systématiquement certains végétaux. On peut s’attendre par exemple à des analogies avec l’abeille pour qui la fabrication de propolis (à base d’exsudats de bourgeons et en particulier de peuplier, de merisier, de marronnier) représente une activité importante. Nous savons, par de récents travaux menés dans notre unité, qu’un nid en captivité privé d’alimentation en proies et en substances végétales périclite assez rapidement.
     

En quoi Vespa velutina est-il une menace pour l’apiculture ?

En tant que prédateur très actif des abeilles domestiques, V. velutina représente un danger pour l’apiculture. Il n’est toutefois pas encore classé comme organisme nuisible, ce qui peut surprendre vue l’état de l’invasion. Nous manquons, hélas, d’études fiables et sur plusieurs années quantifiant son véritable impact (taux de prédation, impact sur la profession), et des progrès dans ce sens nous semblent indispensables.

En Aquitaine et en Gironde, certains apiculteurs professionnels estiment avoir perdu 30 à 50 % de leur cheptel. Une autre étude coordonnée par le Rucher Périgourdin auprès de 420 apiculteurs adhérents au GDSA 24 mentionne en 2010 6 % de ruches détruites et près de 30 % très affaiblies à cause du frelon. Les causes de mortalité des ruches étant multifactorielles4, la nuisibilité du seul frelon nous semble toutefois compliquée à établir. Des apiculteurs amateurs ont pour leur part préféré renoncer aux quelques ruches qu’ils possédaient.

Or, pour l’instant, rien ne vient contrarier l’expansion de V. velutina. Il a trouvé en France un climat comparable à celui de son aire d’origine, l’Asie continentale. Sa multiplication est aussi favorisée par l’abondance de sa proie principale, l’abeille domestique, qui, à la différence de l’abeille chinoise, n’a pas de stratégie de défense (encore efficace). Enfin, il n’a pas de prédateur naturel dans le pays ; de ce fait, il risque d’envahir une partie de l’Europe occidentale. Comme toute invasion biologique ayant rapidement réussi, la notion d’éradication est un leurre et il faut espérer que les colonies d’abeilles s’adaptent à ce prédateur.

Mieux comprendre le cycle, les besoins de la colonie et des individus nous permet de développer des moyens de lutte. V. velutina étant actif du printemps à l’automne (voir cycle de vie ci-dessus), la prédation sur les insectes et en particulier les abeilles va durer environ cinq mois. Les abeilles domestiques sont les principales cibles du frelon car elles représentent une source très riche en protéines pour l’alimentation de ses larves.
Les frelons, et en particulier les ouvrières chasseuses, ont, sur une période aussi longue, également besoin d’autres ressources alimentaires : liquides sucrés, fruits mûrs, eau. Pour l’instant, on ne peut définir des préférences pour certaines essences végétales particulières.

Quant à savoir s’il existe une localisation privilégiée des nids, en croisant les facteurs climatiques avec les besoins importants en eau et en abeilles, on comprend jusqu’à présent la trame d’expansion géographique du frelon (zone d’apiculture, réseau hydrique). L’activité humaine (étals de marchés, déchets urbains) est aussi un facteur favorisant l’installation des colonies. En effet, le frelon, qui est carnassier, se reporte sur la viande ou la chair de poissons à condition qu’elle soit fraîche.

L’Inventaire national du patrimoine naturel (INPN), suit l’extension géographique depuis l’entrée de l’envahisseur en France. Le sud-ouest est la zone de plus forte pression, mais l’extension géographique se fait vers le sud-est et le nord de la France. Un nid a été répertorié récemment à Nice, soit près de la frontière italienne. Plus de 50 nids ont été observés en pays basque espagnol cette année et ils s’étendraient apparemment jusqu’au Portugal. L’extension sera donc désormais européenne, au moins vers le sud, à une vitesse pour l’instant imprévisible.
 

Face à cette menace, quelles recherches développez-vous ? 

L’objectif finalisé de nos recherches est d’apporter à la filière apicole des pièges fiables et sélectifs qui aideront à protéger les ruchers durant la période de prédation, soit de juillet à novembre. Nous disposons in situ d’un rucher expérimental et d’une plateforme expérimentale qui nous permettent de tester l’attractivité de différents types de pièges à différentes distances des ruches.

Des pièges de printemps, souvent à base de bière et de cassis, ont été préconisés en particulier dans la communauté urbaine bordelaise. Ils ont pour but de capturer les reines fondatrices en début de cycle annuel. Ils sont globalement assez décevants. En outre, ils peuvent avoir des effets non intentionnels : peu sélectifs, ils peuvent tuer d’autres insectes non cibles, surtout si ce piégeage est prolongé tard dans le printemps.

Nous nous sommes donc orientés vers un autre type de piégeage : des pièges de diversion positionnés autour des ruchers. Ces pièges ont pour but de faire diminuer la pression de prédation exercée par les ouvrières prédatrices des abeilles. Nous testons à cet effet différents attractifs alimentaires afin d’obtenir la meilleure sélectivité possible et le nombre de captures maximal de frelons asiatiques.

 











 
 
Bassins d'élevage de poissons. Pisciculture expérimentale en eau douce à Lées-Athas dans les Pyrénées Atlantiques. Site de Saint-Pée-sur-Nivelle, Inra Bordeaux-Aquitaine.
© G. Choubert
 

Nous utilisons actuellement une purée de poisson frais réalisée avec des truites d’élevage gracieusement fournies par l’élevage Inra de Lées-Athas. Cette fourniture nous abaisse considérablement les coûts de fonctionnement.
Cependant, les captures à l’aide de pièges de diversion restent très insuffisantes en regard du niveau de population du prédateur.

Nos recherches ont aussi un objectif plus fondamental : affiner les connaissances sur le comportement de prédation du frelon et son organisation sociale. Nous travaillons sur la communication chimique qui joue un rôle majeur par exemple dans les phénomènes de reconnaissance entre espèces ou au sein de celles-ci. Nous étudions son aire de prédation pour déterminer la fidélité de Vespa velutina à un site de chasse : mémorise-t-il les ruches qui lui semblent "intéressantes" et communique-t-il ce message à ses congénères ? Quelle signature chimique laisse-t-il sur ses proies ? Y a-t-il concurrence entre colonies pour un même rucher ?

Nous recherchons également des moyens en lutte biologique, notamment sur les microorganismes susceptibles de modifier la biologie du frelon. Un projet est en préparation pour étudier les  "candidats" auxiliaires dans la lutte contre cet envahisseur.

     
  Spécialiste de l’étude du comportement et de la communication chimique chez des insectes, Denis Thiéry dirige l’unité mixte de recherche Santé et agroécologie du vignoble, INRA/Enitab/ISVV (Save), sur le domaine de la Grande Ferrade, un des sites du centre Inra Bordeaux-Aquitaine.
Les activités de recherche de Save sont centrées principalement sur la pathologie et l’entomologie de la vigne. Les connaissances acquises sur les mécanismes expliquant le fonctionnement, l’expansion des maladies, ravageurs et vecteurs de maladies doivent permettre la mise au point de méthodes de lutte en viticulture minimisant l’utilisation d’intrants chimiques.
Plusieurs des recherches fondamentales ou appliquées menées à Bordeaux et à l’unité Save ont déjà débouché sur des innovations en protection des cultures : par exemple, la mise au point de la confusion sexuelle contre les tordeuses de la vigne, la contribution à la mise en place de la règle de décision Mildium, et récemment, le portail web d’aide au diagnostic E-Phytia.
L’unité Save* a démarré ses recherches sur Vespa Velutina dès 2007, dans le cadre d’un projet financé par France-Agrimer et associant le CNRS, l'Inra et le Muséum national d’histoire naturelle. L’unité Save fait partie du département scientifique Inra Santé des plantes et environnement (SPE).

* Denis Thiéry, Nevile Maher, Karine Monceau et Olivier Bonnard
 
     

(1) Ceci est confirmé par l’étude de la structure génétique des populations en France menée par le CNRS Legs de Gif-sur-Yvette. Thèse qui sera soutenue par M.A. Arca début 2012 : "Caractérisation génétique et étude comportementale d’une espèce envahissante en France: Vespa velutina Lepeletier (Hymenoptera, Vespidae)".
(2) Beggs J.R. et al. 2011. Ecological effects and management of invasive alien Vespidae. BioControl, 56: 505-526.
(3) De Haro L. et al.2010. Medical consequences of the Asian black hornet (Vespa velutina) invasion in Southwestern France. Toxicon 55:650-652.

(4) Pour aller plus loin :
 Cocktails dangereux pour les abeilles. Inra Magazine n° 18, octobre 2011. pp. 8/9 (PDF)
Le déclin des abeilles, un casse-tête pour la recherche. Dossier Inra Magazine n°9, juin 2009 (PDF)

 

Date de création : 04 Novembre 2011
Date de dernière mise à jour : 20 Décembre 2011

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