Contribution de l'INRA à la réflexion sur l'avenir de la recherche
    Synthèse des débats internes
    05 Juillet 2004


Composition du groupe de synthèse

Pierre Boistard, animateur (Toulouse)
Marianne Cerf (Paris-Grignon)
Jean-Louis Escudier (Pech-Rouge)
Dominique Ottomani (Sophia-Antipolis)
Claire Sabbagh (Paris)
Michèle Tixier-Boichard (Jouy-en-Josas)
Marc Voltz (Montpellier)


Introduction

La consultation interne : une initiative de la direction générale de l'INRA,
une forte mobilisation des personnels

Dans la perspective de la tenue d'Etats généraux de la recherche et en préparation de la loi d'orientation et de programmation, prévue par le gouvernement, la direction de l'INRA a engagé fin mars un processus de consultation interne du personnel sur la base d'un questionnaire, présenté en annexe, sur le thème : « Quelles questions pour la recherche finalisée à partir de l'exemple de l'INRA ? »

Ce questionnaire a été accompagné d'une note de présentation de la direction générale précisant notamment sa vision de la recherche finalisée :

  • traduire en questions de recherche les problèmes et les attentes de la société ;
  • construire des objets de recherche complexes correspondant à ces attentes de la société ;
  • mobiliser et organiser l'interaction de toutes les disciplines nécessaires, dans des structures ou des programmes permettant de répondre à ces questions de recherche ;
  • concevoir des « trajectoires d'innovation » valorisant ses acquis et participer à leur mise en oeuvre.

Les centres et départements de recherche INRA (18 centres sur 21 et 13 départements sur 14) ont envoyé leur contribution, à partir de comptes rendus de réunions de leurs Conseils, composés de membres élus et nommés, et alimentés par les réflexions des unités de recherche ou de groupes de travail thématiques. A la demande de la direction générale de l'INRA, un groupe de travail indépendant a réalisé une synthèse présentée dans ce document.

Méthode de travail pour la synthèse

Le groupe a entrepris d'identifier les points de convergence, les divergences dans les réponses. Sont ainsi apparus quelques éléments forts de l'identité INRA, par exemple l'attachement à la notion de recherche publique et au statut de l'Institut et de son personnel, garants notamment de la continuité d'une recherche anticipatrice de la demande sociale. Les réponses reçues ont permis d'identifier aussi des points qui font débat et qui pourraient être l'objet d'un approfondissement de la réflexion, par exemple, la notion de recherche finalisée, l'organisation en pôles d'excellence au regard d'une organisation en réseaux. et les incidences possibles de cette structuration de l'espace de la recherche sur la cohérence de la politique nationale de recherche.

Du fait que le débat interne de l'INRA se soit déroulé de façon concomitante avec les débats des comités régionaux d'initiative et de proposition, auxquels le personnel de l'INRA a souvent participé, le groupe de synthèse a choisi de présenter les réponses sous les différents chapitres identifiés par le Comité d'initiative et de proposition (CIP) ― 1. Science et société (missions de la recherche, science et citoyens…), 2. Organisation de la recherche (structure, financement, Europe…), 3. Statut des personnels, 4. Evaluation ―, à vrai dire assez proches du questionnaire INRA. Cette présentation nous a semblé d'autant plus justifiée que, lors des débats en région, le personnel a eu l'occasion de confronter ses vues avec celles des autres membres de la communauté scientifique et que certains centres de recherche ont délibérément organisé leur réflexion à partir des thématiques définies par le CIP.

Les destinataires de la synthèse

Le personnel de l'INRA est le premier destinataire de cette synthèse, qui rend compte d'un travail de réflexion qui a mobilisé, sinon l'ensemble du personnel, du moins la quasi-totalité des structures de représentation. C'est la raison pour laquelle le groupe de synthèse a souhaité que la diffusion soit faite d'abord auprès du personnel. Cette synthèse fera l'objet de commentaires de la direction générale et sera envoyée, en même temps que ceux-ci, aux autorités de tutelle et présentée à la presse. Enfin nous souhaitons communiquer cette synthèse au CIP et nous encourageons les participants aux groupes locaux à la diffuser auprès des comités régionaux.

Portée et limites de la consultation

La direction générale a choisi de fixer comme cadre à cette consultation la recherche finalisée et la traduction de ses spécificités en termes de missions, d'organisation et de fonctionnement de l'INRA, d'emploi et d'évaluation.

On peut regretter que, sans doute du fait des questions posées, et notamment un faible questionnement sur la place et le rôle des personnels techniques et administratifs, cette catégorie de personnel ait peu participé aux débats.

Quant aux personnels chercheur et ingénieur, s'ils ont reconnu la spécificité des objets de la recherche de l'INRA, la définition d'une recherche finalisée, par rapport à une recherche cognitive, a suscité de leur part, développements, analyses et réserves.

Par ailleurs, ce cadrage du débat, que l'on peut juger trop focalisé sur des questions d'intérêt interne à l'INRA, a empêché de poser avec acuité des questions qui intéressent l'ensemble de la communauté scientifique nationale, comme la position de l'enseignement supérieur non agronomique dans le paysage de la recherche, la place des Grandes écoles, la mise en place de l'Espace européen de la recherche, les périmètres des établissements publics de recherche.

Il faut néanmoins souligner ici l'occasion qui a été ainsi offerte au personnel de s'exprimer, après un débat largement ouvert, sur l'identité de notre institut et certains points-clés de son fonctionnement.

Science et société

Une recherche au service de l'intérêt général

Les contributions s'accordent sur le fait qu'un organisme de recherche public comme l'INRA travaille au bénéfice de la société qui le finance et au service de l'intérêt général même si ce dernier reste en permanence à définir. Les contributions manifestent un attachement au maintien d'une recherche publique forte dont le statut est un gage d'indépendance à l'égard de la sphère économique et permet de conduire des recherches sur des biens non marchands qui risqueraient sinon de ne pas être pris en charge. Les contributions soulignent que la recherche ne doit pas contribuer uniquement à la compétitivité économique, mais doit également travailler à d'autres enjeux de société d'aujourd'hui et de demain.

Plusieurs missions reconnues et complémentaires

Pour répondre aux besoins de la société, les contributions mettent en avant la nécessité pour un organisme de recherche finalisée comme l'INRA d'exercer plusieurs missions : production des connaissances, transfert et innovation, formation et expertise, qui sont liées et viennent en appui l'une de l'autre. L'exercice simultané de ces missions est jugé difficile, il exige d'être raisonné au niveau de la politique scientifique et organisé au sein des collectifs de recherche.

La mission princeps est celle de production de connaissances qui conditionne les autres. L'importance de la mission d'expertise est reconnue, mais les contributions soulignent qu'elle exige une formalisation et une reconnaissance institutionnelle faisant aujourd'hui défaut. Les contributions insistent également sur l'importance de la mission de transfert et d'innovation mais s'interrogent : jusqu'où va-t-on dans le transfert vers la société des connaissances et méthodes mises au point par la recherche ? Comment accompagner l'innovation sortie des laboratoires ? Comment parcourir le chemin pour que les connaissances scientifiques deviennent utilisables par des acteurs extérieurs, dans le souci de l'intérêt général ? S'il s'agit d'interrogations largement partagées, les contributions débattent sur la façon dont cela doit être pris en charge au sein même d'un organisme comme l'INRA. Il est souligné qu'il existe aujourd'hui des relais institutionnels, les instituts techniques, dont le rôle d'interface est largement reconnu par les contributions qui s'interrogent néanmoins sur le devenir de ces relais, certains souhaitant d'ailleurs qu'ils soient plus associés aux débats sur la recherche. Au-delà de ce cercle d'interlocuteurs privilégiés pour l'INRA, les contributions mettent en avant la nécessité de développer une communication plus active des travaux de l'Institut auprès de la société et d'accentuer son investissement dans des actions de diffusion de la culture et de la connaissance scientifiques. La formation par la recherche est souvent évoquée comme un moyen de resserrer les liens entre la recherche et la société.

Articuler excellence disciplinaire et travail sur des objets complexes

Les questions de recherche ne s'élaborent pas à partir des seuls fronts de sciences mais résultent également d'un travail de traduction des attentes et besoins de la société. Dans leur grande majorité, les contributions considèrent qu'une des spécificités d'un organisme de recherche comme l'INRA est de s'attacher à combiner l'excellence disciplinaire et le travail sur des objets complexes. L'INRA se définit autant par les disciplines qu'il pratique à un niveau d'excellence que par les objets (plante, animal, eau, bassin versant, aliment, exploitation agricole…) sur lesquels il travaille. Ces objets sont porteurs d'enjeux économiques, sociaux, sociétaux. L'étude de ces objets est donc fortement contextualisée et repose sur la construction de problématiques de recherche nécessitant souvent la mise en synergie de plusieurs disciplines qui se doivent, chacune dans leur domaine, d'être sur le front le plus avancé des connaissances. La question du changement climatique appliquée à l'agriculture, par exemple, mobilise des compétences pointues en sciences physiques, biotechniques et sociales autour de la construction d'une problématique qui prend en compte la caractérisation du phénomène, ses impacts sur la production agricole, les ressources naturelles.

Un fort consensus s'établit autour de la notion de continuum de la recherche entre fondamental, finalisé et appliqué et il est noté qu'un des atouts de l'INRA est justement de pouvoir se déplacer dans ce continuum : dans un sens, de la connaissance scientifiquement construite vers l'application, comme dans l'autre, des problèmes et des formes d'action des acteurs vers une production théorique. Cette exigence d'assurer le continuum engendre des tensions : entre l'interdisciplinarité souvent requise pour l'appréhension d'objets complexes et la production de connaissances disciplinaires d'une part, entre transformation des connaissances scientifiques en applications et traductions des besoins de la société en objets de recherche d'autre part. Pour les contributions, de telles tensions ne peuvent s'avérer positives qu'avec des modalités d'évaluation qui en tiennent compte, une animation forte et une politique scientifique claire au sein de l'organisme.

Résoudre des problèmes exprimés, anticiper les besoins de la société

Les contributions de l'INRA mettent en avant les tensions entre deux pôles susceptibles d'orienter la production de connaissances au-delà des avancées propres aux disciplines : un premier qui s'attacherait soit à résoudre des problèmes formulés par des acteurs concernés par les champs d'intervention de l'INRA soit à être réactif à des questions qui se posent dans l'urgence de situations imprévues ou critiques ; un autre qui viserait à anticiper pour pouvoir répondre à des besoins encore latents, à des enjeux non immédiats.

Sans contester la nécessité de contribuer à résoudre des problèmes, les contributions soulignent la difficulté d'accorder le temps (long) de la recherche et celui (ici et maintenant) de l'action. Vouloir faire coïncider ces deux temps peut en effet présenter le risque de succomber à des effets de mode, de céder à des pressions médiatiques, de se faire manipuler par des lobbies, de s'enfermer dans une problématique qui peut conduire à sacrifier, dans l'urgence, des disciplines au profit d'autres qui, sur le moment, paraissent plus importantes. Il est notamment mis en avant le risque d'un pilotage exclusif par une demande issue des besoins à court terme d'acteurs solvables.

Il est souligné que la recherche a aussi la responsabilité d'imaginer l'avenir et de travailler en pionnier sur des objets qui ne font pas encore l'objet d'une demande sociale. Cette capacité d'anticipation doit reposer sur une analyse prospective constamment actualisée de l'évolution des domaines d'intervention d'un organisme comme l'INRA. Une telle analyse doit permettre de discerner les signaux faibles, les besoins en émergence et de programmer la recherche pour y répondre. Certaines contributions considèrent que les sciences économiques et sociales sont appelées à jouer un rôle majeur dans ce travail de prospective formalisée. Elles soulignent toutes que cette capacité de recul est à cultiver, d'abord au niveau des collectifs de recherche mais aussi au niveau individuel. Dans cette optique d'anticipation, il est considéré utile et nécessaire de ménager aux chercheurs des espaces de liberté leur permettant de réfléchir aux questions pertinentes dans le moyen terme et de produire des connaissances qui ne trouvent certes pas d'application immédiate mais constituent des ressources pour l'avenir.

Construire la demande sociale : identifier les interlocuteurs, comprendre leurs besoins

Pour un organisme comme l'INRA dont le périmètre d'intervention s'est élargi et couvre aujourd'hui l'agriculture, l'alimentation et l'environnement, l'approche de la demande sociale devient plus complexe. Au-delà du cercle traditionnel des acteurs du monde agricole, les demandes de recherches adressées à l'INRA émanent aujourd'hui d'acteurs bien plus diversifiés : entreprises et industriels de l'agrofourniture et de l'agroalimentaire, associations, ministères et administrations nationales ou européennes, collectivités territoriales, consommateurs, citoyens. Certains soulignent que la globalisation des problèmes liés à l'agriculture et à l'environnement, la mondialisation des échanges peuvent dans un avenir proche accroître encore les champs d'intervention de l'INRA et le nombre des acteurs concernés par ses recherches.

L'INRA se trouve ainsi confronté à des demandes porteuses d'enjeux économiques et sociaux lourds mais souvent diffuses, hétérogènes, parfois contradictoires, exprimées par une multiplicité d'interlocuteurs aux intérêts divers. La demande sociale n'est donc pas une entité unique regroupée derrière des priorités clairement identifiées et sur lesquelles il y aurait unanimité de vues. De façon globale, beaucoup constatent que la société n'est pas structurée efficacement pour exprimer une demande construite.

Il serait naïf, par ailleurs, de penser que la demande sociale couvre l'ensemble du spectre des questions à traiter par la recherche : il y a en effet des domaines pour lesquels ne s'exprime aucune demande (thème du changement climatique) et où ce sont les scientifiques eux-mêmes qui ont attiré l'attention de la société ; il y a également des questions orphelines qui ne sont pas à l'ordre du jour mais peuvent se révéler importantes demain. Il y a enfin des enjeux pour un organisme comme l'INRA qui relèvent d'impératifs éthiques.

Les contributions sont unanimes pour reconnaître à la fois la complexité mais aussi la nécessité, pour un organisme comme l'INRA, d'un travail de formulation de la demande et de traduction en questions de recherche. Il ressort clairement que ce travail repose sur une étroite interaction entre l'INRA et la société pour définir conjointement des enjeux de société et des questions de recherche afférentes. De même que les chercheurs ne sont pas de simples récepteurs de la demande sociale mais sont force de propositions par rapport à la société, de même celle-ci donne aux chercheurs la possibilité de tester la validité des hypothèses sur lesquelles construire des éléments de réponse robustes et acceptables.

Inventer les lieux de concertation adéquats entre la recherche et la société, établir les modalités d'expression, de discussion et de formalisation d'une demande sociale sont des conditions nécessaires à une programmation pertinente de la recherche. Si les avis divergent quant à l'échelle à laquelle ce travail doit se réaliser dans un institut comme l'INRA, toutes les contributions soulignent l'importance du dialogue entre la recherche et la société, et la nécessaire implication de la recherche dans les débats de société relatifs aux choix scientifiques et technologiques.

Les nécessaires arbitrages à opérer entre demandes solvables ou non, socialement constituées ou non, entre enjeux immédiats ou à long terme, et la façon de leur allouer des moyens sont de la responsabilité de la société et relèvent donc d'une politique nationale de la recherche ; à cet égard, beaucoup attendent de la prochaine loi d'orientation de la recherche qu'elle affiche clairement une telle politique.

Organisation et financement de la recherche

Ce thème est sans doute celui qui, selon l'avis des personnels de l'INRA, nécessite la mise en œuvre prioritaire de réformes à condition qu'elles soient cohérentes et aboutissent à un système stable de fonctionnement de la recherche.

Stratégie

La nécessité d'une recherche publique structurée et financée en majorité par l'Etat

Ce principe général se dégage de l'ensemble des contributions et a pour justification de conserver à l'Etat des capacités de production de connaissances, d'investissement dans des problématiques scientifiques à long terme, d'expertise indépendante, de formation de haut niveau, qui ne soient pas dépendantes d'effets de mode, de groupes de pression catégoriels ou géographiques et d'enjeux sociaux transitoires. Le besoin d'un engagement de l'Etat à long terme est ainsi souligné, il est attendu qu'il soit réaffirmé dans la loi d'orientation et de programmation et qu'il se traduise par un engagement financier sur le long terme. L'objectif est d'assurer au plan national l'exercice des missions de service public qui constitue une motivation importante du travail des chercheurs. Les choix faits actuellement d'éclatement du dispositif d'enseignement et de recherche dans différentes « boîtes » de la Loi organique relative aux lois de finance (LOLF) et la place de l'INRA dans la boîte 4 font l'objet d'interrogation quant à la reconfiguration que cela pourrait laisser entrevoir en filigrane : une clarification de ces choix est sollicitée. 

Assurer un niveau national de gouvernance

A quelques exceptions près, il est très majoritairement souhaité, voire considéré comme vital, que le niveau principal de gouvernance de la recherche reste le niveau national. Pour autant, les autres niveaux potentiels de gouvernance, européens et régionaux, ne sont pas rejetés. Les orientations qui s'y dessinent doivent toutefois s'inscrire en cohérence avec une politique nationale. Ils ne doivent pas induire, comme c'est souvent ressenti dans l'état actuel de la situation, un empilement  de structures, parfois en contradiction les unes avec les autres, hétéroclite et générateur de pertes énormes d'énergie.

Le niveau national apparaît comme le seul garant de la cohérence de l'organisation de la recherche nationale, de son indépendance et de la capitalisation nécessaire des progrès accomplis dans les différents champs disciplinaires.

Le niveau de gouvernance européen doit assurer l'insertion dans les structures et programmes de recherches internationaux, la lisibilité internationale des recherches menées au plan national, la coordination supranationale des grandes stratégies scientifiques. Cependant, la gouvernance au  niveau européen n'est pas perçue comme étant suffisamment opérationnelle et lisible : les dispositifs du 6ème PCRD sont assez mal perçus du point de vue de leur efficacité réelle au plan structurel.  Leur lourdeur, voire même leur opacité sont regrettés. Plusieurs propositions d'amélioration sont faites : création d'une structure forte de financement de la recherche européenne de type National Science Foundation (NSF) aux Etats-Unis, possibilités renforcées d'accueil de jeunes chercheurs européens, participation accrue des chercheurs et de l'Institut aux instances européennes.

Le niveau régional est perçu de manière général comme le cadre privilégié du partenariat avec les autres institutions de recherche pour la mise en commun de moyens (plate-formes technologiques) et avec l'enseignement supérieur pour la participation à la formation. Il permet aussi d'établir des relations fortes avec la société civile (partenaires professionnels, administrations, associations) soit pour élaborer les trajectoires d'innovation à partir des recherches menées, soit pour analyser et recueillir les besoins sociétaux en matière de recherche finalisée. Néanmoins, les contributions expriment la crainte d'une régionalisation de la recherche avec pour corollaires négatifs l'atomisation possible du dispositif de recherche national, le pilotage par les intérêts locaux, une perte des compétences disciplinaires et une plus faible capacité à conduire des recherches anticipatrices. L'autonomie décisionnelle au niveau régional doit donc être strictement encadrée et limitée.

Réorganiser en pôles ou en réseaux ?

L'émergence de pôles d'excellence régionaux, considérée comme inéluctable, ne suscite pas en tant que telle de rejet majeur. Elle fait néanmoins l'objet de réserves importantes quant aux modalités de gestion et aux risques d'autonomisation des pôles vis-à-vis des structures nationales. Les points positifs fréquemment évoqués au sujet des pôles sont les trois suivants :

  • le développement possible de synergies entre laboratoires au niveau du pôle, par la création de plates-formes techniques communes, la possibilité de mise en œuvre d'approches pluridisciplinaires, la déclinaison coordonnée au niveau local des différentes missions de la recherche (voir partie Science et société) ;
  • une meilleure lisibilité européenne et internationale du dispositif de recherche français ;
  • la pertinence du pôle comme lieu d'interaction étroite entre enseignement supérieur et recherche.

Mais ces aspects favorables n'effacent pas de nombreuses interrogations alimentées notamment par plusieurs prises de position comme celles de la Conférence des présidents d'université (CPU) ou du texte « du NERF ». On observe qu'une majorité ne souhaite pas l'autonomisation de pôles qui deviendraient des lieux privilégiés de définition des politiques scientifiques au détriment des structures nationales. Cela est notamment en lien avec les risques évoqués précédemment au sujet de la régionalisation mais aussi vis-à-vis de la perte d'identité d'une recherche agronomique intégrant les différentes missions d'une démarche de recherche finalisée telle que pratiquée à l'INRA. Cet attachement à une identité de la recherche agronomique n'est pas totalement partagé en particulier par les chercheurs dont les disciplines scientifiques ont leur ancrage en dehors de l'Institut et plutôt au sein de l'université.

Enfin, certaines contributions soulignent que le bon fonctionnement de pôles régionaux supposerait une contribution équilibrée des partenaires, une harmonisation de la gestion administrative des ressources d'origine différente voire une uniformisation des statuts des établissements, conditions loin d'être remplies actuellement. Finalement, que les opinions exprimées soient favorables ou non à l'autonomie scientifique des pôles, la proposition de la CPU de gestion des pôles par les universités est unanimement rejetée car dans sa structure et son fonctionnement actuels l'université n'apparaît pas capable d'assumer ce rôle sans réforme préalable profonde.

La notion de réseaux scientifiques est vue favorablement comme une autre possibilité de structuration du dispositif ou comme un complément à la définition de pôles. Les réseaux permettent de conserver une cohérence nationale en cas de développement des pôles et d'éviter les risques de régionalisation. Ils sont également un moyen intégrateur pour des centres de recherche, à l'écart des métropoles régionales ou de taille limitée, qui ne peuvent participer à la constitution d'un pôle et risqueraient donc une marginalisation dans un contexte marqué par l'existence d'un nombre restreint de pôles. Ils sont même considérés comme un élément d'une démarche de recherche dans le cas de travaux prioritairement alimentés par des études comparatives de situations locales. Une difficulté importante du fonctionnement en réseaux provient de l'ajout de structures supplémentaires, ce qui va à l'encontre de la simplification très largement et très instamment souhaitée par tous.

Statut et contours des établissements de recherche

Les contributions expriment le souhait du maintien du statut d'EPST pour les organismes de recherche publique, en particulier pour l'INRA, mais l'ouverture d'une réflexion sur la fusion-rapprochement des organismes existants est acceptée, voire même préconisée.

Le choix du statut d'EPST est une conséquence directe du souhait de maintien d'une recherche publique forte financée sur moyens publics. Les organismes doivent garder leur rôle d'orientation de la recherche au plan national surtout dans le cas d'organismes de recherche finalisée dont les choix stratégiques ne peuvent être uniquement orientés vers la production de connaissances, mais doivent anticiper les besoins de la société.

La coexistence d'une multiplicité d'organismes est parfois dénoncée, comme facteur de complexité du paysage de la recherche entraînant une absence de lisibilité, comme source d'empilements de structures, voire même de compétitions stériles. L'idée de regroupement, évoquée dans quelques  contributions de centres et de départements, concerne en particulier les organismes ayant des domaines de recherche communs ou voisins : Inra, Cirad, Cemagref, IRD, Ifremer. Toutefois, les conséquences / modalités de ces regroupements ne sont pas vraiment approfondies. 

Les unités mixtes de recherches (UMR) : un mode élémentaire d'organisation de la recherche apprécié

Les contributions font ressortir que la structuration en UMR est généralement appréciée malgré les difficultés liées à l'absence d'harmonisation des procédures administratives. Elles présentent divers avantages comme :

  • de favoriser une masse critique suffisante permettant de mieux couvrir un champ disciplinaire et de remplir les différentes missions de la recherche à l'échelle des unités ;
  • de fournir un cadre pour la liaison recherche-enseignement supérieur ;
  • d'assurer de manière concrète le partenariat entre organismes.

Bien évidemment, certaines difficultés et dangers sont également évoqués. Chaque tutelle a tendance à ne voir une UMR que comme un élément de son propre dispositif scientifique. De ce fait, les besoins transversaux d'animation scientifique et de logistique sont faiblement reconnus et ne disposent pas de soutien formalisé. Le risque de perte d'identité des organismes au sein des UMR est évoqué. Dans certains cas, des messages contradictoires sont transmis par les tutelles.

Les relations entre l'INRA et l'enseignement supérieur ne se limitent pas à l'enseignement supérieur agronomique et vétérinaire

Même si l'enseignement supérieur agronomique et vétérinaire est reconnu comme un partenaire « naturel », de nombreuses contributions mentionnent l'ancrage de leurs structures dans l'enseignement supérieur universitaire. La réforme récente dite LMD (licence, mastère, doctorat) est régulièrement citée comme un facteur de rapprochement avec l'implication des chercheurs dans la conception de modules d'enseignement. Les centres ou départements revendiquent une mission d'accueil et de formation des étudiants. Le fonctionnement des UMR est également un pivot des relations entre l'INRA et l'enseignement supérieur.

Développer des relations structurées avec la société civile, le secteur professionnel, les instituts techniques

Les relations structurées avec la société civile sont unanimement considérées comme indispensables et à renforcer dans le cadre des recherches finalisées conduites à l'INRA. Leur mise en œuvre présente toutefois des difficultés structurelles et conjoncturelles. Ainsi que cela a été évoqué dans le chapitre Science et société, on peut distinguer deux objectifs au développement des relations recherche-société : celui de la définition de la demande sociale et de la sélection des problématiques finalisées des recherches menées à l'INRA, celui de la construction et mise en œuvre de trajectoires d'innovation / application des connaissances produites.

Pour le premier objectif, le dispositif actuel ne procure pas le soutien nécessaire aux acteurs de la recherche pour formaliser et anticiper la demande sociale, à quelques rares exceptions près (secteur animal, par exemple). Quelques propositions sont émises pour améliorer la situation : plus grande ouverture des conseils internes de l'Institut aux bénéficiaires potentiels des recherches, création d'une structure de veille permanente chargée d'études prospectives ou mise en place d'une cellule spécialisée recueillant et filtrant les questions. En tous cas, un soutien institutionnel est attendu car le problème posé apparaît hors de portée du chercheur et de l'équipe de recherche.

Pour le second objectif, les difficultés citées apparaissent liées à la faiblesse actuelle des relais et à la nécessité de dépasser le modèle du transfert descendant. Le problème est notamment visible dans le cas des instituts techniques agricoles fragilisés par le désengagement des Pouvoirs publics. Un danger souligné est la tentation pour l'INRA de suppléer à cette défaillance des instituts techniques au détriment de son activité de production de connaissances. Pour améliorer les relations partenariales, une solution pragmatique suggérée est d'amplifier l'accueil temporaire de personnels des partenaires et dans l'autre sens de favoriser l'essaimage, vers les partenaires, d'étudiants formés aux démarches de la recherche.

Contractualiser l'exercice des missions

A la question de la direction générale sur la contribution aux quatre missions de l'organisme, la réponse la plus fréquente mentionne que seul un collectif peut assumer les quatre missions ; il peut s'agir d'une unité et cela induit parfois une interrogation sur la taille souhaitable d'une unité, ou d'un département qui permet d'assurer les quatre missions. Cependant, quelques contributions reconnaissent qu'un chercheur peut assurer différentes missions à différents moments de sa carrière, dans différentes proportions. Il est alors souvent demandé que soit clarifié ex ante et pour une durée donnée, quel que soit le niveau (individuel, équipe, unité, département…), la ou les missions qui sont prises en charge et la façon dont elles seront évaluées (voir chapitre L'évaluation).

Gestion

Maintenir un financement public important et récurrent

Le souhait général exprimé dans les contributions pour le maintien d'un financement public important et récurrent est lié à la volonté d'éviter les effets d'accordéon sur la mise en œuvre des programmes, de ne pas transformer les chercheurs en chasseurs de projets à court terme, et de permettre la réactivité des laboratoires pour le montage de projets innovants et prospectifs ne s'inscrivant pas dans le cadre d'appels d'offres existants. Il est d'ailleurs noté que les financements incitatifs, même s'ils sont d'un apport marginal par rapport au financement récurrent, exercent une influence significative sur les programmes scientifiques des équipes de recherche, car ils assurent les compléments souvent indispensables pour leur mise en œuvre. De plus, ils conduisent à un affichage et une lisibilité externes des thèmes scientifiques faisant l'objet des programmes soutenus par ces financements. Au total, l'opinion assez largement partagée est qu'un financement récurrent significatif doit être conservé pour pouvoir assurer dans de bonnes conditions les missions de production de connaissances de base ; certains indiquent qu'il doit correspondre à plus des deux tiers du budget total hors salaires.

Simplifier les procédures administratives, développer le contrôle ex-post

La lourdeur et l'inadéquation du fonctionnement administratif actuel de la recherche publique sont systématiquement dénoncés dans l'ensemble des contributions. Il sont perçus comme des freins majeurs à la productivité scientifique et devraient faire l'objet du chantier de réforme prioritaire.

Le temps consacré à la gestion administrative et financière est en augmentation constante au détriment des missions de base de la recherche. Les origines de cette situation apparaissent multiples. L'origine la plus décriée est la multiplicité croissante des sources de financements, c'est-à-dire de « guichets », aboutissant d'une part à un « saupoudrage-émiettement » de financements faibles sur des durées courtes (annuelles ou bisannuelles) et d'autre part à une multiplication consécutive des rédactions de projets, de comptes rendus, de procédures de reversement de fonds. A ceci se rajoute le fait que la plupart des procédures de gestion sont intrinsèquement lourdes, très rigides, trop peu coordonnées au sein des instituts et peu harmonisées entre EPST. De plus, elles sont interprétées comme la traduction d'un manque de confiance. Leur absence de cohérence se manifeste particulièrement pour la gestion des UMR et nuit à leur efficacité. La suggestion que la gestion d'une UMR soit confiée à un seul des partenaires fondateurs est alors avancée, mais correspond-elle vraiment à l'objectif des UMR qui était de créer des synergies ? Enfin, les outils de gestion disponibles (logiciels notamment) sont inadaptés, et ne prennent pas en compte ou de manière insuffisante les besoins réels des utilisateurs. Les propositions essentielles qui émergent sont :

  • de passer le plus possible d'un contrôle ex ante à ex post ;
  • de créer un « guichet » unique pour les appels d'offres afin que d'un appel d'offre à l'autre les procédures de financement soient identiques (certains suggèrent que l'essentiel du financement repasse à nouveau par les organismes pour limiter le nombre de guichets) ;
  • d'inscrire le financement de la recherche dans une programmation pluriannuelle (4 à 5 ans) qui fournisse une visibilité des ressources, homogène avec le pas de temps moyen des programmes de recherche ;
  • de procéder à des appels d'offres en nombre plus réduit mais offrant des financements plus conséquents couvrant l'ensemble des besoins d'un projet de recherche (fonctionnement, équipement, ressources humaines au besoin).

Améliorer le dialogue entre chercheurs et gestionnaires de la recherche

On constate une grande difficulté de communication entre les chercheurs et les gestionnaires. Les logiques de raisonnement sont sans doute différentes et le risque est grand que chacun attribue à l'autre tous ses malheurs. On note une suggestion d'instituer des stages de découverte en laboratoire pour les personnels administratifs des services d'appui à la recherche afin d'améliorer la communication interne.

Statut et emploi

Le collectif Sauvons la Recherche s'est formé sur les questions de l'emploi pour les jeunes chercheurs. Les questions des statuts et de l'emploi ont été largement débattues et restituées dans les réponses reçues.

Le statut de fonctionnaire : condition nécessaire d'une recherche indépendante et prospective

C'est un des principaux messages exprimés de manière quasiment unanime. Il est en effet affirmé très fort que les missions confiées et leur importance stratégique, commentées dans les précédents chapitres, imposent, en accord avec le statut d'EPST pour l'INRA, le statut de fonctionnaire pour les chercheurs et les ITA, tant les avantages l'emportent sur les inconvénients identifiés. Les avantages mis en avant concernent en particulier :

  • la pérennité du système de recherche, la capitalisation des connaissances, du savoir-faire et des compétences cognitives, l'assurance d'un effort continu de recherche à inscrire dans le cadre d'une programmation pluriannuelle des recrutements ;
  • le développement d'axes de recherche à long terme dont l'INRA doit garder la maîtrise (au sein de ses départements et de ses unités) ;
  • l'indépendance à l'égard de la sphère économique, en particulier dans le champ de l'expertise ;
  • le maintien au niveau individuel d'une part de recherche où puisse s'exprimer la créativité de chacun(e).

Les inconvénients tiennent plus à des pesanteurs qu'il faut lever et à des contraintes de gestion qu'il est nécessaire de réformer, et si possible de la même façon pour tous les EPST. A cet effet sont en particulier cités la facilitation et la reconnaissance effective de la mobilité thématique, géographique, interorganismes, la simplification des règles administratives. Une évolution des carrières plus motivante, une capacité à mieux dynamiser les énergies sont aussi pointées par les personnels comme des éléments de progrès à prendre en compte dans l'application du statut.

Un recours subsidiaire à l'emploi contractuel

Le recours aux contrats à durée déterminée (CDD) fait l'objet de prises de positions fortes. Les personnels expriment un refus unanime s'il s'agit d'une substitution aux agents titulaires. Le débat est en revanche plus ouvert s'il s'agit de postes dont le cadre est particulièrement bien défini à l'avance et permettant une réactivité des équipes de recherche à court terme. L'emploi contractuel n'est accepté que s'il est limité dans le temps et assis sur une volonté de formation et de préparation des personnes concernées à l'accès à un emploi permanent.

Recherche / enseignement : le statut unique n'est pas la solution

Tout en considérant qu'il est essentiel que les chercheurs s'impliquent dans l'enseignement supérieur, une très forte majorité des contributions se prononce pour le maintien de statuts différents pour les chercheurs et les enseignants-chercheurs. Plutôt que l'adoption d'un statut unique, il est demandé une plus grande fluidité entre les activités de recherche et d'enseignement au cours de la carrière avec des passages facilités d'un corps à l'autre, la possibilité d'exercer des missions reconnues d'enseignement, évaluées de façon positive, avec des taux de participation à l'enseignement souples et non imposés par des textes. Il est rappelé que le système des UMR facilite cette approche.

L'importance de l'emploi d'ingénieurs, techniciens, administratifs (ITA) à l'INRA

La nécessité de maintenir un fort potentiel d'ITA dans un organisme finalisé comme l'INRA, y compris en personnel technique de catégorie C (AGT, AJT), est affirmé très fortement dans de nombreuses contributions qui regrettent que la question de la place des ITA ne soit pas assez débattue, l'interrogation de la direction générale sur le ratio ITA / chercheurs étant jugée trop restrictive. L'importance des ITA est soulignée par et pour les unités expérimentales, en situation difficile suite à une réduction excessive de ces catégories de personnel, mais aussi par les unités de recherche et les UMR. Les ITA sont nécessaires au sein de l'INRA pour assurer une richesse de palette des fonctions de recherche et d'expérimentation, pour lesquelles les compétences méthodologiques et techniques resteront déterminantes. Sur ce plan, le retour d'expérience concernant l'externalisation de certaines activités est très réservé, voire négatif (déstructuration des équipes, précarisation de ces agents et, au final, coût plus important pour l'INRA et les unités qui supportent directement cela).

L'attractivité et la revalorisation des métiers de la recherche

Au-delà du questionnement de la direction générale, les personnels ont exprimé leur préoccupation face à une baisse de l'attractivité des métiers de la recherche. Beaucoup réaffirment à ce sujet l'importance de la stabilité de l'emploi et les dangers qu'il y aurait à institutionnaliser, notamment pour l'emploi scientifique, certaines formes de précarisation préalables au recrutement. Sur la question du recrutement des chercheurs, il est fréquemment demandé que soit revalorisée la situation des doctorants (augmentation de la rémunération, remplacement de différentes bourses par un système de CDD de 6 ans, incluant un stage post-doctoral pour une meilleure préparation à l'insertion professionnelle, renforcement du suivi par les écoles doctorales). A l'issue de la thèse, les avis sont plus contrastés sur la pertinence des systèmes mais beaucoup déplorent l'absence de valorisation de la thèse auprès du secteur privé. Si plusieurs contributions soulignent la nécessité de continuer à favoriser un recrutement jeune afin d'éviter la généralisation de statuts précaires, un certain nombre évoque l'intérêt de permettre l'emploi de post-docs sous forme de CDD (3 à 5 ans) préalablement à l'accès à un statut permanent. De même, la question de la limite d'âge pour les chargés de recherche (CR2 / CR1) est diversement appréciée et il existe une demande pour que cette limite soit assouplie, ainsi que les quotas de recrutement CR2 / CR1 (pouvoir recruter les meilleurs candidats parfois avec des parcours atypiques, éviter l'expatriation des meilleurs…) malgré certains inconvénients (investissement professionnel et stabilisation sociale retardés). Enfin, plusieurs contributions évoquent la nécessité d'améliorer nos pratiques de recrutement pour le rendre plus ouvert et plus attractif (meilleure communication, ouverture des profils…) et attirer les meilleurs chercheurs, y compris étrangers.

Sur un plan plus général, les personnels souhaitent en majorité qu'un effort significatif soit effectué pour revaloriser les carrières dans la recherche (rémunération, déroulement de carrière) et favoriser la mobilité, y compris à un niveau européen.

L'évaluation

Les contributions ne remettent pas en cause l'évaluation, justifiée entre autre par le fait que l'INRA est un établissement fonctionnant sur fonds publics. Il est d'ailleurs demandé que des évaluations soient également faites pour l'utilisation des fonds publics par la recherche privée.

Le jugement global porté sur l'évaluation à l'INRA est positif. L'existence d'un quasi-consensus sur le caractère indispensable de l'évaluation, entraînant le souhait que celle-ci soit étendue aux services et fonctions d'appui à la recherche, laisse place à une grande diversité d'opinions dès qu'on aborde les questions de son champ d'exercice, des critères d'évaluation, de son efficacité ou de ses objectifs. Néanmoins, il est généralement admis que « trop d'évaluation tue l'évaluation » et à ce titre la superposition des évaluations dans le cadre de la soumission de projets à des appels d'offre avec celles qui sont réalisées au sein de l'Institut est considérée comme problématique.

Quels individus, quels collectifs, quels objets évaluer ?

Une première question concerne l'identité des personnes, des structures et des objets évalués : si tous s'accordent à reconnaître la pertinence du niveau unité de recherche pour l'évaluation collective, il n'y a pas consensus sur l'évaluation des autres niveaux organisationnels de l'organisme. Par exemple, la finalité de l'évaluation des départements n'est pas évidente, d'autant qu'elle peut apparaître redondante avec l'examen des schémas stratégiques de département. A l'autre extrémité de l'éventail des opinions, certains pensent que l'Institut lui-même devrait faire l'objet d'une évaluation. Se dégage cependant une quasi-unanimité pour un renforcement du couplage, une coordination entre évaluation individuelle et évaluation collective qui doivent cependant restées séparées.

Par ailleurs, si l'évaluation scientifique pratiquée au niveau des chercheurs, des unités ou des départements est considérée de bonne qualité, celle qui concerne les ITA apparaît plus insatisfaisante. A quoi sert-elle ? Quels sont les indicateurs pertinents de l'activité ? Est ainsi exprimé à plusieurs reprises le regret que le questionnaire ait très peu porté sur l'évaluation des ITA en général. Si l'évaluation individuelle des ingénieurs est généralement considérée comme un progrès, le jugement sur la procédure adoptée est plus nuancé. Est aussi mise en avant la nécessité d'évaluer d'autres niveaux, en particulier les services déconcentrés d'appui à la recherche (SDAR). Est également soulignée la nécessité d'évaluer les enseignants chercheurs présents dans les UMR au nom de la cohérence interne de ce niveau d'organisation, même si elle peut elle aussi nécessiter de proposer des critères plus diversifiés que ceux appliqués aujourd'hui, même dans l'optique d'un statut unique.

La grande majorité des contributions souligne la superposition des évaluations, en particulier au niveau des collectifs de travail, entre celles qui sont liées à l'Institut et celles qui découlent des réponses faites aux appels d'offres les plus divers. Outre la multiplication de notes, rapports qui sont à produire et la perte de temps que cela engendre à plusieurs niveaux de qualification, cette multiplication des modes d'évaluation, selon des grilles variées et dont la cohérence n'est pas assurée, est considérée comme peu opérationnelle voire génératrice de confusion.

Enrichir les critères d'évaluation pour couvrir la gamme des missions

Les critères classiques pour la production de connaissances sont très peu remis en cause, bien que soit souvent regretté le caractère insuffisant de la seule étude bibliométrique. L'intérêt scientifique réel d'une publication est à replacer dans la trajectoire de recherche de l'individu et du collectif.

Les contributions soulignent que la difficulté d'une évaluation objective des activités autres que la production de connaissances ou leur faible prise en compte n'incitent pas les chercheurs à s'investir dans les autres missions de l'INRA. D'ailleurs l'absence de tels critères peut même conduire à ne pas attacher d'importance à ces missions. Il est donc souligné la nécessité de proposer des indicateurs pour évaluer les autres missions d'un organisme de recherche finalisé comme l'INRA. Quelques rares contributions considèrent au contraire que si les productions scientifiques sont en lien avec des questions issues du débat social et si la pertinence des projets a déjà été reconnue en externe ou en interne, les seuls critères académiques doivent suffire à évaluer l'activité d'un chercheur.

Outre la nécessité de trouver des indicateurs pertinents pour évaluer les missions de formation, de valorisation, d'expertise, certaines contributions mettent en avant également la nécessité d'évaluer la qualité et l'organisation des partenariats. De plus, certains soulignent que les critères classiques appliqués à la production de connaissances sont inadaptés pour les activités de recherche transdisciplinaires, alors que ces dernières peuvent s'avérer pertinentes pour traiter des objets de recherche liés aux champs d'intervention de l'INRA. Pour certains, cela signifie qu'il faut évaluer aussi les travaux en regard de leur apport aux thématiques prioritaires de l'Institut. Certaines contributions soulignent que la production de ces indicateurs d'évaluation des différentes missions de l'Institut serait particulièrement nécessaire pour l'évaluation des unités expérimentales même si cette dernière est peu évoquée dans les réponses.

La nécessité de prendre en compte ces différentes activités devrait se traduire dans la composition des commissions. La présence d'utilisateurs des recherches ou de non-scientifiques est ainsi envisagée. Enfin, on ne peut séparer l'évaluation de la réponse aux missions de l'INRA de l'attention à la qualité du fonctionnement interne des unités, de la prise de risque et d'évolutions à long terme de pas de temps supérieur à la périodicité des évaluations collectives.

Quel impact de l'évaluation ?

Peu de réponses traitent de la traduction de l'évaluation dans la stratégie de l'organisme. On peut regretter que le texte de la direction collégiale pose le principe de l'évaluation comme levier majeur pour susciter des évolutions mais que le questionnaire n'aborde pas ce point. De façon générale, les contributions soulignent une déconnexion de l'évaluation des processus de progression ou d'évolution des collectifs et des individus.

Les contributions mettent en avant, pour le regretter, le peu de conséquences concrètes de l'évaluation des unités de recherche et l'absence de décision lisible qui en découle en positif ou en négatif. Au plan individuel, l'établissement d'une relation entre carrière, rémunération, notamment sous forme de primes modulables ne fait pas l'objet d'un consensus.

Enfin, si l'évaluation est un moyen de rendre des comptes à la société, dans un soucis de meilleure efficacité de l'argent public utilisé, il faut étendre l'évaluation à toutes les structures de recherche qui reçoivent de l'argent public, en particulier la recherche privée et diverses institutions en région, au niveau national et en Europe. Cette évaluation de l'utilisation de l'argent public doit en particulier s'étendre au domaine de l'emploi ; maintien ou création d'emploi doivent être examinés dans le cadre des partenariats de l'INRA avec le secteur privé.

Conclusions

Un attachement à l'INRA unanime

L'ensemble des contributions au débat fait apparaître un attachement très fort à l'INRA, établissement public national de recherche au service de la société, à l'écoute de ses besoins et de ses attentes, indépendant vis-à-vis des différents groupes qui la composent et des intérêts qui s'y expriment, grâce à un financement important de l'Etat. La conséquence de cet attachement au statut de l'établissement est l'affirmation de la nécessité du statut de fonctionnaire pour la majeure partie de son personnel, les contrats étant réservés à des situations précises, périodes de formation par la recherche, ou nécessité d'une réponse rapide à une conjoncture scientifique ou sociétale nouvelle.

Un souci partagé de l'efficacité de l'Institut

Si le personnel, à travers les réponses au questionnaire, manifeste ainsi son attachement à l'instrument, pratiquement unique au plan de la recherche agronomique internationale, que constitue l'Institut, il exprime aussi de façon conséquente des attentes fortes pour l'amélioration de son efficacité et des exigences vis-à-vis de l'Etat en charge de cet outil.

Un allégement des procédures de gestion est unanimement souhaité ainsi que le remplacement du contrôle a priori par une évaluation ex post. La lourdeur des procédures administratives se conjugue avec une nécessité croissante d'un recours à des financements hors dotation, avec une multiplication des sources de financement, diverses tant par les objectifs qu'elles affichent, les procédures de sélection qu'elles utilisent et le cadre géographique dans lequel elles opèrent (Région, France, Europe). Cette prolifération des contrats de recherche, cause de perte de temps et d'efficacité pour les chercheurs, de cohérence pour la politique scientifique de l'Institut, est corrélée à une diminution du financement récurrent de l'Etat, pourtant élément clef d'une vision à long terme préservée des modes et des groupes de pression.

Une vision renouvelée des missions et des pratiques de l'INRA
Le besoin d'une médiation entre recherche et demande sociale

Les contributions montrent une adhésion générale aux quatre missions caractérisant un institut de recherche finalisée : production de connaissances, contribution à l'innovation, formation et expertise. Notre institut doit remplir ces missions dans un environnement socio-économique et même géopolitique considérablement transformé dans les dernières décennies, ce qui a entraîné une réflexion approfondie sur la traduction en questions et objets de recherche d'une demande sociale présente et à venir. Alors que la demande de la société, nourrir la France, était simple au moment de la création de l'INRA et les partenaires clairement identifiés, les interlocuteurs de l'INRA se sont diversifiés, entraînant une diffraction de cette demande à travers le prisme d'une société aux aspirations plurielles et quelquefois contradictoires. On ressent le besoin d'une médiation dont les instruments sont à élaborer.

La recherche finalisée : créer les conditions d'une articulation entre avancées disciplinaires et travail sur des objets complexes

Une fois cette demande identifiée, « co-construite », les contributions s'attachent à caractériser la relation entre demande sociale et questions de recherche. Dans un mouvement de traduction de la demande en objets et en questions de recherche, mais aussi dans l'exigence d'une réponse novatrice à ces questions, et compte tenu de la complexité des objets de recherche identifiés, la recherche finalisée apparaît alors nécessiter l'apport conjoint de disciplines pratiquées à leur meilleur niveau, alliant excellence disciplinaire à visées cognitives et approches intégratives. Il n'y a donc pas contradiction, mais plutôt continuité, entre une recherche construite sur des objets le plus souvent complexes choisis au regard d'une demande sociale et une recherche à visée essentiellement cognitive. On peut penser que l'insistance des contributions sur cette continuité traduit le besoin d'un recentrage sur le cœur de métier de chercheur, la production de connaissances, point d'ancrage fort dans un contexte d'incertitude liée aux modifications souvent rapides de la conjoncture et l'absence d'une volonté politique clairement exprimée sur le rôle et les objectifs de la recherche. De plus, c'est  sur la production de connaissances que les chercheurs sont essentiellement évalués.

Un souhait du groupe de synthèse des débats

Le personnel de l'Institut ne peut se substituer à la société et ses représentants pour décider du rôle et des grands objectifs de l'INRA dans le dispositif de recherche national. Toutefois, la réflexion qu'alimentent sa pratique de la recherche, sa connaissance de la communauté scientifique internationale et des questionnements de la société peuvent justifier que notre institut soit une force de proposition pour contribuer aux adaptations nécessaires de ce dispositif. Dans un exercice de prospective baptisé INRA 2020, un certain nombre de scénarios ont été bâtis pour décrire des futurs possibles pour notre institut en fonction d'évolutions contrastées du contexte national et international caractérisant la société en général, la place de la recherche et son organisation en particulier. Le groupe estime qu'il serait souhaitable de replacer le débat dont nous avons effectué la synthèse dans les perspectives tracées par les différents scénarios. Ces scénarios peuvent en effet identifier de nouveaux enjeux pour des questions telles que les relations avec les universités ou les autres établissements publics de recherche, les relations avec la recherche privée et avec le monde professionnel, le niveau pertinent d'établissement des politiques scientifiques, la structuration en pôles régionaux d'excellence ou en réseaux, la place de l'expertise et notamment sa compatibilité avec la mission d'innovation de l'Institut.

Nous appelons de nos vœux une telle confrontation.
 


© 2004 INRA DG / Mise à jour : 05 juillet 2004